ÉRASME ET LE CULTE DU GÉNIE
La jeunesse, passionnée pour les études classiques, était " transportée d'enthousiasme » au seul aspect d'Érasme et le regardait comme un saint : " Homme unique « , lui écrivait un jour l'humaniste Guillaume Nesen, « tu es le dispensateur de l'immortalité! ^ Ailleurs, Nesen nous dit « qu'il se tient aussi abaissé au-dessous du plus humble des savants qu'Erasme est élevé au-dessus des plus éminents * •. Eoban Hessus, Juste Jonas, Caspar Schalbe, humanistes célèbres de cette époque, entreprenaient des pèlerinages au lieu de naissance d'Érasme. « A travers les forêts -, rapporte Schalbe, - parmi tant de pays infestés de maladies contagieuses, nous allons à la recherche de la perle unique de l'univers. '- Eoban célèbre en de nombreux hexamètres son pénible voyage, dont l'unique récompense devait être un court entretien avec Érasme. Ce voyage, c'est le " point lumineux de toute sa carrière >;. Conrad Mutian, chef illustre dans l'école nouvelle, s'écriait plein d'enthousiasme : « En Érasme, la mesure habituelle des dons humains est dépassée. C'est un être divin, et comme tel on doit le vénérer avec religion et piété *. '
Le culte du génie, inauguré à propos d'Érasme, était une apparition toute nouvelle en Allemagne. Parmi les esprits de second ordre de la nouvelle école, il dégénéra naturellement en véritable maladie, et l'adulation flagorneuse des savants entre eux ne connut bientôt plus de bornes. Érasme favorisa ce travers par les éloges hors de toute proportion qu'il prodiguait aux uns et aux autres, surtout lorsque son intérêt était en jeu, et que l'homme qu'il venait d'encenser lui paraissait pouvoir servir sa gloire, et devenir comme un portevoix ou comme une trompette retentissante pour sa renommée.
Le second résultat de l'influence exercée par Érasme sur la nouvelle école des humanistes fut de leur inspirer un profond mépris pour la théologie du moyen âge, en même temps qu'un enthousiasme exclusif pour l'antiquité païenne. Ce n'est pas sans raison qu'on lui a reproché d'avoir discrédité l'étude de la philosophie,
d'avoir reçu une lettre d'Érasme. Cette lettre, lui écrivait-il, avait couru dans toute l'Académie de Fribourg. Tous avaient loué Érasme, tous s'étaient émerveillés; Érasme était un esprit descendu du ciel. On montrait Zasius au doigt, en disant : Voici l'homme heureux auquel Érasme, le Cicéron de l'Allemagne, a écrit une lettre d'ami! etc. Voy. Riegger, ZasU Episi. 274.
• Steitz, .Vese7i, p. 42-44, 107.
- « Erasmus surgit supra hominis vires. Divinus est, et venerandus religiöse, pie tanquam Numen. • Tentzel, p. 120. Krause, Briefwechsel, p. 564.