HISTOIRE
dnmalifjiio. Surfoul dans los Xouvcllos composées en Alsace, on sent |)ass(M' (111 véritable souille poélicjiie. La naïvelé, la' grâce, rinlime abandon du récit leur prêtent un attrait lout particulier. Même dans de simples traductions, par exemple dans le livre, traduit du latin, des Sept Sages, se révèle un art véritable. Le conteur emprunte ses expressions à la lanj^ue populaire; il évite presque toujours ces formes, ces tournures venues des lanp,ues étrangères qui déparent si souvent la littérature des époques postérieures. Le style est simple, il caresse doucement l'oreille, et son aimable naïveté nous charme'.
Un grand nombre d'ouvrages d'histoire datant de cette époque sont remarquables par la sobriété, la simplicité, le tour épique du style, toujours parfaitement approprié aux événements, aux personnages. La C/irotiifjuc de Limbourg, qui appartient encore au quatorzième siècle, est, en sa manière sobre, vigoureuse, fidèle et vivante d'exposer les faits, un livre modèle en ce genre ^. On peut lui comparer, sous beaucoup de rapports, la Chronique d'Alsace du chanoine de Strasbourg Jacques Twinger (de Königshofen) et la Chronique de Thuringe, écrite par un prêtre d'Eisenach, Jean Rothe. Les chroniqueurs bavarois, Hans Ebran de VVildenberg, Ulrich Fiittrer et Feit Arnpeck, précurseurs de l'historien JeanTurmayr (surnommé l'Aventin^), ont fait preuve d'un labeur persévérant, d'un fidèle amour pour leur mission d'historien, d'un talent d'où la critique n'est pas absente, mais qui est surtout littéraire. L'historien du Schleswig-, Pierre Eschenloer, se distingue par une exactitude diplomatique. La Suisse, relativement parlant, est le pays le plus riche en bons et solides ouvrages d'histoire. 11 faut surtout citer : Melchior Russ et Petermann Etterlin, à Lucerne; Conrad Justinger et Diebold Schilling, à Berne.
Un monument précieux pour l'histoire de la bourgeoisie des pays allemands, c'est l'autobiographie et la chronique de Burkard Zink (t 1474) ; Zink était receveur des impôts à Augsbourg, et avait beaucoup voyagé. D'un ton plein de bonhomie, il expose les faits dans un style coulant et familier; il raconte ses voyages, ses aventures, et dépeint la vie active et variée de la riche cité d' Augsbourg; il montre une sympathie chaude et sincère pour les intérêts de la ville, comme en
Germania, t. III, p. 407-444. — Voy. les Nouvelles dans le livre de Frommann, Deuischc Mundarten, t. I, p. 170-226, et t. II, p. 1-17, 289-302. — Les contes et léijeiides dans la Germania, t. IX, p. 261-289. — Voyez les récits reproduits dans la Zeitschrift fur deutsche Philologie, vON Höpfner et Zacher, t. VI, p. 430-442 (Halle, 1875). ' Voyez Kurz, p. 445. — Dans la haute Allemagne, la prose souffrit beaucoup du mélange de dialectes différents.
* Ainsi, par exemple, le portrait du héros Cuno de Falkenstein est vraiment digne de la plus belle épopée, p. 42-43, édit. de 1720. — Chrysander, Jahrbücher, 1. 1, p. 119.
* Voyez A. KluCKHOHN dans ses Forschungen zur deutschen Geschichte, t. VII, p. 203-213.
général pour tout ce qui peut contribuer à la prospérité de la bourgeoisie '.
