‹ L'Allemagne et la réforme (volume 2)Chapitre 135 sur 477 · JUIFS CHRÉTIENS · texte numérisé non relu

JUIFS CHRÉTIENS

chandes qui ont la hardiesse de prendre en main, d'accaparer et de monopoliser toutes sortes de denrées et de marchandises : épices, mélaux, lainages, etc., afin d'eu trafiquer avant tous les autres et de pouvoir en fixer les prix selon leur volonté et pour leur profit exclusif. Puisque par une telle conduite ils causent au Saint- Empire et à toutes les classes de la société un tort considérable, il est arrêté, à cause de la pressante nécessité de la chose publique, que désormais des abaissements si pernicieux seront interdits, entièrement abolis, et qu'à l'avenir personne ne pourra s'y livrer ni les mettre eu pratique. Si néanmoins quelqu'un osait encore s'en rendre coupable, ses biens seraient confisqués au profit des autorités locales. Ces mêmes sociétés et marchands ne pourront plus désormais se l'aire donner de saul^couduits par n'importe quelle autorité de l'empire, quels que soient les clauses, interprétations ou termes de ces sauf- conduits. Mais pour bien prouver que ces mesures ne sont pas uniquement diri(jées contre les compagnies commerciales, l'association ne sera défendue à personne; la loi déclare que chacun pourra acheter des marchandises et les revendre où il lui plaira, pourvu qu'il ne tente pas d'accaparer une marchandise, de lui donner un prix arbitraire, et n'exige pas du vendeur qu'il ne la livre qu'à lui seul et la détienne uniquement pour lui. Malgré ces prescriptions, si les marchands avaient encore l'audace de taxera de trop hauts prix leurs marchandises, il serait du devoir des autorités de veiller diligemment et efficacement à ce que de tels enchérissements soient rendus impossibles et à ce que des prix honnêtes et modérés soient fixés. Dans le cas où elles manqueraient à ce devoir, le fiscal impérial agirait et procéderait contre elles comme il convient K »

Mais la puissance de l'argent fut plus forte que le pouvoir exécutif dont pouvait disposer l'empire. D'ailleurs, beaucoup de membres des conseils urbains étaient secrètement associés aux « compagnies^ », et parmi les conseillers impériaux eux-mêmes plus d'un ne dédaignait pas les gros pots-de-vin offerts par les marchands, et participait à l'exploitation capitaliste du peuple. « Les conseillers de l'Empereur étaient à l'affût », dit un chroniqueur contemporain. " Presque tous

' Nouvelle Collection des arrêts et sentences des Etals, t. II, p. 144, § 16-18. — EnneN, Gesch. Kölns., t. II, p. 724-725.

' Voy. les actes des corporations d'Ulm en 1513. Voy. Pressel, Die Unruhen in Ulm, p. 214. Maximilien, dès 1507, avait mis en garde les hal)itants d'Ulm contre le tort que faisaient les grandes compagnies commerciales au commerce de la Tille; mais le conseil nia qu'elles eussent une action nuisible, se fondant sur les moyens de subsistance qu'un grand nombre d'iiabitants trouvaient dans leurs maisons. On fut cependant contraint d'avouer au conseil que les grandes compagnies étaient causes « de la ruine des marchands isolés •. Scbmoller, Nationalökonomische Ansichten, p. 500.

étaient riches, et l'Empereur restait pauvre, » « Quelques-uns faisaient cause commune avec les marchands, et plaçaient en secret des fonds dans leurs entreprises'. "

Aussi les abus du monopole allèrent-ils toujours en croissant, et des plaintes sur renchérissement général se firent-elles toujours plus entendre. Dans le Wurtemberg, à partir de 1510, le vin monta peu à peu de 49 pour 100; le blé, de 32. Ces hausses énormes concordaient avec la dépréciation de Targent, due, non aux importations des mines d'Amérique, mais aux compagnies commerciales, qui avaient réussi à monopoliser l'exploitation des mines allemandes ^ Les Fugger, d'Augsbourg, tiraient annuellement des seules mines de Schwatz (Tyrol), dont l'exploitation leur avait été concédée, 200,000 florins. La compagnie des Hochstetter, à Hambourg, ne lira pas moins de 149,770 marcs d'argent, et de 52,915 quintaux de cuivre de ces mêmes mines, entre 1511 et 1517 ^

