‹ L'Allemagne et la réforme (volume 2)Chapitre 159 sur 477 · ATTITUDE DES PRINCES DANS LA QUESTION ÉLECTIVE · texte numérisé non relu

ATTITUDE DES PRINCES DANS LA QUESTION ÉLECTIVE

Dès le commencement de son règne, l'effroi le plus grand de Maximilien, l'idée qui lui avait été le plus antipathique, c'était de voir la royauté française s'emparer du trône impérial, et ravir à la nation allemande " l'honneur et la gloire de porter la suprême couronne de la chrétienté, honneur qui lui appartenait depuis tant de siècles. » La crainte de voir François I" lui succéder avait même été jusqu'à lui suggérer l'idée d'abdiquer, d'adopter le roi d'Angleterre, Henri VIIÏ, de lui donner l'investiture du duché de Milan, et de lui assurer la succession de l'Empire ^ Pendant les dernières années de sa vie, il eut l'amère douleur de voir les princes d'Allemagne aller au-devant des désirs du roi de France; mais ce qui lui fut le plus sensible, c'est que nulle famille princière ne se montra aussi zélée pour l'élection de François I" que cette même maison des Hohenzollern, qu'entre toutes les autres l'Empereur avait comblée de bienfaits. En effet, Maximilien avait confirmé au prince électeur de Brandebourg,^ Joachim I", la tutelle expectative de la Poméranie et du Schleswig- Holstein; il avait accorde au prince de Hohenzollern, Albert (de la ligne franconienne), la dignité de grand maître de l'ordre Teutonique; il s'était employé avec succès pour ü])tcnir l'électorat de Mayence au prince Albert, frère de Joachim, et déjà évêque d'Halberstadt et archevêque de Magdebourg; grâce à lui, ce même Albert avait été promu au rang de primat d'Allemagne. C'était encore à Maximilien qu'il avait dû son élévation au cardinalat *. Par tant de faveurs et de services, l'Empereur avait espéré attacher étroitement les Hohenzollern à la maison souveraine d'Habsbourg.

Cependant, le 26 juin 1517, le prince Joachim^ par l'entremise de ses ambassadeurs, conclut avec François I", auquel il donne le titre de duc de Milan, une convention par laquelle une princesse française, sœur àe la reine de France, est promise eu mariage à l'électeur de Bran-

' Pour plus de détails, voyez Höfler, Carls V ll'ahl, p. 1-28.

- Voy. Waltz, dans les Forschungen zur deutschen Geschichie, t. X, p. 215, note 4.

INTKHiUKS ANTII'ATI'.IOTIOIJKS I) F. S IT. IN CK. S. 5.01

deboiiij;^, avec im douaire de 150,000 Ihaler.s cl nii revenu annuel de 4,000 livres. Pour une annuité de 8,000 livres, l'électeur s'engage, en cas de {yuerre, à fournir au roi de France des cavaliers et des hommes d'armes. Dans un nouvel acte, confirmant le premier (17 août), .loacliim promet à François 1", « dont la jjloire et l'humanité sont célèbres en tout l'Empire ', de l'aider de tout sou pouvoir dans l'élcclion impériale qui doit suivre la mort de Maximilien. « Pour la jiloirc de Dieu et le bien de l'Kmpire ", il s'enfjage à lui donner sou suflrage'. Peu de semaines après, le frère de Joachim, Albert, envoie un agent secret à la cour de France, lui donne plein pouvoir de conclure une alliance solide avec François I", " et de terminer avec lui certaines autres affaires' ". Cet agent n'était autre qu'Ulrich de Hütten, que ses contemporains ont cependant appelé le '< véritable chevalier allemand ';. Muni des instructions d'Albert, Hütten ourdit en secret une trame perfide contre l'Allemagne; mais en public, il a l'hypocrisie de s'indigner à l'idée seule d'une alliance avec la France, et fait parade de son attachement pour l'Empereur. « Depuis plus de trente ans ", dit-il dans la lettre circulaire sur Maximilieu qu'il adresse aux princes allemands (1518), " l'Empereur supporte les charges du royaume avec les seuls revenus de ses possessions héréditaires; il n'a de repos ni jour ni nuit; et lorsque, comme cela est de son devoir, il châtie quelque coupable, nous crions à l'oppression, et nous nous plaignons de notre servitude! Avouons-le, ce que nous appelons liberté n'est que le droit de rester totalement indifférents aux intérêts de l'Empire, de ne fournir à l'Empereur aucune assistance et de commettre impunément les actes les plus répréhensibles! Plusieurs, non les princes, il est vrai, mais seulement leurs conseillers, caressent le projet, au cas où Maximilien viendrait à mourir, de faire passer la couronne à un étranger. C'est un dessein honteux, antipatriotique, un acte de haute trahison! Comme si le sang princier était épuisé en Allemagne^! » Celui qui parlait ainsi venait de faire remettre au roi de France une promesse écrite, par laquelle il s'engageait à voter pour lui. Au même moment, il était récompensé par un présent « des belles paroles qu'il avait prononcées sur le peuple allemand et la patrie « .

' MiGNET, p. 215-216. — RÖSLER, p. 27. — HÖFLEU, Carl't V ll'aht, p. 83-84.

- Le 20 stptembre 1517, Albert donne ses pleins pouvoirs à Ilutten auprès de François I*"" : « Nostro nomine pau'jendi foederis causa, et quorumdamalioruni negotiorum, que illi preterea ibidem peragenda, finienda, concludenda, ac in conventionem et concordiani perducenda commisimus. » Tiré des archives de Paris, BoECKiNG, Ulr. Huticni 0pp. V, p. 507-508. — Mignet, p. 216. Il est à remarquer que le biographe et panégyriste de Hiitten, David Strauss, parle d» voyage de son héros à Paris, sans en dire les motifs.

* Srauss, t. I, p. 300-301.

552 EMPIRE ROMAIN GERMANIQUE, SITTATION EXTÉRIEl RE.

Mais les Hohenzollern n'étaient pas les seuls alliés secrets de la France. François I" négociait en secret avec l'électeur Richard de Trêves. L'électeur palatin, Louis, lui avait aussi promis de travailler activement pour ses intérêts, et en échange de cette promesse, avait reçu une pension de 1,200 livres, avec l'assurance de rentrer en possession de certains domaines que la guerre de succession bavaroise avait fait perdre au Palatinat*.

En dehors des princes que nous venons de nommer, François I", dès le printemps de 1518, avait su attirer à son parti les ducs de Lorraine, de Julich-Clêves-Berg, de Holstein et de Brunswick. Beaucoup de comtes et de seigneurs étaient secrètement entrés dans ses vues en échange de pensions annuelles'. Plein d'une joyeuse espérance, il envoya son ambassadeur à la diète d'Augsbourg; mais là, il dut probablement se souvenir de l'avertissement autrefois donné par Sickingeo, et put se convaincre par lui-même qu'attendre des princes quelque loyauté, c'était chimère. En juillet 1518, Joachim de Brandebourg lui avait cependant renouvelé ses protestations de dévouement; mais à Augsbourg, les choses changèrent de face^

Depuis longtemps attentif aux menées secrètes des Français en Allemagne, Maximilien, ayant renoncé à abdiquer en faveur de Henri VIII, ne songeait plus qu'à assurer la couronne impériale à son petit-fils Charles ^ Celui-ci, qui n'avait que six ans à la mort de son père, Philippe, fils unique de Maximilien (1506), avait hérité des Pays-Bas en 1414, et en avait dès lors pris le gouvernement. Deux ans après, la mort de son grand-père maternel, Ferdinand, l'avait mis en possession de la couronne d'Espagne, et des pays italiens qui en dépendaient alors. Les domaines héréditaires autrichiens devaient lui revenir après la mort de î\laximilien. La couronne impériale, s'il réussissait à l'obtenir, devait donc mettre le comble à la fortune de la maison de Habsbourg, et détruire la prépondérance de la France en Europe.

Les choses, par rapport à ce grand projet, semblaient prendre un heureux aspect. « L'argent, l'argent en proportion toujours plus grande envoyé par Charles, faisait le mieux du monde l'affaire de l'élection^ " Le 16 aoiU 1518, Joachim de Brandebourg explique

»MiGNET, p. 216.

'Mignet en donne la liste, p. 217.

' Droysen, 2'', 71. j

* Réilération des grandes pratiques de France pour l'Empire. Vov. la lettre de Maximilien à Charles datée du 24 mai 1518, dans .AIone, Anzeiger für Kunde der deutsehen l'oneil, p. 14 1836;.

* Le 24 mai 1518, Maximilien recommande à son petit-fils, au sujet de l'élection. !a tactique qui lui avait autrefois été utile à hii-méme : ■ Pour gaigner les gens il fault mettre beaucoup en avanture et dél)0urser argent avant le cop. • Anzeiger für Kunde der deutschen lorzeit, p. 14, 5' année ^1836).

