II
Les délibérations relatives à la remise en activité de cet organe suprême de la justice prirent un temps considérable. » La Chambre impériale », écrivait à Francfort le délégué de cette ville, Philippe de Furstemberg (9 février), -< est un animal si farouche que chacun s'en montre tout déconcerté; personne ne sait comment rapprocher; Tun conseille ceci, l'autre cela '. » « Comment en venir à bout? comment rétablir le souverain tribunal?« écrit-il encore., le 26 février; « c'est ce qu'on discute en ce moment avec beaucoup de zèle et de labeur. Mais parmi les docteurs qui délibèrent, et ils sont nombreux, aucun ne me paraît avoir encore trouvé une solution pratique -. A la fin, on en revint, à peu de chose près, aux ordonnances édictées sous Maximilien; seulement, le nombre des assesseurs fut augmenté de deux membres, et l'Empereur s'en réserva le choix. Pleinement d'accord avec les états sur ce point, Charles s'occupa ensuite de l'affermissement de la paix publique. Il en étendit les conditions, et l'antique alliance entre le pouvoir spirituel et temporel fut encore une fois cimentée par une loi portant que tous ceux qui persévéreraient audacieusement dans leur conduite rebelle un an et un jour après avoir été mis au ban, encourraient la peine de l'excommunication ecclésiastique ^
Les états s'étaient offerts à fournir la somme nécessaire au maintien du conseil de régence et de la Chambre impériale. Cette somme se montait à cinquante mille florins, et il s'agissait maintenant d'aviser aux moyens de se la procurer; « car en fin de compte =•, écrivait à Francfort Philippe de Furstemberg, " si l'on veut rétablir la justice et la paix, il faut nécessairement trouver de l'argent ".
Mais, pour ne point payer, chacun inventait des excuses. « Nous sommes maintenant tous emprisonnés; personne ne peut plus bouger », écrit Furstemberg; « Metz touche à la Lorraine et s'attend tous les jours à un assaut des Français; Nuremberg n'a pas eu de répit depuis vingt et tant d'années; Ulm est surchargée de taxes; Cologne a la bourse vide; Francfort a vu diminuer le nombre de ses bourgeois et de ses richesses, et les mauvaises monnaies l'ont appauvrie; Worms a été forcée, pendant ses guerres privées, de débourser plus de cent mille florins; Spire est ruinée par son clergé et par les douanes récemment établies. Jamais on n'entendit de pareilles lamentations! » « Les comtes, seigneurs, chevaliers présentent ou font présenter leurs excuses par écrit. Si l'on ne fait un
' * Samedi après sainte Dorothée (9 février 1521). Archives de Francfort, Heisckstagsakien, t. XXXV, fol. 16. Ranke {Deutsche Geschichte,-t. I, p. 468) a mal interprété le premier passage.
^ * Mardi après saint Matthieu (26 février). Rekhstagsahten, t. XXXV, fol. 21.
» Voy. Haberlin, t. X, 351-367.
DÉLIBÉRATIONS l'OLITIQUES A l.\ DIKTE DR VV0R:\IS. H7
devoir positif aux pauvres comme aux riclics de payer Timpôl, ils ne voudront entrer dans aucun arrangement. Ouelques princes et prélats se dispensent tout simplement d'apporter leur continj^fent; d'autres disent tout haut que ne retirant aucun avantage de l'Empire, ils ne voient pas bien pourquoi ils seraient contraints de se dépouiller en sa laveur. ;> Plusieurs princes proposaient de prélever les sommes nécessaires sur le produit des annales, ou bien sur les revenus touchés par Rome sur certains tiefs ecclésiastiques; d'autres étaient pour l'établissement de nouvelles douanes, conseillaient de taxer les Juifs, ou d'imposer toutes les marchandises provenant de France et des pays welches : « Ilcm, impôt sur tout objet d'or, d'argent, d'acier, de cuivre, de fer et d'autres métaux travaillés; item, impôt d'un florin sur vingt pour tous les chevaux envoyés hors des pays allemands. » A entendre les princes, de semblables mesures n'obéreraient en rien le pauvre homme, le paysan de peu de ressources. Mais les délégués des villes ne voulurent jamais donner les mains à aucun de ces projets. A la fin, on convint, abstraction faite de quelques exceptions, que chacun, pour le maintien de la Chambre impériale et du conseil de régence, payerait cinq fois ce qu'il avait , donné auparavant pour l'entretien de la Chambre impériale *.
