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POSITION CONSIDÉRÉE DES OUVRIERS

muns servant à soulenir les ouvriers malades ou tombés clans la misère, et faisaient des avances d'ar{çent à ceux qui en avaient besoin. Lorsque la justice était rendue dans les compap,nonnafi[-es, le doyen avait la présidence el, en sif>ue de sa di(jnité de jiifye, tenait en main leb;Uonde compaji^non. Mais, selon l'usajje germanique, il devait se borner â poser la (jucslion juridique. Les compag^nons rangés en cercle autour de lui examinaient tous les griefs apportés, puis rendaient la sentence et la faisaient exécuter par les plus jeunes'. Comme les corporations de maîtres, ces associations étaient obligatoires et forcées. Dans tous les documents qui les concernent, il est fait mention de Tenlrée par contrainte. Les ouvriers qui ne veulent pas s'y soumettre sont menacés d'être exclus de toute union de travail, de toute vie commune *. Les assemblées avaient ordinairement lieu tous les quinze jours, quelquefois toutes les quatre semaines. Elles avaient pour objet « le maintien de la concorde et de la paix, et les collectes nécessaires à l'entretien de la maison commune ".

L'ouvrier allemand exerçant sa profession dans une ville, appartenait donc à une société libre jouissant d'une constitution organisée, lui tenant lieu de famille et de patrie. S'il tombait malade, il ne se sentait pas délaissé et n'était pas abandonné à la compassion publique; il était soigné dans la famille du maître ou aux frais de ses confrères. " Si notre Seigneur Dieu permet qu'un bon et honorable compagnon soit visité par la maladie ', dit un règlement du temps, « on devra lui prêter sur la caisse générale de quoi payer les soins qui lui sont nécessaires; on lui demandera seulement de fournir deux cautions, et lorsqu'il reviendra à la santé, il remboursera la caisse. S'il vient à mourir, ou se dédommagera par la vente de ses habits; s'il ne laisse pas d'habits, ses amis devront payer pour lui. Si ses amis ne peuvent payer pour lui, le bon Dieu acquittera sa dette, lui qui est un riche Rémunérateur, lui qui a déjà payé pour tant de pauvres gens ! "

Le compagnon, à l'aide de signes et de saints convenus dans sa profession, pouvait voyager librement dans tout l'Empire; franchissant les frontières, il passait en France, en Italie, en Languedoc, à Florence, Lucques, Pise, partout, en un mot, où des corporations allemandes étaient établies ^ Mais s'il voulait être • loyal •', il ne devait accepter de l'ouvrage que chez un maître de sa corporation. Dès qu'il arrivait, il était sous la protection du corps de métier dont il

I ' Maurer, Städtcver/assung, t. II, p. 438.

' SCH.VNZ, p. 73 1 ' Voy. Maurer, t. II, p, 495-496.

faisait partie, et pouvait exercer son droit professionnel. Toute hôtellerie de corporation devait le recevoir. Dans la salle de cette liotelierie étaient inscrits sur une planchette les noms des maîtres ayant besoin de compagnons. Lorsque l'ouvrier en voyage entreprenait quelque travail, c'était aux mêmes conditions que celles en usage pour les ouvriers du lieu; s'il ne pouvait trouver de besogne, il s'en allait plus loin, muni par ses confrères d'un peu d'argent pour ses frais de coucher et de nourriture, et d'un < pfennig de voyage » destiné à subvenir à son entretien jusqu'à la prochaine ville de corporation.

Le compagnon était donc, en premier lieu, associé à la famille de son maître, avec laquelle il partageait ordinairement la table et le logement; en second lieu, étroitement uni à ses camarades d'âge et de métier dans le compagnonnage dont il faisait partie et qui le défendait et l'appuyait en cas de besoin; enfin il était tout particulièrement attaché à l'Église, et faisait partie d'une confrérie se rattachant d'ordinaire au conpagnonnage, mais pouvant aussi rester indépendante. L'origine de ces pieuses sociétés ne remonte guère, en général, au delà de 1435. La confrérie des porteurs de drapeaux à Francfort-sur-le-Mein date de 1440; celle des cordonniers et des tailleurs, de 1453; celle des garçons bouchers, de 1455; des tisserands de futaine, de 1460; des arquebusiers et barbiers, de 1471; des jardiniers et faiseurs de palissades, de 1482; des boursiers et mégissiers, de 1495; des boulangers, de 1497; des maréchaux, de 1512; des maçons, de 1518 ', etc., etc. Ces confréries formaient pour la plupart des associations de bienfaisance venant en aide à tous les genres de misères.

