L IN.SIRHKCTION DE VIENNE
signer par aucun ministre responsable. Le 6 octobre, le peuple, la légion académique, la garde nationale de Vienne, se soulevèrent en masse et résistèrent au départ des trovipes; quelques grenadiers passèrent au peuple; une courte lutte s'engagea entre les forces populaires et les troupes; Latour, le ministre de la Guerre, fut tué par le peuple, et, le soir, cedernier était victorieux. Pendant ce temps le Han Jellachicii, battu par Perczel à Stuhlweissenburg, se réfugia sur le territoire de rAulriche allemande, près de Vienne; les troupes viennoises, qui devaient marcher à son aide, gardaient maintenant, vis-à-vis de lui, une attitude défensive et visiblement hostile; et l'empereur et la cour s'enfuirent de nouveau à Olmutz, sur un territoire à moitié slave.
Mais, à Olmutz, la cour se trouva dans des circonstances très dilTérenles de celles qu'elle avait rencontrées à Innspi'uck. Elle pouvait dès maintenant commencer immi'diatemenl une campagne ouverte contre la Révolution. Elle était entourée des députés slaves de la Constituante, qui se portèrent en masse à Olmutz, et ])ar les Slaves enthousiastes, venus de tous les points de la monarchie. A leurs yeux, cette expédition devait être une campagne de restauration slave et une guerre d'extermination contre les deux envahisseurs de ce qu'ils considéraient comme le sol slave : les AUemaudset les Magyars. Windischgriilz, le vainqueur de Prague, qui commandait maintenant l'armée
concentrée autour de Vienne, devint aussitôt un des héros de la nationalité slave. Cette armée se concentrait rapidement, arrivait de tous côtés. Les régiments se suivaient les uns les autres sur les routes qui convergeaient vers Vienne, venant de Bohème, de Moravie, de Styrie, de la haute Autriche, d'Italie, pour rejoindre les troupes de Jellachich et l'ancienne garnison de la capitale. Vers la fin d'octohre, plus de soixante mille hommes se trouvèrent ainsi réunis et commencèrent à entourer de tous les côtés la cité impériale, jusqu'à ce que, le 30 octobre, ils se fussent assez avancés pour tenter une attaque décisive.
Pendant ce temps la confusion et l'impuissance régnaient à Vienne. Dès que la victoire fut gagnée, les classes moyennes se trouvèrent de nouveau en proie à leur ancienne méfiance envers les classes ouvrières « anarchiques » ; les ouvriers, à leur tour, se rappelant le traitement qui leur avait été infiigé six semaines auparavant par les industriels armés et la politique inconstante et lluctuante des classes moyennes en général, ne voulaient pas leur confier la défense de la cité. Ils demandaient des armes et une organisation militaire propre. La légion académique, pleine de zèle pour la lutte contre le despotisme impérial, était complètement incapable de comprendre et la nature du refroidissement survenu entre les deux classes et les nécessités de la situation. La confusion r('»guait aussi bien dans l'esprit public que dans les sphères dirigeantes. Le
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reste (les députes de la Diète allemande, les quelques Slaves qui jouaient le rôle d'espions pour le compte de leurs amis d'Olmutz, et quelques députes polonais plus révolutionnaires, siégeaient en permanence ; mais, au lieu de prendre parti résolument, ils perdaient leur temps dans des discussions oiseuses sur la possibilité de résistera l'armée impériale sans briser les liens des conventions constitutionnelles. Le Comité de Salut public, composé des délégués de presque toutes les organisations populaires de Vienne, était décidé à résister; mais il était dominé par une majorité de bourgeois et de petits industriels, qui ne lui permettaient jamais de suivre une ligne de conduite déterminée et énergique. Le Conseil de la Légion académique prenait des résolutions héroïques, mais n'était aucunement capable d'en assumer l'exécution. Les classes ouvrières, désabusées, désarmées, désorganisées, sortant à peine de la servitude intellectuelle de Tancien régime, s'éveillantà peine, non pas à la connaissance, mais à un simple instinct de leur position sociale et de leur propre ligne de conduite politique, ne pouvaient se faire écouter qu'au moyende manifestations bruyantes, et il était impossible de s'attendre à les voir s'éleverà la hauteur des difficultés du moment. Mais les ouvriers étaient prêts, — comme ils le furent toujours en Allemagne pendant la Révolution, — à combattre jusqu'à la lin dès qu'ils auraient obtenu des armes. Tel était l'état des choses, à Vienne. Au dehors,
