TROUBLES DANS LE ROYAUME
Les *< horribles attentats » commis par Götz de ßerlichingen et ses compagnons de brigandage, juste au moment où l'Empereur réunissait les États à Trêves pour délibérer avec eux sur la paix publique et le maintien de la justice, prouvent trop évidemment à quel point la situation intérieure offrait, en effet, « peu de sécurité ». « Götz avait des amis jusque parmi les princes, et ceux-ci le voyaient
' Curieuse A'achrichten. p. 79. — ^'oy. JÖRG, Deutschland in der dévolutions période, p. 92.
* Les délibérations de Trêves et de Cologne dans la Frankfurts Beichscorrespondenz, t. II, p. 844-889. Arrêts et contre-arrêts de la diète dans la iVeuc Sammlung der lieichsabschicde, t. II, p. 136-151.
^ De Judaeis, p. 21.
T KO ÜB m; s DANS LE liOVAUME. 539
avec complaisance piller les marchands, incendier les villages. Franz de Sickingeu se livraK aux mêmes actes. 11 élait bien plus puissant que CA'itz et plus passiouruî encore que lui pour le pillai^e. Les ordres de rEmpercur, les menaces de la Chambre Impériale, étaient sans force aucune contre ces hardis violateurs de la paix publique. Tous les bons chrétiens se plaignaient, disant que le droit n'existait plus, que la violence régnait seule à sa place, et que, dans l'avenir, des choses plus déplorables encore étaient à redouter '. »
Götz de lîerlichingen et Franz de Sickingen peuvent être considérés comme les chefs les plus importants de ce parti de la force, qui, mettant à profit l'impuissance du souverain, déclarèrent alors la guerre à toute autorité, d'abord aux temporelles, ensuite aux ecclésiastiques, et firent d'une lutte sans trêve contre l'ordre établi la grande affaire, le but principal de leur vie. Ces deux hommes avalent réellement l'inslinct de la dcstrucliou; leur caractère était farouche, ils n'aimaient que le désordre et la rapine. Toutes leurs entreprises étaient appuyées sur des droits prétendus, mais ces droits, qu'ils faisaient valoir tantôt pour eux, tantôt pour leurs amis, n'étaient eu réalité que des prétextes aux actes de violence les plus audacieux. Le brigandage était pour eux une industrie réglée, et ils s'y livraient comme s'il eût été une vocation légitime, avec hardiesse, ruse, système et méthode"".
Götz avait établi sa « juste réputation » par la célèbre guerre privée de Nuremberg, commencée sous les plus futiles prétextes, et
1 cité par SENCKE\EErio, Acla et Pacta, p. 501.
ä David Strauss (t. II, p. 73) dit qu'il serait absurde de supposer que « ces chevaliers (Franz de Sickingen, Götz de Berlichin;;en et leurs pareils) aient souvent tiré leurs épées pour la cause des opprimés, et mus par un amour désintéressé de la justice ou de la liberté >. Ils nous semblent avoir été nonseulement cruels, mais encore intéiessés, et ne s'êlre jamais mis en campagne qu';iprès avoir calculé les profils à f.iire. Dans leurs guerres privées nous sommes révoltés non-seulement de l'impitoyable dureté avec laquelle ils dépouillent les pauvres gens, incendient et dév.istent leurs villages, mais encore du sang-fioid de leur attitude. Ils semblent se livrer à un melier dont les rançons et ie buiiu sont le très-légitime résultat. Lajusiice, l'offense supposée, reçue soit par eux, soit par quelque gentilhi mme ou ville, etc., ne sont les trois quarts du temps qu'un prétexte pour incendier les paysans de l'un, attaquer et dépouiller les marchands de l'autre. C'est ce qui ressort clairement des aveux n;!ïfs de (iötz à Greifen, et Franz de sickingen, appelé non sans raison un • Götz plus relevé ", n'était pas fait d'un autre bois. Sur Götz et ses Mémoires, voy. Wegele, p. 130-1^6, et postérieurement les articles de Baumgarten, dans les Stimmen ans Maria-Laach. 1879, cah. 1-8. Une liste des endroits de halte et des voies siires des environs de Bamberg et de Nuremberg, faite avec un soin et un savoir dignes d'un meilleur but et parvenue jusqu'ù nous, nous révèle dans les chefs de bande dont nous parlons des connaissances et une exactitude qui feraient honneur à un général moderne d'état-niajor. (Daus Berli-
CHINGEN-ROSSACU, Gcscli. des Rillcis Gcilz roii Berlicfiinijen und seiner Fa7nille.) W'EGELt.,
p. 136. Les chevaliers pillarJs étaient dans l'opinion populaire une sorte de confrérie d'un nouveau genre, organisée pour le mal.