Dans les pays héréditaires d'Autriche, les compagnies d'Augsbourg et de Isuremberg achetaient en masse les denrées de première nécessité devant les portes mêmes des villes, ou sur les marchés. De cette manière elles arrivaient bien vite à dominer tout le petit commerce, et fixaient alors tous les prix selon leur gré. Aussi les députés envoyés par ces pays et réunis à Innsprïick en diète provinciale (1518), obtinrent-ils contre elles l'arrêt suivant : " Les grandes sociétés de commerce ont leurs centres hors de notre pays. Elles ont entre leurs mains ou celles de leurs facteurs toutes les marchandises indispensables à la subsistance : argent, cuivre, acier, fer, toile, sucre, épices, céréales, bestiaux, vins, viandes, saindoux, suifs et cuirs. Leurs fortunes les ont rendues si puissantes, que pour le marchand et l'industriel ordinaire, ne possédant que de 1 à 10,000 florins, elles détruisent toute possibilité de faire le commerce. Lorsqu'elles sont en force, elles font les prix selon leurs volontés et amènent la hausse quand il leur plaît. Beaucoup de ces compagnies possèdent des revenus princiers, au grand détriment du pays. Il est donc décidé qu'à l'exception des jours de marché, on ne leur permettra plus de prendre leurs quartiers dans la ville et de s'y installer avec leurs marchandises pour la vente quotidienne. Afin d'éviter la fraude et la contrebande, personne n'entretiendra de relations soit publiques,

'Greiff, p. 100-101.

^ Voy. Helferich, Gcldentwcrthung, p. 475-492. Ce ne fut qu'en 1560 que l'argent américain amena l'abaissement de la valeur monétaire, p. 491. Sur la dépréciation des monnaies d'argent, entre 1399 et 1511, voy. Ennen, Gesch. Kolas., t. III, p. 907-908.

' Voy. Greiff, p. 94. Le monopole des Fugger sur les mines eut une grande part aux troubles des paysans du Tyrol. En Hongrie, les meneurs de la révolte contre la noblesse étaient facteurs des Fugger. Höfler, dans les Archiv, fur kunde Osterreich. Geschichtsq., t. XI, p. 204.

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soit .secr(>tes, avec elles. Pendant les foires el les marchés publics de Vienne, Baulzen, du Vorarlberg}, etc., il csl délendu aux compnfjnies d'accaparer avant la fin du marché les denrées ou marchandises quelconques par des olïres renchérissant sur celles des autres acheteurs. » « Il leur est inicrdil d'acheler en masse les bcsiiaiix honjjrois ou ceux du pays, sous peine de saisie. Tout achat lait d'avance dans le but d'en trafiquer à l'étranger est défendu, La compagnie qui vient de se former pour le commerce du savon est dissoute, connue faisant tort au pays. > " Le prix des épices et autres substances alimentaires avait en effet subi une hausse énorme. De plus, les marchandises achetées dans de bonnes conditions à Venise, Calcutta, Lisbonne, Anvers, Lyon el Francfort étaient falsifiées avant d'être mises en vente; le gingembre, le poivre, étaient coloriés avec de la poudre de brique ou mêlés à des ingrédients malsains'. " Il en était de même de beaucoup d'autres produits. .

Les bénéfices des spéculateurs étaient souvent monstrueux. Barthélémy Rem, d'Augsbourg, avec une somme de 500 florins seulement, prêtée à Ambroise Flochstetter pour courir les chances de son commerce, réalisa un bénéfice de 24,500 florins d'or entre 1511 et 1517. De tels résultats justifient évidemment le reproche si fréquemment adressé aux compagnies, - de dépasser sept fois l'usure des Juifs- '. Une note laissée par Conrad Mayer, secrétaire des Fugger, donne l'idée des énormes revenus que réalisaient souvent les gros capitalistes de l'époque. Cette note constate qu'en l'espace de sept ans, la fortune des Fugger avait augmenté de 13 inilUons dcßorins ^

