POSITION CONSIDÉRÉE DES OUVRIERS
« Une sollicitude particulièrement attentive aux besoins des classes laborieuses, pour la propreté et la bonne tenue des artisans, des serviteurs, des pauvres, a établi des bains dans les villes et les villag^es ', poursuit le livre déjà cité, « et c'est une habitude très-louable, très-profitable à la santé, que de se baigner au moins tous les quinze jours '. »
Les établissements destinés aux ouvriers, où, soit g^ratuitement, soit pour quelques liards, ils pouvaient se baigner, étaient très-nombreux dans les villes. A Lübeck, dès la tin du treizème siècle, chaque rue avait le sien *. Au quinzième siècle on en comptait onze à Ulm, douze à Nuremberg, au moins quinze à Francfort, vingt-neuf à Vienne'. Toute bourgade ayant un marché et presque chaque village avait ses bains *. Les ouvriers s'y rendaient ordinairement tous les samedis '. Aussi commençaient-ils dès le samedi le repos du dimanche; dans beaucoup de corporations, ils recevaient un salaire supplémentaire « pour le bain ». Les ouvriers qui avaient terminé une tâche y avaient droit. A Ratisbonne, comme nous l'apprend le registre de la commune, on donnait aux journaliers, au lieu de pourboire, " des liards de bain^ ". On gratifiait souvent les apprentis d'une petite somme pour le même usage. " Ils doivent avoir grand soin de bien l'employer », dit V Exhortation chrétienne, ^- car tout travailleur, petit ou grand, doit tenir son corps proprement; cela profite aussi à l'âme ^ »
Les pauvres n'étaient pas oubliés. A Francfort, les bourgmestres recevaient tous les samedis un certain nombre de liards et de bons qu'ils distribuaient aux pauvres rassemblés autour des établissements de bains ^ Dans les villes, de bonnes gens déposaient souvent entre les mains des magistrats une somme fixe, un petit
' Patîe \9^.
- Pauli, Lübecler Zustände, p. 42.
' Kriegk, Bürgerlhum, Xeuc Folge, p. 15-21.
* Kriegk, p. II. — Mo.ne, Zeitschrl/i, t. XII, p. 19-20, et t. XVII, p. 254. — Jager, Ulm, p. 497-499.
' Voy. Zappert, Ucber das Badewesen miltelallerlicher und späterer zeit, t. I, p. 58.
• On disait alors Dadegdd, comme on dit aujourd'iiui Trinkgeld, et de même qu'aujourd'hui les artisans font d'un verre de bière lenjeu d'une partie, on jouait autrefois le prix d'un bain. Kriegk, p. 12.
' Eym crisiUch ermanung, p. i^^.
' Kriegk, p. 12.
capital, afin que tous les ans, au jour anniversaire de leur mort, un bain fiU préparé aux indigents. Ces sortes de fondations portaient le nom de « bains des âmes n, et les pauvres, récréés par le bain et par le repas qui le suivait, étaient tenus de prier, ce jour-là, pour le repos de Tàme de leur bienfaiteur. Beaucoup de ces pieuses donations permettaient aux pauvres de se baigner gratuitement quatre fois par an, quelquefois même tous les huit ou quinze jours. A Nuremberg, au commencement du seizième siècle, les « bains des âmes » s'étaient tellement multipliés, que le conseil de la ville résolut d'employer une partie de l'argent qui leur était destiné à d'autres bonnes œuvres'. Une ordonnance scolaire de Nabburg (1480) prescrit aux maîtres de conduire leurs élèves au bain le mercredi, parce que « le samedi, les bains sont trop encombrés par les grandes personnes ". Dans les villes de sources minérales, on pensait aussi aux pauvres : « Depuis les temps les plus anciens s dit un document de 1480, « l'entrée des bains de Baden-Baden a été laissée libre aux indigents pour l'amour de Dieu ^ "
Outre les bains publics, les maisons de simples ouvriers avaient fréquemment leurs bains domestiques, servant à toute la famille. A Ulm, eu 1489, on en comptait cent quatre-vingt-seize. Le linge de bain faisait alors partie de la garde-robe de toute respectable femme d'ouvrier, et comptait parmi les choses de première nécessité. « Les bains pris à la maison », dit V Exhortation chrétienne, " sont bien préférables à ceux du dehors pour l'artisan, car bien des scandales ont souvent lieu dans ces derniers, ainsi que dans les établissements publics où l'on se rend pour sa santé ou son plaisir. De tels bains sont inutiles à ceux qui se portent bien; au lieu que ceux que l'ouvrier prend à la maison aident à la conservation de sa santé et le réjouissent après son travail. Aussi sont-ils agréables à Dieu et trèsutiles à la classe laborieuse ^ "
1 Zappert, p. 58. — Maurer, Städlever/assung, t. III, p. 120-123. — Kriegk, p. 22- 23. Les autorités de la ville fixaient le prix des bains et affermaient les établissements de bains, très-souvent avec la condition qu'à certains jours les pauvres y auraient libre entrée.