MANOEUVRES K r, i: CT O « A r, i: S A AU(;.SBOUiU;. 553

à l'ambassadeur français que la cause de son maitre est sans espoir, « Charles ayant déjà cinq voix (parmi lesquelles était la sienne propre!) contre deux ". « Cependant », ajoute-t-il, « avec de l'argent on pourrait peut-être encore re{j;a{;ner l'archeveque de Majence et les autres princes électeurs'. » Mais i'ar{'ent n'arriva pas à temps, et Maximilien acheva de traiter avec Joachim. L'Empereur olTrait en niaria{;^e à l'électeur de Brandebourg sa petite-fille Catherine, avec un apport de 500,000 florins « en douaire et joyaux ». Joachim en reçut la quatrième partie en argent comptant; de plus, pour les Irais de son séjour à la diète, il toucha 6,700 florins. « Le margrave Joachim », écrit Maximilien dans une dépêche adressée le 27 octobre en Espagne, « couste beaucoup à gagner; toutefois son avarice est avantageuse au seigneur roi (Charles), car par elle il parvient à son désir*. »

Maximilien offrit ensuiteà l'électeur Albert de Mayence comme riche « pot-de-vin » une somme de 52,000 florins et, de plus, la promesse d'une pension de 8,000 florins d'or. On promettait de plus à Albert un bon évéclié en Castille. Le prince électeur de Cologne, Hermann de Wied, vendit sa voix à meilleur marché : 20,000 florins et une pension de 6,000 florins suffirent à le contenter; seulement, il réclama des présents et des pensions pour ses chanceliers et conseillers. On s'assura la voix du comte palatin, Louis, par des moyens semblables. Quant à la Bohême, le roi de Pologne, Sigismond, en sa qualité de cotuteur du roi mineur Louis de Bohême, fit dire à l'Empereur par ses délégués que son choix se porterait sur Charles ^

Seuls, les princes électeurs Bichard de Trêves et Frédéric de Saxe ne voulurent entrer dans aucune négociation et ne se laissèrent tenter par aucune promesse *. Le premier était secrètement engagé envers la France; le second, fidèle à la prescription de la Bulle d'or, entendait réserver la liberté de son choix jusqu'au jour de l'élection. L'Empereur ressentit douloureusement la réserve de Frédéric ; mais, en même temps, il sut en honorer les motifs, et l'en fit complimenter et féliciter. « Car», disait-il, " c'était là se conduire en loyal électeur'! » Il se flattait néanmoins qu'au moment de l'élection, Frédéric donnerait des preuves de son ancien attachement pour la maison de Habsbourg. Le 27 aoiU, les électeurs de Mayence, de Cologne, du Palatinat et du Brandebourg', ainsi que les ambassadeurs de Bohême, signèrent

' Voy. MiG.NET, p. 228. • On pourrait regagner l'archevêque de Mayence et les autres électeurs à force d'argent. »

* Le Gl\y, A'égociat.ons, t. II, p. 172.

* UÖFLER, p. 26-42. — KœsLEK, p. 43-46.

* La Saxe devait recevoir seize mille florins d'or, Trêves vingt mille. LeGl^y, t. n, p. 173.

'^ Spàlatin, Nachlass von Meudecker und Prellcr, p. 50-51.

leurs engagements; Maximilien de son côté, au nom de son petit-fils, confirma toutes leurs libertés et privilèges, et leur prodigua ses promesses et ses offres de service ', s'engageant à les prendre sous sa protection dans le cas où ils seraient inquiétés à cause de leur détermination soit par le Pape, soit par la France. On crut tout terminé à la satisfaction générale. En janvier 1519, à la diète de Francfort, l'affaire de l'élection semblait devoir être entièrement assurée.

Mais François I", renseigné par le Brandebourg et Trêves sur les agissements d'Augsbourg, n'était nullement d'humeur à renoncer à ses prétenlions. Il était bien résolu, comme il l'écrivait au nonce du Pape le 20 octobre 1518, à mettre tout en œuvre pour entraver l'élection de Charles; " il corromprait les électeurs, et viendrait à bout, à force d'argent et de promesses, de les rendre infidèles aux engameuts d'Augsbourg ». La mère du Pioi se plaignait amèrement du peu de loyauté des princes allemands ^

Comme le royaume de Naples appartenait à la couronne d'Espagne, et, selon l'ancien droit, étant fief papal, ne pouvait être réuni à l'Empire, Léon X n'était pas favorable à l'élection de Charles, et en novembre 1518, il proposa au roi de France d'agir de concert avec lui pour l'élection du prince Frédéric de Saxe. François fit semblant d'entrer dans ce projet; il assura au Pape que, de son côté, il avait renoncé à la couronne impériale; mais en même temps il appelait en secret les Vénitiens à un armement général, dans le cas où, pour soutenir son élection, il serait nécessaire d'avoir recours aux armes \ En décembre, Albert de Mayence se vendit de nouveau à la France. Il se recommandait pour l'avenir, lui et son frère Joachim, à la protection et faveur du roi François, " auquel tous deux étaient dévoués cordialement ". A un ambassadeur français qui lui apportait à Noël de magnifiques présents d'or et d'argent ciselés, le sachant, disait-il, grand amateur des arts, il protesta qu'il espérait bien voir les choses s'arranger si heureusement qu'il pourrait un jour saluer du titre d'empereur le généreux roi François I"'.

La mort prompte et imprévue de Maximilien (12 janvier 1519) sembla tout à coup servir les v<eux de la France. « Le voilà donc mort ",

' Voy. les lettres de faveur de Maximilien dans Buchholtz, t. III, p. 665-

'Le nonce français rapporte comme il suit (30 octobre 1518) son entrevue avec la Reine mère : ■ Dolendosi fin al cielo d'alcuni principi d'Alemagna, quali in questo modo ed in molti aliri casi hanno offerio e promesso al rè ed a lei che poi non hanno osservato. Estremamente si dolse del marchese di Brandenburgo,^ che fuor d'ogni sua promessa e gioa mandata qua havesse lasciata Madame Renea e prese la sorellu del Catolico per suo figlio, chiaraandolo raancatore (se. di fede). • Voy. IIofler, p. 82.

* Voy. Rœslkr, p. 48-49.

* D'après une annotation de Senckenberg, Acta ei Pacta, p. 504.

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(écrivait im fidèle ami de la maison de Habsbourg, .■ le voilà donc disparu, celui qui pouvait seul amener le (jrand projet à bonne fin, celui (fue tous aimaient et redoutaient! Les choses vont maintenant prendre un autre cours '! »

Deux jours après la mort de l'Empereur, le comte palatin se tourna de nouveau vers le roi de France, lui offrant son suffrage pour la somme autrefois promise, à la condition que leur accord demeurerait secret*. François envoya aussitôt une nouvelle et brillante ambassade en Allemagne, avec l'ordre d'accorder aux électeurs " tout ce qu'ils demanderaient ». Comme l'un des confidents du Hoi, le président Guillard, lui représentait qu'il serait plus digne de lui de ne faire valoir ses droits à la couronne, ni en répandant l'argent, ni en employant la violence, mais en se servant de moyens honorables, et par la seule influence de son mérite personnel, François lui répondit (7 lévrier) : " Vos paroles seraient fort sages si nous avions affaire à des gens d'honneur, ou possédant du moins une ombre d'honneur M >>

Les plus empressés à accepter ses offres, les plus cupides d'entre tous les princes, ce furent les frères de Hohenzollern*.

Joachim avait pris l'argent de Charles à Augsbourg, et s'en étai» ■fait donner plus que pendant tout son gouvernement il n'en dépensa jamais pour le bien de l'Empire'; maintenant, il se montrait de nouveau alléché par l'or français, et en réclamait dans une telle proportion que les délégués de François se plaignirent « qu'il leur en extorquait comme s'ils eussent été des barbares y- ! A cela le roi de France leur répondit avec décision : " Je veux que l'on consente à tout ce qu'il demande; il faut à tout prix le rassassier"! » Aussi, dès le 9 mars, Joachim écrivait à son parent le grand maître Albert, - qu'il était eu meilleure intelligence que jamais avec les lys, et faisait des vœux pour la réussite des projets de la France ». Voici à quelles conditions il avait promis son suffrage : pendant toute sa vie, on devait lui «■ervir une pension de 4,000 thalers; son fils devait en toucher une autre de 2,000 thalers. De plus, on promettait en mariage au

' Voy. Droysen, p. 2'', 77.

- MiGNET, p. 232.

' MiGNET, p. 232.

* L'agent français, Joachim von Maîtzan, gentilhomme mecklembourgeois, écrivait à François I" le 28 février 1519 : » Tout ira Inen si nous pouvons rassasier le margrave. Lui et son frère l'électeur de Mayence tombent chaque jour dans de plus grandes avarices. « Mignet, p. 251. — Zevenberghen appelle Joachim le père de la cupidité et • ung homme diabolique pour besogner avec lui en matière d'argent > . Le Glat, t. II, p. 239.

* Sur les opinions et l'attitude de Joachim par rapport à l'Empire, voy. Droysen, p. 2'', 48 f.

" Voy. les passages cités dans Roesler, p. 71, note 3.

jeune prince héritier Renée^ fille du roi Louis XII, avec un douaire de 200,000 fhalers d'or. Si François était élu, Joachim devait être nommé son lieutenant général en Allemagne. S'il échouait, François promettait de s'employer avec zèle pour l'élection du prince de Brandebourg '. Lorsque Maximilien vivait encore, Joachim avait été assez bas pour se faire recruteur de suffrages et agent français; maintenant, devenu plus exigeant, il luisait promettre à François de lever une puissante armée dans le cas où il serait nécessaire de soutenir sa propre élection par les armes*.

Tandis que Joachim poursuivait ainsi ses intrigues secrètes, le délégué de Charles, Paul Armerstorff, travaillait activement pour les intérêts de son maître auprès d'Albert de Mayence. Outre ce qui lui avait été promis à Augsbourg, l'électeur réclama 100,000 florins d'or avant de promettre sa voix. Après un long marchandage, il réduisit ses prétentions, d'abord à 60, ensuite à 50, enfin à 20,000 florins d'or. « J'ai honte de sa honte! « écrivait Armerstorff au roi Charles à propos d'Albert, qui, tandis que se concluait ce honteux marché, lui révélait toutes les démarches du roi de France ^ « Les 20,000 florins ont opéré des merveilles », écrit Armerstorff à Marguerite, tante de Charles, ^- comme vous le verrez par la copie de la lettre que l'archevêque de Mayence écrit à son frère, et que je vous envoie*. " Grâce à l'argent promis, Albert s'y montre en effet l'ennemi déclaré de la France, et cherche à attirer Joachim au parti de Charles. « Je vous prie ", lui dit-il, ^ de songer à l'honneur et à l'avantage de l'Empire, à votre gloire, à celle de toute la nation allemande! Si la couronne impériale est donnée aux Français, qui, séparés depuis longtemps de la race germanique, n'ont ni fidélité ni conscience et n'ont jamais voulu de bien à notre pays, l'Empire est perdu! Ils le fouleront aux pieds, et chercheront à s'en reudre les maîtres héréditaires*. »

Mais Joachim savait depuis longtemps la valeur qu'il fallait attacher aux paroles de son frère. « H avait =, iui répondit-il. « en son nom et au sien, et dans leurs communs intérêts, conclu un traité avec François 1". Le devoir voulait que la parole donnée fiU exactement tenue envers un souverain qui avait été si libéral à leur égard*. Tous deux étaient, de plus, obligés en conscience de soutenir les intérêts

' Le Glay, t. II, p. 387, 390. — Mignet, p. 236.