— l'armée autricliioniie réorganisée, enivrée des victoires de Radetzky en Italie, comprenant soixante à soixante-dix mille hommes, bien armés, bi(m organisés et, sinon bien commandés, au moins possédant des ch(^fs. A l'intérieur, la confusion, la division des classes, la désorganisation; une garde nationale, dont une partie était résolue à ne pas combattre du tout, dont une autre était indécise, et dont la 'plus petite fraction seule était prête à agir; une masse prolétarienne, puissante par son nombre, mais sans chefs, sans aucune éducation politique, sujette à la panique aussi bien qu'à des accès de fureur presque sans cause, proie facile de chaque faux bruit répandu, entièrement prête à se battre, mais manquant d'armes, au moins au commencement, incomplètement armée et peu organisée dans la suite, lorsqu'eniin on la conduisit à la bataille; une Diète impuissante, discutant surdes argutiesthéoriques pendant que le toit brûlait au-dessus de sa tête; un Comité directeur sans feu, sans énergie. Tout était changé depuis les journées de mars et de mai; alors, dans le camp contre-révolutionnaire la confusion t'tait complète ; alors la seule force organisée était celle qu'avait créée la Révolution. Il ne pouvait guère y avoir de doutes sur l'issue d'un tel combat et, s'il y en avait eu, ils auraient été dissipés à la suite des événements du 30 et du 31 octobre et du 1 novembre.
Londres, mars 18u2.
9 avril 1832.
Lorsque rarniee réunie sous les ordres de Windischgratz commenta enfin l'attaque contre Vienne, les forces de la défense étaient extrêmement insuffisantes. De la garde nationale, une partie seulement pouvait être envoyée aux retranchements. Une garde prolétarienne avait, il est vrai, été enfin formée en toute hâte, mais, grâce au retard que l'on avait apporté. à utiliser la partie la plus nombreuse, la plus décidée et la plus énergique de la population, elle était trop peu habituée à l'usage des armes et même aux premiers éléments de la discipline pour pouvoir résister avec succès. La Légion académique, composée de trois ou quatre mille hommes, forts, bien exercés et disciplinés jusqu'à un certain degré, braves et enthousiastes, était, militairement parlant, la seule force capable de remplir sa tâche avec succès. Mais qu'était-elle, réunie à la petite portion des gardes nationaux sûrs, et à la masse confuse des prolétaires armés, en face des troupes régulières.
de Wiiidischgratz, beaucoup plus nombreuses, sans compter même les bandes de Jellachich qui, par leurs habitudes même, étaient très utiles dans une guerre de maison à maison, de ruelle à ruelle? Et que pouvaient opposer les insurgés, en dehors de vieilles pièces d'artillerie, usées, mal montées et mal servies, à Tartillerie nombreuse et bien fournie dont Windischgratz fit un usage si peu scrupuleux?
Plus le danger approchait, plus la confusion augmentait à Vienne. La Diète ne put, jusqu'au dernier moment, retrouver assez d'énergie pour appeler à son secours Tarmée hongroise dePerczel, qui campait ù quelques lieues de la capitale. L(> Comité adoptait des résolutions contradictoires, obéissant, comme les masses populaires ellesmêmes, au Ilot montant et descendant des bruits contradictoires. Le seul point sur lequel tout le monde s'accordait, c'était de respecter la propriété, et cela à un degré presque ridicule à une époque pareille. Quantàl'élaboration définitive d'un plan de défense, on fit très peu en ce sens. Bem, le seul homme présent qui aurait pu sauver Vienne, si quelqu'un l'avait pu à ce moment; presque inconnu, étranger, Slave de naissance, abandonna sa tâche, écrasé qu'il était par la méfiance générale; s'il avait continué, il aurait peutêtre été lynché comme traître. Messenhauser. qui commandait les forces insurrectionnelles, plutôt romancier qu'officier môme subalterne, était tout
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à fait au-dessous de sa làcLe; mais le parti populaire n'avait pas produit, aj)rès huit mois de luttes iM^volutioiiuaires, un militaire plus capable que lui. C'est dans ces conditions que la bataille commença. Les Viennois opposèrent une résistance très héroïque, si Ton considère l'extrême insufiisance de leurs moyens de défense et l'absence totale d'exercice et d'organisation. Sur beaucoup de points, l'ordre donné par Bem, lorsqu'il était encore commandant, de « défendre le poste jusqu'au dernier homme », fut exécuté à la lettre. Mais la force l'emporta. Les barricades furent enlevées les unes après les autres par l'artillerie impériale dans les longues et larges avenues qui forment les rues principales des faubourgs, et, le soir de la deuxième journée de combat, les Croates occupèrent la rangée de maisons faisant face au glacis de la vieille ville, lue attaque, faible et désordonnée, de l'armée hongroise, subit unécheccomplet, et, pendant une armistice, lorsque quelques parties de la vieille ville capitulaient, que d'autres hésitaient et propageaient la confusion, que les restes de la Légion académique préparaient de nouveaux retranchements, les Impériaux pénétrèrent dans la vieille ville et, au milieu du désordre général, l'emportèrent.
