‹ L'Allemagne et la réforme (volume 2)Chapitre 315 sur 477 · II · texte numérisé non relu

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manger à son repas; une mesure de vin ne coûtera pas plus d'un kreutzer, et cette mesure sera suffisamment grande pour que deux hommes, « ayant raisonnablement soif > , en aient assez pour leur dîner. - Toute charge, même celle du Roi, sera conférée par les suffrages de tous. Dans les conseils, paysans et nobles seront égaux en nombre, mais nul prêtre n'y pourra siéger. Celui dont l'avoir ne dépasse pas cent florins ne sera pas obligé de payer d'impôt; celui qui aura davantage payera un liard par semaine, n

« Dans les villes, à l'exception des édifices d'utilité publique, aucune maison luxueuse et magnifique ne sera construite. Tout individu dépensant au delà de ce que son revenu a été estimé, sera dénoncé sous serment à l'autorité. Personne ne pourra léguer quelque chose aux établissements publics. "

L'autorité temporelle sera seule chargée du soin des pauvres et de l'organisation de l'enseignement scolaire, qui sera obligatoire et gratuit. Voici quel est le curieux plan tracé par Éberlin pour cet enseignement : « Tout enfant, fille ou garçon, sera conduit à l'école dès sa troisième année, et fréquentera les classes jusqu'à l'âge de huit ans. Les écoles seront entretenues sur les fonds publics. Les enfants y apprendront la doctrine chrétienne dans l'Évangile et dans saint Paul. Ils devront être formés à l'intelligence du latin aussi bien que de l'allemand, et savoir lire un peu le grec et l'hébreu. En outre, ils apprendront le violon, la géométrie, le calcul, l'astronomie, enfin la botanique et la médecine usuelle, ainsi que l'art d'appliquer les remèdes dans les maladies ordinaires. Lorsqu'un enfant aura atteint l'âge de huit ans, on lui fera apprendre un métier, à moins qu'on ne lui permette de poursuivre ses études, « « Il semble en vérité que le monde soit devenu fou ou songecreux '), dit à propos de ces plans scolaires l'auteur des Plainles^ d'un simple moine. « On voit se faire jour de merveilleuses fantaisies! Les gens se mettent dans l'esprit que ceci, que cela doit être enseigné aux enfants; les têtes s'échauffent, s'emplissent de projets extravagants; enfin tous deviennent si emportés, si disputeurs, que c'est chose pitoyable à voir '. »

Éberlin voulait aussi que la philosophie fiU bannie des Universités, ainsi que tous les auteurs scolastiques, à moins qu'il ne s'agit de les livrer au mépris des élèves. Il demandait que les livres de droit canon et les Décrétales fussent publiquement brûlés.

Dans toutes les questions intéressant la chose publique, soit à la ville, soit à la campagne, nulle autorité ne devait être exercée « sans la participation et le conseil de ceux que la majorité des citoyens

' BI. c.

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aurait élus et investis de son mandat, n. « Tous les anciens droits impériaux et ecclésiastiques seraient abolis • » ; « chacun connaîtrait des droits communs, et serait en état d'apprécier la légitimité ou rillé{;alilé d'un acte. A l'avenir on n'aurait plus besoin ni de juriste ni d'avocat. »

Un pamphlet publié vers 1.322, et intitulé: Besoins et mressités de la nation allemunde ; organixation et réforme de toutes les condilinns dans l'Empire romain *, réclame aussi UD changement radical dans

' V'oy. Kurz, Einleitung zu Murner's Gedicht vom grossen lutherischen X'arren, IX-XXVII.

