‹ L'Allemagne et la réforme (volume 2)Chapitre 216 sur 477 · NOUVELLE THÉOLOGIE D'ÉRASME · texte numérisé non relu

NOUVELLE THÉOLOGIE D'ÉRASME

l'amour de la littérature classique et des belles-lettres, et, rattachant ces études aux sciences sacrées, leur donner une physionomie chrétienne; répandre la « philosophie du Christ «; remettre en honneur la K vraie théologie «, et pour cela se servir des nouvelles ressources fournies par les études classiques. La révolution qu'il désirait voir s'opérer dans la théologie ne se rapportait pas seulement au perfectionnement de la forme, à l'amélioration des méthodes d'enseignement : c'est l'esprit, l'essence même de la philosophie qu'il prétendait réformer. La rhétorique des anciens devait remplacer les recherches spéculatives de la scolastique, et la philosophie large et nuancée des païens, l'impassible rigueur d'un dogmatisme renfermé dans d'infranchissables limites. « Si Ton veut atteindre cette paix, cette concorde qui sont l'idéal de notre religion ", disait-il, « il faut, autant que possible, peu parler des définitions du dogme, et permettre à chacun, sur beaucoup de points, un jugement libre et personnel'. T.

Cette large théologie, qu'il estimait être la seule parfaite, il la prônait dans ses écrits et dans ses lettres, en premier lieu par son langage chatoyant, onduleux, variant suivant les temps et l'intérêt personnel, et si étrangement élastique que les esprits les plus positifs comme les plus négatifs, catholiques, hérétiques et rationalistes, peuvent invoquer ses jugements à l'appui de leurs assertions. Aussi Luther disait-il avec raison en parlant du langage mobile d'Érasme: « Lorsqu'on pense qu'il a beaucoup dit, il n'a, en réalité, rien dit du tout, car on peut interpréter tous ses écrits comme on veut, et leur faire dire tout ce qui plaît ^ » Si Érasme se préoccupait de théologie, c'était bien plutôt dans son propre intérêt que mû par un zèle sincère pour la vérité, la religion, l'Église. A son manque de conviction solide co^'respondait un défaut absolu de courage moral. Sa maxime ordinaire était : « Je veux mon repos, et je me tiens le plus possible dans la neutralité. '> 11 avouait qu'autant par politesse que pour éviter toute dispute il employait volontiers une forme vague, obscure, un langage poétique, et disait que la foule mêlée et igno-

' Voy. Kerker, 541 fil. — Hess, 1. 1, p. 461.— Drluimond, t. II, p. 182. — Érasme loue sa hardiesse en ces termes : - Theologiam nimiiim ad sophisticas argutias delapsam, ad fontes ac priscam simplicitatem revocare conatus sum... • « Ad puriorem Christianismum orbeni ceremoniis pêne judaicis indormientem expergefeci. . Op., III, 1727. App., ep. 345.

- Voy. Hess, t. II, p. 453. — ^ Le oui et le "o«, le pour et le contre, se heurtent dans ses écrits •, dit fort justement Dirand de Laur (t. II, p. 546^ « Comme écrivain religieux, trois choses lui ont manqué : la fermeté et la vivacité de la foi, la rigueur de l'esprit théologique, les élans du mysticisme chrétien qui ravissent l'âme et l'unissent à Dieu » (t. II. p. 561). — Les chapitres dans lesquels l'auteur traite d'Érasme comme écrivain théologique forment la partie la plus remarquable de son livre.

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rantedu peuple < ne peut être maintenue dans les bornes de son devoir sans être de temps en temps abusée par un pieux mensonge ' ».

11 proclamait hautement, chaleureusement, la ferme volonté où il était de ne jamais se séparer de l'Église calholique; et cependant, longtemps avant Luther, il mettait en doute la divine institution de l'Église et de son chef, et s'exprimait d'une manière dubitative sur beaucoup d'autres dogmes ^

« Celui qui approfondit tes ouvrages », lui écrivait Albertus Pius, prince de Carpi, « et ne se laisse pas aveugler par la beauté de ton style et la richesse de ton langage (comme ces gens auxquels la belle apparence d'un fruit fait passer sur son peu de saveur), celui-là est contristé de te voir discuter souvent des points de doctrine que l'Église a depuis longtemps définis, enlever aux vénérables sacrements le respect qui les entourait, et toucher sans déférence à l'institution du Saint-Siège. On est scandalisé du sans gène avec lequel tu parles des saintes cérémonies du culte, et des mordantes railleries dont tu cribles les moines et les Ordres religieux. » « Tu as dit ouvertement que dans les temps anciensla puissance du Pape n'était ni reconnue ni active; que les évéques n'avaient pas de rang plus élevé que les autres prêtres, et que le mariage n'était pas compté parmi les sacrements proprement dits. C'était bien imprudent à toi de louer le mariage aux dépens du céUbat, de blâmer la liturgie ecclésiastique et les pratiques de dévotion, et d'en parler avec mépris comme étant d'institution humaine! iS'as-tu pas éveillé ainsi chez les hommes faibles et frivoles l'idée que toutes ces choses sont sans valeur et n'ont aucune efficacité? Des opinions si légèrement émises ne les portentelles pas au mépris de toutes les vérités de notre sainte religion ^P »

■ Voy. ce passage et d'autres analogues dans Stichart (p. 295-301). . Ousedara inter se fatentur theologi, quae vulgo non expédiât efferri... Non hic adducam, quod Plato perspexisse videlur, multiludinem promiscuain et imperitam non posse contiueri in officio, nisi nonnumquam fuco doloque bono fallatur. • Op., III, 596, ep. 547. « Non omnes ad inartyrium satis liabent roboris, vereor autem, ne si quid insiderit tumultus, Peirura sira iinitatiirus. • 5 juillet 1521, Op., III, 651, ep. 583.