* « Sibi Brandenuurgensi, etiara mihi • , écrivait l'agent fraiiç.ùs Joachim von Maltzan au roi François, le 12 mars, • opiimum videtur M. V. in principio junii habeat validissimum exercilum paratum. • Le Gliy, t. II, p. 332.

* MlG.NET, p. 244.

* Le Glay, t. I. cxliii.

^ Mig.net, p. 243.

'' Avant les engagements pris à Augsbourg.

F li A Nr; Ol. s 1" S'KFFOHCK DE l'AlîVENIIi A I/FMI'IKE. 557

de 1.1 France auprès des aufres princes électeurs '. » C'est en effet ce que fireiil les deux frères. Albert, qui accusait les Français de manquer de loyaiilé ei de conscience, protestant à Arnierslorff qu'il était « trop honnête homme pour qu'on piit espérer le gagner par des présents », se donna de nouveau à la France aussitôt le départ du délégué de Charles, et dès que les acheteurs de voix envoyés par François lui eurent fait des offres plus avantageuses encore. Alors, « pour la louange de Dien, i)Our la gloire et la restauration de l'Empire romain >•, cet honnête homme promit sa voix pour une annuité de 10,000 florins, plus le don de 120,000 florins, destinés à la construction d'une é,",lise A Hall. En outre, il sollicitait la dignité de légat perpétuel du Pape en Allemagne. A ces conditions, il donnait sa parole de prince de tenir loyalement sa promesse envers la France, et, de son côté, François s'engageait à oublier tout ce qui s'était passé à Augsbourg*.

Louis, électeur du Palalinat, montra la même rapacité. Il avait, dès le début, promis sa voix au roi de France, puis était retourné à Maximilien. Il avait ensuite offert de nouveau ses services à François; el maintenant (mars 1519), il faisait remarquera ses collègues les électeurs « que si la France l'emportait, il était à craindre qu'elle n'exploitât l'Empire à son profit; que François n'avait d'autre but que l'accroissement de son pouvoir; qu'il serait ignominieux de donner la couronne à un étranger, et que ce cas échéant, il se pourrait faire que les populations tinssent de fâcheux discours sur leurs princes, et peut-être même ne se soulevassent ouvertement contre eux ^ car le roi de France avait un grand nombre d'opposants eu Allemagne ». Aussi, en avril, Louis, ayant obtenu des agents de Charles des sommes plus considérables que celles qui lui avaient été promises à Augsbourg*, signa, par leur intermédiaire, sa promesse de vote. Mais, dès le mois de mai, à la suite d'offres plus magniîiques encore, de promesses encore plus séduisantes, il se vendit de nouveau à la France. « Afin que nos pieux desseins puissent se réaliser », dit-il dans la convention qui le lie envers François (28 mai), - nous supplions le Roi Très-Chréiien, en considération des nombreux avantages que doit retirer la chrétienté de son élévation, de ne pas renoncer à ses prétentions à l'Empire; nous nous engageons, sur notre parole et notre honneur de prince, à lui

' MiGNET, p. 243. « Fara quel vorra suo fratello rnarchese •, éciùvait un Vénitien à propos d'Albert, le 12 avril 1519. • Il dit oui à tout ce qu'on lui propose » , disait Joachim de son frère. Voy. Droysen, 2'', p. 81 et la note correspondante, p. 459.

'Le GLiY, Négociations, t. II, p. 379-387.

' Voy. Fine, Geöffnete Archive, II, p. 139-202. — Roesler, p, 98.

* Le Glay, t. II, p. 410.

■donner notre suffrage, et à le servir de toutes nos forces auprès des autres électeurs. Nous sommes convaincus que nous ne saurions rien faire de meilleur, de plus digne, de plus ygréable à Dieu, de plus favorable à Tintérêt de fous les chrétiens ^ » En récompense de cette œuvre pie, François s'engageait à donner au prince électeur 100,000 florins, et une annuité de 5,000 couronnes. Le souverain français promettait en outre de traiter Louis, non comme un simple pensionné, mais comme l'un des princes les plus considérables de l'Allemagne et les plus amis de la France. On assurait à son frère, le comte palatin Frédéric, une somme annuelle de 6,000 florins, s'il voulait embrasser la cause française. Deux autres de ses frères devaient être promus à divers évêchés de France et d'Allemagne. Leurs conseillers et serviteurs devaient toucher annuellement 2,000 florins. François s'engageait au.ssi à aider le comte palatin à rentrer en possession des villes et châteaux retournes à la Hesse et à Nuremberg à la suite delà guerre de succession bavaroise, ce qui revenait naturellement à dire que son intention était de rallumer la guerre en Allemagne*. Tel fut le noble marché conclu par le " Pilate palatin >, comme Armersforff appelait Louis.

" La prodigalité des Français est vraiment merveilleuse », écrivait à la tante du jeune Charles Maximilien Zevenberghen, diplomate habsbourgeois. « Ils multiplient les promesses, les présents, l'argent comptant, les pensions. Ils donnent carte blanche aux élecleurs, et ceux-ci obtiennent tout ce qu'ils veulent. C'est là un effroyable danger pour notre Allemagne. Je n'ai jamais vu de gens plus cupides que nos princes! Je veux espérer que, vendant leur honneur pour de l'argent, ils n'achètent pas en même temps la verge avec laquelle eux et leurs biens seront un jour flagellés M »

Bien avant la conclusion du contrat avec le prince palatin, l'électeur de Trêves, en échange de promesses magnifiques, avait aussi promis son suffrage à la France. Au dire des agents françai-s, le traité ne pouvait être meilleur *. Quant à la Saxe et à Cologne, on espérait que les électeurs de Brandebourg et de Mayence réussiraient

' MiGNET, p. 254.

^ Stumpf, Baiems politische Geschichte, p. 24-25. — Buchholtz, t. I, p. 34-95.

3 Voy. HÖFLEU, p. 65-66. « Il y a quelque chose de profondément humiliant •, dit Ulniann (p. 134i, • à constater la réprobaiion générale qui entoure en France la trahison d'un Charles de Bouibon, tandis que chez nous on se contente de hausser les épaules et l'on regarde comme une chose après tout excusable la conduite des descendants des plus illustres familles allemandes, et la vénalité des princes électeurs au moment de l'élection de Charles-Quint. •

* Rœsler, p. 147-148. Bien que le prince électeur Richard Greiffenklau passât pour absolument dévoué à la France, il fit cependant à l'ambassadeur anglais Pace l'effet d'un seigneur noble et sage, ayant à cœur de contribuer de tout son oouvoir à la gloire de sa nation. Voy. Höfler, p. 50. — Armerstorff

VÉNAIJTK DK. S 1* H I N C E S . 559

à les [j;i}}Qcr. Mais l'archevêque de Cologne, Hermaun, se refusa à douner aucuoe assurance positive; Frédéric de Saxe agit de même, et, pour les gagner, tous les efforts des frères de IJohenzollern restèrent inutiles. Frédéric rejeta avec la même fermeté les offres du duc Henri de Luncbourg, qui, lui-même à la solde de la France, obéissait à François I", qui lui avait enjoint d'agir de telle sorte sur l'esprit de Frédéric qu'un prince de la maison de Habsbourg ne piH être élu. " La maison d'Autriche », disait ce prince vénal, - a exercé sous Maximilien un pouvoir excessif. Elle a étouffé le développement légitime des États allemands'. » La longue expérience de Frédéric lui démontra sans doute aisément la fausseté de cette assertion. De plus, le parti de Habsbourg espérait, non sans raison, qu'il lui suffirail |)Our repousser les offres françaises, d'apprendre que François i" avait promis de faire de l'électeur de Brandebourg son lieutenant général en Allemagne^ au cas où il serait élu. Frédéric, parlant du honteux marché de suffrages qui se pratiquait dans l'Empire, dit un jour avec irritation : " PliU à Dieu qu'une corne poussât sur le front des princes qui se livrent à un pareil trafic! On pourrait alors les reconnaître! La rumeur publique assure que Télection du Roi des romains se trame à prix d'argent. Si cela était, j'en aurais. Dieu le sait, une peine extrême M '■

Bien qu'il ne lui eiU pas été possible de gagner tous les électeurs, François croyait du moins pouvoir compter sur une majorité certaine. Cependant, au cas où les suffrages se partageraient, son plan était ftiit d'avance. Par la force des armes, il contraindrait ses adversaires à le reconnaître pour empereur. « Je serais heureux », écrivait-il à l'un de ses agents, « que l'entreprise pût être menée à bonne fin sans effusion de sang, et sans qu'une guerre devienne nécessaire. Mais l'affaire ayant été si loin, me retirer serait contraire à l'honneur. » Parmi les princes et seigneurs séduits par ses riches promesses, les ducs Henri et Albert de Mecklembourg lui avaient promis leur appui en échange d'une pension de 3,000 thalers d'or; Joachim de Brandebourg lui offrait 15,000 hommes de pied et 4,000 cavaliers, si la lutte à main armée devenait nécessaire pour .soutenir ses prétentions. « Le roi de France », écrivait-il plein de

s'exprime aussi très-favorableaient sur son compte dans une lettre adressée à Charles le 20 mars 1519 : . Nous l'avons trouvé en plusieurs devises qu'avons eues avec luy, si très saige, et devisant de cest affaire si très-vertueusement, que espérons que la raison le conduira aussy prez de votre désir. « Le Glav, t, II, p. 356.

* Voy. la lettre de Henri, 23 février 1519, dans IIavemann, Gesch. der Lande Braunschweig und Lüneburg, t. II, p. 18. — RqeSLER, p. 74.

*Le Glay, t. II, p. 235.

' Droysen, p. 2^, 67. Voy. l'arlicle de Droysen dans les Berichten über die Verhandl. er hönigl. sächs. getellscha/t der lUissenschaßen, t. V, p. 161.

560 EMPIRE nOMAlN (lERMANIQUE, SITUATION EX^TÉRIEURE.

joie au landgrave Philippe de Hesse, < aurait sur le champ de bataille de Francfort, grâce aux princes allemands, 30,000 hommes de pied et 3,000 cuirassiers. » Cette armée, dans l'opinion du prince d'Empire, devait servir à assurer la liberté des électeurs'. Quant à Philippe de Hesse, malgré les bons conseils du duc de Saxe, Georges le Barbu, qui l'exhortait à ne pas se laisser entraîner par la France, à être et à demeurer bon Allemand, il armait en secret pour François I"*.

