‹ L'Allemagne et la réforme (volume 2)Chapitre 215 sur 477 · L'ANCIEN HUMANISME · texte numérisé non relu

L'ANCIEN HUMANISME

langue », dit le moine Fabri dans l'enthousiasme de son patriotisme, « n'est plus noble, plus ma{j;nifique et plus humaine que la lan{jue allemande' ».

L'esprit religieux et populaire était l'âme et comme la force motrice de tous les travaux savants et littéraires de nos anciens humanisles. Cet esprit inspirait également tous les edorts de leur zèle rétormateujî.

Ils reconnaissaient et combattaient les abus graves et profonds qui s'étaient int^-oduits dans le domaine religieux, ils déploraient les nombreux bépéfices conférés à une même personne, les hautes dignités réservées aux fils des plus grandes familles, l'avidité des hauts dignitaireSj ecclésiastiques pour accroître leurs possessions, l'exploitation du peuple allemand par les exorbitantes réclamations de la cour de Rome. Ils blâmaient, ils réprouvaient partout où ils les rencontraient la vie scandaleuse d'une grande partie du clergé régulier et séculier, la sensualité, le luxe et la débauche qui régnaient à la cour de beaucoup de princes ecclésiastiques, le trafic des reliques et le parti mercantile tiré par le clergé de pratiques purement extérieures.

Ces premiers humanistes avaient exercé une mission véritablement réformatrice, car une inébranlable fol, un attachement filial pour l'Eglise était le plus intime trésor de leur âme. Leur conduite grave et digne, leur fidèle observance des prescriptions de l'Eglise correspondaient de tous points à leurs convictions. Ils combattaient les abus, mais le fond même de la religion restait indiscutable à leurs yeux. Dans leurs opinions politiques et religieuses, ils restaient fermement attachés aux principes du moyen âge, héritiers de ses vues larges et élevées sur la Papauté et l'Empire. Refouler le Turc, établir dans le monde entier le règne du Christ, tel était à leurs yeux le but le plus digne de leur ambition. En dépit de la triste décadence de l'Empire, leur dévouement restait acquis à cet « Empereur romain de nation germanique » auquel tous les peuples de la terre devaient rendre hommage, et dont la plus sublime fonction était la tutelle et la protection de l'Église ^

L'école des nouveaux humanistes différait essentiellement de l'ancienne. Son principal fondateur et son plus illustre représentant, c'est Érasme de Rotterdam'.

' F. Fabri. Evagatorium, t. III, p. 449.

* Voy. pour plus de détails le chapitre consacré aux humanistes et aux théologiens dans le premier volume de cet ouvrage.

* Erasme et ses écrits ont été de nos jours jugés avec talent dans les utiles et savants travaux biographiques et littéraires de Durand de Laur (1872), Drummond (1873) et Feugère (1877). Cependant, les ouvrages antérieurs de Hess (1790) et de Müller (1823) sont encore utiles à consulter; le premier surtout traite

Didier Érasme de Rotterdam, né dans les circonstances les plus malheureuses ', orphelin dès sa première jeunesse, lésé dans ses droits d'héritier par des tuteurs cupides, avait embrassé la vie monastique, sans aucune vocation sérieuse, chez les Augustins de Stein, non loin de Gouda. Depuis lors il ne cessa de nourrir une haine profonde contre les vœux religieux tels queTÉglise les approuve*. En 1491, il abandonne son couvent, et pendant une dizaine d'années il mène, dans de continuelles pérégrinations à travers l'Europe, une vie nomade et agitée, pense à s'établir tantôt en Angleterre, tantôt en France, ou bien eu Italie, ou bien encore dans les Pays-Bas ou en Bourgogne, et parle même d'aller finir ses jours en Espagne ou en Pologne. De bonne heure il encourt le reproche « de ne dire presque jamais la sainte messe et de l'entendre rarement, bien qu'étant prêtre ». Le « très-savant Érasme trouve ridicules ' les prières dubré-

avec la plus grande impartialité (t. I, p. 317-505; les questions de polémique soulevées entre Érasme et ses adversaires catholiques. — Outre ces ouvrages, je me suis encore servi des écrits de Slichart (1870), de Nève (1876j, de Plitt (1866) et de Kerker (1859). Ce dernier, selon moi, est, de tous les biographes d'Erasme, celui qui analyse de la manière la plus équitable et la plus profonde ses véritables opinions théologiques. L'Erasmiana, de Vischeu (1876), contient quelques précieux documents et lettres inédites.

