VOYAGES
Polo », c( les voyan,e.s aventureux de TAugiais .Ican rie Mandeville, premières nouvelles de ce monde merveilleux dont rOccident venall d'apprendre l'existence.
Les récits de Godefroy de Bouillon, les historiens des croisades, les descriptions de pèlerina^ycs dans tons les saints lieux de l'Europe et en Palestine, avaient donné une direction religieuse au goût des voyages ' : " Beaucoup de livres, dit ï Exiiorlation chrétienne, décrivent les sainis lieux on les chrétiens fervents se rendent pour la gloire de Dieu et l'honneur de sa Mère bénie et des saints. Là, ils prient, ils chantent en commun, se rendant quelquefois dans des pays très-éloignés, et souvent traversant les mers. Tu feras bien de lire de tels livres, ils enflammeront ton cœur. Allons, courage! prends ton bâton, sois joyeux et bien disposé, sois humble et pieux, prie Dieu et honore ses saints ! Il y a plaisir à voir et à entendre les choses nouvelles, à visiter les villes des étrangers; il y a aussi une sainte joie à voyager, à visiter de pieux sanctuaires *. »
On retrouve la trace de ce " saint plaisir du voyage " dans beaucoup de récits contemporains. Citons celui du barbier et joueur de luth .lost Artus qui, en 148.3, entreprit un voyage en Terre Sainte : « J'étais encore jeune, raconte-t-il, j'étais joyeux de parcourir le monde, d'aller voir beaucoup de villes et de pays très-éloignés; tout mou désir était d'aller loin, bien loin, le plus loin possible! » " Nous arrivâmes jusqu'à la mer Salée. Nous étions tous gais et joyeux, et nous nous mimes à chanter :
I Mettons-nous en route au nom de Dieu, et entrons dans ce vaisseau... «
« Lorsque nous arrivâmes à l'ile de Chypre, notre jeune compagnon Frantz me dit : < Allons admirer la belle ville de Nicosi », et j'y allai avec lui. Nous arrivâmes près d'une maison devant laquelle était une belle cour, bien pourvue de fleurs et de fontaines jaillissantes; autour de cette maison il y avait une grille en fer. Je m'assis sur un banc de pierre, je pris mon luth et chantai la chanson allemande :
« Si loin, si loin de la patrie, l'étoile du soir m'a souri. Je te connais, toi et ta route! Et toi, me reconoais-tu? ^
'- Nous poursuivîmes au loin notre voyage, le cœur heureux et satisfait; nous aperçûmes enfin la Terre Sainte; alors nous chantâmes, l'âme pleine de bonheur, d'une voix claire et forte :
« Nous te saluons, Terre sacrée, où notre Christ a subi sa Passion! »
' Voy. Falk, Druckkunst, p. 53-79, 106-107.
* Ein cristlich ermanung iumfrummen leben, p. 12.
256 f.'ART ET LA VIE POPULAIRE.
■•' Lorsque nous approchâmes de l;i rive et, (out eu nous dirigeant vers elle, nous chantâmes joyeusement :
ï Mettons-nous en roule au nom de Dieu et rapprochons-nous du port, s
« Enfin nous vîmes briller clairement devant nous la belle, sainte, vénérable, noble ville de Jérusalem, et la sainte montagne de Sion! Et lorsque nous vîmes la cité tant désirée, nous nous jetâmes à terre pour prier, et nous remerciâmes Dieu. Ensuite nous nous mimes en procession et chsnïâmes d'une voix joyeuse et claire. ;; <; Maintenant je veux vous parler du Frère Jean, qui donne l'accolade aux chevaliers du Saint-Sépulcre. C'est un homme du monde, et non un moine; il n'est pas lié par des vœux, et pourtant il habite le cloitre; c'est un grand vieillard maigre, avec une longue barbe grise; il est très-vénéré, même des infidèles '. »
Parmi les descriptions de voyages, le pèlerinage du chevalier Arnold HarCf en Terre Sainte mérite d'être le premier mentionné, ainsi que le livre du chambellan Bernard de Breidenbaeh (de Mayence), paru en 1486 et intitulé les Saints l'oijages à Jérusalem. Ce dernier contient une description exacte et complète des lieux saints et donne une idée fidèle de l'état où ils étaient alors. " Je n'ai pas encore connu ni entendu d'homme qui puisse se vanter d'avoir vu une église aussi pieuse et aussi riche que celle de Bethlehem, dit l'auteur; on y voit beaucoup de grandes et magnifiques colonnes de marbre rangées en quatre ordres; de plus, l'église extérieure appelée nef, depuis le bas de ces colonnes jusqu'aux solives, est faite d'un bel et noble ouvrage de mosaïque où est représentée toute l'histoire du monde, depuis le commencement jusqu'au jugement dernier. L'église est pavée de marbres de diverses couleurs, qui composent des dessins magnifiques; tout cela est si précieux que beaucoup croient impossible de l'estimer. ') Ce livre eut plusieurs éditions allemandes et latines, et fut traduit en hollandais, en français, en italien et même en espagnol (1498) K
La dédicace, adressée à l'archevêque de Mayence Berthold de Henneberg, contient, sur la ditlusion des livres et la passion d'écrire, devenue si commune à cette époque, un passage digne d'être cité, et qui rappelle les paroles du Gxndc de l'âme : « De notre temps, tout le monde veut lire et écrire. ;; ^ 11 n'y a plus de fin, dit Breidenbaeh, à la fabrication des livres nouveaux. Les instruits et les ignorants
'Reproduit avec les diverses orthographies dans Vllpius, Cw-iosiiiUen, t. II, p. 407-422. — Voy. Hoffmann, Kirchenlied, p. 191-192.