ä/Z»'iVZ.,p. 149.
' Page \2^. Le bain était alors considéré comme très-important pour l'hygiène et faisait en même temps partie des plaisirs favoris du peuple. On prenait presque toujours un bain à l'occasion des grandes fêtes. On s'explique facilement que les scandales fussent fréquents dans les bains publics. Il en est encore ainsi aujourd'hui dans les villes d'eaux, l^en souvent fréquentées pour de tout autres motifs que le rétablissement de la santé.
INDÉPENDANCi: KCONOMIQUE DES CORPS DE MKTIEP.. 339
Les corporations, les compagnonnages reliaient ensemble toute la population industrielle des villes. Ces sociétés qui se rattachaient les unes aux autres formaient un grand ensemble, un corps hiérarchique organisé, régi par ses propres règlements et par ses constitutions. L'ouvrier se regardait comme membre actif d'un petit monde qu'il aimait, et dont l'honneur et le bon renom ne lui tenaient pas moins an cœur que la gloire et la prospérité de la cité n'étaient chères au cœur du bourp,eois. Se sentant à l'aise dans les limites de sa position sociale, se respectant, lui et sa profession, l'artisan était à l'abri de ce funeste sentiment d'envie qui voit avec mécontentement et jalousie ceux qui occupent un rang élevé. Il ne pensait pas que son état le mit au-dessous de n'importe quel puissant personnage. Il avait une haute idée de sa profession, et la regardait comme instituée par Dieu même et nécessaire au bien de tous. Il croyait tenir tout aussi bien son rang dans l'ordre social que le Pape, l'Empereur, le seigneur ecclésiastique ou temporel. « Celui qui est arrivé à la maîtrise en sa profession », dit V Exhortation chrétienne, « n'a pas une charge moins honorable que n'importe quel dignitaire du pays. " Ce que l'ordination est au prêtre, l'accolade au chevalier et le grade de docteur au savant, la transmission de la maîtrise l'était pour l'ouvrier. A ses yeux, l'ensemble des devoirs du maître constituait une mission élevée, dont, par un labeur infatigable et une irréprochable conduite, il s'efforçait de se rendre digne. Les insignes de sa profession lui tenaient lieu d'armes bourgeoises. Sa demeure, rien qu'en son apparence extérieure, avait un caractère à part, et toutes les personnes qui composaient sa domesticité et partageaient son labeur faisaient partie de sa famille et de « sa maison ».
Le travail mis en commun et la propriété inaliénable protégeaient l'indépendance économique des diverses industries comme de ceux qui s'y adonnaient et garantissaient l'équitable répartition des bénéfices. Ils assuraient à la classe ouvrière, dans toutes ses catégories, le bien-être et l'aisance, et par conséquent l'éducation, la situation sociale. D'autre part, le système corporatif empêchait l'individu de s'élever trop au-dessus des autres. La liberté absolue crée incontestablement des fortunes colossales, mais conduit trop souvent à l'exploitation des forces du travail, et par conséquent à l'oppression de centaines et de milliers d'êtres.
Les corporations minières avaient de bonne heure mis à profit le droit d'association, et formaient une catégorie toute spéciale d' « unions fraternelles ' ".