1 Dans un mémoire de Léon X, reproduit par Vischer, et daté du 26 janvier 1517 [Erasmiana), on lit au sujet d'Érasme : ' Ex illicito, et, ut timet, inceste [■peut-être incestuoso?) damnatoque coitu genitus. • Il n'en faut pas conclure que le père d'Érasme fut prêtre (voy. Vischer, note 3), mais seulement que ses parents, non mariés, étaient dans un degré de parenté qui empêchait le maria;;e d'après les lois de l'Église. Le nom de famille d'Érasme était probablement Roger ou Rogers, comme Vischer semble le conclure de la suscription d'un bref papal. Ce nom n'était pas celui de son père, mais celui de sa mère. Trois ans avant la naissance d'Érasme, c'est-à-dire entre 1464 et 1469, sa mère avait eu un fils, Pierre Gérard (voy. Vischer, p. 30, note 1). Érasme le dépeint comme étant son parfait contraste, physiquement et moralement. H dit en parlant de lui : « Nec unquam aliud fuit germano quam malus genius. " (Voy. Drummond, t. I, p. 16, note 13.)

* Il avait quitté le costume religieux de son propre mouvement, et avait été, pour cefait, frappé d'excommunication. Ilavaitalorsadressé« une humble supplique» au pape Léon X et reçu de lui le pardon de sa faute par l'entremise d'André Amraonius, légat du Pape en Angleterre. « Dominum Erasmum Roterodamum ■, écrit Ammonius le 9 avril 1517, " humiliter a nobis petentem a sententia excommunicationis ceterisque censuris ecclesiasticis, quas incurrit propter dimissionem babitus professionis sue apostasiam incurrendo in habitu sœculari aliquot annos incedens, absolvimus in forma Ecclesie consueta. • (Vischer, p. 28.) — Il obtint la permission de vivre et de se vêtir à l'avenir comme les prêtres séculiers.

viaire, les prescriptions de l'Église touchaut le jeûne et l'abstinence. Les règles de pénitence lui paraissent intolérables, et il s'en affranchit sans scrupule, causant ainsi un « scandale d'autant plus fâcheux » que son esprit cultivé et son grand savoir donnent plus de poids à ses opinions, et le rendent plus influent auprès de la jeunesse. Son exemple contribua beaucoup à accréditer l'opinion ' que pour les savants les commandements de l'Église sont superflus et puérils, et qu'il leur est loisible de s'en affranchir' », Comme le prieur de son couvent l'exhortait un jour de la manière la plus pressante à rentrer sous la règle de son Ordre, Érasme lui répondit, sur un ton d'ironie presque insolent, « que ni son corps ni son intelligence n'étaient faits pour la vie du cloître; que les couvents avaient autrefois contribué au salut du monde, mais que maintenant, au contraire, leur existence était la cause et l'origine de la corruption régnante; que le Christianisme et la piété n'étaient attachés ni à un Ordre spécial, ni à aucun genre de vie particulier; que le monde entier, d'après la doctrine du Christ, pouvait être considéré comme une famille, et même comme un monastère =. " On vante les voyages de Solou, de Pylhagore et de Platon, disait-il, et les Apôtres, particulièrement saint Paul, ont parcouru le monde; pour moi, je suis le bienvenu dans tous les pays; tous me prient avec instance d'être leur hùte. » Sur sa conduite morale, il avait coutume d'énoncer les jugements les plus bienveillants. « Un commerce étroit avec des hommes sages », écrivait-il à son prieur, « l'avait grandement amélioré. L'amour des richesses lui était inconnu, il n'en avait pas la moindre étincelle; il est vrai qu'il avait parfois ressenti l'aiguillon de la chair, mais jamais jusqu'à en devenir l'esclave; l'ivrognerie et la débauche répugnaient à sa nature*. » Quant à ces derniers vices, en admettant qu'Érasme eût rejeté de sa vie toute habitude grossière, sa frêle constitution lui eût forcément interdit tout excès ^ Aucun de ses admirateurs n'a jamais parlé de l'austérité de ses mœurs, et beaucoup ont pensé que son goût pour les vins capiteux était cause des douleurs qui le tourmentaient si fréquemment

' Vers 1512. « Lucubrationes 18. »

* Op., t. m, p. 1527-1530, App. epist. du 8, 9 juillet 1514 : « Voluptatibus etsi quaudo fui iiiquinatus, nunquam servivi. " On peut voir l'opinion d'Érasme sur ce sujet dans un passage d une de ses lettres à Ulrich de Hütten, 23 juillet 1519, où il fait l'éloge de Thomas Morus : " Cum aetas ferret, non abhorruit a puellarum amoribus, sedcitra iufamiam, et sic ut oblatis magis frueretur, quam captatis... » Op., t. III, p. 474, ep. 447.

