HÜTTEN ET LA QUERELLE LUT H F. R I E NN E
brochures, de libelles, de salires, de pasquiaades, paraissaient (ous les jours, baKant ea brèche toutes les iaslitutioos légales de l'Église et de la société,
A aucune époque de l'histoire d'AlleiDagne, le journalisme révolutionnaire n'eut une semblable importance ni une telle clientèle. C'est qu'une foule de gens s'attachaient à Luther, non par sympathie pour ses opinions religieuses, mais surtout, comme Mélanchthoa l'avoue, " parce qu'ils croyaient voir en lui le restaurateur de la liberté' >'. Par cette liberté, chacun entendait, bien entendu, la suppression de ce qui le gênait personnellement, et l'obtention d'un bonheur individuellement rêvé. Beaucoup n'aspiraient qu'au bouleversement de toutes choses par la force. Les discours, les écrits de ces hommes inconsidérés minèrent sourdement la confiance de tous dans la sécurité générale, et réussirent à faire tomber les barrières élevées au dedans par la religion et la conscience, au dehors par la loi. Parmi tous ces ennemis de l'ordre légal, le plus passionné, le plus influent, le plus doué, lut Ulrich de Hütten.
Peu attiré par les querelles de dogmes, peu versé dans les questions théologiques, Hütten, au commencement de la lutte religieuse soulevée par Luther, l'avait tenue pour méprisable, et l'avait prise pour une simple querelle de moines; mais il ne tarda pas à comprendre le grand parti qu'il en pouvait tirer pour ses visées particulières.
" Peut-être ne sais-tu pas encore ", écrit-il en avril 1518 à un ami, " qu'à Wittemberg, en Saxe, un parti puissant vient de se former contre l'autorité du Pape. Le camp opposé défend de toutes ses forces les indulgences papales. Des moines sont à la tête des deux partis; les meneurs sont ardents, pleins de chaleur, de courage et de zèle. Tantôt ils s'emportent, tantôt ils gémissent aussi haut qu'ils peuvent, et dernièrement ils se sont même essayés à écrire. Les imprimeurs ont maintenant de la besogne! On vend des points de dispute, des corollaires, des arguments, des articles; j'espère bien qu'ils se détruiront réciproquement les uns les autres ! Un religieux me fit l'autre jour le récit de ce qui se passe en Saxe, et je lui répondis : Dévorez-vous, dévorez-vous! Puissiez-vous être anéantis promptement les uns par les autres! Fasse le ciel que nos ennemis luttent les uns contre les autres avec tant de rage, qu'ils se brisent enfin à force de se heurter ^! » Même après l'entrevue de Luther et du cardinal Caietan, Hütten, à la fin d'octobre 1518, envisage encore les
' Corpus Reformât., t- I, p. 657.
' BÖCKING, Hutleni Op. I, p. 164-168. — Voy. Stracs, t. I, p. 291.
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choses eiu même puiul de vue, jouissant du spectacle, et tout joyeux de voir les théologiens s'entre-déchirer '.
Quant à lui, écrit-il vers la même époque, son plan est tout tracé. Ses occupations littéraires ne doivent pas lui faire négliger le soin de se rendre digne de l'héritage d'honneur qu'il a reçu de ses pères; il se propose de l'accroitre encore par ses mérites personnels, et pour l'exécution de ce dessein, il compte sur sa bonne étoile. Ses revers ne peuvent compromettre sa fortune, puisqu'il n'a même pas de quoi vivre; mais il peut être favorisé par une chance heureuse. Seulement, pour atteindre son but, il a besoin, pour quelque temps encore, du soutien de la cour, et c'est pourquoi il reste au service de l'archevêque Albert de Mayence -.
