CHAPITRE H
Cependant le « grand embrasement » auquel on s'était attendu lors de la diète de Worms n'avait pas encore éclaté.
Mais en dépit de l'édit impérial, prédicateurs ambulants, prêtres séculiers, moines sortis de leurs couvents ou simples laïques, continuaient sans relâche à entretenir l'agitation populaire par des libelles révolutionnaires de tous genres. Les écrits et les discours les plus passionnés, les pamphlets les plus injurieux pour l'Église étaient tolérés dans la plupart des territoires allemands. Le peuple des campagnes, surtout, était entraîné dans le mouvement révolutionnaire; on le pressait de s'affranchir par la violence du joug des institutions établies. Le clergé tout entier, depuis le Pape jusqu'au dernier moine mendiant, et avec lui toute prescription, toute pieuse coutume de l'Église, étaient raillés et honnis de la manière la plus grossière et la plus cynique. Dans les cabarets, dans les maisons de bains, sur les places de marché, en pleine campagne, un grand nombre d'orateurs improvisés déblatéraient contre " la prétraille, les serviteurs de Satan, le dragon de l'enfer, contre leurs crimes sodomites et les jongleries abominables dont, prétendaient-ils, le culte des saints était pour eux le prétexte, les idoles, la confession, les prières, les dîmes, etc. «. On dépeignait au peuple, sous les mêmes couleurs, les exactions des grands princes temporels en les représentant comme tout à fait intolérables'. " Les tyrans ecclésiastiques et laïques qui vous pillent », lit-on dans un pamphlet de 1521, « sont évidemment responsables en partie de la peste qui dévaste en ce moment l'Allemagne '\ ii « Une
' Voy. les extraits de sermons et de pamphlets cités par Hagex, t. II, p. 155-227, et Balr, Deutschland in den Jahren 1517-1527. - Cité dans Glos, und Comment. F*.
morlalifé effrayante désole loiit le pays, et contribue encore à exciter l'ima^jination populaire. Eu Bavière, les princes n'osent plus résider dans aucune ville; à Vienne, vinjyt-quatre mille hommes ont péri victimes du fléau, qui cependant ne parait pas diminuer. » A CoIo{;ne, sur toute la rive du Hliin, en Souabe, en Sui.sse, en Autriche, la mort fraisait d'épouvantables ravagées'.
L'un des prédicateurs et des pamphlétaires les plus influents de cette époque, c'est Jean Eberlin de Giinzbourg, ancien moine franciscain. Il prêchait en Suisse, en Souabe, en Bavière, en Saxe et ailleurs, annonçant en tous lieux le < nouvel Évangile > par la parole et par la plume.
Au dire d'Éberlin, « tout |)rètre était impie, cupide, querelleur, envieux, adultère ». La colère de Dieu s'était appesantie sur les prêtres, et c'était miracle que le peuple ne les eiU pas encore lapidés. " Moines et prêtres ont calculé et médité jour et nuit les meilleurs moyens de nous tromper. Tandis que, pleins de soucis et d'angoisses, nous ne songions qu'à nous procurer la subsistance de tous les jours, celle de nos enfants et de nos serviteurs, nous ne nous apercevions pas que nos guides spirituels, nos cagots hypocrites avaient, sous de beaux prétextes, préparé la mort de notre âme. >< Grâce aux doctrines des universités et des moines mendiants, les Allemands étaient devenus ^ pires que des païens et plus gueux que des mendiants ». Parlant de saint François d'Assise, fondateur de l'Ordre auquel il avait jadis appartenu, Éberlin disait que c'était, ^ ou un fou, qu'on eiU dû chasser à bous coups de crosse, ou un infâme scélérat, qu'il eiU fallu expulser du pays ». A la vérité, on ne pouvait nier K qu'il n'y eût eu beaucoup de saintes âmes dans son Ordre; mais un mauvais arbre ne pouvait porter de bons fruits; ces âmes avaient sans doute servi de pièges à Satan; en tout cas, Satan était le véritable auteur de la règle franciscaine ».
< O mère », s'écriait Éberlin, « toi qui envoies ton enfant au couvent, tu es plus dure que la pierre, tu es une louve, une lionne, une vraie Médée! Père, tu es moins père que meurtrier; ami, tu es moins ami qu'ennemi; citoyen, tu agis comme un étranger; chrétien, tu es pire que l'Antéchrist! O mère, si tu avais étouffé ton enfant dans son berceau, tu aurais été mieux inspirée, car cet enfant est destiné à pleurer le jour de sa naissance comme Jérémie et comme Job; il deviendra un autre Antéchrist, parce que là où sont les moines, là se rassemblent les soldats et les serviteurs du démon. »
Éberlin demandait donc que l'on chassât les moines du pays et de la ville comme oppresseurs de la divine parole. Le souverain tem-
' G. KiRCHMAiu, Denkwûr digkeiten, dans les Fontes rer. Auslriacarum script., 1. 1, p. 457.
porel avait le devoir de les faire étrangler, en punition des blasphèmes publics et incessants qu'ils proféraient contre Dieu; de cette manière on se verrait enfin débarrassé de ces misérables et détestables « mangeurs d'images ». Lutlier n'avait-il pas dit et répété qu'il fallait délivrer le monde des pourceaux qui habitent les couvents? Tous ceux qui prononçaient des vœux, - moines, religieuses, prêtres », étaient « les sujets du diable; et par conséquent ils étaient maudits de Dieu » ; comme Achab, ils s'étaient vendus pour commettre l'iniquité. " Le nègre deviendra blanc avant que le moine soit capable de quelque bonne action. » Les consécrations de l'Église n'étaient que des pièges séducteurs; donc il fallait les abolir, aidé de la parole de Dieu et soutenu par l'autorité légitime.