' « Druniienness », dit Drummond, t. I, p. 21, •< he ahvays detested; and perhaps no merit can be ascribed to him for avoiding a sin to which be had no inclination, and for which he was constitutionally unfit. • Drummond appelle assez justement Érasme (t. l, p. 347) « the self-satisfied and by no means ascetic german man of letters ».

(il était atteint de la pierre). Il faisait souvent parade de son mépris pour l'argent; il ne recherchait pas, il est vrai, l'argent pour l'argent", mais il était fe mement convaincu qu'un homme sage et prévoyant doit s'efforcer d'acquérir du bien et le conserver le mieux possible, afin de pouvoir supporter facilement les revers de fortune et les pénibles épreuves qui peuvent se rencontrer en cette vie *. Quant à la manière de s'enrichir, il en savait une fort aisée. La façon dont les moines mendiants recueillent les aumônes lui paraissait « indigne d'un homme libre «; l'acceptation d'un emploi quelconque, offrant un revenu fixe en échange de devoirs déterminés, lui semblait « inconciliable avec son indépendance »; mais, en revanche, il ne trouvait nullement au-dessous de sa dignité de mendier des pensions et des dons auprès des prélats, princes, comtes et seigneurs, et cela bien souvent par des flatteries du genre le moins relevé, quêtant par des dédicaces louangeuses les remerciments ' bien sonnants " des riches. Les rudes leçons qu'il s'attira par sa " déplaisante mendicité » ne ralentirent en rien son ardeur quémandeuse. A la fin, ses revenus se trouvèrent si avantageusement aménagés qu'il dépensait tous les ans la somme, énorme pour ce temps, de six cents ducats. Indépendamment du trésor presque royal qu'il possédait en hanaps d'or et d'argent, en monnaies rares, il laissa après lui environ sept raille ducats. « Mes coffres «, écrivait-il, " sont remplis d'objets précieux, de coupes travaillées artistement, d'aiguières, de cuillers, d'horloges, dont plusieurs sont en or. Quant aux bagues, je puis à peine les comptera »

La flatterie littéraire prodiguée dans le but d'obtenir la faveur des princes et des puissants, le répugnant abus des dédicaces louangeuses

'Il se qualifie de « strenuus pecuniarum contemptor ■. Op., t. III, p. 141, ep. 167.

^ Voy. la lettre d'Amerbach à Spalatin, dans Krafft, Briefe und Documente, p. 75,

* Sur ses pensions, présents et donations, voy. les lettres citées par Vischer, 15, 33-34. — Hess, t. I, p. 190, 281. — Müller, p. 217. — Drommond, t. II, p. 268. Il reçut un jour du duc Philippe le Bel un présent de cinquante florins d'or pour un discours plein de flatteries prononcé à Bruxelles; peu de mois après, ayant sollicité de nouveau la générosité du duc, celui-ci lui envoya dix livres à titre d'aumône: • pour Dieu et en aumosne ». « Il lui fut remis une somnie de dix livres, de quarante gros, monnaie de Flandre, la livre. » Nève, p. 7-8. Colet lui écrivait en 1513 à propos de son « odiosa mendicitas » : « 5r humiliter mendicaveiis, habeo aliquid... » Érasme lui-même fait dans cette même année cet aveu : • Ab N. satis audacter petii, at ille impudenter rogantem impudentius repulit... » Op., m, 1524, App., ep. i et 3, 132, ep. 150. Voy. Hess, t. I, p. 169-170. — A propos de ses biens, son ami Amerbach lui écrit : « Sunt qui illum circa septena millia aureorum (ne dicam plus) reliquisse ferunt. • « Reliquit aureorum et argenteorum poculorum fere regium apparatum. » Krafft, Briefe und Documente, p. 75. —Sur l'abus des dédicacesà cette époque, voy. Müller, p. 181. — Geiger, Peucklin, p. 13Î-336.