540 EMPIRE F.OMAIN GERMAMOUE, SITUATION EXTÉRIEURE.
simplement, comme il le disait, " parce qu'il avait eu euvie de se mesurer un peu avec ceux de Nuremberg ». Violant brusquement la paix publique, il avait, ea mai 1512, surprit près de Forchheim un nombre assez considérable de marchands de Nuremberg, qui, sous l'escorte de l'évèque de Bamberg, revenaient de la foire de Leipzig. Aprèsles avoir dévalisés, il lesavait fait enfermer sousbonne garde dans un lieu écarté, et ne leur avait rendu la liberté que sur une promesse de rançon. Götz et son rude et farouche compagnon de brigandage, Hans dé Selbitz, avaient fait d'énormes préparatifs pour cette expédition. Une grande partie de la chevalerie deFranconie, lesGrumbach, Hutteu, Fuchs, Geyer, Habsberg, d'autres encore, y avaient pris part, soit en personne, soit par leurs hommes d'armes, ou bien en recelant et faisant disparaître les victimes. Trois marchands de Sainl-Gall, et un Florentin qui pendant le voyage s'était joint à eux ', furent dévalisés. Hans von Selbitz pilla et incendia le château et la ville de Vilseck, appartenant à l'évèque et à l'évêché de Bamberg. L'Empereur et la Chambre Impériale lancèrent un arrêt contre le violateur de la paix; mais en dépit du ban prononcé contre lui plusieurs fois, Götz surprit encore, à deux reprises différentes, à Ochsenfurt et à Mergentheim, des marchands de Nuremberg, et deux ans s'écoulèrent avant que lui et ses protecteurs, parmi lesquels se trouvaient le duc de Wurtemberg et l'électeur palatin, eussent subi sous forme d'amende le châtiment mérité. A la guerre privée de Nuremberg, s'en joignit bientôt une autre, celle de « Mayence- Waldeck ». Les bourgs et communes des environs de Mayence situés non loin de Jaxthausen, château de Berlichiugen, éprouvèrent la brutale férocité du chevalier à la main de fer. >< Je voulus tenter ma chance et voir si je ne pourrais pas me venger un peu », raconte Götz dans ses Mémoires. " En une seule nuit, j'incendiai trois bourgades : Ballenberg, Oberndorf et la métairie de Krautheim, au pied de la montagne sur laquelle s'élève le château. • Il fit prisonnier le comte Philippe de Waldeck, vassal de l'archevêque, qui avait pris parti pour son seigneur, l'emmena fort loin de là, et le retint prisonnier jusqu'à ce qu'il lui eut compté dix-huit mille florins. Götz racontait encore dans sa vieillesse avec la plus vive satisfaction plusieurs particularités de cette belle aventure. - Un jour », disait-il, « comme j'étais sur le point d'attaquer, j'aperçus une troupe de loups fondant sur un troupeau de moulons; cet incident me parut d'un heureux augure. Nous allions commencer le combat; un berger se trouvait tout près de nous, gardant ses moutons, lorsque, comme pour nous donner le signal, cinq loups se jettent en même temps sur le troupeau; je le vis et le
' Wegele, Die Nürnberger Fehde, nach archivalischen Quellen dargestellt, p. 143-152.
