RÉPONSE DES THÉOLOGIENS DE COLOGNE
au lieu que ses continuateurs jettent à leurs adversaires de la boue en pleine ti(;ure. Ils vont jusqu'à insulter Tirrcprochable Arnold de Tonp,res, lui attribuant des lettres ignobles où il est fait allusion à un commerce adultère prétendu entre lui ebla femme de Pfefferkorn, leur ennemi juré.
Les images, les comparaisons qu'on rencontre dans les Epures sont absolument vulgaires. Jésus-Christ y est comparé à Cadmus; de même que Cadmus redemandait partout Europe, Jésus-Christ cherche en tous lieux sa sœur, l'âme humaine; de même que le Christ a eu deux naissances, l'une avant tous les siècles et l'autre selon la chair, de même Bacchus est né deux fois. Sémélé, mère de Bacchus, est comparée à la Vierge Marie '. Le Pape est traité avec le dernier mépris. Les indulgences, la vénération des reliques sont tournées en dérision. La sainte tunique de Trêves, assure un poète écolier, n'est autre chose qu'une vieille guenille. Les trois saints rois de Cologne sont vraisemblablement trois paysans westphaliens.
La vraie théologie, expression par laquelle on désignait alors l'ensemble des théories religieuses d'Érasme, avait aussi sa place dans les Épitrcs. Elle y est célébrée comme un admirable moyen de réformer l'Église, et d'écarter d'elle les abus qui s'y sont glissés. Par des hommes tels qu'Érasme, Dieu avait voulu visiter et châtier ces théologiens obstinés qui restaient attachés à la doctrine sombre, déraisonnable, surannée, mise en honneur par eux plusieurs siècles auparavant. Ignorants de la science philologique, ils n'étaient même pas en état de comprendre la sainte Écriture. Mutian est mis au rang des « grands esprits appelés à réformer les maîtres de cette science stérile* ".
Hochstratten, en réponse au pamphlet, fit paraître son Apolocjie. « Nous nous garderons bien ■, dit-il en commençant, « de parler comme ces hommes qui se plaisent à semer partout l'outrage, dont la bouche est pleine d'une amertume détestable, et qui, dépourvus d'équité et de science, se servent d'injures plus grossières que n'ont coutume d'en employer de vulgaires histrions. Que le Dieu qui est béni dans toute l'éternité juge entre nous et eux! - « Celui dont le trône est au-dessus des nuages «, dit-il en s'adressanl à Reuchlin, « connaît le fond de notre cœur; il sait avec quelle patience nous avons souffert les injures et les outrages, bien qu'innocents, nous bornant à invoquer le Seigneur de toute notre âme, et n'imitant pas ces fomentateurs de fausses doctrines qui souillent de leurs
Hermann de Neunar : - Lusimus et nos olimin Moria, sed nullius nomen a nobis perstrictura est. » Op. m, 1622, 1626, App. ep. 160, 168.
' Voy. d'autres passages analogues dans Böcking, Suppl., t. I, p. 161.
' Epist. 2, p. 50. — BÖCKING, t. I, p. 264-266.
60 DÉFENSE DE PFEFFERKORN.
abominables sarcasmes la réputation d'hommes dignes de respect. Nul ami de la vérité, nous l'espérons, ne pourra dire que les théologiens de Cologne t'aient combattu parla ruse ou la déloyauté; et tous les hommes sincères seront forcés de reconnaître que nous n'avons parlé que pour défendre la foi chrétienne, agissant non par haine, ni pour satisfaire notre vanité personnelle, mais en vertu du droit que nous donnent les Décrétales, lesquelles nous font un devoir de combattre les doctrines d'erreur". «
Pfefferkorn, pour répondre aux railleries, aux sarcasmes que les Epîtrcs des hommes obsatrs ^Qtsàtni à pleines mains sur les choses les plus vénérables, et aussi pour se laver des accusations calomniatrices dirigées contre sa personne, écrivit sa Défense, qui parut en latin et en allemand (1516)*, et plus tard le Petit Livre de combat [Slreitbiichlein). La Défense est précédée d'un avertissement rimé qui débute par ces paroles.
« 0 vous, princes chrétiens, seigneurs ecclésiastiques,
Combien de temps serez-vous les témoins muets d'une telle insolence?