Les conséquences immédiates de cette victoire, les brutalités et les exécutions des tribunaux militaires, les cruautés et les infamies inouïes, commises par les bandes slaves lancées sur Vienne,
sont trop bien connues pour qu'on ait besoin de les raconter ici dans le détail. Quant aux conséquences ultérieures, à la tournure entièrement nouvelle que la défaite de la Révolution à Vienne a donné aux affaires allemandes, nous avons des raisons pour en parler plus loin. Deux points restent à retenir à propos du siège de Vienne. La population de cette capitale avait deux alliés : les Hongrois et le peuple allemand. Où étaient-ils. à l'heure de l'épreuve?
Nous avons vu que les Viennois se sont soulevés, avec toute la générosité d'un peuple nouvellement affranchi, pour une cause qui, tout en étant la leur propre dans ses conséquences ultimes, était, d'abord et avant tout, celle des Hongrois. Plutôt que de laisser les troupes autrichiennes marcher contre les Hongrois, ils avaient préféré attirer sur eux-mêmes la première et la plus terrible des attaques. Et tandis qu'ils se mettaient ainsi en avant pour soutenir leurs alliés, les Hongrois, victorieux de Jellachich, le repoussaient sur Vienne, augmentant ainsi par leur victoire les forces qui marchaient contre cette ville. Dans ces conditions, il était évidemment du devoir des Hongrois de soutenir, sans délai et avec toutes les forces disponibles, non pas la Diète de Vienne, ni le Comité de Salut public, ni aucun autre corps officiel de Vienne, mais la Rrvobilion viennoise. El si même la Hongrie avait oublié que Vienne avait livré la première bataille pour la Hongrie, elle
devait à son propre salut de ne pas oublier que Vienne était le seul avant-poste de l'indépendance hongroise, et qu'après la chute de Vienne rien ne pouvait arrêter la marche des troupes impériales. Nous savons très bien tout ce que les Hongrois peuvent dire et ce qu'ils ont dit pour se défendre de leur inactivité pendant les blocus et le siège de Vienne : Tinsuffisance de leurs propres forces, le refus de la Diète ou de tout autre corps constitué de les appeler, la nécessité de se tenir sur le terrain constitutionnel et d'éviter des complications avec le pouvoir central allemand. Mais il est un fait certain : en ce qui concerne l'insuffisance de l'armée hongroise, durant les premiers jours qui suivirent la Révolution viennoise et l'arrivée de Jellachich, on n'avait pas besoin de troupes régulières ; les réguliers autrichiens étaient loin d'être concentrés, et si l'on avait tiré profit courageusement et rapidement du premier avantage pris sur Jellachich, même avec l'aide du seul Land Sturm qui avait combattu à Stuhlvveissenburg, les Hongrois auraient pu effectuer leur jonction avec les Viennois et retarder de six mois toute concentration de l'armée autrichienne. Dans la guerre révolutionnaire, la rapidité d'action, soutenue jusqu'à ce qu'on ait obtenu le premier avantage décisif, est la première des règles, et nous n'hésitons pas à le dire, en nous basant .s///* des raisonspuremenl uiilitaires. Perczel ne devait pas s'arrêter avant d'avoir effectué sa jonction avec les Viennois. Il courait
certainement un certain risque; mais qui a jamais gagné une bataille sans risquer quelque chose? P]t le peuple de Vienne ne risqiiail-il rien, en attirant sur lui, sur une population de quatre cents mille habitants, les forces qui devaient marcher à la conquête de douze millions de Hongrois? La faute militaire commise quand on attendit que les Autrichiens fussent rassemblés et qui aboutit à organiser la piteuse manifestation de Schwechat, et se termina, comme elle le méritait, par une défaite sans gloire, — cette faute militaire était certainement liée à plus de risques que ne l'aurait été une marche résolue sur Vienne contre les brigands déchaînés de Jellachich.