TliüUBI.KS DANS LE ItüYAUME. 541
remarquai volontiers; je leur souhaitai bonne réussite et à nous aussi, leur disant : « Bonne chance, cliers coinp.ijynons! IJon succès à vous, « en tous hcux! » .le regardais comme un Tort bon signe que nous eussions commencé l'attaque ensemble! » « Pendant environ soixante ans ■, dit-il avec orgueil dans ses Mémoires, « j'ai soutenu à la pointe de mon épée des guerres privées, des rixes, des querelles; j'ai été compagnon du bonheur et de la victoire. Malheureusement, il est arrivé aussi bien des lois que d'excellents coups ont été manques par suite de la paresse et de la négligence de mes hommes, et surtout parce que mes camarades pillaient et rançonnaient en temps inopportun, gâtant ainsi toute l'aiTaireM »
Franz de Sickingen, surnommé dans les dernières années de sa vie le Ziska allemand, était l'ami, l'associé de Götz. 11 était encore plus redoutable que lui. 11 professait un mépris déclaré pour toutes les lois de l'Empire. Son père, Schwicker de Sickingen, maréchal de l'électeur palatin du Rhin, avait acquis, au service de son maitre, ou par des {guerres privées et des héritages, des domaines considérables, dont les deux châteaux d'Ebernbourg, près de Kreutznach, et de Landstuhl, près de Kaiserslautern, étaient les centres les plus importants. Un jour, à Cologne, le poignard qu'il portait à sa ceinture, au mépris des ordonnances qui défendaient de porter des armes dans l'enceinte de la ville, lui fut enlevé. Il entra à ce sujet dans une si violente fureur qu'il résolut, aidé de ses compagnons, de mettre le feu aux quatre coins de la ville. Heureusement, ce crime vint à la connaissance du conseil avant d'avoir pu être exécuté -. Franz était le digne fils d'un tel père. Sa réputation d'audacieux chef de brigands s'était faite en 1515, durant la guerre privée qu'il avait entreprise contre Worms. Un notaire chassé de la ville et dont les biens avaient été confisqués, était entré à son service, et lui avait cédé quelques quittances sur des bourgeois de Worms. Sickingen en exigea le remboursement devant le conseil de la cité, qui refusa de faire droit à ses injustes réclamations, mais s'offrit à discuter l'affaire en justice. La question fut apportée devant la Chambre Impériale, dont le siège était alors à Worms. La Chambre traita l'affaire comme une question de droit, et défendit au chevalier, sous peine de bannissement, de rien entreprendre contre Worms. « Mais, sans se soucier en rien de la paix publique ou de la justice ", Sickingen courut aux armes, et avant même d'avoir lancé un défi à la ville, attaqua audacieusement, dans les environs d'Oppenheim, trente voyageurs de Worms qui se rendaient à la foire de Francfort, et parmi lesquels se trouvait un ancien bourgmestre et plusieurs conseillers. Il les dépouilla de tout ce qu'ils
' Lebensbeschreibung, p. 81, 119, 169, 172, 181. * Voy. UlMA.NN, Sickingen, p. 6-7.
5i2 EMPIRE ROMAIN GERMANIQUE, SITUATION EXTERIEURE.
possédaient, fit subir lui-même la torture au bourgmestre, et à force de mauvais traitemeuts et de menaces, contraignit les prisonniers à lui livrer de fortes rançons. Alors seulement, il envoya à la ville sa lettre de défi. L'Empereur et la Chambre Impériale le condamnèrent au ban et le mirent hors la loi. Mais il trouva un refuge chez ses compagnons de rapine, Götz de Berlichingen, Hartmut de Cronberg et autres, enrôla, avec l'argent du butin, une troupe de malfaiteurs avides de pillage, dévasta les environs de \Vorms, fit couper toutes les issues de la ville, détourna les eaux, détruisit les chemins, abattit les ponts, et eut même l'audace de signifier à la Chambre Impériale l'ordre d'avoir à transférer son siège ailleurs. " Autrement ;, disait-il, " il ne pouvait plus répondre de sa sécurité! » Son ami et associé, Philippe Schluchterervon Erffeustein, commettait au même moment les plus effroyables forfaits à Metz, pillant les convois de marchandises, enlevant les bestiaux du territoire de la ville, mettant à feu et à sang tous les villages d'alentour. Schluchterer et ses compagnons furent condamnés au ban et mis hors la loi; mais cette mesure resta absolument impuissante.