Ce dernier ne doutait plus de l'heureux succès de sa grande entreprise; déjà l'on parlait à Paris de la parure que la Reine mère avait commandée pour le jour du couronnement. Louise de Savoie menaçait les princes allemands de faire à Charles « plusieurs révélations désagréables ^ s'ils se montraient infidèles à leurs engage ments. »

c 0 princes électeurs •, dit Sébastien Brant dans l'une de ses épigrammes, " ne voulez-vous donc pas vous tourner du côté du droit? Vous êtes d'accord avec les Français? En vérité, je vous le dis, vous vous en repentirez un jour! Et toi, pauvre Allemagne, ta ruine se prépare! '

Et à un autre endroit :

t Sois sur tes gardes, ô Saint-Empire ! Ne laisse pas l'aigle t'échapper! rs"e souffre pas que le sceptre et la couronne te soient ravis et passent à une nation étrangère! Il nous arriverait alors malheur à tous, et l'Allemagne sombrerait *! »

Aussitôt après la mort de Maximilien, Charles avait mis tout en usage pour déjouer les intrigues françaises et parvenir à l'Empire.

" Nous ne savons personne ", écrivait-il le 6 lévrier 1519 à Frédéric de Saxe, « qui ait plus que nous des titres légitimes à la couronne impériale. Non-seulement nous sommes Allemand, de sang et de race, mais encore nos ancêtres, les empereurs romains, ont bien et heureusement gouverné le Saint-Empire. " Dans une lettre circulaire adressée aux électeurs, il fait officiellement valoir ses prétentions, et insiste particulièrement sur ses origines allemandes : « S'iln'eùi: été d'extraction germanique ;), assure-t-il, -■ s'il n'eût été le légitime souverain de plusieurs États allemands, jamais il n'aurait

* Voy. Hœsler, p. 104, 144-146. — Ulmann, p. 148. L'électeur de Trêves déconseillait au Roi « de lever des troupes, de peur qu'on ne l'accusât de vouloir se faire élire par force «. Mais François suivit, après de longues hésitations, le conseil de Joarhim de Brandebourg, « qui le pressait d'en mettre sur pied ». — MiGNET, p. 249-250. Dans les villes allemandes, on donna l'ordre de laisser pénétrer les troupes françaises. Voy. Rceslep», p. 144, noie 4.

* Llmann, p. 148, note 4.

' Voy. Pauli, p. 431.

* Zarncke, A'arrenschiJ', ch. xxxvii.

LE ROI CHAULES FAIT VALOIli SES DROITS A L'EMPIRE. OCl

aspiré à rKmpirc; mais étant riiérilicr légitime de la maison d'Autriche, il se croyait obiifjé de faire valoir ses droits. Du reste, selon la constante politique de ses ancêtres, il chercherait à au^ijmenter plutrtt qu'à diminuer les libertés ecclésiastiques et temporelles, évitant tout ce qui'pourrait les compromettre*. ') S'adressantaux Suisses, il leur rappelle aussi « qu'il est duc d'Autriche et de Brabant, pays allemands et fiels impériaux; qu'il parle et écrit le flamand et le haut allemand, et s'est adressé dans cette langue aux électeurs * ; qu'issu du plus noble sang? germanique, il est né et a été élevé en Allemagne' ».

Après avoir parlé de ses origines, Charles insiste sur un autre point important : ses nombreux et vastes États réunis à l'Empire lui donneraient un pouvoir qui le mettrait à môme, plus que tout autre prince de l'Europe, de porter aide et secours à la chrétienté, si gravement menacée par les Turcs. Son dessein très-arrété était de rétablir la paix et la concorde entre les peuples chrétiens, et de mettre sa vaste puissance au service de la foi. « S'il tenait tant à obtenir la couronne romaine, ce n'était », comme il l'écrivait à sa tante Marguerite, « que dans l'espoir d'exalter la sainte foi et de ruiner les projets des infidèles*. '1 » Le jeune roi demande tous les jours à Dieu de mettre la concorde entre les peuples chrétiens; il le supplie de faire de lui son instrument pour l'anéantissement des Turcs », écrivait Paul Armerslorff à l'archevêque Albert de Mayence. « Bien qu'il n'ait que dixneuf ans, il est d'une persévérance extraordinaire dans ses résolutions, équitable et doux, vraiment digne de porter la suprême couronne et d'être le protecteur en titre de la chrétienté '. «

Dès le commencement de février, les agents électoraux de Charles redoublèrent leurs efforts auprès des électeurs. Les Suisses se décla-

' Voy. la lettre à Frédéric de Saxe, dans les ORuvres potihumet de fiv\Ls.Tis, p. 92- 94. Voy. la lettre aux princes électeurs dans Weiss, Papiers d'État de Gianvelle, t. I, p. 111 (Paris, 1841).

' On possède diverses lettres autographes écrites en allemand par Charles aux électeurs du Palatinat et de la Saxe à l'époque 'de l'élection. Voy. Waltz. Forschungen lur deutschen Geschichte, t. X, p. 216, note 4.

' Voy. Anshelm, t. V, p. 389.

♦Lettre du 5 mars 1519. — Mignet, p. 239. Marguerite lui avait proposé de présenter comme prétendant au trône d'Allemagne son jeune frère Ferdinand. Dans la lettre de Charles, comme le remarque judicieusement Rœsler, se montre déj;i toute la maturité de jugement du grand empereur futur. Voy. aussi la lettre confidentielle de Charles à son beau-frère le roi Christian de Danemark (8 avril 1519), où se trouvent les paroles souvent citées sur la mise aux enchères de la couronne... <■ Electionem quodammodo in auctione ponunt. . Il ne cache pasque si sou grand dessein réussissait, sa situation politique serait transformée: • Pro stabilimento nostrarum rerum omnium huic electioni lotis viribus intendere. » Archiv, fur Staats und Kirchengetch. des Herzogthumt Schleswig-Holstein und Lauenburg. t. V, p. 502.

* Se.nckenberg, Acta et Pacta, p. 505. — Voy. ces passages dans les lettres de Pierre Martyr, Mig.net, p. 210.

rèrent ouvertement pour lui, et les membres de la diète fédérale se montrèrent franchement opposés à la candidature de François I'\ Dans une lettre adressée aux électeurs, ils déclarent que « les confédérés voient avec grand déplaisir le roi de France travailler en sous-main les populations, et chercher à obtenir la plus haute dignité du monde chrétien, dans le dessein de mettre le Saint-Empire sous sa domination et puissance. Son élection ne pourrait attirer qu'humiliations, troubles, guerres et révoltes à l'Empire et à toute la chrétienté. » " Les Allemands », ajoutent-ils, ont conquis la suprême couronne par leur valeur, au prix de sanglants combats. Ils ont mérité qu'elle soit conservée à leur nation, qui la possède depuis six cents ans. Bien que le roi de France proteste de ses bonnes intentions envers les divers peuples qui composent l'Empire, et particulièrement envers nous, disant que depuis longtemps les confédérés sont alliés de la France et en très-bonne intelligence avec elle, nous faisons savoir aux électeurs que nous n'avons jamais eu l'intention de nous séparer de nos deux chefs suprêmes : le Pape et l'Empereur; que nous portons l'aigle impériale dans nos armes, et nous considét rons comme faisant partie de l'Empire, faisant les vœux les plus sincères pour sa prospérité et sa gloire. Fils dévoués du Saint-Empire, il nous serait très-douloureux de voir, contrairement aux usages et libertés anciennes, la couronne impériale ravie à la noble nation allemande et transférée aux Français, qui parlent une langue étrangère, et depuis si longtemps convoitent l'Empire. Les princes doivent faire tous leurs efforts pour les empêcher de parvenir à leur but, et s'employer énergiquemeut à assurer l'élection d'un souverain de race germanique, afin qu'un prince welche ne soit pas mis à la tête de la chrétienté '. "

Les négociations des agents électoraux de Charles avec les électeurs furent d'abord peu satisfaisantes. Ils se plaignaient de manquer d'argent, tandis que les Français le répandaient à profusion. Les voix sur lesquelles ils avaient cru pouvoir compter, notamment celles de Mayence et du Palatinat, étaient de nouveau perdues, parce qu'us n'avaient pas été en état d'offrir et de donner avec autant de libéralité que les Français. Les légats du Saint-Siège, alors en Allemagne, et contraires à l'élection de Charles, leur créaient de grands embarras '. Henri VIII intriguait de son côté; lui aussi prétendait au trône impérial et briguait les suffrages des électeurs. Le Pape

' Zurich, 1519 tlundi après Laetare\ i avril. — Buchholtz, t. I, p. 97-98. Les confédérés déclarent ouvertement à l'ambassadeur français Savonier que la couronne romaine appartient aux Allemands par droit et par Léritage, et quils^ n'épar^jnerout ni leur sang ni leurs biens pour qu'elle leur soit conservée. Voy. RcESLEU, p. 117.

^ Voy. HÖFLEi\, p. 46, 92, 111.

LK KOI CIIAIU.KS FAIT V Al, Olli S i; S D KOI TS A L'EMl'IKK. 563

favorisait ses prétentions, car on espérait (juc, s'il leur était fait droit, les maisons d'Habsbourg et de Valois seraient maintenues dans un équilibre durable, et que le Sainl-Père, de concert avec Henri VIII, pourrait assurer la paix de l'Europe '. L'habile chargé d'affaires de Henri, Robert Pace, avait ordre de se comporter vis-à-vis des Français comme si le roi d'Angleterre eilt encouragé l'élection du roi de France; de se conduire avec les partisans de la maison de Habsbourg comme s'il eût élé tout dévoué à Charles, mais eu réalité de ne travailler que pour Henri, prince d'origine allemande*. A tout événement, il lui était surtout recommandé de faire en sorte que la couronne impériale ne fût donnée qu'à un Allemand. L'amiral français Bonnivet, étant un jour caché à Mayence derrière une tapisserie, dans l'hôtellerie où logeait Joachim de Brandebourg, entendit Pace essayer de persuader à l'électeur de ne donner son suffrage qu'à un prince allemand'. Mais Joachim resta inébranlable. « Votre Majesté royale >, écrivait-il à François I" (1*^ juin 1519), < peut concevoir l'heureuse, certaine, indubitable espérance que les négociations entamées pour Elle auront un bon résultat. " « Il avait », assurait-il, « toute influence, tout pouvoir sur la Bohême et sur Cologne. " Ouant à Mayence, il déploierait le zèle le plus actif. Au reste, il était résolu, dans l'avenir comme dans le passé, à prouver à François son fidèle dévouement. Il se recommandait au Roi « très-humblement, comme à sou cher maître et seigneur* ».