— Hagen, t. II, p. 167-169, 226, 309, 33i. — RiGGENBiC», p. 44, 58-77, 88-96, 99, 105, 124-125, 148, 181-186. Les opinions d'Kl)erlin sur les connaissam es quun enfant peut avoir acquises à huit ans ne concordent pas avec les vues qu'il a exposées en d'autres endroits de ses ouvrages. - Luther et Mélanchthon -, dit-il, -eussent été contents de voir leurs écrits brûlés, ainsi que ceux de tous les autres docteurs, afin qu'en fait de lecture les chrétiens se contentassent de la Bible. En cela ils avaient ^ai^on. En effet, chacun de nous sait, par sa propre expérience, le peu de profit qu'on retire des livres de doctrine, comme un auteur rejette l'opinion d'un autre et en fournit rarement une meilleure, les lecteurs sont divisés de senti inents, et les connaissances qu'ils retirent de leurs lectures ne sont que vanité et bafjatelle. Lis Origène, Jérôme, etc.; que trouves-tu dans leurs ouvrages? rien que fleurs de rhétorique et vanité humaine! Saint Chrysostome aurait fait un meilleur juge de village qu'un docteur de l'Eglise. Saint Augustin, à force d'avoir écrit, a été obligé de rétracter plus d'un passage de ses livres. Saint Grégoire a composé une masse de traités de morale : mais celui qui médite dix pages de la Bible et laisse ensuite, plein de foi, l'Esprit divin agir en lui et l'instruire au dedans, tire plus de profit de sa lecture que de tous ses livres. Que n'a pas écrit Boëce sur la Sainte Trinité? La chrétienté n'eût-elle pas subsisté sans cela? Un cœur vraiment affermi dans la foi se contente de la Bible, et ne se soucie que médiocrement des sciences et des arts humains. Il ne s'en approprie que ce qu'il peut en apprendre sans grande perte de temps et sans grand labeur. > (Riggenbàch, p. 137-138 ) Plus tard, Éberlin, comme Rii;genbach le prouve surabondamment dans son ouvrage, revint de beaucoup de ses idées extravagantes et outrées. En parlant de ses travaux apostoliques, il disait : ^ Je paraissais singulier à plusieurs eu enseignant que pour un chrétien il y a encore autre chose à faire qu'insulter les prêtres, manger de la viande, cesser d'assister à la messe, ne plus se confesser, et^'. J'étonnais mon auditoire en blâmant l'excès dans le boire et le manger, en léprouvaut la gloutonnerie des soi-disant évangélistes. la luxure, l'usure, les blasphèmes, les mensonges et déloyautés auxquels ils étaient enclins. C'est sans doute le diable qui rend beaucoup de ceux qui se disent évangélistes et luthériens plus opiniâtres, moins soumis que qui que ce soit. Maintenant que vous vous êtes affranchis du joug papal par un motif de conscience, vous seriez bien aises de vous délivrer aussi de toute peine, et de vivre dans la bonne chère, foulant aux pieds la croix du ( hrist et méprisant son exemple. Vous deviendriez ainsi deux fois pires que les papistes, et même que Tyr, Sidon et Sodome. Aussi les gens de Sodome seront-ils jugés avec plus de miséricorde que vous au dernier jour. • Riggenbach, p. 221-222-242. — Voy. la table chronologique des œuvres complètes d'Éberlin dans Riggenbach, p. 285-290.

— V. A. Kaufmann, Archive des histor. l ereins von Unter/ranken und Aschaffenburg , t. XX, p. 1-29.

'Attribué faussement à FrédéricIH, qui l'avait composé, prétendait-on, ^ pour la gloire de Dieu, l'utilité et le salut de toute la chrétienté ^. — Voy. Hagen, t. II, p. 338-342. — Friedrich, Astrologie und Reformation, p. 138-149. — StaLIN, t. IV, p. 298, note 1.

l'état de choses existant. Il demande que les docteurs en droit canon ou en droit séculier soient cassés dans tous les tribunaux; que tous les droits séculiers impériaux, jusque-là appliqués, soient supprimés, à l'exception de quelques lois qui " |.our de solides raisons, et examinées au plein jour de la pure vérité, seront reconnues d'utilité publique •'. Les douanes, péages, frais d'escort«, monnaie suspecte, enchérissement de denrées, impôts et charges établis jusque-là dans l'Empire, tout cela devait être aboli, à l'exception de ce qui serait reconnu pour vraiment nécessaire, afin que l'égoisme des particuliers ne nuisit plus au bien public, et que nul obstacle ne s'opposât désormais à la prospérité des industries et métiers usuels. =< Aucun marchand ne pourrait entreprendre une affaire comportant un capital de plus de dix mille florins : l'excédant retournerait à l'État. '•■ « Certes, princes ». dit l'auteur inconnu de cet écrit, « vous convoitez un bien injuste; vous voudriez continuer à sucer à votre guise la sueur et le saug du peuple, mais en vérité vous avez fait assez de mal; tenez-vous pour avertis. •- " Dans vos palais, vous êtes entourés de flatteurs, d'hypocrites, de mangeurs de soupe; aussi ne pouvez-vous souffrir qu'on vous dise la vérité en face; celui, au contraire, qui améliore votre position en nous exploitaut, est toujours, à vos yeux, un habile compère. Parmi vous, personne ne s soucie de savoir si la fortune qu'il possède est légitimement cquise. Il en jouit, cela lui suffit. Il semble que Dieu n'ait créé les siens que pour vous servir de dupes! Vos extorsions ne sont plus nécessaires. > Le haut clergé a transformé la population en une troupe de mendiants : " A vous, bons chrétiens, nobles et roturiers, riches et pauvres, jeunes et vieux, de réfléchir à ces choses en votre âme et conscience, et de décider si une telle situation peut être longtemps tolérée ou maintenue parmi nous! Je voudrais bien savoir à quoi servent les hauts dignitaires ecclésiastiques! Je voudrais bien aussi que quelqu'un me dise si Jésus-Christ, notre Rédempteur, tandis qu'il était sur la terre, a jamais parlé de moines et de religieuses! Si le clergé ne veut pas restituer le bien de l'Église, il peut être sûr que « Dieu le récompensera selon ses mérites ", c'est-à-dire qu'on lui arrachera de force sa propriété. Vous avez surchargé et tyrannisé le peuple, mais voici venir le temps où vos biens seront partagés et traités comme butin ennemi. > '■ Vous avez opprimé la nation, mais bientôt elle s'élèvera contre vous à son tour, et vous ne saurez où trouver un lieu de refuge. »

