ÉRASME POUH ET CONTRE LUTHER
son diocèse, et comprenait assez l'obéissance plus parfaite qu'il devait au suprême représentant de Jésus-Christ sur la (erre. Auparavant, lorsqu'on était encore libre de prendre parti pour ou contre Luther, jamais il ne s'était ranp,é à son opinion, jamais il ne l'avait pris sous sa protection '. Telles avaient été les assurances officielles d'Érasme; mais chez l'Électeur, il avait tenu un lanj^age fort différent. Interrogé par Frédéric sur la question de savoir si Luther avait erré dans ses écrits et dans ses prédications, il avait commencé par sourire; puis, au rappori de Spalatin, il avait répondu : « Luther a fait deux lourdes faules : il a attaqué la couronne des papes et le ventre des muines ^ » 11 s'était ensuite «xprimé si favorablement sur la doctrine de Luther que le conseiller et chapelain particulier de l'Électeur, Spalatin, l'avait pressé de mettre par écrit quelques-unes de ses appréciations. Érasme, pour lui complaire, avait écrit ses Axiomes, ou il disait entre autres choses que la guerre commencée contre Luther n'était entretenue que par les ennemis des lettres; qu'elle provenait d'une présomption tyrannique; que les chrétiens bons et justes, les vrais amis de la sainte Écriture n'étaient nullement choqués des doctrines de Luther; que la bulle, au contraire, les scandalisait grandement; Luther en avait appelé avec raison au jugement d'hommes impartiaux; le monde était altéré de vérité évangélique; il était répréhensible de .s'opposer, dans un esprit de haine, à un pareil élan, et l'Empereur, au début de son règne, aurait grand tort de se rendre impopulaire en adoptant des mesures de rigueur'. Ce n'était point de par l'autorité ecclésiastique, c'était par quelques hommes impartiaux, éclairés, qu'Érasme voulait voir résoudre les questions soulevées par Luther. De l'Empereur, à son avis, « il y avait peu à attendre, car il était assiégé de papistes* ». Tremblant que son manuscrit ne vint à tomber entre les mains du légat, Érasme s'était hâté de le redemander dès le lendemain à Spalatin, et celui-ci, trèsattaché aux idées nouvelles, eut alors bien sujet de s'écrier ironiquement : « Voyez avec quelle hardiesse Érasme se prépare à confesser la vérité évangélique ! » Mais bien que Spalatin eût rendu le manuscrit à Érasme, les Axiomes furent livrés à l'impression, au grand déplaisir de leur auteur. Aussi, peu de jours après son entre-
1 Voy. Stichart, p. 328-331. Le 12 mai 1521 , il écrivait à Juste .Tonas : ■ . . .ad primum gustum opusculorum, quac l,utheri nomine prodire cœperant, plane verebar ne res eiiret in tumuUum ac publicum orbis disaidium. ■> Op. III, p. 639, ép. 572.
- OEuvres posthumes de Spalatin, p. 164.
' Axiomata Erasmi, Lutheri Op. latina, t. v, p. 241-242.
* • Olim Erasmus scripit. nihil esse spei in Carolo, sophistis et papistis obsesso. » Luther à Spalatin, 27 février 1531; de Wette, t. I, p. 562.
*54 LUTHER £T LÉGLISE. 1521.
tien avec l'Électeur, Érasme avait-il écrit à un ami dans l'espoir de se mettre à couvert : « Pour plus d'un motif, j'ai toujours refusé de me mêler en rien à la querelle luthérienne ' ! »
« Erasme est un ennemi plus redoutable que Luther », disait Aléandre; « c'est le véritable père de la nouvelle hérésie ^ »
L'Electeur, après son entretien avec Érasme, avait fait répondre aux nonces qu'il lui était impossible de souscrire à leur demande, Luther en ayant appelé. D'ailleurs, il était à présumer qu'un nombre considérable de chrétiens, savants ou ignorants, prêtres ou laïques, étaient déjà acquis au parti luthérien. La doctrine, les sermons, les écrits de Luther n'avaient pas été assez examinés et discutés pour qu'on eiit le droit de les détruire. Le plus sage, selon lui, serait de faire comparaître l'accusé, protégé par un sauf-conduit, en présence de juges impartiaux et éclairés '. Frédéric avait parlé dans ce sens aux conseillers les plus écoutés de l'Empereur, le seigneur de Chièvres et le comte Henri de Nassau. Le 28 novembre, Charles- Ouint fit parvenir à l'Électeur l'ordre d'amener Luther avec lui à la diète de Worms, où il aurait à s'expliquer devant les états; Frédéric, jusqu'à ce moment, devait l'empêcher de rien publier d'injurieux pour le Pape et le Siège apostolique \ Mais après que Luther, le 10 décembre, eut brûlé en grande pompe la bulle du Pape et les livres de droit canon, Charles-Quint révoqua cet ordre. Luther avait été encouragé à cet acte par Jean-Frédéric de Saxe, qui, le 20 décembre, lui exprimait toute sa gratitude de voir qu'en dépit de la condamnation du Pape, il continuait à prêcher et à écrire comme auparavant. Il avait l'intention, lui écrivait-il, de lui en témoigner sa satisfaction par ses bonnes grâces \
Luther, avec une infatigable ardeur, continuait à exciter le peuple contre le chef de la chrétienté. Dans son sermon pour le jour de
' Voy. Stichart, p. 327. Il écrivait au recteur de l'Université de Louvain : « Personne ne m'a jamais entendu approuver la doclrine de Luther. Je n'ai pas même pris la peine de lire ses livres, à l'exception de quelques pages; encore les ai-je dégustées plutôt que lues. Dans vos disputes avec Luther, je me suis tenu constamment du bon côté. Lorsque les livres du docteur furent brûles, personne ne m'en a vu affligé. J'ai écrit et dit beaucoup de choses en particulier dans le dessein de corriger l'extrême acrimonie de ses écrits, et là-dessus on m'appelle luthérien. . —Stichart, p. 351.
* Voy. plus haut p. 14. note 2. « A Colonia, dove fu irovato Erasmo la nette andar ad pervertir li Elettori et far el peggio che lui potea... ■ - Erasmo il grand fundameiito di que.ia heresia. » Rapport d'Aléaudre dans Friedrich, p. 115-116. — Balan, 10I-1Ü2. — BuiEGER, p. 62-54.
» Luiheri Op. latina, t. V, p. 244-248. Le noiice avait même eu de la peine à obtenir une audience de l'Électeur, et cependant il lavait réclamée au nom du Souveraiu Pouiife ». — Voy. Förstemann, Xeues Urhundcnbuch, t. I, p. 32.
^}/lVLLV.i\, Staatscabincl, t, VIII, p. 279-281.
' BURKARDT, Luther's Briefwechsel, p. 35-36.