Cependant Albert de Mayence avait encore changé d'avis. Il disait maintenant avoir d'excellents motifs pour montrer un ardent patriotisme, et déclarait hautement que faire choix d'un étranger serait contraire au devoir. Parmi les princes allemands, Une fallait songer qu'à celui qui avait dans les veines « le noble sang de la maison d'Autriche* ».

La vérité, c'est que Charles avait fait offrir au prélat de Mayence plus que François ne voulait et ne pouvait accorder. Il lui avait promis de s'aider en tout de ses conseils dans la direction des affaires de l'Empire", lui cédant toute autoritésur la Chambre Impériale, avec le droit d'en nommer lui-même le vice-président. Dans ses démêlés avec la Saxe à propos d' Erfurt, avec la Hesse au sujet de nouvelles

* Pour plus de détails, voy. Pauli, p. 421-436. — Höfler, p. 42-57. — Roesleh, p. 176-182.

- « To elect the kynges bygnesse, which is of the gerraan longue. » Pauli, p. 430, note 5.

^ Pauli, p. 431, note 4,

* OEuvres posthumes de Spalatin, p. 113. ' Senckenberg, Acta et Pacta, p. 507.

* Voy. IIÖFLER, p. 75-76. — RcESLER, p. 130. Le chargé d'affaires de Charles avoue que les engagements du Roi • ne sont de grant importance, car ils ne consistent fors en promesse de tenir la main es dis VU points à son désir ».

taxes de douanes, Charles lui garantissait son appui. Il confirmait en outre les promesses de présents et de pensions faites antérieurement par Maximilien à Augsbourg. Anvers et Malines devaient en payer le montant sur leurs revenus, et comme c'était surtout dans le domaine ecclésiastique qu'Albert se montrait avide, Charles lui promettait de solliciter pour lui auprès du Pape le quatrième évêché que convoitait son insatiable ambition, bien qu'il fiU déjà évéque d'Haïberstadt, de Magdebourg et de Mayence. Il devait aussi être promu à la dignité de légat inamovible d'Allemagne. L'Eglise d'Allemagne, à la veille d'une crise si grave et si décisive, allait donc se trouver dans la main d'un prélat dont la conduite n'était rien moins qu'apostolique, et qui ne pouvait avoir la plus légère prétention à la dignité de caractère.

Mais tous ces engagements n'empêchaient point Albert d'entretenir des négociations actives avec l'ambassadeur d'Angleterre. « Il n'était pas impossible », assurait-il à Robert Pace quelques jours avant l'élection, « que les votes tournassent à l'avantage du roi Henri. Il fallait seulement que celui-ci eût à sa disposition l'équivalent des sommes offertes par Charles V, c'est-à-dire environ 42,000couronnes (kronenthalers). Pace entreprit dès lors de corrompre le collège électoral dans les proportions indiquées '. "

Mais au moment décisif, la voix de la nation fut plus forte que l'or, l'argent, les manœuvres secrètes et les intrigues des diplomates. On vit tout à coup s'affirmer l'universel et profond attachement du peuple pour la maison souveraine d'Habsbourg. Robert Pace put juger par lui-même de la force de cet attachement, à sou arrivée dans la Franconie rhénane. A Cologne, il fut reçu avec de grands honneurs, car tout le monde supposait qu'il n'était venu que pour soutenir la cause de Charles. " Bourgeois et chevaliers ", rapporte-t-il, « se rangent au parti du jeune souverain, et sont unanimes dans leurs vœux. Ils exposeraient leurs biens et leurs vies pour empêcher l'élection du roi de France. » Le légat du Pape, au dire de Pace, lui avait raconté à lui-même qu'il avait failli être violemment expulsé du pays à cause de ses préférences pour l'Angleterre. Le peuple se proposait de faire subir aux électeurs un châtiment sévère dans le cas où ils ne rempliraient pas les engagements pris autrefois envers Maximilien; et dès le mois de mars, les comtes et seigneurs rhénans déclaraient sans détour au collège électoral réuni à Wesel, qu'aidés de beaucoup de gentilshommes qui

' Voy. Pauli, p. 429-430. — Höfler, p. 53. — Sur le? immenses dépenses faites pour l'élection de Charles, voy. le travail de Greiff, dans la 34. Jahrethericht des historischen Vereins zu Augsburg, 1869. Le prince électeur Frédéric de Saxe ne demandait, il est vrai, pour lui-même • ni présents ni honneurs», mais il ne dédaignait pas de laisser Charles payer la moitié de ses dettes, qui se montaient à 32,500 florins-

L'KNECTION. 565

répugnaient à devenir Français pour une question d'intérêt personnel, ils comptaient s'opposer de tout leur pouvoir à l'élévation de François I" '.

Dans la haute Allemagne, le mouvement populaire en faveur de Charles s'accentuait tous les jours. Augsbourg, Ulm et Nuremberg défendaient à leurs marchands d'accepter les valeurs des banques françaises '^ Les Fugger, malgré la perspective d'un gain considérable, refusaient de servir de banquiers à François I"" et ouvraient un large crédit aux agents électoraux de Charles. François avait profondément blessé les habitants de cette partie de l'Allemagne en prenant sous sa protection le f yrannique duc de Wurtemberg, Ulrich, dont il encourageait les hardis coups de main \ Violant audacieusement la paix publique, Ulrich s'était emparé de la cité libre de Heutlingeu, avait brisé ses écussons, et l'avait rabaissée au simple rang- de ville du Wurtemberg. Grâce à l'or français, Ulrich rassemblait à ce moment même une puissante armée, avec laquelle il se proposait d'envahir le duché de Bavière, se réservant, disait-il, « de prononcer en temps opportun une parole décisive en faveur du roi de France* '>. Mais ses bravades insolentes ne furent pas de longue durée. Une armée, levée par la ligue souabe et commandée par le duc Guillaume de Bavière, le contraignit bientôt à prendre la fuite, et se rendit en peu de semaines maîtresse de tout le pays.

Franz de Sickingen, à la tête d'environ sept cents cavaliers, avait pris part à la campagne contre Ulrich. Tous les efforts de François 1" pour attirer de nouveau à son parti le puissant < prince des chevaliers » et se servir de lui dans l'affaire de l'élection, étaient restés inutiles; Sickingen était depuis quelque temps « redevenu complètement Autrichien, et ne voulait entendre parler d'aucun autre prince que du très-illustre roi Charles ». Ce qui Tavait affermi dans cette manière de voir, ce n'était pas tant la forte pension qui lui avait été allouée % que l'espérance de pouvoir, avec l'aide du jeune roi qu'on croyait faible et inexpérimenté ^ réaliser les plans ambitieux qu'il avait fondés sur le renversement de la constitution du royaume^. Il consentit de bon cœur, dès que la campagne du Wur-

' Voy. Pauli, p. 428-430. — Ulma.nn, p. 154-156.

' HÖFLER, p. 64.

^ RCESLER, p. 110. HÖFLER, p. 95.

* Senckenberg, /icta et Pacta, p. 506. ^ le duc ' , écrivait Max de Berghen (4 fév. 1519) . « a bien reçu 30,000 tiialers de la France -. . Le Glay, t. Il, p. 219.

* Voy. ces lettres dans Le Glay, t. II, p. 220, 294 .. La peste d'avarice •, écrivait iMax de Berghen, « est ossy bien en ce quartier que aux autres. "

® L'opinion que Charles était un prince de peu de moyens, faible et incapable de se gouverner lui-même, était fort répandue. Voy. les passages cités par

ROESLER, p. 67,

^ Voyez notre second volume.

temberg fut terminée, à se mettre, avec son ami Georges de FrundshevQ, au service de la maison de Habsbourg, et promit 12,000 hommes de pied et 2,000 cavaliers. Cette armée était destinée à repousser François I", qui dirigeait vers les frontières allemandes des forces considérables, et ne faisait point mystère de l'intention où il était de s'emparer du trône par la violence, si les suffrages des électeurs ne lui étaient pas favorables.

Vers le milieu de juin, l'armée destinée à mettre la ville de l'élection à l'abri de tout coup de main se rapprocha de Francfort, et les princes électeurs, qui déjà s'y étaient réunis, commencèrent à éprouver de l'angoisse et de la crainte " L'armée prend une attitude menaçante », écrit Robert Pace, le 24 juin. " Elle n'est plus qu'à un mille de Francfort. Les comtes et seigneurs déclarent hautement qu'ils ne veulent d'autre empereur que Charles. Tout le peuple est pour lui. " Pace, comme il l'écrivait de Mayence le même jour à son souverain, craignait fort d'être victime, lui et sa suite, de la fureur populaire sans qu'aucun des électeurs pi\t le défendre, si Henri VIII l'emportait. Le margrave Joachim, le plus obstiné des partisans de la France, courut risque de la vie à Francfort'. « On aurait haché les électeurs en morceaux », racontait plus tard Pace aux ambassadeurs vénitiens, « si le roi de France eût été élu *. »

Lorsque ce dernier vit toute espérance lui échapper, il ne songea plus qu'aux intérêts du margrave Joachim. « S'il n'est point élu de lui-même «, écrit Robert Pace, " il veut du moins pouvoir dire qu'il a fait un empereur. « Joachim, de son côté, mettait tout en œuvre pour assurer sa propre élection ^ Il croyait avoir lu dans les astres que la couronne royale et la plus haute dignité de la chrétienté étaient réservées au chef de la maison de Brandebourg *. Mais tous ses efforts furent impuissants. Tandis qu'il posait sa candidature à Franc-

' • Il populo di Frankforda, l'hanno voluto tagliar a pezi. • Rapport de Sanuto, 29 juillet, Droysen, 2Ij, p. 461.