La considération générale dont jouissaient les compagnons s'affirmait tout particulièrement dans les fêtes établies par eux et qui appartenaient aux divertissements favoris du peuple. Les compagnons cordonniers de Nuremberg organisaient tous les ans ce qu'ils appelaient la procession des bains. Un jour, pendant le carnaval, ils se rassemblaient dans leur hôtellerie, et, partant de là, faisaient une procession solennelle dans la ville, revêtus de robes de bain blanches, et portant le chapeau de bain sur la tête. Précédés de trompettes et de fifres, ils se rendaient à la maison de bains et revenaient ensuite dans leur j hôtellerie, où ils se faisaient servir un bon régal. Les boulangers, char- ' pentiers, pain d'épiciers, bouchers, serruriers, couteHers, etc., exécutaient à certains jours, dans le costume particulier à leur corporation, des processions et des danses solennelles. Les tonneliers dansaient la , « danse du cerceau » en chausses de drap rouge avec de belles che- 1

' Voy. Kriegk, Bürgerthiim, p. I8i-185. Il arrivait souvent que le conseil défen- 1 dît la fondation d'une nouvelle confrérie.

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mises blanches et des chapeaux hongrois verts, garnis de rubans sur \e C(Ué. A Hambourg, les brasseurs célébraient tous les deux ans ce qu'ils appelaient la « Ilogue », divertissement qui durait huit jours coiisécuMts et consistait en processions publiques, danses, jeux et repas pris en commun. Mais la i'èle qui nous parait avoir offert le plus d'iniérèt, c'est la procession des compagnons boulangers de Fribourg en lirisgau. La chapelle de leur corporation était celle de l'hôpital du Saint-Esprit; ils se rassemblaient le premier jour de l'an dans la salle du Conseil de l'hôpital, puis parcouraient la ville, musique et bannières en tête, portant solennellement un énorme craquelin; un sapin, magnifiquement orné à Noël, était secoué pendant la procession par le doyen des compagnons, au bénéfice des pauvres qui avaient droit d'en ramasser les gâteaux et les fruits. On faisait ensuite une distribution de vin, et la journée se terminait par la danse'. Les fêtes de ce genre, alors si nombreuses, donnaient à la vie du moyen âge un caractère particulièrement joyeux et cordial, et fortifiaient dans le peuple l'esprit d'association. Elles donnaient aux classes ouvrières l'occasion de se produire en public, éveillant ainsi dans les individus le sentiment de la dignité personnelle. Comme toute la population y prenait part, elles rapprochaient les divers états. Lorsque les confréries et les fêtes de compagnons furent supprimées, ou vit péricliter peu à peu parmi les ouvriers l'émulation d'honneur, la solidarité d'autrefois ^

La lutte de dix ans que les compagnons boulangers de Colmar soutinrent contre les échevins de la ville, nous fournira la preuve évidente de la force avec laquelle cet esprit de solidarité s'était développé parmi les artisans durant le quinzième siècle. Nous y étudierons aussi les liens étroits qui rattachaient l'une à l'autre les confréries d'un même métier dans des pays différents, et nous verrons comment ces alliances étaient arrivées à constituer de vraies ligues offensives et défensives.

En 1495, les compagnons boulangers de Colmar abandonnent leur travail et quittent la ville, sous prétexte que leur corporation « dont ils se sentent obligés dedéfendre les droits, les traditions et privilèges », a été offensée par les membres d'autres corporations, et cela par la faute de l'autorité. Entre autres griefs, ils se plaignent qu'on les a privés de leur rang accoutumé dans la procession du Saint Sacre-

' Voy. Maurer, t. II, p. 440-413. — Schreiber, Geschichte Freibwgs, t. IV,

* Schanz remarque avec justesse qu'après que « l'introduction du droit romain eut ôté aux villes et aux corporations le droit de juridiction et les eut ainsi rendues impuissantes, elles furent entièrement livrées au pouvoir ambitieux des princes souverains ».