La Chronique de Ahiremherg, de Sigmont Meisterlin, est d'un intérêt plus étendu, d'une plus grande portée littéraire; elle fut longtemps d'une importance capitale pour l'histoire de la ville. Après avoir reçu une instruction solide chez les Bénédictins de Saint- Ulrich et Afra, à Augsbourg, école aussi remarquable sous le rapport de la discipline ecclésiastique que sous celui des études scientifiques, Meisterlin visita, chargé d'une mission spéciale du conseil de Nuremberg, les monastères de Franconie, de Bavière et de Souabe. A'son retour, il rédigea sa chronique, qu'il termina en 1488 *. Il a de belles paroles dans son introduction et d'autres endroits de son livre, sur la portée de l'histoire et la mission de l'historien. Il se propose d'offrir à la génération grandissante le récit du glorieux passé de Nuremberg, afin qu'elle soit encouragée et fortifiée par les exemples de ceux qui l'ont devancée, et conserve avec fermeté l'honneur qu'ils ont acquis. « J'estime, dit-il, que lorsque nos jeunes gens suivent les excellents exemples de leurs pères et maintiennent la bonne situation dans laquelle ils ont su établir leur patrie, c'est une chose glorieuse et utile à tous. L'honneur et la louange augmentent le zèle des hommes pour le bien. Tous les cœurs sont enflammés, dès qu'une grande action leur offre l'espérance d'acquérir de la gloire et des louanges, dit Cicéron; au lieu que l'on tient caché ce qui est méprisable. Nos jeunes gens concevront une noble ambition quand ils verront louer leurs pères, qui ont tant peiné, qui ont livré de si durs combats, lorsqu'on mettra sous leurs yeux leur probité sans tache et les preuves de leurs persévérants efforts. Alors ils fuiront ce qui est honteux, ils s'attacheront à la vertu, à la paix, et, dans la guerre comme à la maison, auront une conduite exemplaire. C'est dans cette espérance que nous nous adonnons à l'histoire, rejetant toutes les fables et les contes; nous n'en voulons pas admettre parce que l'histoire ne réclame que la vérité; nous entreprenons cette tâche dans le désir d'être agréable à ceux qui aiment la gloire, l'honneur et l'intérêt de leur patrie. " La déesse de l'envie avoue qu' « eu traversant l'Allemagne , elle n'a vu nulle part le service de Dieu plus en honneur, un clergé mieux discipliné, plus d'aumônes distribuées, une plus stricte justice rendue à chacun que dans la ville de Nuremberg ^ ».
Après Meisterlin, l'histoire, à Nuremberg, devint, littéralement
Dans le tome cinquième des Chroniken der deutschen Städte. — Voyez la préface, XI-XLI.
-Édité pour la première fois dans le troisième tome des Cluonikcn der deutschen Städte.
^ Voyez C/ironiken der deutschen Städte, t. III, p. 3-23, 3i, 130, 166.
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parlai! (, l'apana^ic de la bourgeoisie. La clironiquc du bras«eu?' et curaleur des pauvres, Henri Deichsler, et beaucoup d'aulrcs mémoires el annales du même {jenre ', introduisent le lecteur dans la pleine réalité de la vie bourgeoise, si animée à celte époque. Avec nos bons chroniqueurs, nous parcourons les rues, les places de Nuremberg; nous pénétrons même dans Tintéricur des maisons et sommes initiés, par des détails pris sur le vil", à tout ce (jui intéressait et passionnait alors grands et petits. On pourrait dilficilement citer, à d'autres époques, des tableaux d'histoire contempoiaine aussi vivants, aussi populaires que ceux des chroniqueurs de Nuremberg et d'autres villes allemandes, pendant les dernières années du quinzième siècle -.