» RoESLER, p. 124. — Ulmann. p. 156. Les vastes plans se rattachant à l'élévation de François I*' furent révélés par une lettre saisie sur un comte du Rhin, et adressée par le Roi à ses agents français d'Allemagne. Voici en quoi ils consistaient : d'abord, obtenir le plus d'argent possible du prince électeur de Brandebourg et du duc de Wurtemberg, qu'il pensait à rétablir dans son pays; puis s'assujettir toute l'Italie et agir ensuite comme bon lui semblerait avec le reste de la chrétienté. Voy. Pauli, p. 434, note 3. Le courrier sur qui cette lettre fut saisie n'était autre, comme le pense avec raison Pauli, que le seigneur de Maltzan, chargé des lettres adressées au prince électeur Joachim de Brandebourg.

' « The marquis of Brandenburge doith continually labore for to obteigne the imperial dignitie, and the Frenche king wull promote hym Iherunlo as niuche as schallye inhys power to thintent, that he maye saye, that he hath made an emperor, thoghe he couith not obteigne hymselfe. • Pauli, p. 430, note 3. — Voy. 1IÖFLER, p. 53. — Rœsleu, p. 133.

* Voy. Droysen, 2 b. 48.

1/ÉLECÏION. ''Cf

fort, l'électeur de Trêves, llichard, se mil avec une (jrande fermeté au travers de ses desseins. (Juani à Albert de IMayence, il exprima l'opinion « qu'à son avis, son frère le margrave devenait fou'! > Plusieurs voix semblèrent se porter sur Frédéric de Saxe; le Pape encourageait ce choix», et l'électeur de Trêves, comprenant que le sentiment général de la nalioii répugnait à voir un roi de France révolu de la dignité impériale, le suppliait d'accepter la couronne. Mais Frédéric resta sourd à ses invitations. A la vérité, s'il eût consenti à faire valoir ses litres, il lui ei\t été bien difficile de réussir, car, à la dernière heure, la majorité des électeurs fut bien forcée de compter avec la volonté populaire.

Un document contemporain, émané de la chancellerie de Mayence, va nous faire comprendre ce que réclamait cette volonté. « Aucun prince allemand », y est-il dit, « n'est assez puissant pour porter en ce moment la couronne impériale; aucun n'est assez riche pour suffire aux dépenses nécessitées par l'état actuel des choses. L'Empire esl impuissant et épuisé. Prélever un nouvel impôt sur le pauvre homme semble impossible. Dans les villages, les paysans menacent de se soulever. Si nous n'avons un empereur pouvant disposer de vraies ressources, les villes et les États s'uniront aux Suisses, et chacun ne songera plus qu'à prendre le parti qui lui semblera offrir le plus de sécurité. Dès lors, les Turcs, et autres ennemis de notre nation et de la chrétienté, nous envahiront sans que nous puissions faire la moindre résistance, pour disposer ensuite de nous selon leur caprice et leur tyrannie. On ne peut songer qu'à un prince possédant assez de revenus pour ne pas se voir contraint d'écraser le pauvre homme par de nouvelles taxes. 11 nous faut un souverain en état de rétablir la paix et la justice, et de rendre au royaume son antique splendeur. Mais ce puissant chef doit être Allemand; la dignité impériale, ce plus riche joyau de la Germanie, ne doit pas nous être enlevée. Le peuple doit être tranquillisé à cet égard, car il est dans une telle anxiété sur ce point, que si Charles n'était pas élu, il est fort à craindre qu'il ne se soulève et ne se laisse entraîner à une rébellion coupable. Ce qui rend impossible l'élection du roi François, c'est que le peuple voit toujours en lui un étranger. Outre cela, il gouverne rudement son peuple; son sceptre pèse lourdement sur ses sujets. Il est toujours en guerre avec ses voisins; il ne rêve que batailles, et sou élection coûterait bien des vies et bien des pertes à l'Empire. S'il réussit, l'Autriche et les pays qui l'environnent seront

' DuoYSEN, 2 b. 84. On disait à Rome qu'Albert avait écrit au Pape : • Come le suo bon servitor, ma non vol sia Franzo, e che suo fradello et raarchese di Brandenb. è pazo. • r. 459, note de la page 81.

* Voy. Droysen, 2 b. 85.

de nouveau séparés de la nation, et l'Allemagne, sans défense du côté des Turcs, sera exposée à des troubles perpétuels et ne connaîtra plus de paix'. «

Tout militait donc en faveur de Charles, et le peuple, profondément attaché à la maison de Habsbourg, se déclarait hautement pour lui. Son élection ne fut plus douteuse lorsque le Pape, pour ne pas être une occasion de scandale et de guerre*, fit connaître son intention aux princes électeurs par l'entremise de ses légats : son désir était que, sans avoir égard à la question du royaume de Naples, ils portassent leurs suffrages sur Charles'.

L'élection eut lieu le 28 juin. La foule éclata en cris d'allégresse lorsque le nom de Charles-Quint fut proclamé,

' OEuvrcs posthumes de Spalatin, p. 114-115. « Nolle occasionem praebere scandalis aiit bellis, sed quietem pacemque omnium cupere et procurare. • * Mémoire du 24 juin 1519 dans Buchholtz, t. III, p. 672.

La période de renaissance intellectuelle qui s'ouvre en Allemagne vers le milieu du quinzième siècle avait, nous l'avons vu, produit de merveilleux résultats. A cette époque, la civilisation, la culture de l'esprit pénètrent dans toutes les classes de la société, se propagent et progressent, et la science et les arts se développent à leur tour dans un élan puissant et fécond. La prédication, le catéchisme enseigné, la traduction de la Sainte Écriture, de nombreux ouvrages de doctrine et d'édification, exercent la plus heureuse influence sur l'enseignement religieux et sur l'ensemble de la vie chrétienne. Dans les écoles élémentaires et secondaires, de solides bases d'instruction sont posées. Les universités prennent une importance que rien jusque-là n'avait pu faire pressentir, et deviennent les centres actifs du- mouvement de la pensée. L'art, plus encore que la science, s'épanouit, fécondé par la religion et par la sympathie populaire. Il orne les églises, la cité, le foyer domestique, des œuvres les plus nobles, et révèle, dans les chefs-d'œuvre grandioses et saisissants enfantés par le système d'association qui en est l'âme, ce qu'il y a de plus intime et de plus profond dans le génie et dans le caractère allemands.

Sur le terrain politique, au contraire, les choses ont un aspect moins satisfaisant. Les grands esprits qui dirigent le mouvement intellectuel de leur époque, Nicolas de Gusa à leur tête, apportent cependant la plus sérieuse attention à l'étude des questions publiques. Pleins d'un amour enthousiaste pour 1' " Empire romain de nation germanique ," pour la restauration et l'affermissement de l'ancienne unité, désireux de voir la paix intérieure assurée, le droit chrétien germanique restauré, l'influence de lAllemagne reconquise à l'extérieur, ils n'épargnent ni leurs efforts, ni leurs exhortations. Mais ils ne sont pas écoutés. Plusieurs des réformes que Nicolas de Cusa juge indispensables à la réorganisation de l'état politique, deviennent, il est vrai, lois du pays sous une forme plus ou moins modifiée : le droit de guerre privée est aboli; la paix publique proclamée; un tribunal suprême érigé; l'Empire, au grand bénéfice de la concorde et de la justice, partagé en dix cercles dont l'administration se perfectionne et s'organise; les documents conterapo-

rains nous renseignent sur les interminables essais de réforme qui remplissent tant d'années de notre histoire; ils sont, en dépit de leur aridité, traversés d'un souffle bienfaisant, témoignent d'un amour persévérant pour l'unité de la patrie et celle de l'Église, et, jusqu'au milieu du seizième siècle, font espérer une heureuse issue. Mais, à partir de ce moment, un profond changement se fait pressentir dans les idées; l'horizon s'assombrit, et ce que Nicolas de Cusa avait prédit se vérifie exactement : « Si l'autorité de l'Empereur n'est rétablie dans la mesure où elle existait autrefois ", avait-il dit, » il ne faut attendre aucun résultat durable de tous nos plans de réforme. " L'impôt général et l'armée permanente, qui auraient dû former les deux fermes appuis du souverain, ne s'organisent point, malgré les promesses si souvent réitérées des États, et le pouvoir exécutif va si bien en s'affaiblissant , que les violations impunies de la paix publique et du droit finissent par causer dans la nation une sourde inquiétude, un trouble croissant.

La fatale révolution qui s'opère dans l'ordre juridique accroît ce trouble dès la fin du quinzième siècle. A* lieu (comme l'avait tant souhaité Nicolas de Cusa) de remettre en honneur le droit germanique tombé en désuétude; au lieu de réformer la justice en se servant du droit coutumier, propre àchaque condition, pouren composer un code national applicable à tous, une législation étrangère, brusquement introduite, bouleverse tous les ressorts existants de la justice, jette une confusion déplorable dans les notions de droit jusqu'alors adoptées, et, dans un certain sens, anéantit, avec le droit national, les anciennes libertés populaires. Le peuple allemand, jusque-là le plus libre de la chrétienté dans ses institutions civiles, est désormais administré « à la mode welche' -. Le droit romain engendre le pouvoir arbitraire des princes, pouvoir absolument antipathique à l'esprit allemand. Il fait dépendre le droit du pouvoir souverain, et ne manifeste que trop, dès le quinzième siècle, ses tendances vers le despotisme le plus absolu, aussi bien dans les questions politiques que dans le domaine religieux. Les axiomes de ce droit étranger exercent leur influence destructive jusque dans les rapports sociaux, et causent une agitation profonde, qui se révèle dès lors parmi les paysans par des révoltes fréquentes, et fait redouter dans un avenir prochain un bouleversement général. Les villageois se soulèvent pour la défense de leurs vieilles coutumes et libertés; un commun besoin de résistance les ligues contre la rapacité cupide que le droit romain a développée chez les princes et seigneurs. Mais surtout ils se révoltent contre l'avilissant servage, qui vers le milieu du

' ZarNCKE, Xarrenschiff, 161.

RI^SUMÉ. 571

quinzième siècle, souslinfliieoce du droit (jermanique chrétien, avait presque entièrement disparu, cl menace maintenant d'être remis en honneur par une loi païenne, empruntée à un État fondé sur l'esclava^^e. Mais aux justes résistances du peuple viennent aussi se mêler des tendances socialistes, et même communistes. On voit paraître sur le sol allemand de nouveaux et d'ardents apôtres qui prêchent le retour à l'élat naturel dans les rapports sociaux et privés. Les cultivateurs ruraux font cause commune avec les artisans des villes, et trouvent des auxiliaires et des protecteurs parmi les membres, devenus si nombreux, du prolélarial delà noblesse'.