- Four plus de détails, voy. Falk, Druckkunst, p. 47-5.3, et la liste des éditions, p. 104-106. — RÖHRICHT et ."Meisner, Deutsche Pilgerreisen nach dem heiligen Lande (Berlin, 1880).
TI\AÜU«;T10NS, ho man s, nouvelles, fables. 257
écrivent des poésies et font des livres. La vieille femme radoteuse, le vieillard retombé en enfance, le sophiste bavard, tout le monde a l'audace d'écrire et veut faire des griffonnages; tous briUcnt de dire aux autres ce qu'eux-mêmes ne savent ni ne comprennent. On en est venu à ce point, d'après le commun dire, que plus d'un, pour avoir seulement changé le style, c'est-à-dire la manière et la forme particulière d'écrire d'un autre, se persuade qu'il a composé un livre neuf. »
Henri Steinhöwel, médecin d'Ulm, et Nicolas de Wyle, chancelier Avurtembergeois, firent grandement progresser la prose allemande, et leurs traductions de romans et de nouvelles empruntées au latin, au français et à l'italien ', méritent nos éloges. D'illustres dames, comme la duchesse Marguerite de Lorraine, la comtesse Elisabeth de Nassau-Saarbrücken, sa fille, et l'archiduchesse Eleonore d'Autriche, se firent aussi remarquer par leurs traductions. Eleonore d'Autriche traduisit du français le romande Ponlus et Sidoine {Augsbourg, 1483) qu'elle avait remanié « pour divei tir son époux, l'archiduc Sigismond, par affection pour lui et aussi dans le désir qu'on y puisât beaucoup de belles et bonnes instructions ». 11 est particulièrement adressé aux jeunes gens; Eleonore espère « qu'ils se plairont à entendre raconter les bonnes actions, les vertus et la gloire de leurs ancêtres et prédécesseurs, et tout l'honneur qu'ils se sont acquis' ».
Les Hauts Faits des Romains ^, premier livre de littérature légère écrit en bon allemand, mérite aussi notre attention (1489); c'est un riche recueil de toutes les anecdotes, nouvelles, paraboles dont rOccident avait été doté depuis les croisades et depuis que l'essor des études classiques avait fait connaitre les auteurs de l'antiquité. Il eut beaucoup d'éditions.
« Le peuple allemand, écrit Wimpheling, trouve un intarissable plaisir à chanter et se plait également à ouïr des contes de tous
■ Parmi les canevas de ces nombreux romans, il en est beaucoup d'une moralité très-douteuse. — Voy. Gervinus, t. II, p. 222-230. — Wacrrknagel, Literatur, p. 359-360. — Beaucoup d'anecdotes satiriques contre le cleryé tirées des Cent Nouvelles (si fréquemment reproduites au seizième sièdf) passèrent plus tard dans les chroniques allemandes, et furent racontées comme s'éianL véritablement passées en Allemagiie. — Voy. Liebrcdu. dans la Germania de Pfeiffer, a, p. 386 et 4Ü0-401.
* Voy. Wackernagel, Literatur, p. 356-357. — Holland, p. 140-142. — Lixde- MANN, Geschichte der deutschen Literatur, p. 266-270.
' Gcsta liomanorum.
genres *. " Aussi les auteurs de livres graves, savants, purement didactiques, y mélangeaient-ils souvent, pour animer et égayer leurs ouvrages, des nouvelles détachées, sérieuses ou plaisantes; dans l'excellent ouvrage de science, écrit d'un si bon style, du chanoine de Bamberg, Albert d'Eyb, nous trouvons une nouvelle intitulée : Faut- U prendre femme ou non? Le Miroir de la vertu et de f honneur, de Marquart de Stein (1493), et l'admirable livre de piété déjà si fréquemment cité, la Consolation de. l'âme -, renferment des contes, des nouvelles; dans ce dernier, parmi beaucoup d'autres, nous lisons l'histoire si connue du bon Fridolin et du méchant Thierry. A la fin du siècle on possédait déjà trois volumineux recueils de récits moraux, soit historiques, soit romanesques, et de nombreux .1///-o//"ä contenant de pieux exemples à l'usage des fidèles '.