Cologne aussi eut sa chronique : un auteur resté inconnu publia V Histoire de la sainte ville de Cologne. Elle est écrite dans le dialecte du bas Rhin (1499). En général, la prose de la basse Allemagne surpasse de beaucoup par son charme, par la grâce attrayante du récit, ce que la haute Allemagne a produit de meilleur \ et, sous tous ces rapports, rien ne peut être comparé à la Chronique de Cologne. C'est une histoire universelle, une source inestimable d'informations pour l'histoire particulière de la ville durant les quatorzième et quinzième siècles; mais, à partir de 1450, elle s'étend bien au delà des limites restreintes de Cologne. L'auteur nous dit dans son introduction, après avoir parlé de l'utilité des connaissances historiques, « que, pour employer utilement son temps, pour la gloire de Dieu, de sa sainte Mère et des trois saints rois, il a pris courage, avec la grâce de Dieu, et s'est mis à composer une chronique tirée de chroniques allemandes et latines, utiles et plaisantes à lire et à entendre ». « Je veux écrire ce livre en allemand vulgaire, dit-il, car il est de l'inclination naturelle de tout homme d'être surtout curieux de ce qui concerne son pays. Il entend plus volontiers parler du sol qui l'a vu naitre, où il a été élevé, des actions courageuses et des glorieuses aventures de ses ancêtres et prédécesseurs, que de ce qui regarde les étrangers. C'est pourquoi je veux écrire en allemand les événements les plus remarquables et les plus intéressants des pays allemands. " L'auteur appelle la " très-glorieuse et sainte ville de Cologne la capitale et la métropole de tous les pays de l'Allemagne ». « Il y a un proverbe qui dit : Paris en France, Londres en Angleterre, Cologne en Allemagne, Rome en Italie; un autre appelle Cologne une couronne qui brille au-dessus de toutes les villes; c'est pourquoi je m'étendrai particulièrement sur les commencements et l'origine
' Reproduits dans les X* et XP tomes des Cfironiken der dctUschen Städte.
* Voyez là-dessus Kern, dans les Chrouihen der deutschen Städte, t. X, p. 47-89,
'Voyez FnoJlMANN, Deutsche Mundarten, t. I, p. 173.
250 L'ART ET LA VIE FOPULAIhE.
de notre cité, et rapporterai tout ce que j'ai pu découvrir sur ce sujet dans les écrits authentiques. " Le chroniqueur ne méconnaît nullement les plaies du temps, les gra\es abus qui se sont introduits dans le cierge et parmi les laïques; mais il n'est cependant pas de l'avis de ceux qui se plaignent toujours de leur siècle. " Les hommes qui ont vécu avant nous, dans les années écoulées, ont, selon lui, souffert et supporté des choses bien plus rudes que ceux qui vivent maintenant. » Les temps présents, à l'entendre, sont < des années d'or » comparées au passé. « Mais, ajoute-t-iî, parce que dans notre siècle on s'est habitué à couler des jours paisibles et agréables, sous un ciel pur et clément, on est facilement ému et troublé par le plus petit nuage d'anxiété qui menace à l'horizon '. "
La Chronique d'Autriche, de .Jacques Unrest, curé de Saint-Martin, à Techelsberg, en Cariuîhie, est, parmi beaucoup d'autres du même genre, celle qui se rapproche le plus de la chronique de Cologne par son caractère véritablement populaire; elle s'arrête en 1449. L'allemand des pays du sud, mêlé de dialecte, met dans un relief agréable et original le sentiment naïf, l'accent plein de sincérité, l'intérêt vivant du récit. L'auteur voit juste, juge avec intelligence et sent avec chaleur. Dans ses paroles, exemptes d'emphase, respire une âme élevée et loyale, amie du droit et de la vérité. C'est surtout par ces qualités qu'il se rapproche du chroniqueur de Cologne. Les deux historiens veulent de tout leur cœur, de tout leur loyal bon vouloir, dire la vérité tout entière sans y mêler aucun ornement; ils entendent parler en toute liberté, épargnant aussi peu le clergé que, les laïques quand il y a des fautes à blâmer ou des abus à signaler -. Comme beaucoup d'historiens du même temps, ils paraissent avoir pris à cœur ces paroles du Guide de l'âme : » Les puissants de la terre, spirituels ou temporels, doivent apprendre dans l'histoire des temps passés à devenir graves, humbles et bons; l'homme léger tombe dans la peine et la honte; l'orgueilleux est frappé par la justice de Dieu; mais- celui qui est humble et fait le bien de toutes ses forces trouve la grâce et la joie. Il y a un Prince au-dessus de tous les princes, un .luge souverain au-dessus de tous les juges de la terre, un Rémunérateur tout-puissant et un Vengeur redoutable. Voilà ce qu'il vous faut apprendre dans l'histoire des temps passés; et sachez que ce qui est mal porte toujours en soi-même son châtiment \ »
' Sur la chronique de Co'ogne, voyez les recherches critiques de Cardauns dans l'introduction à la nouvelle édition qu'il en a donnée : Chroniken der deutschen Studie. XIII, p. 211-252.