Prenez garde à Satan ! car, je vous en avertis,
Il conduit avec lui une grande troupe de démons
Avec laquelle il a dessein d'anéantir notre foi. »
L'ouvrage est dédié à Albert de Mayence. Pfefferkorn le conjurait d'intervenir dans la querelle, d'interdire enfin les livres pernicieux des Juifs, d'amener à une heureuse conclusion l'affaire de Reuchliu, depuis trois ans en suspens à Rome, et enfin de travailler à sa réhabilitation devant ses juges spirituels et temporels, car il se voyait atteint dans son honneur. Mais Albert mit le livre de côté sans le lire, et laissa sans réponse celui qui le lui présentait. Non que Pfefferkorn fiU allé trop loin dans ses réclamations contre les Juifs. Alors comme autrefois, il se bornait à demander qu'on leur enlevât la possibilité de s'adonner à l'usure, qu'on les astreignît à des travaux manuels et utiles , et qu'on les obligeât à assister aux prédications chrétiennes. Loin d'être d'un autre avis, Albert, à ce même moment, cherchait précisément à réunir les priuccs et les cités dans une ligue commune, ayant pour but le bannissement perpétuel des Juifs ^ S'il refusait de prendre en main la cause de Pfefferkorn et d'aider à sa réhabilitation, c'est qu'enlacé dans les filets des humanistes, il avait ouvertement pris parti contre les théo-
' Voy. Geigeu, Ikuchlin, p. 411-412.
* La Defensio J. Pepericorni contra famosas et crimiiiales obscurorum virorum epislolas, etc., dans Bocking, Suppl. I, p. 81-176. — Voy. Geiger, p. 378-386. ' Voy. notre premier volume, p. 379.
ALBERT DEMAYENCEETSACOUR. 61
lofjiens de Colojjne, et ne voulait accorder ni à eux ni à leurs amis le droit de demander justice devant les tribunaux. « Je voudrais», écrivait à Keuchlin le médecin ordinaire de l'archevêque « que la terre s'entr'ouvrit pour cn[jloutir ce .luifbaplisé, ainsi que la troupe venimeuse de ces faux théologiens, de cette bande de moines, qui le soutiennent et le protègent ' ! »
Albert de Mayence, prince rempli de vanité, rêvait de faire de son palais un centre d'humanistes et de poètes en renom, et d'être pour l'Allemagne un autre Médicis. « Quel est parmi nous le savant qu'Albert ne connaisse? > écrivait Hütten; -< quel homme instruit et cultivé l'a jamais célébré sans recevoir aussitôt la preuve de sa libéralité, et sans être honoré de sa protection? ^ Des peintres comme Albert Dürer, Mathieu Grünewald, des miniaturistes comme Beham et Glockendon, recevaient les nombreuses commandes de l'Electeur, Des orfèvres, des sculpteurs de talent, princièrement récompensés, enrichissaient la cathédrale de Mayence et son trésor de splendides œuvres d'art ^ L'archevêque était aussi un amateur passionné de musique. Il faisait venir de tous côtés, même d'Italie, les musiciens les plus célèbres, pour relever l'éclat de ses fêtes, auxquelles, bien souvent, les dames prenaient part. De riches tapis, d'étincelants miroirs ornaient les salles et les appartements particuliers du palais; les tables étaient chargées de mets délicats et de vins exquis. Lorsqu'il se montrait en public, l'Électeur se plaisait à étaler un faste imposant. Il entretenait une garde du corps composée de cent cinquante cavaliers armés. Une troupe de valets, magnifiquement vêtus, formait sa suite, et les jeunes nobles du pays passaient pour recevoir à sa cour et sous sa direction la « véritable éducation chevaleresque. ') Le train magnifique de cette cour brillante, l'esprit qui y régnait, excitaient naturellement l'enthousiasme de plus d'un flatteur; mais il faut convenir que ce qui faisait l'objet de leur admiration correspondait fort peu à la vocation et aux devoirs d'un archevêque, et surtout d'un primat de l'Église d'Allemagne. Au reste, les convictions religieuses d'Albert n'étaient ni profondes ni raisonnées, et sa conduite morale était loin de mériter le respect. Il n'avait pas fait
' « Utinam ima tellus dehiscat et tinctum Judaeum devoret, atque etiam atram pseuilotheolofçorum aciem et œrumnosam fraterculorum conventionem -, etc. Ce médecin se vantait d'avoir si bien arrangé les choses, « aidé par d'autres amis des savants •, qu'Albert n'avait pas même ouvert le mémoire à lui envoyé par Pfefferkorn. « L'archevêque", assurait-il, « était du parti de Reuchlin, et soutenait sa cause. Reuchlin s Bricßcechsel, p. 254-256.
*La plus grande partie de ces chefs-d'œuvre fut pillée parles Suédois pendant la guerre de Trente ans, et l'on croit qu'ils sombrèrent dans la traversée qui devait les amener en Suède. On voit encore au Musée des médailles, à Stockholm, une crosse d'argent artistement ciselée ayant appartenu à Albert. V'oy. la lettre de J. D. Passavant, dans Hennés, Albrecht von Brandenbourg, p. 336.