LES NOUVEAUX HUMANISTES ET LEURS ÉCRITS
prétexte, beaucoup d'humanistes mettaient entre les mains des jeunes gens les œuvres les plus licencieuses.
" Peux-tu nier », écrit le prince de Carpi à Érasme, " que chez vous ainsi qu'en Italie (et cela depuis déjà longtemps), partout où les prétendues belles-lettres sont cultivées avec une ardeur exclusive, partout où les disciplines philosophiques et théologiques d'autrefois sont méprisées, une triste confusion ne se soit mise entre les vérités chrétiennes et les maximes païennes? Ce désordre regrettable se glisse partout; l'esprit de discorde s'empare des esprits, et les mœurs ne s'accordent plus en rien avec les prescriptions morales du christianisme '. »
Aux quatorzième et quinzième siècles, les humanistes italiens avaient pris une attitude indifférente et sceptique vis-à-vis de l'Église; le christianisme et son constant appel vers des pensées élevées ne les dirigeaient plus en rien. Ils remplissaient l'Italie de leurs écrits diffamatoires. La légèreté de leurs mœurs était connue de tous. A la science grecque il n'était pas rare de les voir mêler les vices grecs; ils suivaient, en un mot, cette philosophie éhontée de la jouissance à laquelle les nouvelles de Boccace avaient donné l'éveil *.
C'est un désordre semblable que l'on voyait maintenant s'introduire en Allemagne. Locher, Hermann van dem Busche \ Ulrich de Hütten ne le cédaient en rien à leurs modèles d'Italie. Eux aussi ne se plaisaient que dans les querelles, répandaient la calomnie, et poussaient jusqu'aux plus extrêmes excès, dans leur vie privée, l'abandon des devoirs de la morale chrétienne. En un point même
absolument païennes. Jean Tröster publia en 1454 un dialogue erotique où les plus indiscutables prescriptions de la morale chrétienne étaient représentées comme niaises et surannées. Jésus- Christ y était comparé à Hercule, et la Vierge Marie à Aicmène. Voy. Voigt, ll'iederbelehung, p. 381.
' Luciibrationes, p. 72. — Érasme lui-même écrivait à Fabricius Capito, à propos du réveil des sciences et de la philologie (26 février 1516) : « Omnia mihi pollicentur rem felicissime successuram : unus adhuc scrupulus habet animum meum, ne sub ol)tentu prisca' literaturse renascentis caput erigere conetur Paganismus : ut sunt et inter Christianos, qui tutulo pêne duntaxat Christum agnoscent, ceterum intus Gentilitatem spirant : aut ne, renascentibus Hebraeorum literis, Judaismus raeditetur per occasionem reviviscere, qua peste nihil adversius, nihilque infensius inveniri potest doctrinae Chrisli. » Op. III, p. 189, ep. 207.
^ Les ouvrages de Voigt et de Burckhardt fournissent sur ce point des preuves nombreuses.
3 Sur Locher, voyez plus haut p. 23, n. I. Sur Busch, voy. Liessem, p. 39-44. Il y réfute Erhard, Gesch. des U'iederaufblühe/is wissenschaftlicher Bildung (t. III, p. 68). — " Praetereo silentio nostrosGermanicos poêlas, qui se mutuis conviciis prope discerpere soient », écrit Joseph Grünbeck, Hist. Frld. et Maximil. dans Chmel, Oesterr. Geschichtsfr., t. I, p. 65. — Les paroles d'Érasme peuvent sappliquer aussi à l'Allemagne : « ...adeoque Gratiarum cum Musis sodalitium diremtum est, ut si qui sint inter quos conveniat, /actione potius quam sincera benevolentia conglutinentur. . Op.. m, 1315, cp. 1135.
CERCLE iniUMAMSTES A EUFURT. 27
ils surpassaient les Italiens, qui n'auraient jamais pu lutter avec Eoban Hessus, lequel élait en élat rlc vider d'un seul coup un énorme broc de bière. Aussi élail-il célébré en tous lieux comme " un très-illustre buveur ' ».
Ouant au friste mélange de vérités chrétiennes et de maximes païennes dont gémissaieni tous les esprits sérieux et qu'ils reprochaient à bon droit aux humanistes d'Italie, on en voyait aussi en Allemagne les plus déplorables exemples. Conrad Mutianus Rufus et le cercle des humanistes, dont il était l'âme à Erfurt, en étaient surtout responsables.
Parmi les universités de l'Allemagne du Nord, Erfurt s'était de bonne heure distinguée par son zèle pour les études classiques. Les lettres et les sciences y avaient pris le plus heureux essor, grâce au soutien que leur avaient prêté les trois plus éminents professeurs de r Université : les théologiens .lodocus Truttefetter d'Eisenach, Barthélemi Arnoldi Usingen, et le légiste Henning Goede. C'est à ces hommes que la haute école d'Erfurt avait dû l'éclat dont elle brilla durant les dernières années du quinzième siècle. Leur fidélité à la foi catholique leur attira des injures et des calomnies de plus d'un genre au début des querelles religieuses; mais avant ces lamentables troubles, ils avaient entretenu les rapports les plus affectueux avec les principaux représentants de l'humanisme. Maternus Pistoris et Nicolas Marschalk étaient de leurs amis. Ces derniers, dans leur enseignement, s'attachaient exclusivement à l'exphcation des auteurs antiques, estimant que cette étude devait avoir le premier rôle dans l'éducation de la jeunesse; mais néanmoins leurs vues étaient sages et modérées. Ils ne réclamaient point un privilège exclusif pour l'humanisme, et, malgré leur enthousiasme pour les classiques, ils ne prétendaient
' Voy. ScHWERTZELL, p. 13-14. - LoFsquc Eoban était à jeun, qu'il n'avait pas encore bu », lisons-nous dans un écrit contemporain, - il y avait in vultu ejus une superbe gravitas et modcsiia. = Pour caclier la rougeur suspecte de son nez, Eoban emprunta un jour à l'un de ses amis la recette d'une certaine poudre, accompagnant sa requête de ces mots : ■ Même s'il m'était prouvé que la sobriété est nécessaire à la beauté du nez, je dirais toujours que la f ouleur rouge m'est infiniment plus chère que la blanche. ' li s'enivrait bien souvent même avant d'avoir déjeuné. Hier il n'a pas pu écrire, raande-t-il à son ami, parce qu'il s'est - grisé à fond ■ ; aujourd'hui il écrit avant le déjeuner, encore complètement à jeun, car pendant le déjeuner il pourrait bien se faire qu'il se laissât aller à quelque faiblesse humaine. Krause, Eobanus Hesse, t. II, p. 106. — 1 Cela ne l'empêchait pas d'écrire des vers contre l'ivrognerie. Schwertzell, p. 24, 29-30.