Quant à la politique extérieure, Charles, présent en personne à la ; réunion de l'hôtel de ville, fit représenter aux états ^ (21 mars) que j l'honneur, la prospérité et la gloire du Saint-Empire tenaient encore I à deux objets importants : le couronnement de l'Empereur à Rome, I et le recouvrement des pays qui avaient été ravis à l'Empire pendant I les funestes guerres d'Italie. L'Empereur, si les états, selon leur j pouvoir, lui venaient loyalement en aide, était prêt à exposer sa vie I et ses biens pour amener ces résultats si désirables; il s'offrait à j équiper deux mille cuirassiers au moins, plus un bon nombre de cavaliers de moindres armures, et promettait le concours de dix i raille Suisses et de sept mille Espagnols. Il demandait aux états de fournir de leur côté pendant un an vingt mille hommes de pied et quatre mille cavaliers. Une prompte décision était urgente, « car personne n'ignorait que les ennemis de Sa Majesté faisaient d'actifs préparatifs de guerre ». Depuis quatre siècles, « jamais plus belle occasion de servir l'Empire ne s'était offerte; mais il n'y avait pas de temps à perdre ». S'il obtenait ce qu'il demandait, Charles se rendrait tout de suite en Italie ; s'il se voyait déçu dans son espoir, il se
' * Lettres de Philippe de Furstemberg, lundi après l'Ascensionf 13 mai) et lundi après la Pentecôte (20 mai) 1521. Archives de Francfort, Reichstagsahten, t. XXXV, fol. 52-55.
- Furstemberç écrit le 24 mars 1521, jour des Rameaux, que l'Empereur était présent à l'hôtel de ville le jeudi d'auparavant. Reichstag takien, t. XXXV, fol. 37. Voy. BAUMGiRTEN, t. I, p. 442.
déclarait innocent devant Dieu et devant les hommes des malheurs qui pourraient fondre sur T Allemagne, protestant < qu'il n'avait pas tenu à lui que le Saint-Empire ne fût secouru ». « Il se verrait alors autorisé à pourvoir d'une autre manière à ses propres intérêts, soit par la guerre, soit par la paix, car ses possessions héréditaires réclamaient d'une manière pressante ses soins et ses efforts. » 11 s'offrait néanmoins à rétablir et à maintenir dans le Saint-Kmpire « le bon gouvernement, la paix, la justice, le pouvoir exécutif et les lois, et à entreprendre tout ce qui pourrait contribuer à la prospérité et au bien de la nation ' ".
Quant aux Suisses, qu'il espérait rattacher de nouveau étroitement à l'Empire et décider à prendre part à l'expédition romaine, l'Empereur, quelques semaines auparavant, avait exposé ses vues aux états. Plusieurs nations étrangères, leur avait-il dit, sont dans l'usage et la pratique de faire des conventions, des aUiances et des traités avec les Suisses, qui, tout sujets impériaux qu'ils sont, se laissent fréquemment entraîner à la rébellion contre leur pays. Un tel état de choses ne pouvait durer. L'Empereur proposait d'envoyer aux Suisses des ambassadeurs experts et bien intentionnés, chargés de leur présenter une triple requête. En premier lieu, on les prierait instamment, eux, membres et sujets de l'Empire d'Allemagne, de ne plus se liguer dorénavant avec les nations étrangères contre l'Empereur et les états. Secondement, on les invitait à accorder à Charles, qui s'engageait à les solder, dix mille hommes d'armes pour l'accompagner à Home et l'aider à recouvrer les pays qui lui avaient été ravis. Enfin l'Empereur désirait voir se conclure une entente cordiale et solide entre le Saint-Empire, les états et les Suisses, afin que de bons rapports de voisinage pussent s'établir entre la Suisse et l'Allemagne, et que la guerre et les soulèvements, si facilement excités entre pays limitrophes, fussent à l'avenir évités. L'Empereur et les états « considéreraient toujours les Suisses comme membres de l'Empire s'ils consentaient à cet accord, et s'engageaient à les protéger et à les défendre de tout leur pouvoir contre leurs ennemis' ».
Le 13 mai, les états se déclarèrent prêts à fournir le nombre de cavaliers et d'hommes d'armes réclamés par l'Empereur pour l'expédition romaine et pour le recouvrement des pays détachés de l'Empire; mais ils ne s'engageaient à les livrer ([ue dans quinze mois, seulement pour six mois, et à la condition expresse qu'on
' Proposition impériale, Archives de Weimar, publiée par Wyneken, 624-625.
