‹ L'Allemagne et la réforme (volume 2)Chapitre 222 sur 477 · PHILOSOPHIE D'ERASME · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE D'ERASME

chrétienne, Érasme affirme que cette éducation consiste surtout dans Tacquisition d'une culture délicate, dans Tobservance exacte des conseils suggérés par le bon sens, et dans l'emploi de tous les moyens que nous fournit la prudence humaine pour vivre honorablement. « 11 dit et enseigne dans ses Entreliens ■■, dit Luther, « beaucoup de choses impiesqu'ilprêteà des personnages fictifs, dans le dessein prémédité de combattre l'Église et la foi chrétienne. >i Le livre des Entretiens, destiné surtout à la jeunesse, contient néanmoins les railleries les plus acérées contre les moines, la vie religieuse, les jeûnes, les pèlerinages, etc.; on y trouve même quelques passages lascifs'. Il était impossible à Érasme, même quand il offrait au public des remarques sur la sainte Écriture, de dissimuler entièrement une lubricité de faune*.

Voici l'abrégé de sa philosophie : « La sagesse humaine doit régler notrevie. Puisquenousne pouvons éviterlamort,ilnous faut l'accepter avec résignation. " Dans son traité sur le Mépris de la mort, où il s'efforce de consoler un père de la mort de son fils, âgé de vingt ans, il cite différents passages tirés des poètes païens sur la rapidité et la misère de la vie; nous y retrouvons le célèbre axiome : « Ce qu'il y a de préférable, c'est de ne pas naître; ensuite, c'est de disparaître le plus tôt possible de cette vie. » " Oui pourrait ", ajoute Érasme, ' ne pas donner son entier assentiment à cette maxime? » « Le sage doit tout supporter avec un courage plein de sérénité. Le deuil ne sert de rien aux morts, et nuit beaucoup aux vivants. " Ce n'est que vers la fin du traité qu'il place quelques réflexions où Ton peut trouver un semblant de christianisme : " Après m'être servi jusqu'ici de tout ce que j'ai pu recueillir dans les auteurs païens de plus propre à vous consoler, je veux maintenant vous expliquer en peu de mots ce que la piété et la foi chrétienne demandent de vous. » Lesphrasessuivantes doivent donc passer à nos yeuxpour chrétiennes : « Tout en admettant que la mort soit affreuse, nous devons néanmoins nous en accom-

' " ]\'a-t-on pas lieu de s'alarmer », dit Kellner {Erzickungsgesckichte, t. I,p. 238- 240), - lorsque dans un écrit destiné à la jeunesse et sorti de la plume d'un savant et d'un prêtre, nous trouvons la conversation légère de deux femmes sur leurs maris, les entretiens d'un amoureux avec sa belle, d'un jeune homme avec une femme de mauvaise vie? " - Érasme, dans ce livre, fait de certains plaisirs voluptueux des descriptions dangereuses, qu'il s'efforce de faire passer en les accompagnant de conseils édifiants. • — Voy. aussi Müller, p. 240-241. Dans la dédicace de la seconde édition de son ouvrage, Érasme affirme que bien des gens, grâce à lui, sont devenus meilleurs latinistes et gens de meilleure vie. Assurément la jeunesse pouvait fjire de réels progrès dans la langue latine à la lecture de ces pages écrites d'un style si élégant, si naturel; mais qu'elle s'y soit moralement améliorée, c'est ce qui n'est guère admissible. L'influence des Entietiens fut énorme. Les Colloques, dit Durand de L.iUR (t. Il, p. 56), « vulgarisèrent la Renaissance et la firent pénétrer dans l'esprit de la jeunesse ». Pour l'histoire de la culture intellectuelle à cette époque, le livre de Laur est une mine féconde. Voy. Peschek dans V Anzeiger für Kunst deutscher Vorzeit, t. III, p. 139-140.

- Voy. STICH.4RT, p. 247-248.

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iiiodcr, parce que nous n'avons aucun moyen de nous y soustraire. » " Quand bien même elle anéantirait l'homme tout entier, il laudrait encore l'accepter avec insouciance, puisqu'elle met un terme aux peines de la vie! » « Quand la mort délivre l'àme, dont l'origine est si pure, de cette grossière maison de travail et de corruption qui est notre corps, il faut léliciter celui qui dit adieu au monde : il a retrouvé la bienheureuse liberté. » De Jésus, dispensateur de la vie éternelle, fondement de notre espérance, Érasme ne dit pas un seul mot'.

Telle est la « nouvelle culture », la « philosophie chrétienne », la « science théologique épurée » que propagea cet illustre humaniste, qui fut pendant si longtemps la première puissance intellectuelle de l'Occident et le centre vivant de l'Europe littéraire. Ses écrits étaient l'objet d'un enthousiasme sans exemple*. On les « dévorait » avec une incroyable ardeur. Lui-même raconte avoir été salué des noms de « prince de la science », de « précurseur triomphant de la vraie théologie »,d' « étoile et de parure de l'Allemagne ^ » Lorsque, dans l'automne de 1513, il revint d'Angleterre, son retour, regardé comme un événement grand et joyeux pour l'Allemagne, fut célébré comme la fête générale de tous les esprits cultivés. Dans beaucoup de villes, il fut presque reçu en roi. Des députations allèrent au-devant de lui, prononcèrent des harangues, lui remirent des adresses et des présents. Ulrich Zasius lui-même était si épris des dons brillants, de la culture variée, du latin exquis d'Érasme, qu'il l'appelait le plus grand savant qu'ait jamais produit rAlleroagne*.

' Voy. Stich\rt, p. 264-266. — Ailleurs il s'exprime sur la mort non en chrétien, mais en vrai disciple de la philosophie païenne. Dans une de ses épîtres (Op., m, p. 784-787, ep. 671) il dénature complètement la juste crainte qu'éprouve le chrétien à la pensée d'une mort soudaine et imprévue : « Verum dictu mirum, quam vulgus execratur subitam mortem, adeo ut nihil frequentius, nihil vehementius apud Deum et divos deprecentur quam mortem subitaneam ac improvisam. ■■> « Da mihi, inquiunt, veram contritionem et puram confessionera ante mortem. Et hoc petunt nonnunquam a diva Barbara aut Erasmo. Obsecro, quid alii isti petunt, quam, liceat mihi male vivere, et da tu bene mori. » Érasme avoue sa préférence pour une mort subite : « quam paucos corrigit longa aegrotalio si tarnen ullos corrigit », et répète là encore la maxime païenne : « Ab omni philosophia videtur alienus, qui miserius ducit mori natum quam nasci moriturum. » — Feugère (p. 362-364), comparant les idées d'Érasme avec celles de Montaigne, dit à ce propos : « C'est déjà l'esprit philosophique cherchant à dissiper les terreurs religieuses des derniers instants de l'homme. Érasme, comme plus tard Montaigne, n'est pas éloigné denvier aux anciens cette mort paisible à laquelle ils arrivaient sans chagrin, dans un état de somnolence confuse. •

* Un éditeur de Paris imprima jusqu'à vingt-quatre mille exemplaires des Colloques. Drummo.Nd, t. I, p. 179.

^ Op. m, p. 862, ep. 746.

*« Hoc enim fateri et ex judicio possum •, écrivait-il en 1515 à Érasme, • sexcentis et amplius rétro annis doctiorem te Germanije vel omni nunquam contigisse. • Erasmi op., IH, 1540, /ipp. ep. 27. — Zasius s'estimait heureux

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