précédant les moindres écrits, toutes ces choses datent d'Erasme, et devinrent bientôt d'un usage presque {jénéral parmi les humanistes de la nouvelle génération. Ils héritèrent également de cette vanité, de cette présomption qui s'étaient fait voir chez Érasme dès sa première jeunesse, et furent jusqu'en sa vieillesse un des traits distinctifs de son caractère. Cette estime excessive de lui-même était entretenue par l'encens qui lui fut prodigué dès sa première jeunesse; elle l'aveuglait de telle sorte que son jugement, selon lui, devait faire loi dans toutes les questions, et qu'il ne pouvait s'empêcher de laisser percerune irritation parfois ridicule dès qu'il se voyait contredit, ou lorsque ses ouvrages encouraient quelque blâme. Au talent qu'il possédait de louer avec une grâce délicate' ses adulateurs et protecteurs, correspondit bientôt, dans une exacte mesure, une irritation emportée contre ceux qui osaient le contredire; il se ut ainsi beaucoup d'ennemis, surtout dans les dix dernières années de sa vie. Il entassait contre ses censeurs accusation sur accusation, attribuant les critiques dont il était l'objet non-seulement à une complète ignorance, mais à une obstination préconçue contre la vérité; pour les combattre, il se servait généralement de toute arme, sans distinction, et les attaquait non-seulement dans leurs écrits, mais aussi dans leur vie privée. Les imprimeurs qui publiaient des critiques sur ses écrits n'étaient pas à couvert de ses rancunes. Un jour, il traita l'imprimeur Schott de " dragon furieux, d'abominable malfaiteur ", répétant que sa conduite honteuse était plus répréhensible que celle d'un voleur, d'un meurtrier ou d'un adultère ^ Qui s'opposait à lui était à ses yeux un être dangereux contre lequel la force publique devait sévir. Le style diffamatoire était depuis longtemps de mode chez les humanistes italiens; Érasme, par ses exemples, ne contribua pas peu à le mettre à l'ordre du jour en Allemagne. Bientôt il ne choqua plus personne, et passa même pour digne d'éloge. On se réglait sur l'axiome de Laurent Valla : " La querelle peut être honteuse, mais céder à son adversaire semble encore plus honteux ^ » Érasme en un seul point dépassa ses modèles : les humanistes italiens injuriaient, diffamaient, mais ne connaissaient pas ces phrases hypocrites où s'enveloppait souvent Érasme après avoir enfoncé le dard dans le cœur de son ennemi.

' Parmi ses lettres les plus dépourvues de goût, voyez celle adressée au pape Léon X, où il dit entre autres choses : ■ Qui quanto ceteri mortales pecudibus anteceilunt, tanto ipse mortales universos nnijestate superat, etc. « Voy. Hess, t. I, p. 217. — Il est difficile de convenir avec Drlmmond (t. II, p. 345) que - les lettres d'Érasme, sous le rapport de la flatterie délicate, sont des modèles de bon goût » .

' Voy. Hess, t. II, p. 266.

^ Voy. Voigt, p. 427.

Il exerça sur son époque une immense influence '. La multiplicité de ses connaissances dans presque toutes les branches des sciences cultivées de son temps frappe l'esprit d'étonnement. On reste confondu lorsqu'on énumère ses travaux incessants et variés. Il parlait le plus pur latin; le mouvement, la richesse de son style en cette langue n'ont été égalés que par bien peu. Son coup d'œil pénétrant embrassait toutes choses, et son expression était d'une justesse acérée. Ce qui fait sa principale originalité, c'est son génie actif qui réunissait comme en un foyer les genres les plus variés de la littérature -. On lui doit de nouvelles éditions des classiques latins, des traductions d'auteurs grecs, des éditions et traductions des Pères, des éditions et des commentaires de la Bible. Outre cela, il publiait des écrits de tous genres, philosophiques, pédagogiques, théologiques, satiriques. Mais son esprit manquait de profondeur. Il était rare qu'il interrogeât soigneusement les sources. Il avoue lui-même qu'il épanche ses idées plutôt qu'il ne les médite, et qu'il lui est bien plus facile d'écrire un livre que de le revoir et de le corrigera De là ses fréquentes contradictions et les nombreuses inexactitudes et fautes d'attention qui lui échappent, et que ses adversaires lui reprochaient avec raison. Ce qu'il manie avec le plus d'aisance et d'art, ce sont les armes de l'ironie, de la satire malicieuse; aussi ce don lui avait-il fait prendre pour modèle Lucien, « son écrivain favori ». Une mâle dignité de caractère, un généreux esprit de sacrifice, l'élan d'un patriotisme enthousiaste se font aussi peu jour dans ses écrits que dans sa vie. Il était à lui-même son centre, et rapportait tout à l'estime profonde qu'il avait de son < immortel mérite*'.« Érasme«, lisons -nous dans un recueil de dialogues satiriques du temps,

'On ne peut la comparer qu'à celle de Voltaire au dix-huitième siècle. On a d'ailleurs appelé Érasme le Voltaire de la Renaissance. Il faut cependant convenir qu'Érasme, sous le rapport moral, est bien supérieur à Voltaire.