« Les agitateurs se répandent de tous côtés dans les cités et les villages », lit-on dans les Plaintes d'un simple moine; « ils distribuent des livres remplis d'injures, de caricatures ignobles contre le haut et le bas clergé. Ils enseignent que l'on ne doit aux prêtres ni dime,

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ni redevances, et qu'il faut les dépouiller de tout ce qu'ils possèdent, les chasser et les ég^orger. Ils accommodent la Sainte Écriture à leurs desseins maudits, ponssenl le peuple à se révoller contre toute autorité et toute loi, et la divine parole est contrainte de servir de manteau à leurs conseils séducteurs et pervers '. »

C'est ainsi, par exemple, que le prédicant de Memmingen, Christophe Scliappler, persuadait aux paysans, Bihlc en main, ' que le Nouveau Testament avait aboli la dime; qu'il était anlichrétien d'exiger des fidèles des redevances ou des taxes; qu'on n'était pas obligé de payer les dettes qu'on avait contractées envers le clergé ; que le ciel était ouvert aux paysans, mais fermé aux nobles et aux prêtres* ". A Kempicn (1523), Mathieu Waybel enseignait de son côté que l'on ne devait aux prêtres ni dime, ni redevance; que les ordonnances de l'Fglise, par lesquelles l'homme du peuple, à Kempten comme partout ailleurs, avait été trompé, » devaient être abolies ^ ». Le prédicant Nicolas Schweikart, habillé en paysan, enseignait publiquement que l'on n'était pas tenu de payer la dime aux prêtres. « Ils nous ont assez trompés >, disait-il; " leur temps est passé \ »

Des laïques aussi parcouraient le pays en prêchant (1521-1523). « Des gens illettrés », rapporte Éberlin de Günzbourg, « paysans, charbonniers, batteurs en grange, savent et enseignent l'Évangile mieux que tous les chapitres urbains ou ruraux de chanoines et de prêtres, mieux même que les docteurs les plus éminents^ » « On voit maintenant à Nuremberg, à Augsbourg, à Ulm, le long du Rhin, en Suisse, en Saxe », écrit l'ex-moine franciscain Henri Kettenbach (1523), « des femmes, des jeunes filles, des serviteurs, des ouvriers, des tailleurs, cordonniers, boulangers, tonneliers, reitres, chevaliers, qui en savent plus long sur la Bible que tous les docteurs des Universités, y compris celles de Paris etàe Cologne, et que tous les papistes mis ensemble, aussi loin que le monde est grand; ils sont en état de le prouver, et le prouvent tous les jours. » « Si l'empereur Charles «, continue-t-il, 'i avait seulement autant d'instruction que le chauffeur de poêle de Luther, il ne se laisserait pas berner par son Glapion, ce moine sans cervelle, qui est son confesseur, et le gouverne à tel point qu'il devient la risée du monde entier, et qu'il est compté pour un zéro''. »

' Bl. G«.

* Voy. Ar\, Gesch. des Cantons i>on St-Gallen, t. II, p. 492.

* Voy. Flaschutz, Chronik des Sli/tes Kempten, dans B.vumann', Quellen, p. 377.

* JÖRG, p. 251. Sur les prédications séditieuses de cette époque, on trouvera de plus amples détails dans les chapitres qui traitent de la révolution sociale.

* RiGGENBACH, p. 198.

* Ein new Apologia und Veranlicorlung Martini Luthers, Bl. B'*.

Parmi ces prédicants laïques, un paysan nommé Karslhans se faisait particulièrement remarquer. Il déployait surtout son zèle dans les pays rhénans, à Strasbourg et à Bâle : ■■- Un laïque nommé Karsthans », lit-on dans une relation de Strasbourg, « un extravagant, un homme remuant, attaché à l'hérésie luthérienne, a soulevé dans la ville de Strasbourg l'émeute et la révolte contre tous les gens honorables. Il agite les masses, il les rassemble autour de lui, dans les ruelles et dans les rues, enseignant beaucoup de choses dangereuses, fausses et hérétiques; ainsi, par exemple, cet impudent coquin a osé dire ouvertement que maintenant le temps était opportun, l'heure propice pour l'extermination et l'anéantissement de tous les -= accapareurs d'^héritages « ; et comme quelqu'un qui se trouvait là lui demandait la raison d'une mesure si violente, Karsthans a répondu et dit que c'était parce que jusqu'ici les « mangeurs d'héritage - avaient, contre toute justice, soutiré les Pfennings des laïques, enseignant la doctrine du purgatoire, et prétendant que les âmes sont sauvées par les aumônes et la prière, choses qui ne sont cependant que de leur invention. -

Le nom de Karsthans devint bientôt un nom, un type populaire. On le retrouve dans tous les pamphlets révolutionnaires répandus à cette époque par les marchands ambulants '.