C'est à un pareil état de choses que la nouvelle division géographique de l'Empire était chargée de remédier. L'Empereur, à Landau, appela les États du Haut-Rhin à une délibération sérieuse sur les moyens de venir à bout de Sickingen, et de délivrer Worms. Mais ceux-ci déclarèrent que l'entreprise était au-dessus de leurs forces, et que, contre Sickingen, il faudrait en appeler à l'Empire tout entier. Alors Maximilicn convoqua les États de tous les cercles impériaux, espérant trouver, grâce à leur assistance, le moyen de soumettre le pertubaleur de la paix publique; mais cette assemblée refusa tout secours, et pendant tout ce temps Sickingen continuait à faire pleuvoir sans relâche sur les habitants de Worms toutes les calamités possibles, dépouillant, massacrant les bourgeois qui tombaient entre ses mains(1515-1517). Les États ne voulurent rien faire pour la ville libre; l'Empereur seul envoya à son secours quelques centaines de cavaliers allemands et bourguignons, ordonnant en même temps au maréchal de la basse Alsace de faire des armements considérables.
Pendant que Worms était ainsi la proie de ces hardis brigands, Sickingen, de sou côté, se faisait redouter comme chef de bande. Devenu l'auxiliaire du comte de Gerolsdseck, il dévastait et incendiait les possessions du duc de Lorraine, avec mille chevaux et quelques bandes de lansquenets. Mais, peu de temps après, le duc lui ayant fait offrir une pension, il entra à son service. Cette campagne contre un prince d'empire fonda son renom militaire en Allemagne'.
' UlmaNN, Sickingeti, 24, 5Î, 9i.
TU01:RLE.S dans le royaume. 5i.5
Par l'intermédiaire du comlc Uobcrt de la Marciv, surnotnnié le « Sanjjlier des Ardenues ", Sickiiigen entra en né^^ocialions avec la France, et François I", qui dès lors nourrissait l'espoir de devenir un Jour empereur, prit à sa solde le chevalier banni. F'onr un revenu annuel de j)lusieurs milliers de francs, Sickingen j)romil de délondre le roi de France contre « tous ses ennemis » ' (par conséquent, contre Maximilien). Aidé de la chevalerie allemande, il se faisait fort, disait-il, de placer la couronne impériale sur la tète du souverain français. « Mon dessein », disait-il à un confident du lioi, <' est de fortifier le parti de votre mailre parmi la noblesse allemande. Il ne peut attendre de secours vraiment utiles que de simples ciievaliers comme moi; s'il s'adresse aux princes souverains, et surtout aux électeurs, il sera infailliblement déçu; ils prendront volontiers son ar(5,cnt, mais ne feront que ce que bon leur semblera; au lieu qu'il apprendra avant peu de quelle utilité je lui puis être*! " 11 ne roussissait point de soutenir en face à François I" qu'il n'était persécuté par l'Empereur qu'à cause de son dévouement pour la France.
Les intrigues formées contre l'Empire gagnaient tous les jours du terrain. Ulrich, « duc et bourreau du Wurtemberg », était l'allié de Sickingen, et secondait les vues du roi de France avec une extraordinaire activité. François I" disait au délégué du Wurtemberg, Ebrard de ileiscliach : « Je n'abandonnerai ni le duc Ulrich ni Sickingen dans leur lutte contre l'Empereur. J'engagerai le duc de Gucldre, le comte de la Marck, d'autres de mes alliés, à fournir un secours important à Sickingen et à ses amis, et de cette manière l'Empereur aura pour quelque temps de l'occupation ^! »
L'insolence et l'amour de la rapine prirent bientôt chez Sickingen des proportions inouïes. En mars 1517, il surprit, dans les environs de Mayence, sept voitures chargées de marchandises appartenant à des marchands d'Augsbourg, de Nuremberg, de Ravensbourg, de Kempten, d'Isny et de Leutkirch; elles faisaient route pour la foire de Francfort. Il se saisit de tous les ballots, et les transporta sans obstacle à travers le Palatinat, jusqu'au château d'Ebernbourg. Au mois de mai de la même année, il marcha contre Lindau avec quatre cents cavaliers et quelques hommes d'armes, fit emmener par ses hommes les troupeaux du territoire de la ville et de quelques villages environnants, et pilla plusieurs églises. Lindau l'avait ofl^nsé, disait-il; là avait été convoquée l'assemblée des États du cercle rhénan, qui avait prononcé contre lui la peine du ban.
