JUIFS USURIERS
firent du commerce d'argent leur presque unique affaire, et surent lui donner une extension toujours plus vaste'.
Les Juifs n'accaparèrent pas seulement le commerce du change proprement dit : la véritable source de leur fortune, c'était l'usure et le prêt d'argent à intérêts ou sur gages, qui leur rapportaient bien davantage. Ils devinrent peu à peu les véritables banquiers du temps, les bailleurs de fonds de toutes les classes sociales. Prêtant à l'Empereur comme au simple artisan et au cultivateur, ils exploitèrent grands et petits sans le moindre scrupule, et leurs procédés illégaux leur attirèrent bientôt d'universels reproches. On peut se faire une idée approximative des proportions qu'atteignait leur trafic, en examinant les taux des intérêts autorisés par la loi pendant les quatorzième et quinzième siècles. En 1338, l'empereur Louis de Bavière accorde aux bourgeois de Francfort, « afin qu'ils protègent les Juifs de la ville et veillent à leur sûreté plus volontiers et de meilleur cœur », un privilège spécial, grâce auquel les emprunts qu'ils feront aux Juifs pourront ne plus être annuellement qu'à 32 ~ pour 100; mais en traitant avec les étrangers, les Juifs sont autorisés à mettre l'intérêt sur le pied de 43 ~ pour 100, et - personne ne pourra les contraindre à faire un marché moins avantageux ^ •■-■, dit l'ordonnance royale. Le conseil de Mayence ayant fait à quatre Juifs de la ville un emprunt de 1,000 florins, leur permet de réclamer 52 pour 100^ d'intérêt. A Ratisbonne, Augsbourg, Vienne et ailleurs, l'intérêt légal monta même assez fréquemment jusqu'à 86 | pour 100*.
Mais les intérêts les plus vexatoires étaient ceux que les Juifs exigeaient pour des prêts minimes, contractés à de plus courtes échéances, prêts auxquels le petit bourgeois et le paysan étaient si souvent forcés de recourir au jour de la détresse. « Les Juifs pillent et
' Falke, Gesch. des Deutschen Handels, t. I, p. 276-283. — ENDEMANN', Studien, p. 102-104. — HcLLMANN, Stadtewesen, t. I, p. 437-440. Les différences de valeur dans réchange des diverses sortes de monnaie passaient pour ■ ex eo quod non est ejusdein inetalli, ex ina^quaii bouitate, ex inaequali figura, ex pondère ex diversitate loci ubi est, ex majori abundautia =. — Voy. Endemann, Xatioimlöconomische Grundsätze, 84, et p. 72-92.
'BÖHMER, Codex Mœnofrancofurtanus, p. 553-554. — Voy. KrieGK, Francfurter Zustände, p. 418.
' Kriegk, p. 536, note 20S. — Keller, t. I, p. 110. — Voy. aussi Keller, Nachlese, p. 305-307.
* Voy. Stobbe, Die Juden in Deutschland, p. 110 et 235. En 1224, le taux à intérêt monta même en Autriche jusqu'à 174 pour 100. Rizy, i'ber Zinstaxen und Uuchcrgestze. En France, le roi Jean permet en 1360 que le maximum d'intérêt demandé par les Juifs atteigne 86 2/3 pour 100. Voy. Roscher, Grundlagen der A'ationalöconomie, t. V, p. 191, note 12. En 1491, les Juifs de Francfort sont autorisés à réclamer 21 2 3 pour lOO. Kirchener, Gesch. Francfuris, t. I, p. 457. Dans le Brandebourg, jusqu'au dix-huitième siècle, on leur accorde 24 pour 100. — Neumann, Gesch. des ll'uchers, p. 322.
écorchent le pauvre homme », dit en gémissant réclianson Érasme d'Erbach (1487). « La chose devient vraiment intolérable; que Dieu ait pitié de nous! Les Juifs usuriers s'installent maintenant à poste fixe dans les plus petits villages ; quand ils avancent cinq florins, ils prennent des gages qui représentent six fois la valeur de l'argent prêté; puis ils réclament les intérêts des intérêts et de ceux-ci encore des intérêts nouveaux, de sorte que le pauvre homme se voit, à la fin, dépouillé de tout ce qu'il possédait'. " L'iutroducîion du prêt à la semaine, <; le plus en usage de tous «, et auquel on pouvait avoir recours pour la plus modique somme, même pour un emprunt de trente pfennigs*, prouve assez que c'étaient les petites gens surtout qui avaient recours aux prêteurs.