Des discussions s'élevaient fréquemment à l'intérieur des grandes compagnies à propos du partage des bénéfices, et les directeurs étaient souvent accusés de malversations. On lit dans la Chronique d'histoire actuelle commencée à Augsbourg en 1512 : " Les marchands

' Voy. Falke, Gesch. des danschen Handels, t. II, p. 338-339. — Voy. Kellep., t. I, p. 478. — De LORENZ!, L II, p. 274-275. — Voy. aussi notre second volume. Voy. SCHMOLLER, X'ationainhonomische Äinichtcii, p. 497. - Les compagnies ", dit Sébastien Franck dans son IVcltbuch, p. 153% - achètent tout ce qui se présente, même les aiguilles, les miroirs, les couvertures, les céréales, le vin, la toile, et en revanche nous rapportent des pays étrangers des bagatelles inutiles qu'elles enchérissent à l'envi parmi nous, telles que soie, velours, muscade, clous de girofle, poivre, cannelle, etc. Ce que l'artisan leur donne, il ne peut plus le racheter qu'en le payant le double. Et ces marchands ont grand soin de n'exposer ni leur corps ni leur âme; ils dirigent toutes choses à l'aide de commis à leurs gages qui traversent les mers et leur rapportent les bénéfices et les comptes. » En 1523, rien que par les compagnies commerciales de Lisbonne, Irente-six mille quintaux de poivre, vingt-quatre mille quintaux de cannelle furent introduits en Allemagne. Ces marchandises étaient très-fréquemment falsifiées, .irrê/s et sentences des États, t. XXX VIII, p. 241-271, dans les archives de Francfort.

- Greiff, p. 92-93.

* Greiff, p. 94. La fortune des Fugger s'éleva jusqu';'» soixante-trois millions de florins.

avaient formé de grandes compagnies et avaient amassé des fortunes colossales, mais plusieurs étaient peu honnêtes, et dupaient les autres, leur faisant quelquefois tort de plusieurs milliers de florins. Ceux d'entre eux qui étaient chargés d'établir les comptes étaient de beaucoup les plus riches. On les appelait des gens habiles, des gens intelligents, car on n'osait les nommer larrons, comme ils l'eussent bien mérite. Dans le contrat d'association, ils prenaient des engagements envers tous; mais lorsqu'il en fallait venir aux comptes, les commis, lès intéressés dans l'affaire, ayant aussi bien qu'eux exposé leur argent et couru les chances, étaient obligés de se déclarer satisfaits de la part qui leur était faite, et feignaient de croire à leurs assurances déloyales. Ces sortes d'engagements secrets ont fait de grands coupables, et il est fort probable qu'il n'y a pas de voleurs plus rusés que les administrateurs de quelques-unes de ces grandes compagnies'. "

« Mais on a beau prendre des mesures sévères pour empêcher l'usure », dit un prédicateur du temps (1515), ' rien n'y fait. Tout le monde voit la rapidité avec laquelle les grands marchands accapareurs deviennent riches; chacun veut arriver comme eux à la fortune et rêve de tirer de gros intérêts de son argent. L'ouvrier et le villageois placent leur petit avoir dans une compagnie ou chez un grand spéculateur, danger qui n'existait pas clans l'ancien temps; en dix ans, le mal a pris un accroissement énorme. On se propose de beaucoup gagner, mais souvent on perd tout ce qu'on avait confié-. »

Bien des gens connurent de semblables déceptions. Le grand capitaliste d'Augsbourg, Höchsteifer, fit un grand nombre de dupes. Les princes, les comtes, les gentilshommes n'avaient pas été seuls à lui confier leur argent; les paysans, les valets, les servantes lui avaient livré leurs modestes économies. " De pauvres villageois ne possédant pas plus de dix florins '>, rapporte Clément Sander, d'Augsbourg, c. ont cru bien faire en les plaçant chez Ilochstetter, persuadés qu'ils en retireraient un bon intérêt. Tant de personnes ont partagé cette confiance, qu'Höchstetter et ses associés ont eu pendant plusieurs années de suite un million de florins d'intérêts à payer. » « Il faisait semblant d'être bon chrétien, mais il a trop souvent lésé l'intérêt public et le pauvre homme. Non- seulement il était sans probité dans les grandes et importantes spéculations, mais encore il s'enri-' clîissait d'une manière inique en vendant à des prix modérés des denrées felsifiées. Ainsi, par exemple, il accapai'ait les bois de frêne lorsque les chemins étaient bons et les amenait sur le marché lorsqu'ils

» Greiff, p. 100.