En présence du péril toujours croissant de l'Empire et de l'insé-
' La maison de la Marck exceptée.
' Mémoires de F/euranges, Collect, univers., t. XVI, p. 317-320.
^ Voy. ce document dans Ulman.n, p. 66, 72-73.
curité toujours plus grande du pays, Maximilien convoqua les États à Mayeace dans le but spécial de pourvoir au châtiment dCvSickingen et d'Ulrich de Wurtemberg (30 juin 1517). Pour étouffer la révolte, il réclamait un secours important destiné à protéger efficacement les citoyens; il était urgent d'agir avec vigueur : un homme sur cinquante devait s'enrôler pour la défense générale. Mais la diète se récria vivement sur cette proposition, et la déclara impraticable et dangereuse. « Hélas ! " écrivait le délégué de Francfort, Philippe Furstemberg (11 juillet 1517), " personne ne songe aux malheurs, aux violences et aux injustices qui vont fondre sur nous d'un jour à l'autre, si Dieu ne nous protège ! « « En somme », disait-il une autre fois après avoir énuméré les innombrables griefs des représentants des villes et autres victimes des chevaliers brigands, « on n'entend ici que plaintes et lamentations; on ne voit que des calamités, et pour les éviter ouïes prévoir, personne ne s'avise d'un expédient. Daigne le Tout-Puissant nous faire promptement sentir les effets de sa miséricorde! " Les princes assurèrent les envoyés des villes qu'ils avaient une sincère compassion de leurs peines et prenaient vivement à cœur leurs intérêts. « Mais », ajoutaient-ils, " en présence des événements prompts et inattendus qui viennent de se produire, il nous est impossible de songer à aviser ou à agir. » A la demande pressante des conseillers de l'Empereur, réclamant le prompt recrutement d'une année, ils répondirent quils espéraient en Dieu; qu'ils avaient pleine confiance dans la pénétration, l'intelligence et la générosité de MaximiUen, grâce auxquelles un tel vote et un tel secours ne seraientjamais nécessaires. L'appauvrissement de la nation, causé par la disette, la grêle, renchérissement des denrées, la rigueur de l'hiver et autres circonstances désastreuses, ne permettait pas de réclamer, encore moins d'obtenir, les secours demandés. Cependant, « pour faire quelque chose »,ils instituèrent un comité chargé d'examiner « les angoisses, maux, nécessités, révoltes, troubles et pertes du Saint-Empire germanique ». Ce comité s'acquitta de sa mission, et présenta un rapport énuraérant beaucoup de plaintes, contenant « beaucoup de belles paroles sur la nation allemande -, mais extrêmement peu de vues pratiques sur la manière de rendre la paix au pays et d'y faire refleurir la justice et la sécurité. L'archevêque de Mayence, Albert de Brandebourg, donna aux auteurs des « belles paroles sur la nation allemande » une petite cassette avec son portrait. Mais on n'alla pas au delà '.
A la diète d'Augsbourg (1518), l'Empereur rappela ce rapport aux États, revint sur les délibérations de Mayence et sur les discus-
' Sur la diète de Mayence, voy. les manuscrits de la Frankfurts lieichscorrcspondenz, t. II, p. 905-953, et la note I, p. 955.