Les grands seigneurs, les princes, les nobles, se laissaient aussi entraîner par les Juifs dans d'inextricables dettes =>. Après leur avoir abandonné leurs effets précieux, leurs valeurs mobilières, ils se voyaient forcés, pour payer les intérêts des grosses sommes empruntées, d'hypothéquer leurs revenus, les redevances de leurs subordonnés. Alors les trafiquants juifs venaient faire avec l'agent des taxes seigneuriales le recouvrement de ces redevances, et voilà comment, de tous côtés, les Juifs s'attiraient la haine, et passaient pour « les extorqueurs et les infâmes ennemis du peuple ». 11 n'était pas rare que la répulsion qu'ils inspiraient, la fureur du créancier qu'ils avaient sucé jusqu'au sang, ne leur attirassent les représailles les plus violentes*. " Les Juifs », dit Pierre Schvarz (1477), " reçoivent de temps en temps de fort rudes leçons; mais ils les ont vraiment bien méritées par leur astuce méchante! Ils trompent les gens, ils perdent les propriétés en les grevant d'impôts usuraires; ils commettent des meurtres secrets, comme chacun le sait. Voilà ce qui leur attire de telles persécutions, et ce ne sont point d'innocentes victimes. Il n'existe pas de peuple plus méchant, plus rusé, plus avare plus impur, plus vagabond, plus venimeux, plus colère, plus inso lent, plus imposteur, plus éhonté. Ils ne savent ce que c'est que de
' Tiré des ouvrages posthumes de Bodmann, communiqué par Böhmer.
' Par exemple à Ratisbonne. Falke, Gesch. des deulschen Handels, t. I, p. 300
' Ainsi par exemple un Juif eut entre les mains une reconnaissance du duc Boleslas de Liegnitz et Brieg de huit mille marcs, c'est-à-dire environ sept cent cinquante mille marcs de notre monnaie. OElsner, p. 70.
* • Credo fuisse exordium Judaorum magnam et infinitam pecuniam, quam barones cum militibus, cives cum rusticis iis schere tenebantur « , dit un chroniqueur. Voy. Nelmann, p. 330. Au déclin du moyen âge, bien des persécutions contre les Juifs, l'anéantissement de leurs lettres de créance, etc., doivent être considérées comme des crises de crédit de l'espèce la plus barbare, et comme une forme de ce que nous appellerions aujourd'hui la révolution sociale. Roscher, Stellung der Juden, p. 515.
PERSKCdTIONS CO MUE F. ES JUIFS. 375
tenir parole, si ce n'est dans la limite où leur crédit est en question'. » « Aucun peuple ", dit l'iiumanisle licatus Rhenanus, « n'a jamais exécré, comme le peuple juif, les hommes d'une croyance opposée à la sienne; aucun, en revanche, n'a été l'objet d'une pareille répulsion; aucun, pour prix de sa haine, n'a recueilli, comme juste salaire, une haine plus implacable ^ » La voix publique semblait être l'écho des vers du poëte autrichien Heibling :
I II y a bien trop de Juifs dans notre pays! C'est une honte et un péché de les tolérer! Si j'étais prince, si je pouvais mettre la main sur vous, Juifs, je vous le dis en vérité, je vous ferais tous brûler M i
On accusait les Juifs de porter une haine mortelle à la chrétienté tout entière; d'insulter et de blasphémer le Sauveur du monde dans les synagogues. On prétendait qu'ils empoisonnaient les fontaiues, propageaient à dessein la peste, volaient ou achetaient les enfants chrétiens et leur tiraient le sang des veines dans le désir superstitieux de se procurer par là des moyens soi-disant infaillibles de réussir dans leurs desseins, dont la plupart restaient secrets \
« Il n'est que trop facile à comprendre », ditTrithème, « que chez les petits comme chez les puissants, chez les hommes instruits et chez les ignorants, chez les princes comme chez les paysans, se soit enracinée contre les Juifs usuriers une aversion profonde, et j'approuve toutes les mesures légales fournissant au peuple les moyens de se mettre à l'abri de leur exploitation usuraire. Quoi donc! une race étrangère doit-elle régner sur nous^? Est-elle plus puissante que la nôtre, plus courageuse? Sa vertu est-elle plus digne d'admiration? Non, sa force ne git que dans le misérable argent qu'elle gratte de tous côtés et se procure par tous les moyens possibles, argent
' Voy. Pawlikowski, p. 63!.