Le droit allemand avait aussi pris la défense du travail des mineurs contre l'exploitation. L'ensemble de toutes les constitutions qui les concernent peut se résumer dans ces paroles empruntées à une ordonnance minière de Kuttenberg : « Chacun doit se montrer satisfait de son travail, et nul n'aura l'audace de s'approprier dans l'oisiveté ce qu'un autre a créé au prix de ses efforts et de son labeur, car le travail et la peine sont sous la protection de la loi. " Aussi s'efforçait-on d'empêcher que les propriétaires de mines ne devinssent les " seigneurs fonciers du travail » et ne fussent libres d'exploiter à leur guise les ouvriers et les terrains. La prospérité de la mine devait être dans un rapport exact avec le bien-être des mineurs. La police minière veillait à la sécurité et à l'hygiène des ouvriers, avait soin qu'un air salubre circulât dans les souterrains, prenait toutes les dispositions nécessaires pour préserver les mineurs des divers accidents auxquels ils sont exposés, et veillait à ce que des établissements de bains leur fussent ouverts. Chaque maître était chargé de procurer dans le quartier où il dirigeait les travaux tout ce qui est nécessaire à l'entretien de la vie, et cela dans une mesure suffisante; il surveillait la juste répartition des denrées et les établissait à des prix modérés. Le temps du travail, la tâche, étaient exactement fixés; ordinairement les mineurs travaillaient huit heures par jour ^ Les journées étaient plus courtes dans beaucoup d'exploitations, rarement plus longues. La paye était réglée sous la surveillance et avec le concours des syndics miniers. Elle était établie sur une " base fixe », et ne pouvait subir aucune modification arbitraire, aucune augmentation ou diminution subite. Elle était la même pour tout le district; aucun propriétaire minier ne pouvait payer ses ouvriers plus ou moins qu'un autre. « Les maîtres ", dit un ancien règlement, « doivent apporter une grande loyauté, un soin charitable et chrétien à accorder aux mineurs un salaire convenable, afin qu'ils puissent subvenir à leur entretien, et que l'insuffisance de leur paye ne les expose pas à dérober. Car lorsqu'on retranche injuste-
' Voy. II. ACHENBACH, Gemeines deutsches Bergrecht, t. I, p. 69. — J. VON RÔNNE- RITZ.
'BUCHHOLTZ,
. II. ACHENBACH, Gemeines deutsches Bergrecht, t. I, p. 69. Voy. Weber, Archiv, fur Sächsiche Geschichte, t. V, p. 15.
ÎHOLTZ, t. VIII, p. 244. — ACHENBACH, p. 110.
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ment aux ouvriers et aux serviteurs une partie de leur salaire ou de leur nourriture, on en l'ait des voleurs domestiques ou des brigands de {yrands chemins'. ^ Les mineurs qui tombaient malades ou devenaient incapables de travailler étaient soutenus par la caisse de secours de la corporation minière administrée par les doyens de la compafjnie ou par des employés de la mine. Les veuves et les orphelins recevaient sur cette caisse de quoi subvenir à leurs besoins, et cela, non à litre de secours charitable, mais comme une pension justement due '.
L'exploitation des mines est une industrie tout allemande. Elle se perieclionna en se développant, et devint le modèle de toutes les entreprises analogues des autres pays. En Bohème, les mineurs allemands étaient en majorité \ C'est un Allemand qui découvrit les filons de cuivre écossais et introduisit en Ecosse l'art de l'exploitation minière ^ En 1452, le roi d'Angleterre fit venir nos mineurs de Misnie, d'Autriche et de Bohème pour exploiter les mines royales ^ Il est probable qu'en France aussi les xVllemauds furent initiateurs, car la plupart des termes qui se rapportent en français à l'exploitation des mines sont d'origine allemande.
En Allemagne, les travaux des mines créèrent peu à peu des vallées animées, des villes florissantes là où n'était jadis que la solitude des montagnes et des bois ^ et enrichirent à la fois princes et ouvriers. Au moyen âge, l'exploitation minière était considérée comme une « occupation divine, honorable et juste », les mines pas-
' Voy. WeiSKE, Aufsatz icber den Bergbau die Christl-socialen Blätter itS7 5), n°' 49 ei 50. Du même auteur. Der Bergbau und das Bergregal. (Eisleben, 1845.)
* Voy. ACHENBACH, Lie deutschen Bergleute der Vergangenheit, p. 89-92. ^ Fischer, Gesch. des Handels, t. II, p. 319-320.
*Lesle, De BebnsScot., p. 430.