Le plus célèbre de ces pamphlets, le Xouveau Karsthans, parut sans nom d'auteur; il émanait du cercle des amis de Sickingen. Le paysan Karsthans et le chevalier Franz de Siciiingen causent ensemble sur les affaires du temps. Hütten, dans son dialogue des brigands, avait cherché à former une alliance entre la noblesse et les villes contre le clergé; mais dans ce nouveau libelle, ce sont les paysans que la noblesse veut attirer à elle. - .le suis profondément attaché à la noblesse >•, dit Karsthans dès le début; <- je suis prêt à en venir aux mains. Pour régler le compte sanglant qui va être présenté aux prêtres, il ne manque plus qu'un chef, et dès que ce chef sera trouvé, la bonne cause marchera! •■• Sickingen démontre aux paysans que les prêtres sont des loups dévorants, si bien que son interlocuteur, prenant feu à ce discours, s'écrie : ■' Alors, il faut les assommer avec des fléaux et des pioches! ;; Lorsque Sickingen lui explique que le Pape a placé son trône au-dessus du trône de Dieu, et qu'à cause de ce crime il sera précipité dans l'abime comme autrefois Lucifer, Karslhans répond : " Qu'il y tombe au nom de tous les diables, et qu'ensuite Satan l'aide, s'il veut, à se relever! » « Il faut », lui explique Sickingen, « se débarrasser du clergé, de ses cérémonies, de ses jongleries. Le clergé égare la simpUcité du peuple. Dieu ne

1 Voy. Hagen, t. II, p. 173.

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demande de nous que l'adoralion en esprit et en vérité; il ne prend aucun plaisir aux éj;lise.s de pierre ou de bois; aussi faut-il en déiruire la plus jjraude partie, et en toutes choses prendre pour modèle le Bohême Ziska, qui a réussi à chasser de son pays les moines et les prêtres. Aussi longtemps que les églises resteront debout , dit encore Sickingen, ■ l'esprit clérical s'insinuera de mille côtés. La superstition ne sera détruite parmi le peuple que lorsqu'on parviendra à se débarrasser des hommes de trop, c'est-àdire de tous les moines. " - En vérité, Ziska a été bien avisé lorsqu'il a abattu les églises, car s'il les avait laissées debout, la prédiction qu'il avait faite autrefois aux Bohèmes se serait accomplie à la lettre. Si vous laissez les nids, avait dit ce grand homme, au bout de dix ans, tous les oiseaux y reviendront, .le ne puis assez louer la haute intelligence de Ziska; il a compris qu'il fallait d'abord chasser les moines, puis détruire leurs couvents ; c'est qu'il savait fort bien que le fondement de toute superstition vient de ces hypocrites bigots, qu'on ne peut jamais rassassier. Si nous ne nous eu défaisons promptemcnt, le monde chrétien sera ruiné. Sickingen, en conseillant cette mesure et en s'efforçant de la justifier, s'appuie sur cette parole de saint Paul : ■ Là oii est l'Esprit de Dieu, là est la liberté. "

Trente articles forment un appendice à ces dialogues : Helferich, qui appartient à la noblesse, le chevalier Henri et Karsthans jurent de les maintenir fidèlement et loyalement. Les conjurés s'engagent à ne plus considérer le Pape que comme l'Antéchrist; les cardinaux, que comme les apôtres du diable. Ils traiteront tout légat envoyé par le Pape comme l'ennemi commun des pays allemands. Ils jetteront une pierre de quatre livres à tout moine mendiant demandant un fromage. Tout officiai ou délégué ecclésiastique sera poursuivi par les chiens, et les enfants lui jette'-ont de la boue. Les conjurés se rallieront à Hütten; ils égorgeront et feront périr les courtisans romains et leurs partisans, et ne se feront aucun scrupule d'assommer un prêtre ou de le fouler aux pieds. Ils jurent inimitié à tous les ennemis et adversaires de Luther. Les huissiers envoyés par le Pape pour apporter en Allemagne les décrets du Saint-Père auront les oreilles coupées; s'ils reviennent à la charge, on leur crèvera les yeux. Les jours de fête sont abolis, à l'exception du seul dimanche; on ne souffrira plus aucune image, qu'elle soit de bois, de pierre, d'or ou d'argent '. Dieu ne sera adoré qu'en esprit seulement. Les conjurés promettent d'exposer leurs corps et leurs biens pour le maintien de ces articles, et prennent Dieu à

* Strauss transcrit : - Aucune image ne sera plus adorée. > r. II, p. 224.

témoin que leur entreprise ne tend qu'à la propajyation de la divine vérité et au bien de la patrie ' !