DKUNFKHS IM, AN S DK lî 1^: K O U M E DE M A X 1 M 1 1, 1 K N . 545
sions qu'il avait eues avec ses conseillers et avec le comité nommé par la dièle. Là-dessus le conseil de l'assemblée se répandit en vaines lamenfalions, en souhaits, en j)hrases. Les conseillers de l'Emperenr, au contraire, analysèrent les {jrieft exposés à un point de vue pratique, proposèrent d'y remédier en leur appliquant les lois existantes, rappelèrent les promesses de réforme antérieures, et soumirent ù l'examen de la dièle cinquante-trois articles nettement formulés, assurant que sans rencontrer de difficultés insurmontables, on pouvait améliorer l'état des choses. Ils réclamaient une réforme radicale dans la justice executive et surtout la proclamation immédiate d'une loi d'Kmpire louchant la réorganisation de la justice criminelle, loi déjà projetée en 1498 par les Etats de Fribourg. Mais la diète d'Augsbourjj fut tout aussi stérile que les autres. Fidèles à leurs anciens usajj^es, les princes tirent valoir avec un é[joïsme mesquin leurs intérêts particuliers, se perdirent en débats inutiles sur l'eulrelien de la Chambre Impériale, soucieux avant tout de ne point participer aux dépenses qu'elle nécessitait ', et ne firent, en un mot, qu'entraver tout résultat pratique. Aussi les délégués de Francfort donnent-ils à ce sujet libre cours à leur mécontentement, « Plaise à Dieu », écrivent-ils, le lOjuillet 1518, au conseil de Francfort, '^ que la volonté de Sa Majesté fût exécutée! Nous sommes persuadés que cela remédierait à nos affaires. » « Mais », ajoutent-ils tristement quinze jours après, « tout marche avec une lenteur désespérante. Tout semble fait pour irriter à plaisir; nous sommes" ici pour n'y rien faire. » « Le comité nommé par les États pour délibérer sur la paix et le droit n'aboutit à rien; aucune idée pratique n'est encore sortie de tant de délibérations. On n'a rien décidé, on a encore moins agi. L'erreur abonde. » « Aucune mesure sérieuse n'a été prise au sujet de la Chambre Impériale; d'ailleurs, on ne trouve nulle part les ressources nécessaires à son entretien; personne ne veut être imposé davantage, de sorte qu'on ne peut compter, pour y siéger, sur des gens instruits, loyaux et intelligents. » Trois jours plus tard ils écrivent*: « Nous craignons fort que la diète ne se termine promptement sans avoir rien fait de bon, car les princes électeurs, malgré tous les efforts de Sa Majesté, montrent le plus grand désir de se disperser, »
11 ne fut remédié à aucun des nombreux abus dont on avait, de tous les points de l'Allemagne, porté la connaissance à la diète K Et pourtant, pendant que l'on perdait ainsi le temps en paroles oiseuses,
' Voyez GUTEREOCK, p. 16-30.
- 20 aoùl.
ä Voyez les lettres et les délibérations de la diète d'Aussbourj; dans la Frankfurts lieichscorrespondeiiz, t. II, p. 963-998.
de nouveaux attentats de Sickingeu, de nouvelles ruptures impunies de la paix publique et de tout droit, jetaient l'Empire dans l'angoisse et dans l'épouvante.
L'Empereur avait été contraint de conclure une sorte de paix avec Sickingen (1517); un revenu annuel lui avait été garanti. Désireux avant tout d'ôter à la France l'appui de l'audacieux chef de bandes ', Maximilien avait obtenu de lui la promesse que désormais il servirait fidèlement l'Empereur et l'aiderait à mettre à la raison Ulrich de Wurtemberg, traître à la nation et oppresseur du peuple. Mais une vie sans brigandages et sans guerres privées était absolument intolérable pour Sickingen. Aussi, au mois d'août 1518, saisit-il avec bonheur l'occasion d'entrer au service du prince banni Philippe Schluchterer d'Erffenstein, qui se proposait d'attaquer la ville libre de Metz. Avec une armée de deux mille cavaliers et de sept à huit mille hommes de pied, il se jeta dans le territoire de la ville. Les nuages de fumée desbourgades incendiées indiquaient la marche desbandits, dont le nombre augmentait tous les jours. Ils arrivèrent bientôt devant les murs de Metz, et déjà se disposaient à assiéger la ville, lorsque les bourgeois, dans leur extrême détresse, se résignèrent à acheter leur délivrance pour une somme de plus de vingt -cinq mille florins.