2 Dans le Cod. Camp,, p. 29.

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(Uaieul devenus mauvais; il afjissalt de môme pour le vin et le bl(\ et c'est ainsi qu'il a fini par trop tendre les cordes du ludi. Souvent il achetait en masse un produit (ju'il payait plus cher qu'il ne valait, a/in de pouvoir ensuite oppriuior â sa {juise les comnierçants moins riches qui n'avaient pu acheter à un taux aussi élevé, il amenait dans le pays renchérissement d'une denrée, puis il la revendait au prix qui lui convenait. Aucun marchand du pays n'ayant en sa possession plus de 50 ou de 100, 000 florins, personne n'était en niesurc de lutter avec lui, de sorte qu'il (jagnait tout ce qu'il voulait. » ic Ambroisc Ilochstettcr a accaparé le mercure dans tous les royaumes et territoires. 11 l'a acheté plus cher qu'on ne le vend ordinairement, j)ayant le quintal jusqu'à 8 Morins, faisant tort par cette manœuvre aux autres trafiquants, puis le revendant à 14 florins une fois qu'il était tout entier entre ses mains. Il en avait acheté pour 200,000 florins, mais à dire le vrai il eu avait perdu le tiers, parce qu'entre temps, on découvrit une grande quantité de mercure en Hongrie et en Kspagne; il a essuyé d'autres désastres encore : un de ses navires chargé d'épiccs a sombré; des cargaisons de marchandises, venant des Pays-Bas et se dirigeant vers Augsbourg, ont été pillées par des voleurs de grande route, etc., etc. Mais tout cela eût été très-réparable si ses fils et ses neveux se fussent honorablement conduits, s'ils avaient eu un soin convenable de leurs affaires, et si tous les ans le vieil Ambroise lui-môme avait fait ou fait faire des comptes exacts; alors tout ce qui est arrivé aurait pu être évité. Mais son fils Joachim et son gendre Baumgartner faisaient des dépenses extravagantes : en une seule nuit ils gaspillaient dans un repas de fête de 5,000 à 10,000 florins, et perdaient au jeu, en une seule fois, 20,000 ou 30,000 florins. Le jeune Ambroise Hochstetter, fils du vieil Ambroise, et Joseph Hochstetter, son neveu, ont mal conduit la maison, mais cependant moins mal encore que les deux autres. » A la suite d'une administration si déplorable , Hochstetter, quelques années après, fit une faillite de 800,000 florins. Condamné à la prison, il y mourut misérablement '. Ses fils eurent aussi de longues années d'emprisonnement à subir. " Ils ont fait grand tort à de braves gens, riches ou pauvres, et le luxe et la magnificence qu'ils ont étalés ont fait dire de tous cotés cju'ils avaient bien mérité d'aller mourir au cachot. Qu'ils servent d'exemple à ces fripons qui dépensent plus qu'ils savent ne pouvoir payer! » C'est à propos de la banqueroute de Hochstetter que le conseil d'Augsbourg fit construire la prison pour dettes, et On fut d'abord extrêmement irrité contre les Hochstetter », remarque un chroniqueur, " mais peu à peu la rancune alla en s'adou-

' Greiif, p. 95-96.

cissant. En vérité, ce serait grand dommage de plaindre de tels scélérats! îls ont pris d'une manière honteuse Targent des honnêtes gens! D'ailleurs, après avoir fait faillite ils sont souvent plus riches qu'auparavant, car les loups se mangent rarement entre eux*, »