' Voy. UoRAWiTz, p. 71, 668. — L'humaniste Conrad Celtes dit en parlant des Juifs dans son Eloge de Xuremberg : = Exscindenda profecto gens aut ad Caucasuin et ultra Sauroraatas perpétue exilio releganda, qua?, per Universum orbem in se totiens iram numiuum coiicitat, immani generis societatem violans et COnturlians. » Voy. Roscbek, Stellung der Juden, p. 511-512, et Gesch. der Xationalöconomik, p. 36-37.
^ Voy. Stobbe, Juden im Mille'alter, p, 163-164 et 267, n° 152.
* Pawlikowski a dressé la liste des crimes réels, ou supposés, des Juifs, p. 678-690. Le juriste Nicolas Marschalk, professeur à Rostock, écrivit en 1512 l'histoire des profanations d'hosties qui eurent lieu à Sternberg en 1492, et du supplice des Juifs qui y avaient pris part (1493). Il nomme les Juifs « genus raortalium impium et perfidissimum ". Lisch, p. 86-88. — Friedunder, Beitrage iur Buchdrucker g csch., Berlin, 4. Le margrave Joachim de Brandebourg fit brûler en 1510 trente-huit Juifs accusés d avoir profané des hosties. Trith., Chron. Sponh., p. 433.
' Dans un manuscrit de Saint-Blasier (1440), on lit : • Dominantur in nobis, scilicet rebus temporalii)us perfidissimi et iniquissimi luda'i, pessimain usuram sibi a nobis Christianis usurpant miserrime... » Voy. Mo.ne, Schauspiele des Mittelalters, t. II, p. 109-110.
dont la recherche et hi possession semblent constituer la félicité suprême de ce peuple! Les Juifs doivent- ils être autorisés à s'engraisser impunément des sueurs de Touvrier et du cultivateur? A Dieu ne plaise! Mais que la persécution des innocents mêlés aux coupables reste également loin de notre pensée! Une chasse à courre injustement dirigée contre les Juifs; l'emprisonnement de tous ceux qui n'ont commis d'autre crime que d'appartenir à leur nation; la saisie arbitraire de leurs revenus, que souvent la seule cupidité des princes et seigneurs a mis entre leurs mains, tout cela est contre le devoir et contre le droit. Les Juifs commettent des crimes, il est vrai; ils profanent le très-saint Sacrement; on va môme jusqu'à leur reprocher de mettre à mort des enfants chrétiens et de s'abreuver de leur sang. .Mais ces accusations sont -elles toutes fondées? Et quand bien même les forfaits de quelques misérables seraient avérés, est-il équitable d'en rendre responsable toute une race '? » Trilhème en appelle sur ce point à la bulle d'Innocent IV, où le Pape, prenant la défense des Juifs, adressait aux chrétiens de justes reproches : « Sans accusation > , avait dit le Souverain Pontife, " sans aveux préalables, sans preuves, malgré les ordonnances du siège apostolique, d'une manière impie et contraire à tout droit, on dépouille les Juifs de leurs biens, ou les réduit à mourir de faim, on les jette en prison; on les soumet à tous les tourments imaginables; on en met à mort un grand nombre delà façon la plus barbare, de sorte que, sous la domination des princes, des puissants et des nobles, ils sont réduits à un sort plus affreux que celui de leurs pèresautemps de Pharaon*. » La répulsion universelle que les Juifs inspiraient obligea le pape Paul II à déclarer ouvertement : » que leur refuser les bénéfices de la justice, qui doit être la même pour tous, est coupable, et grandement préjudiciable au salut' (14G9) ». En 1446, lorsque les Juifs de la marche de Brandebourg sont surpris, jetés dans les cachots, dépouillés de leurs biens,
■ Chmel, Materialien zur österr. Gesch., t. II, p. 306. Les enfants juifs étaient sou- Tent baptisés sans la connaissance et la volonté de leurs parents; aussi le pape Martin V interdit-il aux clercs d'introduire les Juifs dans l'Église avant l'âge de douze ans 1421). Voy. Stoece, p. 16G. « Il est certain, dit Kos,GnuK[SieUuug der Juden im Mittelalter, p. 503i, que les papes, dans la persécution contre les Juifs, ont bien plus contenu qu'excité la haine populaire. - Le célèbre historien Israélite Gratz eu convient lui-même (vol. V, p. 41, et VI, p. 81, lui qui ne se montre rien moins que doux envers tous ceux qu'il regarde comme les ennemis de sa nation. Le grand empereur Frédéric II, adversaire à tant d'égards de la papauté, déclare ouvertement que 1' « imperialis auctorit;iS » a imposé aux Juifs une " perpetuam serviiutem ad perpetuara judaici sceleris ultionem«. Document de 1237, publié par Hlillard-ErÉholles, t. I, p. 57.