- Sur Unrest voyez les observations critiques de Kroxes dans les Archit\ fur Österreichische Geschichte, XLVIII, p. 421-530.
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Ces clironùiiicurs simples et vrais, pas plus que les jjraiuls artistes leurs conlemporaiiis, n'avaient le dessein de travailler dans un but personnel. Ils laissaient aux laits leur éloquence, et les cliar[',eaient d'éclairer, d'émouvoir et de saisir l'esprit du lecteur. Les moyens arlificiels leur étaient inconnus; néanmoins ils avaient le sentiment inconscient du but élevé de l'histoire, et comprenaient toute la portée de leur haute mission. « L'historien, disent-ils, doit être le miroir des jugements de la justice divine; il est chargé de louer et d'honorer les hommes justes du passé, d'élever aux méchants un monument de honte, et d'indiquer aux vivants ce qu'ils ont à faire. " On entend souvent retentir dans nos anciennes chroniques l'avertissement éloquent donné aux grands par Ébrard de Wildenberg : « O vous, princes spirituels et temporels, détournez-vous des grands péchés, de peur que le courroux de Dieu ne tombe sur la chrétienté! .le vous le dis en vérité, vous devrez en répondre au dernier jugement! >'
Dans presque toutes ces chroniques, nous sommes touchés du sentiment patriotique de nos historiens, de leur fidèle attachement pour le peuple, de leur amour pour cet empereur romain de nation allemande que Burkard Zink appelle le « Seigneur de tous les princes chrétiens ». « La Germanie, amenée par la sainte foi à la douceur et aux bonnes mœurs, est-il dit dans le Livre des Climniqucs (1493), est puissante de toutes parts par son commerce et son industrie. Elle accueille avec bonté ses hôtes, elle est compatissante pour ceux qui l'implorent, et ne le cède à aucune nation en belles manières, en bonnes mœurs, en puissance et en habitants. Elle ne le cède non plus à aucun autre royaume pour ce qui est de la richesse minérale, car tous. Italiens, Gaulois, Espagnols et autres tirent des marchands allemands presque tout l'argent qu'ils possèdent. iSotre nation, sans aucune aide extérieure, dispose de tant d'hommes à cheval et à pied, qu'elle peut facilement tenir tète aux pays étrangers. Il y aurait beaucoup de choses excellentes à ^dire de sou esprit chrétien, de sa justice, de sa foi, de sa loyauté '. '>
Les histoires mêmes des peuples étrangers étaient écrites dans le but de glorifier l'Allemagne, comme le dit expressément Bernard Schoferlin, dans son Histoire romaine (Mayence, 1505).
Cet ouvrage mérite d'attirer l'attention sous plusieurs rapports, entre autres à cause de son style. Dans la préface, il est fait une allusion intéressante aux romans de chevalerie, alors si avidement lus. L'auteur, d'accord en cela avec le Guide de l'âme, assure < qu'il y a plus de sens et d'art dans la vérité que dans toutes les inventions des poètes ". H recommande l'étude de l'histoire comme - un anti-
' Das Duell der Chroniken du receveur de Nuremberg, Georges Alt, dans le Liber Cronicarum d'Hartmann Schedel, p. 286. Nuremberg, chez Roburger, 1493.