Mais, nous dit-on, tant que cette marche des Hongrois n'avait pas été autorisée par quelque corps officiellement constitué, elle constituait une violation du territoire allemand et eut entraîné des complications avec le pouvoir central de Francfort. Mais, surtout, on aurait abandonné de cette politique légale et constitutionnelle qui faisait la force de la cause hongroise. Mais les corps officiellement constitués de Vienne n'étaient que des zéros !
Etait-cela Diète, étaient-celes Comités populaires qui s'étaient soulevés pour la Hongrie ; ou était-ce, au contraire, le peuple de Vienne, et lui seul, qui avait pris le fusil pour soutenir le choc dans le premier combat livré pour l'indépendance hongroise? Ce n'était pas tel ou tel corps officiel de
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Vienne qu'il (Hait important de soutenir. Tous ces corps pouvaient être et auraient été rapidement renversés dans le progrès du développement révohilionnaire; il s'agissait uniquement de sauver le développement du mouvement révolutionnaire, le progrès ininterrompu de Faction populaire, et cela seul pouvait éviter l'invasion à la Hongrie. Quelle serait la forme qu'aurait pris le mouvement révolutionnaire dans la suite, — c'était l'affaire des Viennois et non des Hongrois, tant que Vienne et rAiitricheallcmande, en général, continueraient à rester leurs alliés contre l'ennemi commun. Mais on peut se demander si cette insistance du Gouvernement hongrois à demander une autorisation quasi légale ne constitue pas le premier symptôme clair d'un système consistant à se réfugier derrière une légalité plutôt douteuse, système qui, s'il n'a pas sauvé la Hongrie, fit au moins, plus tard, une très bonne impression sur un public de bourgeois anglais.
Quant au prétexte tiré de la possibilité d'un conflit avec le pouvoir central allemand siégeant à Francfort, il est tout à fait futile. Les autorités de Francfort se trouvaient de facto renversées par la victoire de la contre-révolution à Vienne; elles auraient également été renversées, si la Révolution avait trouvé l'appui nécessaire pour battre ses ennemis. Enfin, le grand argument, qui consiste à dire que les Hongrois ne pouvaient pas abandonner le terrain légal et constitutionnel, peut sembler
très bon à un libre échangiste anglais, mais paraîtra toujours insuffisant aux yeux de l'histoire. Supposez que le peuple de Vienne se soit tenu « aux moyens légaux et constitutionnels » le 13 mars et le 6 octobre ; que seraient devenus alors et le mouvement « légal et constitutionnel » et toutes les glorieuses batailles qui, dans les premiers temps, ont attiré vers la Hongrie l'attention du monde civilisé? Le terrain légal et constitutionnel lui-môme, sur lequel, nous assure-t-on, les Hongrois se tenaient en 1848 et t849, avait été conquis pour eux par le soulèvement, extrêmement illégal et inconstitutionnel du peuple de Vienne, le 13 mars. Il n'entre pas dans notre but de discuter ici sur l'histoire révolutionnaire de la Hongrie ; mais il est peut-être bon de remarquer qu'il est complètement inutile de se borner de parti pris aux moyens légaux pour résister à un ennemi qui dédaigne ces scrupules; nous pouvons aussi ajouter que si Gorgey n'avait pas fait sienne cette éternelle prétention à la légalité et ne l'avait pas retournée contre le Gouvernement, rattachement de l'armée de Gorgey pour son général et la honteuse catastrophe de Vilagos auraient été impossibles. Et lorsque, pour sauver leur honneur, les Hongrois, à la fin d'octobre, traversèrent enlin la Leitha, n'était-ce pas tout aussi illégal que l'aurait été n'importe quelle attaque immédiate et résolue ?