-De Judœis, dans le Codex Camp., fol. 19. Voy. Ascheacu, Gesch. der Wiener Uni" versilä;, p. 398, note 1.
* Voy. la bulle de Grégoire X publiée à Francfort et citée par Böhmeh, Codex, M. F., p. 232.
LES PA l'ES ET LES JUIFS. 377
l'évoque Etienne de Brandebourg s'élève avec la plus vive indignation contre un pareil procédé : « Les princes blessent la justice », dit-il, « lorsque, mus par une avarice inouïe, sans cause légitime, ils dépouillent les Juifs de tout ce qu'ils possèdent, les jettent en prison, les mettent à mort, ou refusent, par cupidité, de leur restituer les biens qu'ils leur ont ravis'. »
« Ce ne sont ni des persécutions violentes ni des représailles opposées à l'esprit chrétien qui nous débarrasseront de la plaie des Juifs ", dit Trilhème. " 11 faut avant tout leur retirer les moyens de se livrer à l'usure, de pratiquer leurs honteuses tromperies, et les occuper à des travaux utiles aux champs ou dans les ateliers. Voilà quel est le devoir de l'autorité; elle est également tenue de veiller, après avoir équitablemeut fixé les droits de chacun, à ce que les Juifs restituent aux chrétiens* l'argent et les biens dont ils les ont injustement dépouillés ^ " « Les Juifs ", demande Geiler de Kaisersberg, « sont-ils au-dessus des chrétiens? Pourquoi donc ne veulent-ils pas travailler de leurs mains? Ne sont-ils pas soumis comme nous au commandement de Dieu, qui a dit expressément : Tu gagneras ton pain ä la sueur de ton front? Or pratiquer l'usure n'est pas travailler; c'est exploiter les autres en restant oisifs*. » Jean Busch était aussi d'avis que les Juifs renonçassent à l'usure et s'adonnassent aussi bien que les chrétiens aux travaux de l'agriculture, à l'industrie, au soin des jardins, ou bien à des services publics moindres encore, comme par exemple au nettoyage des rues ^ Gabriel Biel pensait que les Juifs devaient être entièrement exclus du commerce des hommes, parce que leurs richesses ne provenaient ni du travail ni de l'industrie, mais de l'usure''.
Les Dominicains, plus que tout autre Ordre religieux, avaient pris à tâche d'inculquer au peuple l'obligation morale du travail. Aussi condamnaient-ils sévèrement l'usure, pratiquée soitpar les Juifs, soit parles chrétiens, et la taxaient-ils de grave péché. « Leur zèle les faisait détester », rapporte Trithème, " non-seulement des Juifs, mais de tant d'habitants de nos villes, chrétiens de nom seulement, et qui sont de tout aussi grands usuriers que les Juifs''. "
' Klodex, Zur Geschichte der Marienverchrung in der Mark Brandenburg, p. 122.
*En 1512, le synode de Ratisbonne ordonne ce qui suit : « Judœos ad remittendas Cliristianis usuras per principes et potestates compelli pra'cipimus saeculares. » Hautzheim, t. VI, p. lüß. Sur les dispositions prises par d'autres synodes, voy. Neu:mann, p. 328-329.
' De Judœis, p. 19.
* Voy. Cher Judenwucher und Schinderey (Augsbourg, 1739), p. 41.
^Ruscnius, p. 818.
" Voy. J, Falke, dans Mvll^v^, Zeitschrift für Deutsche Cultur Geschichte (1874), p. 167-206. — COL'TZEN, Gesch. der volkswirlhschaftUchcn Literatur, p. 164.
' De Judœis, p. 20.