La confusion malheureuse survenue dans les questions juridiques; les nouvelles théories de droit que propagent les légistes romains; le mécontentement profond que cause à la nation l'état des affaires publiques; les changements opérés dans l'économie, fatalement modifiée par la nouvelle législation, telles sont les principales causes du mouvement socialiste qui se produit.

L'état florissant de la culture des champs, des bois, des vignes; l'essor extraordinaire de l'industrie; les grandes richesses minières du sol; un commerce prospère, dominant celui de presque toutes les nations chrétiennes, tout avait contribué à faire de l'Allemagne le pays le plus riche de l'Europe. Les journaliers cultivateurs et industriels des villes et des campagnes sont pour la plupart, au commencement du seizième siècle, dans une excellente situation matérielle. Mais, peu à peu, l'équilibre et l'action mutuelle des principaux Ijroupes de travail s'ébranlent. Le commerce étouffe le travail productif de valeur. Les enchérissements, les accaparements, se produisent de toutes parts malgré les mesures prises par le gouvernement, et donnent lieu, sur une large échelle, à l'exploitation de la classe laborieuse par le capital. Des plaintes sur les monopolistes, sur les accapareurs, sur les grands entrepreneurs et capitalistes, sur « renchérissement de l'argent », la hausse de prix des denrées de nécessité première, la falsification des produits alimentaires, en un mot sur la tyrannie exercée par ceux qui possèdent sur ceux qui ne possèdent pas, se font entendre de tous côtés. Ces abus produisent un effet d'autant plus désastreux, que les riches étalent sous les yeux des malheureux un luxe effréné « dépassant toute retenue », et que les nombreux raffinements de leur vie voluptueuse et molle font amèrement mesurer aux misérables l'abime qui sépare la classe déshéritée de ceux qui surabondent. D'autre part, les ouvriers, les cultivateurs, subissent l'influence mauvaise du luxe qui régne autour d'eux*.

' Voy. notre second volume.

== Voy. notre second volume.

572 RESL'MÉ, TRANS ITION

La prospérité matérielle avait engendré le luxe et la volupté : le luxe et la volupté, à leur tour, développent une soif toujours plus ardente d'acquérir des bénéfices toujours plus beaux, et alimentent dans toutes les conditions la passion de posséder, de jouir. Aussi voit-on s'affirmer de tous côtés, plus qu'à aucune autre époque précédente, ce que Geiler de Kaisersberg appelle " un contraste saisissant entre le dévouement volontaire et l'âpre cupidité ; entre le détachement pour l'amour de Dieu et la passion effrénée du luxe et du plaisir ». D'autre part, l'âme est émue au spectacle des innombrables œuvres de miséricorde que fait éclore de toute part la doctrine de l'Église sur le mérite des bonnes œuvres. Des institutions charitables s'appliquent au soulagement de toutes les misères humaines imaginables. Dans les hôpitaux, les établissements de providence, les'orphelinats, les hôtelleries pour les vojageurs et les pèlerins pauvres, aussi bien que dans les généreux efforts tentés pour le progrès de l'instruction populaire, des sciences et des arts, nous voyons à l'œuvre la charité la plus active, la plus admirable. « Au temps du papisme », dit Luther, « tout le monde était miséricordieux et débonnaire; on donnait joyeusement, des deux mains, et avec une grande dévotion. Les aumônes, les fondations, les legs, pleuvaient. » " Nos parents et ancêtres, seigneurs et rois, princes ou particuliers, donnaient largement, avec bonté et surabondamment, aux églises, cures, écoles, abbayes, hôpitaux '. ^ Les donations pour les bonnes œuvres étaient si nombreuses et si larges, qu'on n'avait alors besoin pour les pauvres, ni de subventions de l'État, ni de secours empruntés aux caisses communales, ni de taxes annuelles, ni de collectes faites à domicile. Dans les villes et dans les campagnes, on n'avait point de budget courant attribué soit aux écoles, soit aux indigents, et notre temps bénéficie encore d'un grand nombre d'établissements fondés à cette époque. Les ordres religieux, les associations pieuses, comme celles des Alexieus, des religieux du Saint-Esprit, des Frères de Saint-Antoine, des Frères de la pauvreté volontaire, des Sœurs de Sainte-Elisabeth, des Béguines, font preuve, sans ostentation et sans bruit, d'une charité admirablement attentive aux besoins des malheureux et des malades. Souvent les aumônes distribuées aux portes des monastères sont d'une prodigalKé inouïe ^ La doctrine d'économie

' Voy. notre second vol.

* Sur l'esprit de charité qui dominait à la fin du moyen âge et sur le sens profond des nombreuses fondations pieuses de cette époque, l'historien protestant Krie;jk s'exprime avec savoir et intelliijence. Bürgerihum. p. 75-196 et Geich. Franlfuits, p. 161-181. — Vov. aussi Fechtel, Basels Anstalten zur Unlersiüizung der Arnitn und Krankenpßrge des Mittelalters, dans les Beiträgen zur vaterländischen Geschichte, p. 381-404, vol. IV. (Bàle, 1850.) — Voy. Hlhlhorn, Vorstudien zu einer Geschichte der Licbcsthäligkeil im Mittelalter, dans le Zeitschrift für Kirchengesch., t. IV,

OKU VRE s CIIAKITAJWJ'S, SYNODES, LE f;LER(;i:. 573

sociale préconisée p.ir rKglise esl sans cesse appliquée au soiila{',ctiiciil de la pauvreté et de la détresse humaine, à la protection de la classe laborieuse, à la réparlilion la plus juste possible des biens de la terre. Ce n'est pas l'intérêt personnel, mais « l'union de tous dans un Iraternel amour », qu'on espère voir devenir la solution et le but de toute action économique. Les synodes s'unissant aux écrivains économistes de leurs temps, s'opposent avec fermeté aux usuriers, aux accapareurs, et font un devoir de conscience à ceux qui ont cliarjje d'àmes, de soutenir et de défendre dans leurs prédications les droits des pauvres, des veuves et des orphelins'.

L'influence du cardinal Nicolas de Cusa, son zèle ardent, qui fit époque, avait fait circuler dans l'Église d'Allemagne un souffle vivifiant. Nous ne savons si, à aucune autre période de notre histoire ecclésiastique, l'action des synodes fut à la fois plus vaste et plus féconde qu'entre 1151 et 1515. Outre les conciles provinciaux de IMayence, de Magdebourg, de Cologne, de Salzbourg, on compte, dans cet espace de temps, plus de cent synodes diocésains dans les diverses provinces de l'Empire; nous voyons se refléter dans leurs décisions tous les ressorts intérieurs delà discipline ecclésiastique à celte époque. Si l'on est malheureusement obligé d'y toucher du doigt les nombreux et criants abus qui entravaient alors l'action de l'Église, onyconstate d'autre part les remèdes énergiques quelle s'efforce d'y apporter».

p. 4i. — Sur le nombre toujours croissant des hôpitaux et léproseries jusque dans les plus petits villages, voy. Mo>e, Zeiischri/t, t. II, p. 260, 279-291. — Sur les fondations pieuses à Bretten, Bade, Bruchsal, etc., Zeitschrift, t. l, p. 147-163. — Sur les maisons de refuge et hôpitaux à Oppenheim, voy. Fr vnk, Gesch. von Oppenheim, p. 113. — Sur les nombreuses confréries instituées pour le soulagement des pauvres, voy. Kohl, dans la Zeitschrift für deutsche Kulturgeschichte, p. 423- 428, 1874. — Sur l'hôpital de Saint-Job, fondé à Hambourg en 1505, voy. Wilda. GilJeiceien, p. 366-368. — Sur les établissements charitables de Halle, voy. Wokeu, p. 114-115. A Zwickau, Burkhaudt, Gesch. der sächsischen Kirchen und Schulvisitntionen, p. 67, (Leipzig, 1879.) Sur la multiplicité des béguinages dans les pays rhénans vers la seconde moitié du quinzième !-iècle et sur leur féconde activité pour le soin des malades, l'éducation des orphelins, etc., voy. Kittel, Die Beguinen des Mittelalters i/n südwestlichen Deutschland, Programm, (.\schaffenburg, 1859.) Voy. Anzeiger für Kunde deutscher Vorzeit, t. VI, p. 374-376. Relativement aux aumônes faites par les monastères, citons entre autres l'exemple de l'abbaye d'Hirsau, qui distribuait tous les ans aux pauvres environ quatre cents boisseaux de blé et nourrissait tous les jours deux cents indigents à la porte du couvent. Voy. Cless, CuUurgeschichte von. Württemberg, t. II, p. 443.

' Voy. llAUTZHEiM, t. V, p. 398-675, 923-958, et t. VI, p. 1, 142. Analyse du Supplementum Conciliorum Germaniœ de Binterim et de Floss, p. 15-17. (Cologne. 1851.) Binterim, t. VI!, p. 237-530. Dans le diocèse de Spire deux synodes avaient presque toujours lieu tous les ans. Remling, Geschichte der Bischöfe zu Speyer, t. II, p. 145-222.