meut; ils quittent donc Colmar, et le conseil de la ville les met au ban, pour avoir déserté malgré leur serment et leur devoir, et sans cause légitime. " De peur qu'une disette ne s'ensuive, il autorise tous les boulangers, et même tous ceux qui le désirent, à apporter tous les jours sur le marché le pain blanc, le pain bis, le pain de gruau, enfin le pain de toute farine, jusqu'à ce que le conseil ait réussi à rétablir les choses dans leur premier état. ■.^ Les compagnons et l'autorité amènent alors leur différend devant le tribunal d'Oberbergheim, qui condamne les compagnons à payer une am.ende pour avoir quitté Colmar malgré leur serment et les lois de la cilé, non par la porte de la ville, mais en secret. La ville, de son côté, est condamnée aux dépens pour avoir, sans enquête préalable, mis les compagnons au ban. Mais ceux-ci ne se tiennent pas pour battus; ils refusent de se soumettre, déclarent que la sentence ne donne pas réparation suffisante à leur honneur et en appellent à la cour souveraine d'Ensisheim. Lorsque, en 1496, le premier jugement porté contre eux est confirmé, ils se tournent vers la Haute Cour de Justice du Saint-Empire à Francfort-sur-le-Mein. Écrits, contre-écrits sont échangés; et l'abandon du travail ne dure pas moins de dix années, pendant lesquelles les irréconciliables compagnons sont soutenus dans leur résistance par l'assentiment et les secours d'argent de leurs confrères du haut Rhin. Les corporations de boulangers décident à l'unanimité que tout compagnon qui entrera chez un maître de Colmar sera mis au ban. En vain plusieurs autres villes veulent intervenir, tout est inutile, et la situation de Colmar devient intolérable. Ce ne fut qu'en 1505 qu'un accommodement put avoir lieu. Plusieurs membres du conseil de Colmar, et plusieurs représentants de la corporation des boulangers appartenant aux corps de métier de huit villes du haut Rhin, comparurent devant le seigneur de Rappoltstein, choisi pour arbitre et juge en dernier ressort. La sentence décisive fut enfin prononcée; elle portait dans ses points essentiels que les compagnons boulangers payeraient à la ville une amende de 166 florins, mais qu'ensuite, tout ce qui avait eu lieu contre eux à Colmar serait considéré comme nul, anéanti et non avenu. Il fut en outre décidé que la corporation conserverait ses statuts, constitutions et privilèges, et surtout serait rétablie dans le rang qu'elle avait préalablementj occupé à la procession du Saint Sacrement. La victoire, incontestablement, resta donc aux compagnons •.

' Voy. les Boulangers de Colmar (1495-1513), épisode inédit de l'Histoire des coalitions ouvrières en Alsace au moyen âge de P. Merklen, par X. jMossmwn. Colinai", 1871, n" 18-23. Schanz, dans son ouvrage fait avec tant de soin, p. 78-92, corrige et complète l'histoire de cet intéressant incident.

EXIGENCES DES AUTISANS. 333

Un autre fait intéressant se produisit à Nuremberg en 1465. Les maîtres laillandiers , profilant d'un renchérissement survenu dans les denrées alimentaires, voulurent réduire la nourriture de leurs compagnons. Ceux-ci se déclarèrent mal satisfaits, abandonnèrent le travail et quittèrent la ville. Ils se rendirent à VVunsiedel et à Dinkelsbühl, et mirent lous les maures de Nuremberg au ban. Grâce à l'union des compagnonnages, tout ouvrier taillandier en faisant partie refusa de travailler chez un maître de Nuremberg. A la suite de cet incident, la profession de taillandier, l'une des plus anciennes et des plus considérées de Nuremberg, périclita de telle sorte que nous ne voyons plus aucun de ses membres faire partie dans la suite du conseil de la ville. Un certain nombre de maîtres allèrent se fixer à Amberg et à Donauwerth; ceux qui restèrent s'appauvrirent de plus en plus, et peu à peu le métier fut totalement abandonné K

De tels faits n'étaient pas rares et avaient généralement pour prétexte un mécontentement à propos de la nourriture, le désir d'obtenir un salaire plus élevé ou de voir abrégées les heures de travail.