Murner prédisait au - pauvre homme >< auquel on promettait une bonne part du butin, qu'il aurait le même sort que le paysan de Bohème, entraîné jadis comme lui dans une sanglante révolte; la même lamentable destinée lui était réservée. En ce temps-là,

Le riche s'empara de tout, et h; pauvre

Fut laissé à sa lamentation et A sa détresse-'.

Ce que Joseph Grünbeck, secrétaire de Maximilien, avait prévu, bien des années auparavant, s'accomplissait à la lettre : • Tous les vices doubleront, tripleront, quadrupleront; l'égoisme et la cupidité grandiront de telle sorte qu'on mentira sans aucun scrupule; on mettra la main sur les biens de l'Église et sur les biens séculiers d'une manière inique et déloyale, et cela sans nul remords. Les pauvres veuves et les orphelins, dépouillés de leur droit, pousseront continuellement de grandes clameurs vers Dieu, implorant vengeance, et cette vengeance retombera sur nos têtes, si nous ne nous hâtons de nous convertir au Seigneur. - « Je crains fort que l'Empire, entièrement corrompu au dedans, ne tombe bientôt en pourriture et ne soit promptement flétr.i et desséché; je tremble que de sanglantes émeutes n'éclatent de tous côtés dans l'intérieur de l'Allemagne. Je suis dans une étrange angoisse; j'ai peur que notre mâle courage et notre force ne se changent en pusillanimité de lièvre, et que la guerre, la famine et la peste ne cessent de faire rage que lorsque toute l'énergie des petits et des grands sera complètement épuisée . » « Jeunes et vieux, pauvres et riches, prêtres et laïques, sont avides de richesses, et indifférents sur les moyens de se les procurer; le temps viendra où, pour

1 Gesprech Biechlin neue Karsthans, Au frontispice, on lit :

Je viens à vous, nouveau Karsthans,

Avec un bon enseignement, une saine doctrine .'

Je ne fais plus qu'un avec la noblesse.

Je ne tairai rien de ce que je sais.

Et Tolontiers j'en viendrais aui mains!

Que les autres fassent aussi de leur mieux!

Schade, Satiren und Pasquille, t. Il, p. 1-ii, 277-288. — Voy. Baur, p. 131-144. — Les trente articles se trouvent aussi dans Br>.sE>, p. 512-514. - Les trente articles - , dit cet auteur, >■ forment un document important ; ils éclairent dune vive lumière bien des incidents de la révolte des paysans. =■ On lit dans une chanson dont le duc Georges de Saxe est le héros :

Quelque menteurs qu'ils soient, il faut les appeler évangéliques. Sous ce noble nom, ils écoulent leur poison; Ils ne font rien pour la vérité. Amen.

Voy. Seidemann, Thomas Münzer, frontispice. ' Vom grossen lutherischen .Varren, p. 23-28.

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nous punir, Dieu permettra que l'état séculier réclame sa part des biens ecclésiastiques; or ce bien l'empoisonnera, car de fous les châtiments qui tomberont sur les prêtres à cause de leurs iui<}uiiés, la plus grosse part finira par revenir aux laïques; le clergé boira le premier au calice de la désolation, mais les laïques se verront un jour contraints d'en avaler le plus amer, et de le vider jusqu'à la lie '. La persécution et la proscription des prêtres seront promptement suivies d'un soulèvement général contre les seigneurs. '

Plus d'une prophétie de cet te époque prédit à l'homme du peuple que de dures épreuves seront préparées aux princes et aux seigneurs par leurs sujets, " qui se ligueront ensemble, et formeront un Bundschuh ». « La menace ne regardait pas seulement tel ou tel seigneur, mais presque tous. - Cn second déluge était proche, et toutes les choses de ce monde allaient être renouvelées, transformées. L'année 1524 était généralement désignée pour l'époque de ce grand cataclysme.