Devenu plus puissant encore et plus audacieux, constamment heureux dans ses entreprises, Sickingen résolut de faire sentir à la caste détestée des p'rinces d'Empire une puissance à laquelle rien n'avait résisté jusque-là. « Il montrerait aux princes », disait-il, < dans quelle mesure il pouvait être utile à ses amis et redoutable à ses ennemis! » Tandis qu'il était encore devant Metz, il profita de la mauvaise situation où se trouvaient les possessions du landgrave de Hesse, et résolut de se livrer dans ce malheureux pays à un brigandage grandiose, liest probable que c'est en préméditant ce hardi coup de main qu'il avait enrôlé sa nombreuse bande. Le 8 septembre, il jeta son défi au landgrave Philippe, prince rebelle à l'Empire, et pénétra dans ses États en y portant l'incendie et le pillage. Dès le 16 septembre, à l'aide de sa forte artillerie et de trois canons de siège, il commença le bombardement de Darmstadt. Götz de Berlichingen était au nombre de ses alliés. Philippe, qui n'était nullement préparé à une attaque aussi imprévue, et dont les gentilshommes étaient pour la plupart de connivence avec l'ennemi, se vit contraint, pour prévenir la ruine complète
' Voyez Le Glay, Négociations, t. IF, p. 207. « Messire Francisrjue avait renoncé à sa pension de France au désir de l'Empereur. • < I,a preuve la plus claire de la faiblesse du pouvoir exécutif ■, dit avec raison Cochla>us, »c'est que Maximilien ait été contraint de pactiser avec d'aussi violents fauteurs de troubles que Sickingen et ses amis, fermant les yeux sur les crimes commis, afin d'éviter autant que possible des forfaits encore plus épouvantables. ^
A OUI [)KVAIT KTHE I.Ml'irrFI. I.A TRISTE SITl ATION Di; l/EMl'IlîK. Ôi7
<]cs habitants, d'acheter la paix. Le traité fut signé le 23 septembre, le même jour, précisément, où les wdonnances impériales avaient cru remédier par la voie de la justice au fléau des {guerres privées, en menaçant les rebelles de la peine du ban. La Hesse, outre d'autres contributions onéreuses, dut en passer par tout ce que Sickingen voulut, et lui compta d'abord trente-cinq mille florins. Le pays perdit à cette odieuse spoliation environ (}uatre-viiii;t-dix mille florins. On évalue à trois cent mille florins d'or au moins (presque un million et demi ') les pertes totales de la population.
Ce vol à main armée qu'il avait fallu plusieurs semaines pour accomplir, dépassa, par conséquent, d'un demi-million la somme que ÎMaximilieu demandait inutilement à tout l'Empire comme impôt général pour le maintien de la paix et de la justice; encore ne réclamait-il pas cette somme en une fois, mais en plusieurs années consécutives.
Les espérances conçues par le peuple et par Maximilien au commencement de son rèp^ne, ne s'étaient pas réalisées. La situation de l'Empire restait la même. Vers la fin de sa vie, l'Empereur répétait souvent avec douleur : « 11 n'y a plus de joie pour moi sur la terre! Pauvre Allemagne M -
Les historiens contemporains, à même d'observer de près les personnes et les choses, et qui avaient assisté au développement des fails, n'hésitent point à rejeter sur les princes la responsabilité d'une déception si cruelle. Aucun d'eux n'accuse l'Empereur; aucun d'eux ne cherche à défendre la politique personnelle et étroite des princes et des cités. Beaucoup, au contraire, regrettent que Maximilien n'ait pas assez énergiquement sévi contre l'hydre princière, si fatale à l'Empire, et que, s'appuyant sur les classes inférieures, il n'ait pas tenté avec plus de hardiesse une réforme radicale. Trithème nous semble avoir porté sur cette question un jugement très-juste (1513). «L'Empereur», disait-il, «est devenu impuissant. Or les princes veulent qu'il consente à cette impuissance, qu'il leur laisse la liberté de tout diriger, et ne règne que selon leur bon plaisir. Ce qu'ils lui accordent par leurs votes, ils le lui refusent par leurs actes. Ils ont accaparé presque tous les revenus impériaux que Maximilien possédait autrefois. Les douanes, jadis source féconde et certaine de revenus pour
* Somme énorme; d'après la valeur actuelle de l'argent, elle peut être évaluée à vingt millions de marks au moins. Sur l'expédition de Sickingen contre Metz et la liesse, voyez Ulmann, p. 91-119.