A cette époque il ne voyait pas encore dans le mouvement luthérien le moyen de réaliser sa grande idée, c'est-à-dire le renversement de l'ordre politique existant au profit de la chevalerie allemande. Vers la fin de 1518, il publie un ouvrage, terminé depuis le mois de mai, et connu sous le nom (['Exhortation contre les Turcs. Il y déclare une guerre ouverte non-seulement à la cour romaine, mais encore aux princes; il les menace du fer et du feu, leur annonce l'envahissement et la dévastation de leurs États, et le prompt soulèvement du peuple \ Si, l'année d'auparavant, il avait accepté d'Albert de Mayence la mission d'ambassadeur auprès de François I"'; s'il avait été chargé de conclure un traité avec ce prince et de lui promettre le suffrage de l'archevêque au moment de l'élection*, maintenant la seule pensée de donner la couronne à François l'indigne; il appelle un pareil dessein un crime de haute trahison, un plan antipatriotique et honteux. « Comme si le sang princier était épuisé! » s'écrie-t-il. Dans un Appendice à l'Exhortation contre les Turcs, dédié « à tous les libres et vrais Allemands », il retourne contre Rome la pointe de son dard, et avertit la ville des papes de se tenir sur ses gardes, « de peur que la liberté bâillonnée et presque étouffée ne vienne soudain à briser ses entraves ^ ".
Pour combattre plus à l'aise et plus librement le « clergé corrupteur de l'Allemagne ", il souhaitait vivement pouvoir quitter la cour de Mayence. Par l'intervention d'Érasme, qu'il avait humblement sollicité à ce sujet (mars 1519), il obtint enfin de l'archevêque la dispense de tout service à la cour, avec l'autorisation de conserver son traitement ". Il alla alors s'établir dans le vieux manoir
* Voy. Straus, t. î, p. 314.
* Voy. Straus, t. I, p. 328-329.
2 Voy. Straus, t. I, p. 298-299.
* Voy. notre premier volume, p. 551.
5 Voy. Stuaus, t. I, p. 295-302 et 347-348 •* Voy. Straus, t. I, p. 352, 369.
HÜTTEN ET SICKINGEN. 95
de ses pères, à Steckelberg; là, il organisa des presses uiii<|iieineut destinées à multiplier et à répandre tous les écrits de controverse, pamphlets, satires, etc., pouvant contribuer à décrier l'Église. Ces presses eurent une très-grande importance dans les années qui suivirent. En mars et avril 1519, Ilutten prit part-à la campagne dirigée contre le duc de Wurtemberg, et, plein des espérances les plus hardies, écrivait à Érasme avant de partir : < En peu de temps, tu verras l'Allemagne bouleversée'. >
Pendant la guerre, il se lia étroitement avec Franz de Sickingen ^, qu'il appelle « un grand homme sous tous les rapports, né pour accroître la gloire de la nation allemande ». « Sickingen est sage et prudent ■, écrit-il à Érasme (juin 1519); « il s'exprime bien, il saisit promptement, et fait preuve d'une grande activité, ce qui est un point important chez un général en chef. Que Dieu soutienne les entreprises de ce cœur vaillant M »
En effet, Hütten avait trouvé dans Sickingen l'homme de son cœur, l'instrument dont il avait besoin pour l'accomplissement de ses plans révolutionnaires. Les deux amis se flattaient que le roi Charles, «jeune et inexpérimenté -, se laisserait facilement gagnera leurs vues. Aussi appuyèrent-ils son élection de tout leur pouvoir. Ils fondaient également beaucoup d'espérances sur le jeune frère de Charles, Ferdinand, espérant « qu'il prendrait comme eux parti contre la barbarie* ». « Efforçons-nous de gagner Ferdinand ", écrivait Hütten à xMélanchthon. " Sickingen aimerait à se l'attacher par un service ^ » Hütten dédia à l'archiduc son livre sur la Querelle de Henri IT et de Grégoire III, ouvrage de polémique où il représente Henri IV comme l'idéal d'un empereur, et démontre à Charles-Ouint, nouvellement élu, que le plus grand, le plus élevé de ses devoirs, c'est d'affranchir l'Allemagne de la tyrannie de la papauté. Charles est exhorté à prendre Henri IV pour modèle; Ferdinand doit l'y encourager; quant à Hütten, il se tiendra à leurs côtés, brûlant de les servir et de les seconder ".