Tout ce qui s'imprime en ce moment nous parle d'émeutes, de meurtres, et respire le mépris des institutions ecclésiastiques ou séculières :;, lit-on dans les Lamentations d'un simple moine; •■• ce qu'il y a de plus regrettable, ce n'est pas, à vrai dire, que les biens temporels du clergé soient menacés, ni qu'on attaque le luxe et la sensualité des évéques et des grands prélats, car il y a là vraie matière à réforme; il serait à souhaiter que la richesse des hauts dignitaires de l'Eglise fiU diminuée, et qu'eux-mêmes fussent tenus de mener une vie simple et chaste. Mais ce qu'il y a de beaucoup plus regrettable , c'est que tout est bouleversé dans les choses mêmes qui regardent le service de Dieu; les églises, les couvents, la vie chrétienne, plus rien n'est respecté; la jeunesse ne sait plus ce que c'est que la discipline; on lui apprend à injurier tout ce qui est digne de respect. » ^ 0 Dieu, dans quel monde vivons-nous ! On raille et l'on maudit tout ce que nos parents avaient tenu pour saint, tout ce que nous avions appris à vénérer et à pratiquer dans notre enfance, les croyances sacrées que nos pères et nos mères avaient gardées, et dans lesquelles ils étaient morts pieusement dans 1 amitié de Dieu, grâce que nous espérions obtenir aussi pour nous-mêmes! Le mémorial satisfactoire de la Passion de Jésus-Christ, dans la sainte messe, est traité d'idolâtrie diabolique! On refuse d'honorer les chers saints; on ne veut plus ni du jeune, ni de la prière pour les âmes du purgatoire. On excite le frère contre le frère, l'inférieur contre le supérieur; tontest querelle, tout est chaos, et l'on semble ne redouter nullement les troubles et les émeutes qui s'approchent. Certes,

' Voy. Friedrich, Astrologie und Be/ormation, p. 63-78.

Jésus-Christ n'a pas annoncé le même Évangile que celui de Lutiier et de ses partisans! >

L'Epure d'une religieuse à son père reproduit les mêmes plaintes : « C'est à tort qu'on reproche aux religieux de s'imaginer gagner le paradis rien que par leur entrée au couvent, rien qu'en adoptant le saint habit, ou bien par leurs jeûnes et leurs prières. Une telle conviction est très-éloignée de leur esprit, et ne leur a jamais été enseignée. Instruits par la Sainte Écriture, ils savent fort bien que toute justice humaine est souillée, et n'attendent leur salut que des mérites de Jésus-Christ. L'habit ne fait pas plus le bon religieux que le costume civil ne rend honorable le bourgeois de Cologne. Si quelques moines mènent au fond de leurs couvents une vie peu édifiante, il ne s'ensuit pas que tous les religieux soient criminels, de même qu'il serait inique, dès qu'un bourgmestre ou un conseiller commet une faute grave, de condamner tous les bourgmestres et tous les conseillers. Pour ma part, je sais que les cloîtres renferment un grand nombre d'hommes pieux et respectables, et sans aucun doute, parmi les bourgeois et les bourgeoises des villes, parmi les paysans et paysannes des villages, il y a de très-honnêtes gens. Ceux-là nous laissent en paix, et ne voient en nous que des frères et sœurs en Jésus-Christ. Que chacun songe à bien remplir les devoirs de sa condition, fuyant la médisance et la calomnie, et se souvenant, comme saint Paul nous en avertit dans le premier chapitre de l'Épi tre aux Romains, que Dieu a en horreur les médisants et les calomniateurs. '^ - En disant ceci, je ne parle pas de toi, cher frère ■, dit la religieuse, « mais de ceux qui portent aux nues la doctrine de ce Luther. Lorsqu'ils viennent chez nous, je n'entends autre chose que calomnie, outrage, invectives contre le Pape, les évêques, les prêtres et les religieux; ils ne sont préoccupés que de l'abolition du jeune et de la prière. Si c'est là ce qu'enseigne Luther, je m'en rapporte à ton jugement; dis-moi, mon cher frère, sa doctrine ne ressemblet-elle pas à du poison plutôt qu'à du miel? Je ne vois nulle part dans l'Évangile que Jésus-Christ nous ait conseillé tant d'injures et de sarciismes '. "

« Les papistes se plaignent «, dit Henri Kettenbach dans son Apologie de Lutlwr, « que Luther observe mal le commandement de la charité fraternelle et évangélique. Ils l'accusent d'être mordant, envieux, d'injurier et d'outrager les gens. Luther, cependant, ne fait en cela que suivre l'exemple de Jésus-Christ et de ses apôtres. De nos jours, il est beaucoup plus nécessaire de prêcher contre la

' Voy. cette lettre dans B\tin, p. 217-219.

perverse influence, la séduction sainte et spécieuse de la gent luusurée, que de tonner contre les pécheurs avoués, les païens, les Turcs, les brigands, les meurtriers, les adultères! Luther en s'en prenant à vous, papistes, ne fait qu'imiter Jésus-Christ, Paul, fMerre et Élie. Commcnl donc serait-il dans son tort? Luther ne saurait faire la cour aux l'ripoiL*^; ils ne méritent pas (ju'on leur adresse de bonnes paroles; ils sont aveugles, et veulent rester aveugles! Aussi j'estime que les poursuivre, les anéantir, n'est pas un grand péché, puisque Daniel et Élie ont fustigé autrefois de même sorte les scélérats de leur temps '. "

Luther a donné le ton à toute la littérature polémiste de son siècle, dans ses premiers ouvrages comme dans les écrits plus récents qu'il répandait sur le monde du fond de sa solitude de la Warlbourg.