Il est incontestable que, sous le rapport économique, de fâcheuses tendances commençaient à se faire jour. Les gens prévoyants et attentifs regardaient l'avenir avec effroi. Un commerce trop puissant avait engendré une passion immodérée pour les richesses. L'amour du luxe, des habillements somptueux, des mets recherchés, avait pris des proportions effrayantes. Les gros capitaux mis en œuvre faisaient une situa iion de moins en moins tolérable aux classes laborieuses. « Quel bon temps pour les pays allemands », dit le sermon que nous avons déjà cité (1515), ■•■■ que celui où toutes les marchandises étaient évaluées à des prix fixes, où l'autorité ne souffrait ni les accaparements ni l'usure! Mais depuis que le commerce a pris un accroissement si vaste, depuis que les grandes compagnies produisent un enchérissement général, tout ce dont le pauvre homme a besoin pour se nourrir et se vèlir devient d'un prix si élevé, qu'il ne pourra bientôt plus, ou que très-difficilement, se procurer les moyens de vivre. Si les temps ne changent, de grands troubles et de déplorables révoltes sont à redouter? « De l'argent! de l'argent! - crient les seigneurs, et plus le commerce et l'usure leur eu apportent, plus ils crient : - De l'argent! de l'argent! car l'argent fait l'homme-. >' Et si quelqu'un les reprend et leur dit : - Tu es un usurier, tu extorques le bien du peuple; la colère de Dieu et des hommes s'appesantira sur ta tète, et tu perdras ton âme =>, ils regardent un tel donneur d'avis comme un niais, vu de mauvais œil et détesté. Ils méprisent l'Église, et ses commandements leur sont devenus à charge parce qu'ils s'opposent à leurs désirs. ^ " Sache que le Dieu tout-puissant est le seul maître des biens d'ici -bas. Tu n'es que l'administrateur et le représentant de Dieu pour toutes les choses que tu possèdes. Ne t'imagine fi donc pas qu'ua jour tu n'aies pas à en rendre compte; ne pense pas que tu sois libre d'en faire ce que bon te semble, et qu'il te soit loisible de tondre et de dépouiller le pauvre homme comme si tu n'étaispasson frère et son égal. Il t'a été ordonné de travailler, et non pas de viyre dans la paresse; si tu es marchand, tu es tenu de vendre à un prix équitable, de quelque marchandise qu'il s'agisse. Surtout l'usure pratiquée par l'argent et les intérêts t'est défendue! Mais un tel langage sonne désagréablement à l'oreille des usuriers, des accapareurs, des fabricants d'argent! Ils sont maintenant devenus

' r.r.KiFF, p. 95-98.

- Keller, t. II, p. 652.

M- TRAVAIL D'AI'KÈS M! DROIT «JERMAMQUE CIIUÉTUTN. 389

de (■rancis seigneurs, ils on! obtenu des lettres de noblesse *, et depuis ce temps se pavanent orj^ueilleusement parmi nous; mais il n'en est pas moins vrai , poursuit le prédicateur, « que leur conduite outra^je la sainte F{jiise; quafjir comme ils le font, c'est la iiH'priser, et qu'ils vont contre tout ce qu'elle enseigne sur la propriété, le travail inqiosé aux hommes, les intérêts, l'usure et le prix lép.al des marchandises. •-

VU

D'après l'enseignement de l'Église, toute propriété terrestre appartient à Dieu seul. Dieu, créateur de toutes choses, en est aussi le propriétaire unique, exclusif. Il veut que les hommes soient pourvus de tout ce qui est nécessaire à leur subsistance, mais sa volonté s'oppose à ce que les biens de la terre se trouvent dans la propriété commune, car, s'il en était ainsi, la nature pervertie de l'homme ferait régner partout la discorde et la ruine. Ce n'est qu'eu reconnaissant à l'individu le droit de posséder que l'ordre indispensable à la bonne administration et à l'amélioration des biens peut être maintenu, et la paix assurée aux hommes; mais personne n'a sur ce qu'il possède, même légitimement, un droit de propriété sans restriction. Il ne lui est jamais permis d'en disposer selon sou caprice. Il ne peut, en en faisant usage, agir et procéder arbitrairement, comme ^i ces biens n'étaient pour lui que les moyens de satisfaire sa soif de jouir et de dominer, car d'après l'ordre établi par Dieu, l'homme n'est que l'usufruitier de la richesse qu'il possède. La volonté divine exige de lui qu'il se conduise en fidèle intendant, et qu'autant que possible il dépense ses revenus de façon à servir l'intérêt général ^ C'est par l'exercice de ce dernier devoir, ^- donner d'après son revenu ", qne se produit l'équilibre entre la richesse et la pauvreté, et que l'inégalité du partage