^ * Remontrance de l'Empereur aux états, jeudi après Oculi (7 mars) 1521, dans les Archives de Francfort, Reichttagsakten, t. XXXIV, fol. 64-67. — Voy. aussi la lettre de Philippe de Furslemberg et de Biaise de llolzhausen, dimanche de l.atare (10 mars), dans les Heichsiagsakten, t. XXXV, fol. 31.
IJÉLIBÉHATIONS POLITIOCKS A LA DIKIE DE WORMS. 149
n'exigerait d'eux que des troupes, et point d'argent, afin que nul « agiotage » ne piU résulter de cette couvcnlion. Le départ et la rentrée des hommes d'armes devaient s'eflecluer en l'espace de six mois. Dans le cas où la paix et la justice n'auraient pas été maintenues pendant ce temps à l'intérieur, les états ne s'engageaient pas à porter remède au mal'. Des cadres maîriculaires*, organisés à nouveau, répartirent les contingents de troupes entre tous les ordres. Ces cadres lurent consultés et restèrent en usage aussi longtemps que la constitution de l'Empire fut maintenue en Allemagne \
Les princes n'avaient pas invité les délégués des villes à prendre part aux délibérations relatives à l'expédition romaine; ceux-ci se plaignirent hautement d'un pareil procédé, le déclarant " inique et entièrement opposé aux anciens usages ; ; car, disaient-ils, < s'ils devaient partager la bonne fortune ou les revers de la nation, comme les autres ordres, s'ils étaient tenus de venir en aide au pays, et cela au delà même de leurs ressources, du moins devaientils être admis à délibérer à la diète sur les mesures à prendre «. A la suite de ces plaintes, un de leurs délégués fut appelé au sein du comité, afin de veiller à ce que les cités qui dans le premier projet avaient été trop peu imposées, fussent taxées plus fortement, et celles trop obérées, soulagées d'une partie de leur dette*.
- Plaise à Dieu ", écrivait le député de Francfort après avoir consigné dans sa dépêche les délibérations dont nous venons de parler, ' que quelque chose de bon sorte de tout ceci, et qu'on songe enfin à l'honneur, à la paix, à la justice, et au recouvrement des pays allemands! Mais je crains bien, et j'ai toujours eu ce pressentiment, que tant d'efforts n'aboutissent à rien^! »
En effet, les excellentes dispositions des états étaient destinées à n'amener aucun résultat, et la faute en doit être entièrement attribuée au complot révolutionnaire qui agitait alors l'Allemagne entière, menaçant autant les intérêts politiques que l'organisation de l'Église.
' "" Lettre de Phil. de Furstemberg, lundi après l'Ascension (13 mars 1521, dans les Reichstagsahten, t. XXXV, fol. 52. Cette réponse devait être remise à l'Empereur ■ aujourd'hui •, par conséquent le 13 mai.
* Xeue Sammlung der lieichsahschiede, t. II, p. 216-229.
' Us étaient désignés sous le nom de « matricule nouvelle et légale ■. Voy. Haberlin. t. X, p. 370-371.
** Lettre de Phil. de Furstemberg, lundi après la Pentecôte (20 mai), dans les Reichstagsakten, t. XXW, fol. 55.
' Voy. la lettre citée dans la note précédente.
150 LE LEGAT ALEANDRE,
La bulle de Léon X déclarait Lu(her hérélique et condamnait ses écrits à être publiquement brûlés. Pour veiller à l'exécution de Farrêt du Saint-Siège, pour que la peine du ban encourue par Luiher reçût son application, le Pape députa deux légats en Allemagne : Marino Caraccioli, proîonotaire apostolique, et Jérôme Aléandre, chef de la bibliothèque du Vatican.