* Hagen, Deu'chlands lilerarische lerhältnisse, t. I, p. 256. — Kahms, t. I, n. 37. ' Voy. IviuLLER, p. 220-224, et les passages tirés des lettres d'Érasme.

* Le portrait d'Érasme par Holbein, qui se voit au Musée de Bâle, rend avec une vérité admirable la physionomie du critique, du sceptique et du satirique. Le caractère intéressé, sagement timoré d'Érasme y est indiqué de main de maître. De hardiesse, de feu, d'énergie, nulle trace dans cette physionomie. Voy. Wolt- MAN.\, Hans Holhein, t. I, p. 273. — La nature morale d'Érasme explique facilement qu'un homme comme Beatus Rhenanus, malgré toute son amitié pour lui, n'ait jamais pu, dans la Biographie d'Erasme, s'élever à une véritable chaleur de sentiment, et qu'il montre si rarement un intérêt vivant pour la personnalité de celui dont il retrace la vie. — Voy. l'article d'HoRAwiTz sur la Biographie d'Erasme, par Beatus Rhenanus, dans les Comptes rendus des séances pour la classe de philosophie et d'histoire de l'Académie des sciences de Vienne, t. LXXII, p. 372-375. — Même à la mort d'un Albert Dürer, Érasme montre une indifférence glaciale. Voy. Thausing, Dürer, Geschichte seines Lebens, p. 497-498. — Quant à ce que dit Érasme de lui-même dans une lettre à Colet, affirmant qu'il est • Simplex, apertus, siraulandi ac dissimulandi juxta ignarus • {Op., t. III, p. 40, rp, 41), le contraire eût presque pu se dire avec vérité.

NOUVKLLK THÉOLOGIE D'ÉRASME. 11

« éfait petit en tout, et beaucoup plus d'esprit que de corps '. » Dans ses nombreuses pérégrinations à travers l'Angleterre, l'Italie, la France, il ne se livrait jamais, en vrai savant de cabinet qu'il était, à l'observai ion directe de la vie populaire, restant même étranger à cette influence qu'un nouveau milieu exerce sur notre esprit presque à notre insu. Il se vantait de connaître aussi peu l'italien que l'indien, et d'ignorer pareillement l'anglais, l'allemand et le français*. Pour ne rien perdre de la pureté et de l'élégance de sa diction latine, pour laliniser entièrement sa pensée, il affectait de ne jamais se servir des langues vivantes, les trouvant nuisibles ou vulgaires.

Sous ce rapport aussi il fit école et fut imité par les nouveaux humanistes allemands de son temps. Bien différents de leurs prédécesseurs, ils méprisaient et raillaient leur langue maternelle, qu'ils appelaient un barbare patois franc. Aussi formaient-ils comme une caste à part, entièrem.ent séparée du reste de la nation.

Mais tandis qu'Erasme en sa science présomptueuse et pédante restait en toute sa conduite, ses jugements, ses pensées, complètement étranger aux classes populaires, il ne rougissait pas de tourner en dérision, de railler et de détruire par des plaisanteries froides et peu relevées^ la piété des petits, absolument incompréhensible pour son esprit sceptique et frivole. A ses yeux, elle n'était autre chose qu'une faiblesse superstitieuse, et tout esprit « vraiment libre et vraiment éclairé » devait s'en affranchir. Cependant il était lui-même tellement superstitieux qu'il cherchait à deviner dans les rêveries astrologiques de l'époque les causes de l'esprit de discorde dont son siècle était tourmenté *.

Voici ce qu'Érasme prétendait avoir en vue dans tous ses travaux : mettre tous ses soins à propager en Allemagne la culture et

' Voy. Hess, t. II, p. 423.

' Voy. MuLLER, p. 196-197. — NÈVE, p. 21-23.

' Kerker (p. 562) traite ce point " avec un profond sentiment d'indignation • .

* Voy. ses lettres, Op., III, p. 405-427, ep. 380, 403. — Dans une lettre datée du 25 mai 1527, Op. III, p. 983, ep. 8G8, il vante le bonheur des astrologues, «qui ex astris norunt sibi dies et horas fortunatas eligere ». Les humanistes italiens, eux aussi, se montraient d'autant plus enclins à toutes les superstitions imaginables qu'ils s'éloignaient davantage de la religion chrétienne. — Voy. BCKCKH.vnDT, Renaissance, p. 410-422.

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