5 Rymer, Fœdera, t. XI, p. 317.
* Sur les villes minières, voy. ;\[0SCH, Zur Geschichte des Bergbaues in Deutschland, t. Il, p. 223. « Après qu'en 1471 on eut. découvert la riclie mine de Schneebergen Saxe, la ville du même nom s'éleva tout à côté comme par enchantement. Le pays environnant fut exploité et fouillé par suite de i'afttuence des mineurs. C'est avec la même rapidité que Joachimsthal, en Bohême, devint une ville prospère après que la mine actuelle y eut été pour la première fois mise en exploitation (J516). On assure que huit mule mineurs s'y rassemblèrent. Ces précédents et d'autres semblables n'ont d'autre équivalent dans les temps modernes que la prompte création de villes nouvelles dans les terres aux riches minerais de la Californie et de la Nevada. Mais en AIIema;;ne des lois pratiques et libérales furentpromptement appliquées aux villes ainsispontanémentcréées, et dans un temps relativement court ces lois furent adaptées aux nouveaux centres industriels. " Achenb.\.CH, Die deutschen Bergleuten der Vergangenheit, p. 83. Le principe de la liberté de la mine régna d'abord en Allemajjne, permettant à chacun la fouille des rainerais précieux et garantissant à celui qui découvrait un bon filon une propriété certaine en des limites précises. Cette liberté des mines, qui fut incontestablement un levier puissant pour leur prospérité, remonte en Allemagne à la fin du douzième siècle.
saient pour l'un des plus grands et utiles présents fait par le Tout- Puissant aux pays allemands, non-seulement à cause des trésors d'argent, d'or, de cuivre, d'étain, de fer, de plomb, de vif-argent qu'elles contenaient, mais surtout parce que, grâce à elles, plus de cent mille Allemands ' trouvaient leurs moyens d'existence. " Les travaux des champs et des mines -, dit Georges Agricola, " sont également dignes de respect, parce qu'ils enrichissent sans faire tort à personne. Souvent la guerre, même lorsqu'elle est juste, enrichit aux dépens des innocents. Les receveurs d'impôts et les marchands s'attirent la haine populaire s'ils font des profits considérables, et ne font point fortune s'ils sont modérés. Au lieu que, sans léser personne, nous tirons du sol bien travaillé des bénéfices abondants. Les mines rapportent encore davantage ^ "
« Parmi les richesses actuelles de l'Allemagne ", écrivait Éncas Sylvius en 1458, « les filons d'or et d'argent découverts récemment tiennent une fort grande place. Les mines des monts Kutten en Bohême; en Saxe, celles du mont Rammel; en Misnie, celles des Freiberger, Geisberg et Sclineeberg ont montré d'inépuisables veines d'argent. Dans les vallées de l'Inn et de l'Eus, près de Saint- Léonard et dans le comté de Styrie, les ducs d'Autriche ont aussi découvert des mines fécondes. Le Rhin roule delà poussière d'or, et la Bohême possède des fleuves où les Taborites trouvent des grains d'or de la grosseur d'un pois. L'Allemagne possède en abondance le fer, le laiton, le cuivre, et reçoit l'or de la Hongrie ^ »
La mine d'argent découverte dans l'Erzgebirge (1471) était l'une des plus productives de l'Allemagne. Dans les premières années, elle rapporta environ 352,000 quintaux d'argent. Le syndic minier faisait faire des tables et des chaises avec la matière brute. Le duc Albert de Misnie se fit un jour servir son repas dans un minerai d'argent pesant 400 quintaux. Souvent, au lieu de payer les mineurs en argent monnayé, on leur donnait leur salaire sous forme de gâteaux d'argent *. Entre 1490 et 1500, on tira des mines de Glashütte et de Schreckenberg, dans la région méridionale de l'Erzgebirge, un produit net de 24,838 florins du Rhin. Les mines d'étain d'Altenberg rapportaient annuellement (entre 1490 et 1500) cinq à six mille quintaux d'étain. On tira, entre 1476 et 1499, au moins 125,000 thalers des mines d'argent de 1' Annaberg; en 1505, le produit s'éleva à
' Voy. Bl'CHHOLTZ, t. VIII, p. 245.
* Voy. ROSCHER, Gesch. der Xationalnhonomik, p. 49-.'0.
3 De ritu, silu, moribus et comUlione Germaniœ descriptio, dans l'édit. des OEuvres d'/EncasSyhius, Bâle, 1053-1086.
* FiSCriER, t. II, p. 481. — Gmelin, Beyträgc zur Geschichte des deutschen Bergbaut, p. 306. Ln 1478, une fouille de trois mois rapporta deux tonnes d'or.