Les prêtres et les évêques devaient se marier, « car Dieu a ordonné l'état du mariage, et il n'en a pas excepté les prêtres ». -' Les évêques qui empêchent les prêtres de se marier sont les ennemis du bien public; leur conduite est antichrétienne. » En tête du traité où Éberlin cherche à établir ces principes, se trouve une gravure représentant trois couples prêts à recevoir la bénédiction nuptiale : un moine et une religieuse, un moine et une dame, un évêque et une dame.
Quant aux édifices consacrés au culte, Eberlin enseignait que l'église est une maison destinée, non par Dieu, mais par la communauté chrétienne, aux pieuses assemblées, et que, lorsque cette maison n'est plus du goût de la communauté, on peut s'en servir sans aucun scrupule pour divers usages profanes, et la transformer en boutique, maison de bains, boulangerie, boucherie, etc. = C'est le commencement de tout le mal et c'est une grande ruse du diable que la persuasion, où il nous a tous mis, que Dieu réclame de nous une demeure. Le démon nous a ainsi détachés du Christ et de son esprit, pour nous attirer aux pompes et aux frivolités de la terre. Cependant Jésus-Christ avait dit : = Mon royaume n'est pas de ce " monde. "Le pays est ruiné par la construction des églises; les autels, les tableaux, les verrières nécessitent d'énormes dépenses. Nonseulement les frais sont considérables, mais il n'est pas de petit village qui ne veuille avoir deux, trois églises. A tout bout de chemin il nous faut des chapelles, et chaque cultivateur veut avoir dans sa vigne ou dans son champ un petit oratoire pour son saint. » ■• Vos pieux ancêtres », dit Éberlin aux habitants d'Ulm à propos de leur cathédrale, ' ont cédé à la tentation; ils ont fait construire une église magnifique, beaucoup d'argent y a passé et y passe encore tous les ans ; on eiU bien mieux fait de donner cet argent aux pauvres, au lieu de le prodiguer aux adorateurs de temples. Avoir une maison qui serve au culte, cela n'est pas répréhensible ; mais sachez
SOULÈVEMENT DU PEUPf.K PAR LA PHÉDICATION ET LA PRESSE. 193
bien que cette maison n'est pas plus a^^réable à Dieu qu'une maison de bains, un établissement de douane ou un liOIel de ville. Dieu veuille que vous ayez le bon sens de démolir toutes vos é[}lises de marbre et de pierre, et de construire avec leurs débris^un bel hôpital, ou bien des asiles pour les pauvres! Je souhaiterais presque que l'orajjc détruisit vos égalises, et j'aiderais volontiers à en construire de nouvelles où l'on ne verrait ni tableaux, ni précieux ornements, ni riches all'ublements de prêtres. Allez plutôt au marché ou à la danse habillés de velours, de soie, d'or et d'argent, que de souffrir que le prêtre lasse servir ces riches étoffes à son culte idolâtrique. •■
11 n'était nullement nécessaire, enseignait encore Kberliu aux paysans, que chaque église eût son curé. '^ Durant bien des siècles nos ancêtres, en Allemagne, n'ont souvent eu qu'un curé pour dix ou douze villages. Si ta conscience te tourmente, cherche conseil et consolation auprès d'un chrétien pieux, digne de ta confiance. Si tu ne peux avoir de prêtre, prends un laïque; si tu ne rencontres pas ce que tu cherches dans un homme, confie-toi à une femme, soit pour ce qui concerne ta vie, soit pour t'aider à l'heure du dernier passage. Souffre plutôt la mort que de te laisser contraindre à la confession ; contentetoi d'aller à l'église aux jours fériés. S'il ne t'est pas possible de t'y rendre, que la foi te suffise. Si tu ne peux recevoir l'Eucharistie au moment de la mort, le désir que tuen as suffit. - " Surtout % ajoutait Éberlin, < hâtons-nous de nous débarrasser de tous ces prêtres, diseurs de messes. » » La messe est un si grand outrage fait à Dieu qu'il vaudrait mieux, plutôt que de la dire, jeter le Sacrement dans les latrines, ou dans une étable à porcs. >
Dans son Traité sur la réforme du clercjé, Éberlin va jusqu'à émettre le vœu qu'il soit défendu " sous peine de mort » d'enseigner au peuple d'autre prière que le Pater et le Credo; encore ne veut-il pas du symbole de saint Athanase, il n'accepte que celui des apôtres.
Dans sa Nouvelle Organisatio)i de l'état laïque, il trace, dès 1.321, le plan suivant au su^et de la réforme sociale qu'il voulait voir s'opérer : " L'État ne reconnaîtra d'autre travail honorable, d'autre moyen d'existence que l'agriculture. Aucune marchandise étrangère, si ce n'est dans des cas urgents d'utilité publique, ne pourra être introduite dans le pays. L'importation, même du blé ne sera permise que dans un cas d'extrême nécessité. On ne tolérera pas plus de trois associés dans les compagnies commerciales. Le gibier, le poisson seront propriété commune, et chacun pourra en user pour ses •besoins, s'il peut se les procurer par la chasse ou la pêche. Tout individu aura le droit de couper du bois dans la forêt, mais jamais au delà de ses besoins; on pourra acheter chez le boulanger pour un demi-pfenning ' autant de pain qu'un homme robuste en peut