ORGANISATION DES CORE'S DE METIERS. 3J
Mais le grand but poursuivi par les unions corporatives, ce n'était point d'obtenir et de protéger des bénéfices. Les corporations étaient des » Iraternilés », embrassant tous les besoins, tous les rapports sociaux. Ceux qui en faisaient partie devaient, comme tant d'ordonnances corporatives le leur prescrivent, " |)ratiqucr les uns envers les autres l'amour et la fidélité fraternelle >•, et, « comme membres d'une même famille », se témoigner réciproquement affection et dévouement, selon les capacités de chacun; ils devaient " vivre ensemble paisiblement et amicalement, d'après la loi chrétienne de la charité fraternelle », et cela « nonseulement dans le cercle de leurs rapports mutuels », mais encore partout et toutes les fois que l'occasion s'en présentait*.
« Ce que se proposent surtout les unions et corporations », lisonsnous dans le pieux traité intitulé : Exhortation chrétienne, « c'est d'organiser toute la vie laborieuse d'après la discipline et la charité chrétiennes, et de sanctifier le travail. Travaillons pour obéir au commandement de Dieu, et non uniquement pour le gain; sans cela, notre labeur ne serait pas béni et ferait du tort à notre âme. L'homme doit travailler pour glorifier Dieu qui a ordonné le travail, et afin de mériter par son labeur la bénédiction divine. Or cette bénédiction git dans l'âme. L'homme travaille encore pour se procurer ce qui est nécessaire à sa vie, à celle des siens, et ce qui peut contribuer à le réjouir chrétiennement, mais il doit aussi travailler afin de pouvoir partager les fruits de son labeur avec les pauvres et les malades. Les unions et associations de métiers sont bonnes lorsqu'elles envisagent ainsi les choses, et celui qui ne les considère pas de cette manière, ne cherchant qu'à se procurer le gain et la richesse, agit mal, et son travail est de l'usure. Or saint Augustin a dit : N'exerce pas l'usure avec le travail de tes mains, car tu perdrais ton âme, et ailleurs : On ne doit pas tolérer les usuriers; la société doit les rejeter de son sein comme des membres inutiles et dangereux ^. »
Cette manière de concevoir le travail, de l'envisager comme une sainte action, comme le compagnon nécessaire de la prière et le principe de toute vie chrétienne bien ordonnée, cimenta cette union entre la religion et l'atelier que les simples et pieux artistes de l'époque cherchaient à symboliser, lorsqu'ils représentaient les saints portant quelque instrument de leur métier ou bien occupés à leur travail. La Mère de Dieu, près du berceau de l'Enfant Jésus, tisse ou
' Voy. ces passages dans Kriegk, Zustände Francfurts, p. 360. — Maurer, Städtever/assung, t. II, p 412. — VViLDA, Gildwesen im Mitlelaller, p. 335. — HiRSCH, Das Handwerk und die Zünfte in der christlichen Gesellschaft. Berlin, 1854.
file; saint Joseph manie la scie ou la liache. " Or, puisque les saints ont ainsi travaillé -, à\\Y Exhortation chrétienne, -■ le chrétien, prenant exemple sur eux, doit comprendre combien le travail est honorable, et comment, grâce à lui, on procure la gloire de Dieu, on accomplit sa volonté sainte et Ton parvient au Paradis, aidé de la miséricorde divine '. "
L'union du travail et de la religion donnait à toutes les corporations un caractère pieux. Toutes avaient leur patron spécial qui, d'après Thisloire ou la légende, avait autrefois exercé la même profession. Elles célébraient la fête de ce saint protecteur par l'assistance aux offices et de solennelles processions, et levaient parmi leurs membres des contributions destinées à soutenir les œuvres charitables et les institutions ecclésiastiques. Beaucoup étaient spécialement attachées à une église particulière, y avaient leurs ex-voto, leur autel, assez souvent même leur chapelle. Elles étaient, en quelque sorte, copropriétaires clans la maison de Dieu, s'y sentaient chez elles et y occupaient une place réservée. A des époques fixes, elles faisaient dire des messes pour les associés vivants et morts. " D'après la loi chrétienne ", dit un règlement de la corporation des tailleurs de pierre (1459), " tout chrétien est tenu d'avoir soin de son âme; mais que ne doivent pas faire les maîtres et compagnons à qui le Seigneur, dans sa miséricorde, a donné le talent de lui bâtir des demeures et d'exécuter tant d'autres louables ouvrages, grâce auxquels ils ont pu gagner honorablement leur vie? S'ils ont un cœur vraiment chrétien, ne doivent-ils pas être remplis de reconnaissance et, par leur zèle, s'efforcer de mériter le salut de leur âme en accroissant le service de Dieu -? =; La fraternité des confrères devait durer jusqu'au delà de la mort : " Celui qui ne veut pas donner son offrande, lorsqu'il s'agit de pourvoir à l'enterrement convenable de son frère, celui qui ne songe pas dans la prière au salut de son compagnon, est infidèle à la parole qu'il a donnée en entrant dans l'association ^ »
L'union de la vie laborieuse avec la religion reliait entre eux les corps de métiers par un lien d'honneur, donnait au travail une sorte de consécration, un motif de consolation profonde, et toute cette gravité, toute cette ferveur avec lesquelles le chrétien convaincu s'efforce de traiter ce qui lui vient directement de Dieu. La sanctification des dimanches et fêtes était rigoureusement imposée dans presque toutes les corporations. L'ouvrier qui, ces jours-là, chaque samedi après les sonneries des vêpres, ou la veille des saints jours
I ll'ijliegertlehi, p. 9.
* .Iannep., Baulditten des deutsclien Mitlelaltcrs, p. 165-166.
^ Ëijn ciistlich ermanung, p. 23''.