- Voy. Stighart, p. 234-267. — Drummond, t. I, p. 319-322, et t. II, p. 162, 182- 186, 310. — FelgÈcie, p. 236-240.

' Voy. Hess, t. I, p. 490-493. Petrus Canisius, dans l'introduction de son éàilioQ des lettres de saùa Jérôme, dit fort justement à propos d'Érasme iDiilingen, 1565) : • Il s'est acquis d'indiscutables mérites dans les belles-lettres; mais quant à la théologie, ou il aurait dû la laisser complètement de côté, ou la traiter avec plus de réserve et de loyauté. Il critique les Pères, les scoiastiques, les écrivains théologiques d'une manière si tranchante et si rude que personne avant lui n'avait été aussi loin dans ses reproches injurieux. Pour lui, il ne pouvait souffrir aucune contradiction. • « Mais il n'a pas plus de crédit auprès des bien pensants qu'auprès de la plupart des malintentionnés. Dans ses écrits, il se montre plus préoccupé du mot que de la chose. » « Personne n'a plus profondément ébranlé la réputation d'Érasme, qu'Érasme lui-même. • — Dans son ouvrage De .Maria Virgine incoOT2)ara6iYi(Ingolstadt,1577), Canisius fait

a NOUVELLE THÉOLOGIE D'ÉRASME.

Mélanclilhon désigne Érasme comme é(ant le premier et le véritable instigateur de la dispute qui éclata plus tard à propos de l'Eucharistie '. 11 est certain que plusieurs de ses plus intimes amis, Wolfgang Fabricius Capito, Conrad Pellicanus et d'autres, parlaient ouvertement dès 1512 du ' mensonge de la transsubstantiation », et qu'ils se rangèrent plus tard au parti de Zwingle. Zwingle comptait lui-même parmi les admirateurs personnels d'Erasme *.

Érasme propose sérieusement la révision de tous les points de doctrine définis depuis longtemps par l'Église. Il prétend apercevoir dans les débats, les querelles et les décisions doctrinales de la période christologique, les premiers symptômes d'une corruption qui, selon lui, alla toujours ens'accentuant dans l'Église. L'Église, à l'entendre, avait dès lors perdu « son antique simplicité évangélique >• . A partir de ce moment, la théologie était devenue la servante d'une philosophie subtile, et celle-ci, dégénérant à son tour, avait engendré la scolastique. Cette dernière école avait détruit l'intégrité de la doctrine évangélique et abaissé les mœurs chrétiennes. Pendant tout le cours de sa carrière littéraire, Érasme ne se lassa jamais d'attaquer la scolastique avec une amertume incomparable, combattant sa méthode spéculative, son enseignement théologique, livrant ses représentants au sarcasme et au mépris de tous^ « Depuis qu'elle règne parmi nous ", disait-il, " le judaïsme et le pharisaïsme ont envahi l'Église; le vrai christianisme et la vraie théologie ont été opprimés, et la religion n'a plus consisté qu'en une sainteté de moine, en un culte vide de sens, y

Le mépris du moyen âge, invariablement appelé dans ses écrits un temps de ténèbres, d'esclavage intellectuel; les récriminations sur la sophistique dans la science, sur une sainteté tout extérieure, tout

remarquera plusieurs reprise s (voy. p. 345. 367, 601-603, 716-717) la frivolité et l'immoralité du style d'Érasme, tout en admirant (voy. p. 600-601) " son instruction étendue, sa riche connaissance de la langue latine, l'abondance aisée de son style, et son éloquence rare, digne de l'admiration de tous les temps ». Mais comme on l'a déjù dit souvent : • übi Erasmus icnuit, illic Lutherus irruit •; en d'autres termes, Luther a couvé les œufs qu'Érasme a pondus. Toutefois il existe de profondes différences entre ces deux hommes.

' • Tota illa tragœdia Tiepi Scïttvou ypta oj ab ipso (Erasme) nata videri potest », écrit Mélanchthon à Camerarius le 26 juillet 1529. Corp. Reform., t. I,

'Voy. GiESELER, 3 a., 130 fil. — Voici comment le légat Aléandre jugeait Érasme en 1521 : - Ha scritto peggio che Luther contra la fede... lo sempre ho saputo che Erasmo erat fomes omnium malorum et che iui subvertea la Fiandra et il tratîo del Rheno. • Voyez ce rapport dans Balan, p. 100-101; voyez aussi p. 55, 79-81. Érasme lui-même écrivait à Zwingle, le 31 août 1521 : " Videor mihi fere omnia docuisse, quae docet Lutherus, nisi quod non tam atrociter, quodque abstinui a quibusdam senigmatibus et paradoxis. » Zwingle, Op., VH, p. 310.

' Voy. les passages cités par Hess, t. I, p. 59-60. — Müller, p. 165, 229.

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