Aléandre était un esprit supérieur, et l'un des humanistes les plus éminents de son temps. A Paris, ses cours de grec avaient obtenu un succès extraordinaire. Un étudiant allemand, qui y assistait, rapportait qu'à ses conférences sur Ausone, le grand nombre des assistants avait obligé le professeur à quitter la salle ordinaire de& cours pour un local plus vaste. Parfois plus de deux mille auditeurs, de toute condition, se pressaient autour de sa chaire, « semblables à une armée compacte «. On remarquait parmi eux les hommes les plus distingués de la ville. En 1511, Aléandre était venu se fixer en Allemagne pour y suivre le progrès et l'épanouissement des études grecques, et y surveiller la publication des chefs-d'œuvre classiques. En France, en Italie, on rencontrait, disait-il, d'excellents esprits; mais selon lui on s'y vouait de préférence, et non sans quelques mobiles intéressés, aux arts dont on pouvait attendre un profit immédiat; en Allemagne, au contraire, les savants n'étaient mus que par l'amour de la vérité; s'ils mettaient tant d'ardeur à agrandir toujours davantage le cercle des connaissances humaines, ils n'y étaient excités que par le seul désir d'acquérir de la gloire; ils ne cherchaient que le bénéfice commun des peuples; glorifiant les anciens arts, ils en inventaient de nouveaux'.
Aucune nation, telle avait été jadis la conviction d'Aléandre, n'était plus dévouée à l'Église que l'Allemagne. Mais revenant dans son pays après dix ans d'absence, il trouva, dans tous les cercles de la société, des dispositions toutes nouvelles. Jadis il avait
' « Bona invenio ingénia in Gallia, bona in Italia, sed utraque haec gens ut plurimum illotis non sine avaritia' nota pedibus sese ad eas artes dat, ex quibus solura praesentaneum lucrum speret. At Germania virtutis unius aniore commota semper novi aliquid quaerit, nnde sibi potius {^loriam compare! quam lucelkim... in communem gentium usum lal)orat. artes veteres illustrât, novas invenit... » Uorawitz, Michael Hummelberger, t. IV, p. 31-32, 47. — Voyez Jansen, p. 15-16. Aléandre n'était pas Allemand de naissance; voy. sur ce point Jansen, p. 19-21.
LE LÉGAT ALÉANDRE. 151
été tenu en haute eslime par les humanistes; mais depuis qu'il avait pris en main la défense de rÉ{>Iise contre Luther et Ilutten, ses amis, ses élùves d'autrefois étaient devenus ses adversaires les plus acharnés, ils l'accusaient, ainsi qu'il l'écrit lui-même à Rome,
' d'avoir trahi les belles-lettres, flatté les courtisans, soutenu la cause des Frères prêcheurs* >. Ilutten attenta même à sa vie, et Luther re^jretta que cette tentative eût échoué*. < L'Allemagne », écrit Aléandre, « regorge de grammairiens et de poètes qui s'imaginent ne pouvoir être des savants, ni surtout des hellénistes, s'ils ne s'écartent du chemin tracé par l'Église ^ Les maîtres en droit canon et en droit romain appartiennent tous au parti de Luther. Le clergé lui-même, à l'exception des curés, est en grande partie atteint par l'erreur ^ Une légion de nobles tombés dans la misère brûle, sous la conduite de Hütten, de répandre le sang des prêtres, et n'attend qu'un signal pour faire éclater la révolte. L'Allemagne entière est exaspérée contre Rome. On soupire de tous côtés après la réunion d'un concile sur le sol allemand. On se moque de l'excommunication du Pape; un nombre incalculable de personnes ne s'approchent plus du sacrement de pénitence. » En un mot, Aléandre voyait se déchaîner contre le Saint-Siège cette furieuse tempête qu'autrefois, il y avait de cela cinq ans, il avait prédite au Souverain Pontife sans parvenir à se faire écoutera « L'aversion contre Rome s'enracine toujours plus profondément dans les classes dirigeantes ", écrit-il.
Aléandre estimait que dans le cas où Luther ne pourrait être
* Relation d'Aléandre, Friedrich, p. 95-96. — Balan, p. 31. — Brieger, p. 28.
* Voy. la lettre de Luther dans de Wette, t. I, p. 523. Voy. plus haut, p. 108, note t. » Coinmuni omnium rumore », écrit Aléandre, " circumfertur che Ilutten con li suoi coniurati me cercano ammazzar, et sono advisato non solum io da miei amici, ma ancor proxime alcuiii principi et certi secretari di César hanno advertito Liege, che me admonisca, che io mi guardi, che a gran pena la scaperô di questa Germania. » Friedrich, p. 96. — Balan, p. ^2. — Brieger, p. 29.