Les fables étaient aussi mises à profit pour moraliser et instruire''. Le duc Eberard im Bart de Wurtemberg fit traduire du latin les fables orientales de Bidpai, qu'il intitula le Livre des exemples des anciens sages (1483). Les fables de Cyrille, ou Livre de la sagesse naturelle, parurent à Augsbourg en 1490. Steinhöwel, à la prière du duc Sigismond d'Autriche, publia en 1404 le Livre et la vie d'Esope le fabuliste, déjà traduit du grec en latin, puis remanié en allemand. Cet ouvrage fut un des plus appréciés de l'époque. « Le lecteur doit ici faire comme l'abeille, dit Steinhöwel : rechercher non la couleur des fleurs, mais leur miel; non le récit, mais la morale, afin de s'en servir pour nourrir son âme; car celui qui ne lirait ce livre que pour s'amuser à de jolis contes ferait comme le coq de la fable qui préférait un grain de mil à une pierre précieuse \ »
La prose, dans les ouvrages d'histoire naturelle, de médecine, de droit, faisait aussi d'heureux progrès. Le droit surtout dut beaucoup aux écrits populaires de Sébastien Brant °.
Les écrivains mystiques du moyen âge furent les premiers à nous révéler la propriété que possède la langue allemande d'exprimer heureusement les idées philosophiques. Ce sont eux qui découvrirent
1 Dr arte impressoria, p. 17.
s Voyt-z plus haut.
3 Wackeknagel, p. 358.
* Voy. (iERVivus, t. H, p. 295.
5 Pour plus de détails, voy. \VACKi:t\\AGEL, p. 341-346. •Pour ce qui concerne le droit, consultez Stintzing, Geschichte der populären Literatur det römisch-canonischen Rechtes.
ALLEMAND VILOAIUL. - 259
l'art (le revêtir les pensées les plus subliles, les plus abslraites, d'uu l;inj;n{;e clair et plein de justesse'; en outre, un merveilleux charme p()éti(jnc est répandu dans leurs écrits. Un [jrand nombre do leurs traités s|)iriluels, recueils de maximes, livres ascétiques propres à former à la vie contemplative, eurent de nombreuses éditions dès les commencements de l'imprimerie. Citons particulièrement les œuvres d'Henri Suso, de .Ican Tauler, d'Otto de Passau, et les nombreuses traductions de Vltnifalion de Jésus- C/n- ist -. Beaucoup de livres de méditation et de piété parus au quinzième siècle appartiennent aux plus beaux monuments de la prose allemande ^ Citons encore et surtout la Route du ciel, la Consolation de l'âme, le Trésor des vraies richesses da salut. La prose de ces petits traités pieux est simple, énergique; les idées ont une g,rande profondeur, la vérité s'y montre persuasive et aimable. Plusieurs sont inimitables dans le genre où ils se renferment. La pensée qui en est l'âme peut se résumer dans les belles paroles de Thomas à Kempis : - Un cœur pur pénètre le ciel et l'enfer. S'il existe une véritable joie sur la terre, on ne saurait la trouver que dans un cœur pur. «
Geiler de Kaisersberg fut, dans la prose oratoire, un maître puissant, au langage énergique, à l'imagination féconde. Ses sermons témoignent de sa grande connaissance du cœur humain. Il développe son sujet avec ordre et clarté, et s'exprime avec une originalité et une force qui rendent sou éloquem e vraiment populaire. Ses comparaisons, images et allégories, ses proverbes, jeux de mots et jeux d'esprit, ses fables, ses petits récits et anecdotes sont empruntés à la réalité la plus vivante. Aussi ses sermons sont-ils une mine féconde pour la connaissance de la société de son temps '.
Vers la fin du moyeu âge, on écrivait encore en divers dialectes. Mais d'un mélange de haut et de bas allemand, emprunté surtout à la langue parlée dans rAllemagne centrale, s'était formé peu à peu,
' Voy. Wackernagel, p. 332-336,
* Cinq éditions allemandes en parurent antérieurement à 1500. Hain, n'"91I5- 9119.— Hasak, p. 179-186.
' Les passafjes qu'Hasak a extraits des nombreux ouvrages de philosophie ascétique p;iru5 de 1470 à 1520, sont d'autant plus précieux qu'on ne peut plus que très-difficilement se pro urer les ouvrages orig;n;iux.
* Les trois séries de sermons intitulés : Paradis de l'âme der Sclen-Paradiess), Le pèlerinage du chrétien vers la pairie céleste (die Chrislenlich Bilgerschafl :.nm ewigev l atterlandj et La nef de la pénitence et de la mortification [das Schiff dtr Penitentz und