On sait que nous ne nourrissons aucun senti-
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ment d'hostilité à regard de la Hongrie. Nous l'avons soutenue pendant la lutte, et nous pouvons dire que notre journal, Va Ncin' Reinische Zeitiing, a fait plus qu'aucun autre pour rendre la cause hongroise populaire en Allemagne, en expliquant la nature de la lutte entre les races magyare et slave, en suivant la guerre hongroise dans une série d'articles qui ont eu l'honneur d'être plagiés par presque tous les ouvrages parus dans la suite sur ce sujet, sans excepter ceux des Hongrois de naissance et des « témoins oculaires ». Même maintenant nous considérons la Hongrie comme l'alliée naturelle et nécessaire de l'Allemagne dans tout houleversement futur du continent.
Mais nous avons été assez sévères pour nos propres compatriotes pour avoir le droit de parler de nos voisins ; nous devons relater ici les faits avec l'impartialité de l'historien, et nous sommes obligés de déclarer que, dans ce cas particulier, la bravoure généreuse du peuple de Vienne était non seulement beaucoup plus noble, mais aussi beaucoup plus clairvoyante que la circonspection craintive du Gouvernement hongrois. A titre d'Allemand, nous pouvons ensuite nous permettre de dire que nous n'aurions pas échangé contre toutes les éclatantes victoires et toutes les glorieuses batailles de la campagne hongroise, le soulèvement spontané et isolé et rhér()ï(|ue résistance des habitants de Vienne, nos compatriotes, qui a permis à la Hongrie d'organiser
rarméo qui put accomplir ces grandes choses.
Le second allié de Vienne était le peuple allemand. Mais il était partout engagé dans la même lutte que les Viennois. Francfort, Bade, Cologne, venaient d'être vaintus et désarmés. A Berlin et à Breslau, la population était à couteau tiré avec l'armée et s'attendait chaque jour à en venir aux mains. Et il en était ainsi dans tous les centres. Partout des questions pendaient, qui ne pouvaient être résolues que par la force des armes ; c'était alors que, pour la première fois, se faisaient cruellement sentir les conséquences désastreuses du maintien de l'ancien démembrement et de l'ancienne décentralisation allemandes. Dans chaque Etat, dans chaque province, dans chaque ville, les différentes questions étaient, au fond, les mêmes ; mais elles surgissaient sous des formes et des prétextes différents, et avaient atteint des degrés de maturité divers. Aussi la gravité des événements de Vienne fut-elle sentie dans chaque localité ; mais nulle part on ne put porter un coup important dans l'espoir de venir ainsi au secours des Viennois, ou de faire une diversion en leur faveur. Il ne restait, pour les aider, que le Parlement et le Pouvoir central de Francfort, et de tous les côtés on leur adressa des appels; mais quont-ils fait?
Le Parlement de Francfort et le bâtard né de ses relations incestueuses avec l'ancienne Diète allemande et qui portait le nom de Pouvoir central, ont profité du mouvement viennois pour mani-
lester leur suprême nullité. Comme nous l'avons vil. cette méprisable Assemblée avait depuis longtemps fait le sacrifice de sa virginité, et, toute jeune qu'elle était, elle ne tarda pas, blanchie a peine, à devenirexpérimentée dans tous les artifices du bavardage et de la prostitution pseudo-diplomatiques. Des rêves et des illusions de puissance, de régénération et d'unité allemande qui l'animaient au commencement, il ne restait rien qu'une phraséologie toutone que l'on répétait à satiété à chaque occasion, et la croyance de chacun des représentants dans sa propre importance et dans la crédulité du public. La naïveté primitive s'était évanouie ; les représentants du peuple allemand devinrent des hommes pratiques, arrivèrent à comi)rendre que, moins ils feraient, et ])lus ils bavarderaient, plus leur situation d'arbitres des destinées de l'Allemagne s'en affermirait. Ils ne considéraient cependant pas leurs débats comme superflus, bien au contraire. Mais ils avaient découvert que toutes les questions vraiment importantes étaient pour eux un terrain défendu et, pareils aux docteurs byzantins du Bas-Empire, ils s'étaient misa discuter, avec une gravité et une assiduité dignes de leur lin, les dogmes théoriques depuis longtemps adoptés dans tous les pays du monde civilisé, ou de microscojjicjues questions pratiques qui n'ont jamais conduit à aucun résultat. Cette Assemblée étant ainsi une sorte d'Ecole de Lancastre oii les députés pratiquaient Tins-
truction mutuelle, elle était convaincue de son importance ; persuadée qu'elle faisait même plus que le peuple allemand n'aurait été en droit d'attendre, elle considérait comme traître au pays quiconque avait Fimprudence de demander d'aboutir à quelque résultat.