Les compagnons tailleurs se montraient fréquemment les plus remuants et les plus exigeants. A Wesel, sur le Rhin (1503), ils se révoltèrent contre leurs maîtres pendant les fêtes de la Pentecôte sous prétexte de nourriture et de salaire insuffisants, et soutinrent avec eux une lutte qui alla même jusqu'aux voies de fait. Les autorités de la ville tentèrent en vain d'amener un accommodement; les compagnons s'obstinaient, soutenant que « ceux qui travaillaient le plus devaient aussi gagner le plus »; ils s'unirent les uns aux autres « par la parole et le serrement de mains >', et tournèrent le dos à la ville; '^ si bien que les habits qui avait été commandés pour la fête restèrent inachevés ". C'est à la suite de cet incident que le bourgmestre déclara devant tout le corps de métier rassemblé que cette expérience, ajoutée à bien d'autres, le fortifiait dans l'opinion « que les compagnons tailleurs avaient un caractère singulièrement inquiet et étaient enclins plus que d'autres aux révoltes et au désordre '. « Mais les maîtres ont aussi grand tort ", continue-t-il, " car ils ue donnent pas à leurs ouvriers trois bons repas par jour, comme les compagnons ont le droit de l'exiger; de plus, ils les accablent d'ouvrage. " Le bourgmestre les menace d'une punition sévère, s'ils contraignent encore les ouvriers à travailler les dimanches et jours de fête, ou jusqu'à l'heure de la grand'messe, et s'il advient qu'on donne des coups de poing ou qu'on tire les cheveux aux apprentis refusant de profaner le dimanche ou de

' Staul, p. 281, 427.

se prêter ce jour- là à toutes les corvées qu'on leur impose '. A Mayence, les compagnons tailleurs révoltés abandonnent le travail et se retirent sur la montagne de Saint-rsicolas. Leurs maîtres les excluent de la corporation, dressent la liste des déserteurs et décident que ceux qui y sont inscrits ne seront ni reçus, ni logés, ni admis chez aucun d'entre eux, et ne pourront rentrer dans la corporation qu'après s'être excusés devant elle " et avoir promis de s'amender ». Cette décision était hardie, car les tailleurs de Mayence étaient en alliance réglée avec les corporations de dixneuf villes pour la défense réciproque de leurs droits ^ En 1505, les maîtres tailleurs de vingt et une villes du Rhin, du Mein et de la Wetter tiennent à Oppenheim une assemblée générale où sont discutées des questions d'administration et la conduite à tenir envers les ouvriers. L'esprit séditieux de ceux-ci et leurs exigences exagérées, quant au salaire, deviennent, disent-ils, intolérables : - Avant tout, ce grand perturbateur, Henri Ruffs, de Worms, qui parcourt les villes et excite les compagnons contre leurs maîtres ', doit être autant que possible mis hors d'état de nuire; il est important de veiller à ce que les corporations n'abandonnent plus aux compagnons la libre et pleine administration de leurs caisses communes, car c'est par leur secours qu'ils se soutiennent les uns les autres et s'encouragent à la révolte. Les compagnons n'ont pas le droit d'exiger le soir " plus d'un plat de viande ^, et l'on n'est pas forcé de leur donner du rôti plus de deux fois par semaine. Ils ne doivent pas exiger de vin le soir, et en tout cas, jamais plus <- d'une petite demi-cruche . On peut apprécier quelles étaient en effet les exigences des compagnons quant au salaire et à la nourriture, en parcourant les documents qui nous ont été conservés sur un soulèvement des bateliers du Rhin et de l'Amurg. Outre '; un florin par jour de salaire, les compagnons ", comme les maîtres s'en plaignent au margrave de Bade, ^ ne veulent pas se contenter à leurs repas d'une soupe, d'un bon légume, d'une portion convenable de viande, de pain et de fromage; ils réclament encore un premier plat et du rôti ». ' Cela nous semble vraiment déraisonnable -, disent les maîtres; - nous ne pouvons suffire à nourrir nos ouvriers d'une façon si coûteuse ^ >• Du reste, la plupart des différends entre compagnons et maîtres

'Butzbach, IVatiderbüehlein^Tp. 120-123.

- Brentano, Arbeitergilden, p. 56. — Janner, Bauhütten, p. 43-53.

s Voy. MONE, Zeitschrift, t. XIII, p. 155, 306, et t. IX, p. 159; t. XVIII, p. 12. — GiERKE, t. I, p. 40G. — Stahl, p. 413-416. <■ Trois ou quatre plats composaient, au dire des artisans, des < repas ordinaires - . Le commun du peuple, dit Jean Butzbach dans son Petit Livret de voyage, a rarement à ses repas, dîner ou souper, moins de quatre plats. Outre cela, l'été, des pâtes frites avec des œufs au beurre et du fromage. Entre le diner et le souper, ils goûtent arec du fromage, du pain et du lait. »

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