Son traité sur VAints des messes, publié pendant l'automne de 1521, va jusqu'à appeler le saint sacrifice de la messe ■• une œuvre infernale, une abominable idolâtrie - : '= Que tout vrai chrétien sache bien que dans le Nouveau Testament il n'est question d'autres prêtres visibles que de ceux que le diable a suscités et élevés au moyen des mensonges des hommes. Le sacerdoce réside en tous les chrétiens; il est dans l'esprit seulement, il n'a besoin ni de personnes, ni de masques. ■ D'où sortez-vous donc, prêtres des idoles? Vous n'êtes que des voleurs, des brigands, des blasphémateurs de l'Église! Vous abusez honteusement d'un nom qui appartient à tous, et que vous avez pris et dérobé de force aux autres chrétiens, pour servir votre ambition, votre orgueil, vos aises, votre cupidité! Vous êtes l'intolérable fardeau de la terre, vous n'êtes nullement prêtres. Avez-vous quelque idée du châtiment qui vous est réservé, hypocrites et brigands que vous êtes? • Comme le sacerdoce n'est que mensonge, il s'ensuit naturellement que la loi qu'il prétend nous imposer n'oblige personne. Le sacrifice, les actes qui, selon l'Église, doivent s'accomplir par le prêtre, ont encore bien moins de valeur : ■ Les lois du Pape ne sont que tromperie; son sacerdoce n'est que chimère et que leurre; la messe des papistes, qu'ils appellent sacrifice, n'est qu'idolâtrie,

' Ein neue Apologia, Bl. B

et cette idolâtrie est plus criminelle que celle des Juifs et des païens. »

II ne se lasse pas de répéter, « s'appuyant sur l'autorité de Dieu et sur la Sainte Écriture ", ;< que les prêtres ne sont autre chose que les serviteurs du démon, et que leurs livres, leurs écrits renferment le diable en personne : < Que tout chrétien jette les yeux sur l'innombrable troupe des moines et des prêtres, avec leurs messes, leurs sacrifices, leurs lois, doctrines et œuvres, il ne verra en eux que les sujets et les suppôts du diable. » ■ 11 vaudrait biea mieux être bourreau ou malfaiteur, que prêtre ou moine'. " Le Pape, « ce pourceau de Satan, a fait du sacerdoce un bouillon d'iniquité ". « Le sacrement de l'Ordre imprime aux prêtres ce signe de la bête dont il est parlé dans l'Apocalypse. »

Mais c'est surtout contre les évêques que Luther est animé d'une singulière fureur : « Il n'existe point de race plus ennemie de Dieu que ces idoles d'évêques! Ce sont des gens sans foi, des singes ignorants; ils n'ont rien de chrétien, ce sont des caricatures, des miracles de la colère divine! » « Pourquoi les craindre? Pourquoi t'inspireraient-ils de l'effroi? Pourquoi, bien plutôt, ne les regarderais-tu pas comme la balayure du monde, ainsi que Pierre les nomme, eux et toutes leurs lois, leurs mensonges, leur faste, leurs usages, leurs cérémonies? "

Il jette également l'outrage sur les Universités, qu'il appelle » des temples de Moloch, des cavernes de malfaiteurs -^ : ' Or, de ces cavernes sortent les sauterelles qui régnent sur le monde entier, et gouvernent partout à la fois spirituellement et temporellement [Apoc, IX); en sorte que le démon, depuis l'origine du monde, n'a rien imaginé de mieux pour opprimer la foi et l'Évangile que les Universités ^ »

' ■ J'aimerais mieux être un souteneur de filles ou un brif;and que d'avoir blasphémé le Christ pendant quinze ans par loffrande de laut de messes. ' Sammtl. llerke, t. LX, p. 106.