' • ...Morosissimum grammatistarum et poeticulorum genus, quorum Germania plenissima est. Ili tune demum putant se haljeri doctos, et presertim grece, quando profitentur se dissentire a communi ecclesiae via. ^
* Ce sont justement ces prêtres - che sono promoti per Roma, fanno peggio che gl' altri ». Cochlaeus et Eciv envoyèrent plusieurs rapports analogues à Rome sur ces ■ favoris de la curie ». Lck écrivait à Contarini à propos de la propagation des nouvelles doctrines (13 mai 1540) : « Praelati et canonici et qui pinguia habebant bénéficia a sede apostolica, plus muti erant (sicut hodie sunt) quam pisces. • Raynald, ad a. 1540, n. 6.
* Rapport d'Aléandre dans Friedrich, p. 95-99, 113. — Balan, p. 98-99. — Brieger, p. 47-49. « Al présente ben io in'arrecordo, che essendo io già 5 anni mandato a Roma... io dissi a Nostro siguore quello che quasi vedemo avenuto, che io teinea tumulto Germanico contra Sedem Apostolicam, perché l'havea già inteso da molti in questi paesi, H quali non expettavano altro se non un pazzo che aprisse la bocca contra Roma, sed tunc mihi nihil credebatur. • Balan, p. 73. — Friedrich, p. 107. — Brieger, p. 73.
152 LE LÉGAT ALÉANDRE.
amené à se rétracter, le meilleur moyen d'arrêter les progrès de l'hérésie serait de faire brûler publiquement ses ouvrages. De cette manière, la réprobation de l'Eglise serait promptement connue en Allemagne et dans le monde entier. Un acte si public, croyait-il, accompli de par l'autorité du Pape et de l'Empereur, aurait une heureuse influence sur les laïques, un moment enfrainés par des prédications haineuses et par des milliers de pamphlets. Déjà, pour la Bourgogne et les Flandres, possessions particulières de l'Empereur, Aléandre avait mis à exécution la mesure qu'il recommandait. A Cologne aussi, pendant le séjour de l'Empereur, les livres luthériens avaient été brûlés dans la cour de la cathédrale'.
Mais dans celte même ville, Aléandre, précisément au sujet de l'exécution de la bulle, s'était heurté pour la première fois à des difficultés qui dans la suite devaient se représenter trop fréquemment. Elles furent alors soulevées par Frédéric de Saxe. Aléandre et Caraccioli lui avaient fait remettre (4 novembre 1520) des lettres pontificales lui enjoignant de livrer aux flammes tous les écrits de Luther, et de s'assurer de sa personne, soit pour le tenir sous bonne garde, soit pour le faire comparaître à Rome-. Ainsi mis en demeure d'agir, Frédéric avait demandé du temps pour réfléchir à ce qu'on exigeait de lui, et, le lendemain, avait réclamé l'opinion et le conseil d'Érasme, en ce moment à Cologne.
Érasme, dans ses lettres à l'Électeur, s'était toujours montré favorable à Luther. Tous ceux à qui la religion était chère, prétendait-il, lisaient et admiraient ses écrits*. Cela n'avait pas empêché ce même Érasme d'écrire à un évêque espagnol (mars 1520) « que dans les différends religieux récemment soulevés, tout pieux fidèle devait prendre parti pour le Pape, car Luther fomentait les émeutes, les troubles, et publiait des libelles toujours plus amers et plus haineux >'. Le 13 septembre de la même année, s'adressant à Léon X, il affirmait encore au Souverain Pontife que jamais il n'avait lu les écrits de Luther, qu'à peine il en avait parcouru dix ou douze pages, et cela en courant, sans les approfondir; qu'il était bien décidé à ne jamais contredire sur quelque point que ce fut l'évêque de
' « Nemo illic est •, écrit Aléandre en 1522 ou 1523 dans un mémoire suri es griefs de l'Allemagne, « qui non saltem oh odium sedis apostolica' sit maculatUS -. DlTTRlCH, Histor. Jahrbuch der Görrcsgesellschaft, t. III, p. 677.
* Bala>, p. 69-70. La supposition de .sieidan est fausse. « Petebant... ut ipsum yel capiie plecteret \e\... • Il ne fut janiais question dans les délibérations d'infliger à Luther le dernier supplice. ■ Naui pontificis Romani mentem non esse », dit Aléandre, ■ procedendi contra ipsius Lutheri personam, ut qui nolit manus suas (ut Aleandri verlis utamiir) ejus sanyuine pinguefacere. » C'est ce que nous lisons dans le Brevis Commemoralio rerum Coloniœ aelarum. Lutheri Op. lalina, t. V, p. 248.
' Four plus de détails, voy. Hess, t. II, p. 30-36.