' Les marchands enrichis achetaient des lettres de noblesse, se plaisaient à étaler leur faste dans les tournois et à singer les gentilshommes; ils sont raillés sans pitié dans un pamphlet du quinzième siècle : Contra cives nobiUtatos, qui a été publié par Wattknbach, AdimlQ Anzeiger für die Kuiidedmtscher Vorzeit, t. XXIII, p. 273- 274. Guillaume Werner, juge à la chambre de justice de Spire, dit très-bien dans sa chronique : »Ils détestent par nature et par longue tradition tout ce qui tient à la noblesse, et cependant, dès qu'ils en ont le moyen, ils ne songent qu'à la contrefaire. »

* Le célèl)re axiome de saint Thomas d'Aquin est fréquemment répété dans les écrits canonistes du quinzième siècle : « Bona temporalia, qua^ homini divinitus conferuntur, ejus quidem sunt quantum ad proprietatem, sed quantum ad usum non solum debent esse ejus, sed etiam aliorum, qui ex eis sustentari possunt ex 60 quod ei superfluit. » Voy. Contzex, Gesch. der rolhsicirschaftl. Literatur, p. 84.

des biens trouve une intime compensation. Le soutien de ceux qui sont dans le besoin, sous quelque forme cjne ce besoin se produise, ne doit donc pas être considéré comme un pur acte de charité chrétienne : il est de stricte oblij^ation '. " Que les riches se souviennent ", dit Trithème, s'appuyant en cela sur l'opinion de saint Augustin et du pape Gréjyoire le Grand, " que leurs biens ne leur ont pas été confiés pour qu'ils en jouissent à eux tout seuls, mais afin qu'ils en fassent un bon emploi; ils doivent les considérer comme appartenant à l'humanité tout entière. En procurant à ceux qui sont dans l'indigence ce qui leur est nécessaire, ils ne font que leur donner ce qui leur appartient. Mais lorsque le devoir de la bonne administration des biens est négligé dans une large proportion, soit par le clergé, soit par les laïques; lorsque les riches s'imaginent être les seuls maîtres et seigneurs de ce qu'ils possèdent, et ne regardent pas les indigents comme leurs frères, il en résulte nécessairement un trouble social profond. De faux docteurs, comme nous l'avons vu en Bohême, séduisent le peuple, lui persuadent que les biens doivent être également répartis entre tous, et que, par la violence, il faut contraindre les riches à les partager. Alors des faits déplorables se produisent; la guerre civile s'allume, nulle propriété n'est épargnée, nul droit de légitime possession reconnu, et les riches peuvent se plaindre à bon droit de la perte des biens cpii leur ont été ravis. Mais qu'ils s'interrogent de bonne foi : dans les jours de calme, en gérant, en dépensant leurs revenus, ont-ils eux-mêmes reconnu les droits du souverain propriétaire, c'est-à-dire de Dieu'? ;

La doctrine du droit canon sur la propriété était, en ses points essentiels, en complète harmonie avec les principes de notre droit national, tout imprégné de l'esprit de l'Église'.

Ainsi que le droit canon, le droit allemand considère la propriété comme un fief prêté par Dieu, comme un droit protégé par son commandement. En conséquence, tout propriétaire est responsable devant Dieu de l'administration du bien qui lui a été confié, et l'étendue, la mesure de son droit de possession, a pour limite et pour frein le droit moral, l'unique titre de sa propriété. Le propriétaire est autorisé, mais en même temps il est tenu d'user de ses biens eu égard à la fin morale qu'ils sont chargés de servir. Il ne peut, par conséquent, en disposer selon son caprice. Son droit do les garder ou de s'en défaire est subordonné à la question de l'avantage général, à la considération des égards légitimes et équita-

' Dchiliim legale.

- De Jnilœis, p. 5.

^ Voy. Schmidt, Der principielle Unterschied zin'scheti dem römischen und germanischen Becht, p. 217-247.

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