« La haine contre les Juifs est si générale en Allemagne », écrit Pierre de Froissart en 1497, '• que les gens les plus calmes sont hors cVeux-memes dès que la conversation se met sur leur usure. Je ne serais pas étonné si tout à coup une persécution sanglante éclatait contre eux dans tous les pays à la fois. Ils ont déjà été expulsés violemment de bien des villes'. "
Les Juifs, pour cause d'usure, sont chassés de Saxe en 1432; de Spire et de Zurich en 1435; de Mayence en 1438^; d'Augsbourg en 1439. A Constance et plusieurs villes du voisinage ils sont jetés en prison (1446j. En 1450, le duc Louis le Riche les expulse de la Bavière. Ils sont chassés delà ville épiscopale de Wurzbourg en 1453; de Brïmn et d'Olmiitz en 1454; de Schneidnitz en 1757; d'Erfurt en 1458; de Neisse en 1468; de l'archevêché de Mayence en 1470. En 1476 le conseil d'Helbronn prend contre eux l'arrêté suivant : « A cause du grand tort que l'usure fait à notre ville, il ne sera plus permis à aucun Juif d'y entrer; le petit nombre de ceux qui y seront tolérés devra renoncer à toute usure. " « Aucun bourgeois, aucun paysan «, dit une ordonnance postérieure, « ne pourra contracter une obligation quelconque envers un Juif. Si un Juif veut passer par Heilbronn, il faut qu'il soit accompagné d'un sergents » A Wurzbourg, oti les Juifs avaient reparu malgré les ordonnances, on les expulse une seconde fois (1498). Ils sont chassés de Genève en 1490; de Glatz en Thurgovie en 1491 ; du Mecklembourg et de la Poméranie (où ils étaient en très-grand nombre et avaient su pénétrer dans tous les recoins et jusque dans les petits villages) en 1492; du diocèse de Magdebourg en 1493 ; de Styrie, de Carinlhie et de la Carniole en 1496; du diocèse de Salzbourg et du Wurtemberg en 1498*. La même année, Maximilieu les fait expulser complètement de Nuremberg à la requête du conseil de la ville. « Leur nombre ", au dire des échevins, - s'était beaucoup trop accru; sous prétexte de prêts, ils se livraient à un trafic usuraire dangereux et détestable. Beaucoup d'honorables bourgeois, trompés par leurs ruses, s'étaient tellement endettés, qu'ils se voyaient menacés dans leur honneur privé et dans leurs moyens d'existence. Pour ces causes, les Juifs sontinvités à quitter
' Lettre 21. Sur les persécutions contre les Juifs, inspirées non par des motifs religieux, mais par des raisons sociales et politiques, voy. OElsner, p. 64.
* Voy. Stobbe, p. 192-193. En 1431, trois mille paysans se rendirent à Worms, demandant que les Juifs leur fussent livrés. Bezold, Bauernstand, p. 131. En 1448, Hans von Glogau chasse les Juifs de sa ville '- parce qu il les regarde comme les ennemis du bien public, et la cause de la ruine des pauvres gens ». GEls.ner, p. 95. Jean Capistrano prêchait avec zèle contre l'usure juive. Son compagnon raconte que les Juifs tremblaient au seul énoncé de son nom. OElsner, p. 91.
3 Jager, Heilbronn, t. I, p. 260, 302.
* Voy. Stobbe, p. 292. — Voy. Kamzoav, t. II, p. 221.
ÉTABr.IS SEMEXT DE BANQUES. 379
la ville tousensemble dans un délai fixé par le conseil. Il leur est permis
d'cmpoiier leurs valeurs mobilières; mais désormais aucun d'eux
n'aura le droit de résider à Nurember^j '. » Le conseil d'IJlm décide leur
j expulsion à peu près de la môme manière (1499) et lait publier l'arrêté
! suivant : " Toute personne rencontrant dans la ville un .luiCqui oserait
encore s'y montrer, pourra impunément agir envers lui selon son bon
1 plaisir^. »Les Juifs sont chassés de Ilitrdlingcnen 1500. En 1515 et dans
I les années suivantes l'électeur de Mayence, Albert de Brandebourg,
I cherche à former une ligue parmi les princes et les autorités des
villes pour leur expulsion perpétuelle ^ Mais ce qui inspirait un tel
, dessein à l'avare et voluptueux prince, comme le pensait non sans
I raison le Francfortois Biaise de Holzhauseu, « ce n'était pas le souci de
l'intérêt commun, mais bien son avantage personnel, car il se ven-
I drait lui-même aux Juifs ", ajoute-t-il avec amertume, <= pourvu que
I l'enchère en valiUla peine * ".