dote puissant contre les fables ". » .le n'ai pas l'intention d'écrire un livre tiré de mon propre Ibnds, dit-il; mais je veux recueillir et transcrire dans les livres latins et grecs venus jusqu'à nous tout ce qui me paraîtra bon et utile; je lerai comme l'abeille qui, pour composer son miel, met à profit le suc de tant de fleurs. Je veux essayer si mon récit une fois terminé sera agréable à entendre en langue allemande, doux à l'oreille, et si j'en puis attendre des fruits utiles. J'espère qu il apportera plus de profit à beaucoup d'âmes que ces fables appelées livres de cbevalerie, remplies de choses rêvées, imaginaires, invraisemblables, incapables de donner aux hommes les idées justes et les connaissances utiles que nous puisons dans les histoires vraies. » On peut rapprocher de ces paroles celles du Guide du l'âme : « De notre temps, tout le monde veut lire et écrire; cela est bien lait et louable lorsqu'il s'agit de bons livres, mais nuisible lorsqu'il s'agit de mauvais livres qui nous attirent â la volupté et à l'impureté, comme le font tant de recueils de contes. Ceux-là, ne les ouvre pas. Lire des livres pieux et des histoires vraies, cela seul est bon et profitable au salut de ton âme '. " La Consolation de fàme dit aussi, se plaçant à un point de vue encore plus austère : « Beaucoup de geus lisent maintenant des livres mondains ou les écoutent lire volontiers; mais ils perdent ainsi tout leur travail parce ({u'ils n'y trouvent pas la consolation de l'âme. Les gens vains et légers lisent les romans de Tristan, de Dietrich de Berne, et les aventures des anciens héros qui servaient le monde, et non Dieu. Dans ces contes, il n'y a nul profit à tirer, car on n'y trouve pas la consolation de l'âme. En les lisant, tu ne feras que perdre Ion temps; or, nous devrons rendre compte à Dieu de toutes les heures que nous employons inutilement ^ «
Ces citations peuvent servir à prouver la vaste diffusion des livres populaires dès cette époque.
Parmi les livres dont le canevas romanesque et poétique plaisait à la vive imagination du peuple, ceux qui étaient empruntés aux sources fécondes des légendes héroïques de notre pays ou de l'étranger étaient surtout recherchés. Ces romans n'étaient souvent que la simple mise en prose d'anciens poèmes. Citons, par exemple, ÏHis-
' Page II.
' Voyez Geffcken, p. 45.
LIVHES rolMJLAlKES. 263
toire du (Inc. Krns^, éditée à la (iu du siècle, et chère au peuple à cause des malheurs et du coura{',e de son héros; VHisloirc de Guillaume d'Aulric/ie (1481); de Wigalois, le chevalier à la roue (1493), et celle de VlCinpereur Frédéric à la lonç/ue barbe rouge, que les Italiens ont surnommé fiarbr/rossa iiöii)}; les Merveilleuses Aventures de la fée Melusine (1474), roman dont le plus pur amour maternel fait le sujet; la très-belle Histoire nouvelle des amours du prince Ftor et de sa chère Blancheßor (1499j; les Aventures de Lothaire et de Maller (1514), qui appartieuuent au cycle cariovinfjien; V Histoire du sire Tristan et de la belle Isculi, publiée pour la première fois en 1498. « Les lecteurs ne doivent y apprendre qu'une chose, disait le rédacteur dans sa préface, « c'est (jue l'amour profane et sensuel conduit â la douleur, à l'angoisse eî à une lamentable fin les personnages même les plus dignes d'admiration ".
Citons encore parmi les livres populaires les plus lus : le Roman de Griscldis (1471) (Griseldis est une simple paysanne ennoblie par son mariage et traitée inhumainement par le margrave son mari. Malgré ses cruautés, elle lui reste cependant d'une obéissance et d'une fidélité touchantes) ; \ Instruction des sept sagcs\ recueil de seize agréables nouvelles, imprimées en 1476 et souvent rééditées depuis; et V Histoire merveilleuse de Fortunatus, au chapeau enchanté et à la bourse toujours pleine.