Lorsqu'éclata l'insurrection viennoise, il y eut à son sujet toute une série d'interpellations, de débats, de motions et d'amendements qui, naturellement, n'aboutirent à rien. Le Pouvoir central dut intervenir. 11 expédiaà Vienne deuxcommissaires: l'ex-libi'ralWelcker etMosle. Les voyages de Don (juichotte et de Sancho Pansa sont une Odyssée en comparaison des exploits héroïques et des aventures merveilleuses de ces deux chevaliers errants de l'unité allemande. N'osant pas aller à Vienne, ils se virent rudoyés par Windischgralz; ils frappèrent d'étonnement l'idiot qu'était l'empereur et furent impudemment mystifiés par le ministre Stadion. Leurs dépêches et leurs rapports sont peut-être la seule portion des actes de l'Assemblée de Francfort qui conservera une place dans la littérature allemande ; c'est un vrai roman satirique, mordant et sévère, et un éternel monument de honte pour l'Assemblée et son Gouvernement.
La gauche de l'Assemblée envoya également deux commissaires à Vienne, dans le but d'y soutenir son autorité : c'étaient Frœbel et Robert Blum. A l'approche du danger, Blum jugea, avec raison, que c'était là que devait se donner la grande
bataille de la Révolution allemande, et décida, sans hésiter, de lier son sort à son issue, Frœbel, au contraire, croyait qu'il était de son devoir de se conserver pour des tâches plus importantes. Blum était considéré comme l'un des hommes les plus éloquents de l'Assemblée de Francfort; il en était certainement le plus populaire. Son éloquence n'auraitpas pu résistera l'épreuve d'une Assemblée parlementaire expérimentée ; il aimait trop la déclamation vide du prêtre allemand dissident, et ses arguments manquaient et de la finesse philosophique et de la connaissance des faits pratiques. En politique, il appartenait à la «Démocratie moderne», — chose plutôt indéfinie, appréciée en raison de ce manque de définition même. Mais malgré tout Robert Blum était, par sa nature, un véritable plébéien, quoique légèrement policé, et, aux moments décisifs, son instinct plébéien et son énergie plébéienne l'emportaient sur son manque de détermination et l'indécision de ses convictions et de ses connaissances politiques. Dans ces moments, il s'élevait beaucoup au-dessus du niveau ordinaire de ses capacités.
C'est ainsi qu'à Vienne il vit, dès le premier coup d'œil, que c'était là, et non pas au milieu des débats soi-disant élégants de Francfort, qu'allait se décider le sort du pays. 11 prit aussitôt sa décision, abandonna toute idée de retraite, prit un commandement dans les forces révolutionnaires et se conduisit avec un sang-froid et une
décision extraordinaires. C'est lui qui relarda pour un temps considérable la prise de la ville et en couvrit un des côtés en brûlant le pont Tabor, sur le Danube. Tout le monde sait comment, après la fin du siège, il ftit arrêté, jugé par un conseil de guerre et fusillé. Il mourut comme un héros. Et TAssemblée de Francfort, frappée d'horreur, accueillit tout de môme avec une bonne grâce apparente cette insulte sanglante. Une résolution fut adoptée qui, par la douceur et la décence diplomatique de son langage, était plutôt une insulte à la tombe du martyr assassiné qu'une ilétrissure de honte pour l'Autriche. Mais on ne pouvait pas demander à cetle méprisable Assemblée de s'émouvoir de l'assassinat d'un de ses membres, surtout d'un leader de la gauche.
Londres, mars 18."J"2.