* Rapporte Cochla'us.
le souverain, sont maintenant presque entièrement entre leurs mains où à la libre disposition des conseils urbains. Les efforts de Maximilien pour restaurer l'ancien ordre de choses ont constamment échoué contre l'avidité, l'étroite personnalité des princes souverains et des villes '. On exige tout de l'Empereur : la paix, la justice, la sécurité; on l'accuse, on le décrie aux yeux du peuple, parce que les troubles vont sans cesse en croissant et que les attaques à main armée se multiplient tous les jours d'une manière effrayante. Mais on ne se demande jamais avec quelles ressources, par quels moyens l'Empereur pourrait remédier à ces désordres. Beaucoup se plaignent avec raison de la trop grande indulgence de Maximilien, défaut particulier à la race autrichienne ^ mais personne ne peut l'accuser équitablement de négligence. Quel souverain, depuis des siècles, s'était plus dévoué à l'Empire? Qui a cherché avec autant d'intelligence à lui rendre la force et l'unité? Oui a puisé dans ses propres trésors avec plus de générosité? Il est triste d'avoir à constater l'inutilité de tant d'efforts! Un jugement sévère atteindra un jour ceux à qui doit être imputé l'ébranlement profond de l'Empire, et l'audace des fauteurs de trouble. Les princes, uniquement occupés de leurs querelles personnelles, laissent les exploiteurs du peuple (voleurs de grand chemin et voleurs secrets, usuriers, accapareurs encore plus haïssables) se conduire comme si, dans l'Empire, nul n'avait souci du bien public, et comme si leur manière d'agir pouvait jamais être justifiée M »
Le triste spectacle que vient de nous offrir la conduite des princes et des électeurs pendant le règne de Maximilien, se complète, et, d'une certaine manière, s'explique par la conduite que nous allons leur voir tenir au moment de l'élection d'un nouvel empereur. Leur égoisme, leur manque total de patriotisme, le trafic de suffrages et de promesses auxquels ils se livrèrent vont nous être révélés sous un
' L'Aventin déplore de même la trisle situation de l'Empereur, qui se voit dépouillé des taxes et des revenus jadis attribués au souverain. < Tous les revenus impériaux», dit-il, « ont été accaparés par les évêques, les princes, les comtes et seigneurs. Lorsque ceux-ci sont offensés par quelqu'un, ils appellent immédiatement l'Empereur à leur secours; Maximilien doit les défendre à ses risques et périls. Mais à moins qu'ils ne soient payés fort cher, et quel que soit le danger commun, eux-mêmes ne font jamais rien ni pour l'Empereur, ni pour le pays. » Annal. Boiorum, lib. IV, p. 366. — Voyez Falke, Gesch. des deutschen Zolliresens, p. 54-58 (Leipzig, 1869), Itb.
^ Henri Bebel, dans le discours qu'il prononça en 1501 au château d'înnspruck en présence de l'Empereur, blâme habilement la trop grande indulgence de
Maximilien. Voyez ^\VTHE[\,/ius dem L'nivcrsilülsund Gclchrtenleben. p. 78-79. Reuch-
lin, dans une lettre adressée à Questenberg, dépeint .Maximilien comme étant «rebus in omniiius lentus et cunctabundus ». Il souhaitait que l'Allemagne eût un souverain « acrior et agilior •. Bqecking, L'I. Hutuni 0pp. l, p. 459. 3 De Jiidœis, p. 21 ^
A QUI DEVAIT ÊTRE IMI'lJlKi: LA TlilSTE SITIATION' l)V. I/LMI'IIU:. Ô49
tel jour, et présentent de si honteuses preuves de leur vénalité, qu'en résumant l'histoire de celle période malheureuse, nous pourrons nous convaincre aisément que d'une caste aussi avilie il était impossible d'attendre aucun résultat heureux pour les intérêts de l'Empereur, pour la patrie et pour le bien public.