En attendant ces grandes choses, Sickingen, à l'instigation de Hütten, s'occupait beaucoup de l'affaire encore pendante de Heuchlin, se sentant très-disposé à trancher par l'épée cette querelle de
' BocKiNG, Huttetii Op„ t. I, p. 248.
^ Sur Sickingen, voy. notre premier volume, p. 538-539, 541-542, 540-547.
^ BÖCKING, t. I, p. 273. — Voy. Strals, t. I, p. 361-362.
* " ...Fore ut orljiscapitaadversus barbariera nobiscum conspirent.» Bocking, t. I, p. 273.
^ " ...Primura conciliandus nobis Ferdinandus erit... post facile erit exagitarr improbos. • Bocking, t. I, p. 320.
" Voy. Stuaus, t. n, p. 48-51.
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savants. A la grande joie des humanistes, en sa qualité d'« ami du droit et de l'équité », il menaça de guerre privée le Dominicain Hochstratten et le prieur de son Ordre, dans le cas où tous deux refuseraient de donner satisfaction « au pieux et savant Reuchlin ». 11 envoya aussi son défi à Cologne, sous prétexte que le premier magistrat de cette ville s'était rangé du côté des Dominicains '.
Or, chacun savait ce que signifiaient les défis de Sickingen. Worms, Landau, Metz, tout le pays de la Hesse l'avaient appris à leurs dépens, et cela d'une foçon terrible -. L'« attitude humble » que prirent aussitôt les Dominicains vis-à-vis du brigand redouté est donc excusable, bien qu'elle ne soit pas précisément digne. Le conseil du couvent, saisi d'effroi, se hâta de retirera Hochstratten la charge de supérieur du couvent de Cologne et celle de grand inquisiteur de la foi. Le silence lui fut imposé.
Mais un bref pontifical ne tarda pas à rétablir Hochstratten dans ses fonctions, et le procès de Reuchlin, si longtemps en suspens, se termina enfin en faveur du Dominicain. Le Pape donnait droit à la sentence de Spire, interdisait le Miroir des yeux comme livre dangereux, suspect, plein de partialité pour les Juifs, et condamnait Reuchlin à payer tous les frais du procès. Dès ce moment, l'alliance de Reuchlin avec les chevaliers révolutionnaires cessa complètement. En vain Sickingen lui offrit-il son appui ; en vain l'invita-t-il à se réfugier dans son château, Reuchlin s'était entièrement soumis à la décision du chef de TÉglise, et, vis-à-vis de Luther, son attitude redevint strictement orthodoxe. Il fit même tous ses effortspour éloigner du dangereux voisinage des novateurs son neveu Mélancht hontet s'exprima sur le compte de Luther avec tant de force, dans une lettre adressée aux ducs de Bavière, qu'à partir de ce moment Hütten devint son ennemi juré. " Tu te déshonores », lui écrivit-il, " en combat tant le parti auquel appartiennent des hommes dont tu devrais être l'inséparable allié en toute question d'honneur. Essaye cependant de nous vaincre, et si ton âge te le permet, fais le voyage de Rome; puisque tu en montres un si grand désir, va baiser le pied de Léon! Écris contre nous, comme tu enbriUes d'envie! Malgré tes €ris, ceux de tes amis et des romanistes impies, nous parviendrons à secouer le joug qui nous écrase; nous briserons cette chaîne honteuse que tu te vantes d'avoir toujours été fier de porter, comme si
' Sur l'intervention de Sickingen, voy. Geiger, Reuchlin, p. 444-450.
^ Voy. notre premier volume, p. 546-547.
' Pour plus de détails, voy. Geiger, p. 451-466. — Voy. la lettre de Reuchlin à M. Huuimelberger, 3 janvier 1520, où il exprime son opinion sur Luther. — HORAWITZ, Zur Biographie Ecuchlin's, p. 62.