Pour remplacer les boutiques des Juifs (les échanges d'argent j et les emprunts étant indispensables au commerce), des banques ' furent établies dans les principales villes de l'empire. Maximilien décréta qu'à Nuremberg, à certains endroits désignés dans l'intérieur de la ville, des banques d'emprunt seraient ouvertes, ne prenant qu'un intérêt modique. Ces établissements étaient entretenus avec les sommes formées par les intérêts, sommes sur lesquelles les employés recevaient aussi leurs salaires; le surplus, s'il y en avait, revenait à la caisse municipale '. A Francfort-sur-le-Mein, dès le commencement du quinzième siècle, le conseil avait fondé quatre banques entièrement indépendantes des Juifs, qui, en dehors du change proprement dit, faisaient des affaires d'argent dans le sens moderne du mot, se chargeaient de faire les rentrées pour la municipalité, et en cas de besoin lui faisaient aussi des avances d'argent. Des autorisations de ces banques comme de l'apparition simultanée de changeuses et de douanières péagères, ressort un fait intéressant : c'est qu'à cette époque les femmes de marchands prenaient non-seulement une part active au commerce, mais encore faisaient des affaires commerciales à leurs propres risques et périls*^.
' Würfel, Hislor. Xachrichlen von der Judengemeinde der Reichsladl Xiirnhcrg, p. 153- 154. — OElsner, p. 65-66. — Stobbe, p. 62.
Mager, Ulm, p. 407-410.
' SCHAAB, Diplomal. Gesch. der Juden zu Meinz und dessen Umgebung (Mayence, 1855), p. 148-160.
* Sencke.NBErg, Acta, p. 501.
* Würfel, Hislor. Xachrichten, p. 153. — Curieuse Xachrilen, p. 114. — Stobbe, p. 66. — Neumann, p. 400-404.
* Kriegk, Franc/urter Zustande, p. 330-343. Sur le commerce de change à Ulm, TOy. Jager, Ulm, p. 391-393. — Hirsch, Dantziger Handel, p. 232-239.
Mais rexpulsion des Juifs ne parvint pas à extirper « l'esprit juif pratique ». Les usuriers chrétiens semblèrent en avoir hérité, et le propagèrent si bien, qu'il finit par envahir la société tout entière, grandissant toujours à mesure que le commerce prenait une extension plus vaste et que le luxe devenait plus général. Alors on vit s'affirmer des principes qui contredisaient absolument les sévères prescriptions établies par le christianisme, et créèrent bientôt un état d'hostilité déclaré entre les partisans de l'usure et l'Eglise. Dans son Histoire de l'Empire romain, Hans Folz dit à ce propos (1480) :
" Que dirais-je de la conduite de ces grands personnages qui font de la musique avec les Juifs sur le même violon? Mais les pièces de môme monnaie vont de compagnie, et comme dit le proverbe, « qui se ressemble s'assemble ». Depuis que Juifs et chrétiens sont devenus bons amis, comme je l'ai entendu dire, notre Seigneur Dieu est gravement offensé, et le mal croît tous les jours '. »
Brant dit aussi :
" Je ne parlerai pas de la manière inique dont les Juifs trafiquent des intérêts et des crédits. Plus d'un gagne plus d'argent en une seule matinée qu'une année de travail ne pourrait lui rapporter. De nos jours on donne de la monnaie, et l'on s'attend à recevoir de l'or en échange. Au lieu de dix, on écrit onze dans son livre. Certes, la plaie des Juifs était affreuse, mais maintenant ils ne pourraient revenir parmi nous, car les Juifs chrétiens ont pris leur place. Je connais plus d'un de ces chrétiens, mais je ne veux nommer personne ! Plusieurs que je pourrais citer se livrent à un commerce déloyal, et cependant la loi et la justice se taisent et laissent faire -. «
On accusait surtout les directeurs des compagnies commerciales du sud de l'Allemagne, les Weiser et Hochstetter à Augsbourg, les Imhof, Ebner, VoUcamer à Nuremberg', Ruland à Ulm, d'autres encore, de grande usure et d'extorsions iniques, et comme les Juifs, les grands commerçants encoururent la haine populaire. Si beaucoup d'accusations dirigées contre eux peuvent sembler exagérées ou sans fondement, on ne saurait nier que leurs énormes capitaux, leur habile
' KrLLER, t. III, p. 1320. On lit dans une autre comédie de carnaval : « Les usuriers qu'on chassait autrefois et qu'on n'aurait pas voulu enterrer en terre sainte, sont assis maintenant au conseil; ils ont le haut bout de la table. • Relleu, t. m, p. 1132.
^ Narreyischiff, parag. 93. — Voy. GœDECKE, p. 188.