Les livres malicieux, railleurs, satiriques, dans lesquels la gaieté populaire parcourt tous les degrés, depuis la plaisanterie enjouée jusqu'à la bouffonnerie la plus grossière, paraissaient en grand nombre. Au point de vue des mœurs de l'époque, ils méritent l'attention spéciale de quiconque veut connaître à fond le quinzième siècle. On peut leur appliquer ce que dit Eulenspiegel à l'hôtesse de Nugenstadten : « Dire la vérité, c'est mon métier »; dans ce métier, nos auteurs satiriques semblent trouver la justification des rudes vérités qu'ils adressent aux savants gonflés par une science stérile, et en général à toutes les classes sociales, dont ils raillent sans pitié les travers.
L'une des œuvres les plus aimées dans ce genre était le livre intitulé : Questions et réponses du roi Salomon et de Marcolphe^ dont îa première édition date de 1487. La grosse gaieté populaire qui y domine est mise en opposition avec la pédanterie de l'écule; le bon sens naturel y triomphe de la science acquise, se rengorgeant dans sa vanité. Toutes les sages maximes que Salomon débite l'une après l'autre sont parodiées aussitôt par Marcolphe : ^- Cependant le roi très-sage marche solennellement au soleil, en long et en large, sa couronne sur la tête, son sceptre à la main, tandis que son ombre, se reflétant
' GOEDEKE, Gruiidriss zur Geschichte der deulschcn Dichtung, p. 118.
dans le marais voisin, lui fait perdre tout majestueux prestige '. • jMarcolphe est encore bien dépassé, en fait d'humour rude et grossier, par Till Eulenspiegel, le bouffon en titre des classes inférieures. Tout ce que le siècle a pu imaginer de plaisanteries et de farces se trouve réuni dans ce livre. C'est le manuel le plus complet de toutes les malices et espiègleries imaginables. Les puissants, les petits, les simples, les pédants gonflés du sentiment de leur mérite, les prêtres, les laïques, personne n'y est épargné. Il porte l'empreinte des basses régions d'où il tire son origine. Sa franchise primesautière va quelquefois jusqu'à la raillerie la plus mordante; une veine d'âpre satire court dans tout l'ouvrage. On y retrouve cette rude ironie que l'on s'accorde à reconnaître pour un des traits de caractère des paysans allemands. De là aussi l'image justement choisie qui lui sert d'enseigne : un hibou se regarde au miroir et semble être le symbole de la malice féline qui domine dans le livre. Sa lourde plaisanterie, sa grossièreté brutale choquent assurément notre goût, mais s'expliquent par le milieu où il s'est produit; cependant l'auteur ne s'oublie jamais jusqu'à tomber absolument dans l'obscène ^. Il est à remarquer que là aussi, comme dans les farces du carnaval de Nuremberg, en dépit de toutes les satires qui fustigent les vices du clergé, l'Eglise, en tant que gardienne et représentante de la foi, n'est attaquée nulle part, au lieu que l'hérésie est fréquemment prise à partie-'.
L'attrait pour les lointaines expéditions, si vivement éprouvé par nos ancêtres depuis le milieu du quinzième siècle, donna lieu à un genre de littérature spécial* : les aventures de voyages forment une vaste branche de la littérature instructive et amusante de cette époque, et fournissent au peuple un aliment toujours nouveau. Les récits les plus aimés étaient ceux du - noble chevalier et voyageur Marco
' GÖRRES, Volksbücher, p. 189-190.
-GÖRRES, p. 196-198.
3 ' Lorsque Eulenspiegel se rendit en Bohême ■, lit-on dans la vingt-huitième histoire, « il y trouva encore de bons chrétiens; c'était avant que Wiclef apportât l'hérésie en Bohême >, etc. Lappenberg, p. 38. Lappenberg a réfuté l'opinion de Görres, qui affirme que plus tard 1 Eulenspiegel s est divisé en deux parties, l'une catholique et l'autre protestante. Voyez L.*.ppe>berg, p. 302.
* Sur les curreiidi libido du temps, voyez les passages cités par Barvck dans les
Archiv, des hislor. Vereins von U nlerf ranken , c. 14, 12-13. — Sur leS pèlerinages d'enfants, voy. Hoffmann, Kirchenlied, p. 185-187. — Voy. Germain, Saint Michel et le mont Saint-Michel, Paris, 1879.