» Les lettres synodales de l'évêque de Spire, Louis de Helmstadt (Wurdtweis, Subs., u XII, p. 196-326), sont des modèles en leur genre. Les synodes étaient «cuvent très-nombreux. Au synode de Strasbourg (1482), six cents prêtres sont

En dépit de toutes les imperfections qui s'attachent aux œuvres humaines, les conciles et synodes, dans leurs discussions et leurs décrets, mettent dans un relief admirable l'esprit qui l'inspire. Les princes ecclésiastiques dont la conduite est indigne de leurs liantes fonctions, sont contraints, lorsqu'ils exercent publiquement leur charge, de faire entendre le langage austère de la doctrine chrétienne, et de condamner ainsi leur propre vie. Beaucoup d'évêques se font les apôtres zélés de la réforme tentée; beaucoup se signalent par leur amour des âmes, et sont aussi distingués par leurs vertus que par leur savoir'. Le clergé régulier et séculier est en grande partie éclairé, intelligent et pieux. C'est parmi ses membres que l'imprimerie nouvellement inventée trouve ses protecteurs les plus dévoués, les plus actifs. L'immense quantité d'ouvrages sortis des premières presses allemandes sert d'abord presque exclusivement les besoins intellectuels du clergé. Aussi Wimpheling, censeur sévère des clercs paresseux et mondains, peut-il écrire : " Je connais, Dieu le sait, dans les six diocèses du Rhin, beaucoup, et même d'innombrables bons pasteurs parmi les prêtres séculiers. Ils sont riches eu savoir, bien préparés à la charge des âmes, et d'une grande pureté de mœurs. Je connais, aussi bien dans nos cathédrales que dans nos églises abbatiales, des prélats accomplis, des chanoines, des vicaires dignes de (ont respect. Je connais non-seulement quelques clercs, mais une foule de prêtres dont la réputation est sans tache, et qui sont remplis de zèle, de charité, d'humilité dans le service des pauvres. " A un autre endroit, Wimpheling parle du grand nombre de clercs, fils des bourgeois les plus considérés du pays, honorés du litre de docteurs de la sainte théologie, et promus par la grâce de Dieu dans un grand nombre de paroisses. « Peut-être qu'autrefois ", ajoute-t-il, « de tels hommes faisaient défaut; mais de nos jours, grâce à l'imprimerie, découverte dont Dieu a favorisé notre pays, beaucoup d'hommes vraiment instruits, vraiment dignes de conduire les àmes^ entrent tous les jours dans l'Église, »

présents. Dacheux, Geiler de Kaisersberg, p. 39. C'est à ce synode que Geiler prononça son foudroyant discours contre les conseillers laïques des évéques, dis- COUiS {jrave el enjoué tour à tour. {Sermones et varii tractatus Kaysersbergii, fol. 13.) Wimpheling disait à propos de ces conseillers laïques : « Sciât sacerdos se ab indoctis et illileratis plerumque episcoporum consulil)us, scribis, satellitibus iminerito vexari, opprinii, floccipendi. » Rieggeu, Amœnitaies litt., p. 176. Voy. aussi Zcits.fiir die Geschichte dis Oberrheims , t. XX VII, p. 227-326. 385-45Î.

' Voyez-en la liste avec les citations à l'appui, dans le travaif intitulé : I>a$ Luthermonument zu Worms, p. 118-120 (."Mayence, 1868). ■ On trouve beaucoup de bons supérieurs «, disait Geiler, qui a déploré plus que personne les abus ecclésiastiques de son temps {Etnisscn, Strasbourg, 1517,. ■■ Si tu passes en revue les évéques de notre temps, tu verras que nous avons beaucoup de pieux prélats, par exemple les évéques de Bamberg, de Worms, de Trente, etc. » .

* Voy. RiEGGEH, âmœnitates lia., t. II, p. 280, 369. Luther a dit avec exagéra-

ABUS ET SCANDALES ECC LES 1 AS ï I O C E S . 575

Mais les « contrastes frappants entre le dévouement volontaire et l'âpre cupidité, entre le renoncement pour l'amour de Dieu et la passion de jouir % se manifestent dans le clerijfé ré[julier et séculier aussi bien que dans les autres classes de la société. Là aussi nous constatons, à côté d'une admirable ardeur de dévouement, d'un noble désir de se sacrifier à de grandes causes, à côté d'un amour de Dieu et des hommes s'élevant parfois jusqu'au plus généreux enthousiasme, les manifestations effrayantes d'un égoisme et d'une cupidité sans frein. Beaucoup de prêtres négligent complètement la prédication et le soin des âmes. La passion d'amasser des richesses, vice le plus saillant, le plus profondément enraciné de cette époque, se montre et se révèle dans l'ardeur que met le clergé de tout rang, de tout ordre, à accroître ses rentes, ses revenus, les taxes, les casuels. L'Église d'Allemagne était alors la plus riche de la chrétienté*. On a calculé qu'elle possédait presque le tiers de la propriété foncière; aussi les efforts des grands dignitaires ecclésiastiques pour accroître toujours davantage leurs propriétés ne sont-ils que plus condamnables. La plus grande partie du territoire communal appartenait, dans un grand nombre de villes, aux communautés religieuses.

lion : - Personne ne peut se faire curé ou prédicateur sans avoir été niaitrt, docteur, ou au moins étudiant dans une université. • — Voy. notre second vol. Sur la réforme de l'Ordre des Bénédictins, voy. Eveld, Die Anfänge der Bursfelder Benediciinercongregation (Münster, 1865). Énumérant les titres des religieux à la reconnaissance de la postérité, l'auteur fait valoir l'impulsion donnée par eux aux études historiques , et principalement aux recherches et aux travaux d'histoire locale. Un des réformateurs les plus zélés des Ordres religieux à cette époque, c'est Jean Busch, dont l'autol^iographie (Leib.mtz, Scn'ptt. lier, ßrunsw., t. II, p. 476-50G et 806-970) fait partie des plus importants documents pour servir à l'étude de la vie ecclésiastique à cette époque Grube a parlé avec détail de son activité en Allemagne. Pendant cinquante ans, il visita, pour les réformer, les monastères de Saxe, de Misnie, de Thuringe, de Weslphalie, etc., et cela parmi des privations et des difficultés de tout genre, parfois même au péril de sa vie. Il pouvait dire à bon droit à la fin de son ouvrage, en parlant des nombreux cloîtres qu'il avait ramenés à l'observance (1475), - quae in regiilari observantia pêne omnia usque in praesens persévérant ». (P. 964. i Le tableau qu'il trace des travaux des Frères de la pauvreté volontaire (p. 857- 859) est vraiment émouvant. Voy. Grube, p. 243-247. Busch répète fréquemment, comme un cri de triomphe, les paroles du Psalmisle qui ouvrent et terminent son ouvrage : ■ Misericordias Domini in aeternum cantabo. » Le moine franciscain Jean Brugmann (de Kempen, Bas-Rhin i fut l'un de ses plus dignes éiuules. li était intimement lié avec le réformateur et théologien alors célèbre dans toute l'Europe, Dyonisius l'.ickel (cartésien). Brugmann était, ainsi que le Franciscain Dederich Cœlde, un des plus énergiques prédicateurs populaires de son temps, et prêcha sans relâche durant vingt ans, dans les provinces de la basse Allemagne (,f 1473). Voy. sur lui Theolog. Studien und Kritiken, p. 165-174. Année 1860. — Sur l'infatigable zèle apporté par Geiler de Kaisersberg à la réforme des abus et des scandales religieux de son temps, voy. Dacheux, p. 58-74, 98-220. —

LiNDEM.iNN, p. 26, 119.

^ Voy. DÖLLINGER, Matcrialen zur Geschichte des fünfzehnten und sechzehnten Jahrhunderts, t. II, IX, p. 1-296.

576 RESUME, TRAXSITIOX.

Même parmi les membres du clerg:é alors si nombreux, surtout dans les villes épiscopales, les contrastes les plus heurtés se produisent. Le bas clergé, chargé du ministère des âmes, n'a aucun appointement fixe en dehors du casuel et de dîmes souvent fort incertaines '. La pauvreté, le désir d'acquérir, le poussent fréquemment à des expédients peu en rapport avec la sainteté de sa vocation, et l'exposent au mépris populaire. Le haut clergé, au contraire, nage dans l'abondance et le luxe, et trop souvent ne se fait aucun scrupule d'étaler son faste au dehors, révoltant ainsi les déshérités, excitant dans les hautes classes la soif des richesses, blessant, scandahsant tous les esprits sérieux. " Nous voyons s'avancer vers nous », dit Jean Butzbach eu déplorant ces abus, " nos prélats bouffis d'orf;ueil. Ils sont habillés du drap anglais le plus fin. ils portent une barrette sur la tête. Leur main, chargée de bagues de prix, est fièrement posée sur la hanche. Ils se pavanent orgueilleusement sur des chevaux de prix, et sont suivis d'une domesticité nombreuse, portant des livrées éclatantes. Ils bâtissent de splendides demeures, où l'on admire des salles hautes, magnifiquement peintes; là, parmi de fastueux festins, ils se livrent à l'orgie. Les biens des pieux donateurs sont dissipés dans les bains, dans les festins; on fait état de chevaux rares, de chiens, de faucons dressés pour la chasse. Si le soin des âmes est abandonné s dit-il encore, « le haut clergé en est eu grande partie responsable. Les prélats mettent à la tête des paroisses des pasteurs peu dignes; quant à eux, ils ne se soucient que de récolter les dîmes. La plupart ne pensent qu'à accumuler des bénéfices, sans se mettre aucunement eu peine des devoirs que ces bénéfices imposent. Les revenus ecclésiastiques sont employés à payer leurs nombreux serviteurs et pages, leurs chevaux, chiens et faucons. Ils cherchent à se surpasser les uns les autres par leur faste* et leurs plaisirs voluptueux. " L'abus si contraire aux

1 Voy. Brant, Marremchi/f, § 73.

* BUZTB.VCH, Salirae elegiacae et Elegia kumanas planjens miserias. Manuscrit de la Bibliothèque de Cologne. Sur les habits mondains du clergé, voy. la remarquable décision du synode de Bamberg, t491. Hartzheiim, t. V, p. 604. Voy. aussi les prescriptions des synodes de Schwerin et de Bâte (t492, 1503). On voit par un passage de Nauclerus Chron., p. 959i que les abus, du moins dans le bas clergé, étaient bien loin d'être suivis par tous les clercs. « Clerus omnis habitue incessu houestus et satis discipliuatus. » Voy. Joachim, p. 62. Les princesévéques avaient généralement une tenue peu appropriée à leur état. L'admirable évéque d'Augsbourg, Frédéric de Hohenzollern , fut regardé comme une curiosité à la diète de Nuremberg (1487), parce qu'il portait des vêtements d'évêque. Ou l'accjsa d'être un Welche, n'aspirant qu'au chapeau de cardinal. « Omnes archiepiscopi et episcopi incedunt,» écrivait Frédéric le 23 mai 1487 à son maître Geiler de Kaisersberg, « quod vix fistulatores et ipsi inter se discerni possint • Voy. Dacheux, Geiler de Kaisersherg, p. 384-387. — Voy. le travail digne d'attention de Steicuele, sur le Tagebuch über die drei ersten

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