Il appelle les theolofjiens de Louvain, prêtres comme lui, - ânes grossiers, truies maudites, misérables fripons, panses de blasphème, incendiaires altérés de sang, fratricides, pourceaux grossiers, porcs épicuriens, hérétiques et idolâtres, vaniteux païens damnés, maîtres de mensonges, mares croupies, bouillon maudit de l'enfer », etc., etc. Il nomme la faculté de théologie de Paris - la synagogue damnée du diable ». ■ Elle est -, dit-il, ■ rongée depuis le sommet de la tele jusqu'à la plante des pieds par la lèpre blanche; elle est atteinte de la pire des hérésies qui aient jamais contredit l'Église chrétienne. C'est la plus abominable gourgandine intellectuelle qui ait jamais paru sous le soleil, la vraie porte de l'enfer, la maison de filles du Pape, etc. • llöfler remarque à ce sujet (/idrien Vf, p. i\) . qu'on ne peut du moins pas dire d'un tel langage qu'il manque de franchise! » « Mais ', ajoute-t-il, ■ le peuple que le • réformateur > trouvait digne d'être repu de pareils propos, était vraiment liien à plaindre! Dans cette grossièreté cynique Luther est toujours resté égal à luimême. Son esprit, son influence, ont contribué à rendre la nation grossière.

SOULÈVKMENT DU PEUl'I.E l'A H F.A PHÉIHCATION ET LA PRESSE. 205

Il s'irrile de voir la plus {jrande et la meilleure partie de la jeunesse élevée dans « ces cavernes de brigands -. Sur ce point, son temoi{ynaßc est important, car il prouve d'une manière irrécusable que l'Eßlise était encore puissanleen Allemajjne, (jue les Universités jouissaient encore du respect de tous, et (pie l'ardeur et le zèle pour la science étaient encore (rès-vivaces à cette époque. '■■ De l'avis de tout le monde ", dit Luther, « il n'est aucun lieu sous le ciel où la jeunesse soit mieux enseignée que dans les Universités; les moines eux-mêmes y affluent. Celui qui ne les a pas fréquentées n'est rien dans le monde; mais celui qui y a fait ses études, peut parvenir à tout, tant on est convaincu que là seulement on peut être initié aux sciences divines et humaines. Aussi chacun se persuade-t-il qu'il ne peut mieux faire que d'y envoyer son fils, et croit rendre à Dieu un fort grand service en y sacrifiant ses enfants; on espère que plus tard ils deviendront des prédicateurs, des prêtres, des serviteurs de Dieu, utiles à Dieu et aux hommes. Ce peuple universitaire compose ensuite la foule de nos grands personnages, de nos docteurs, de nos magisters, gens habiles à gouverner les autres. Nous sommes tous témoins qu'on ne peut obtenir une chaire ou une cure sans avoir été d'abord maître es arts ou docteur, ou du moins sans avoir étudié à l'Université'. >

L'un des chagrins les plus sensibles de Luther, c'était de voir l'ardeur avec laquelle les jeunes gens souhaitaient entrer à l'Université, dans l'espoir d'appartenir un jour au clergé.

Ses plaintes si souvent renouvelées à ce sujet font de lui un témoin irrécusable; elles attestent qu'alors, dans toute la nation, l'Église inspirait encore non-seulement un attachement purement extérieur ou d'habitude, mais un sentiment profond, ardent et sincère: « Chacun ", dit-il, " cherche le meilleur chemin à suivre pour devenir un jour un saint prêtre, un curé, un moine. Lorsque arrive le jour où un

cela est manifeste. Ici il n'y a plus moyen de pallier ni d'excuser, L'Allemajjne, en peu d'années, fit des proférés incroyables dans l'art de l'invective grossière. Le poison de la haine théologique fut légué par les moines apostats comme le plus triste des héritap,es aux classes les plus élevées comme aux plus infimes. L'esprit de haine détruisit tout; tout se flétrit sous son souffle empesté, et le bel élan intellectuel du siècle de l'humanisme se transforma en querelle dojjmatique. On eiU dit que l'Allemagne avait recueilli la triste succession de Byzance. ■< (F. 301-302.) Apres que Luther eut adopté ce langage, qui dépasse en cynisme tout ce qu'on avait ouï jusque-là et forme un si choquant contraste avec les sujets qu'il traite, ce qui devait arriver arriva. Ses adversaires ne voulurent pas rester en arrière. Ses opinions furent traitées d'audacieux mensonges; lui-même, frater, pater potator -■ , fut appelé non-seulement ivrogne et ribauti, mais tout carrément fou et possédé. Thomas .'\lorus le nommait " latrinarius nebulo », qui nihil in capite concipit, praeter stultitias, furores, ainentias; qui nihil habet in ore prœter latiinas, merdas, stercora », etc. P. 367-368.

■ 'Voy. à ce sujet l'opinion déjà citée de Wimpheling, t. I, p. 574.

jeune homme doit dire sa première messe, sa mère s'estime mille foi^ heureuse d'avoir porté un tel fils et donné un serviteur à Dieu '. « Il n'est ni père ni mère >', dit-il ailleurs, " qui ne souhaite voir un jour son enfant curé, moine, religieuse; c'est ainsi qu'un fou en fait un autre, et que la jeunesse, c'est-à-dire ce qu'il y a de meilleur au monde, se précipite en foule vers le diable ^ ^ " Avec une libéralité cruelle nous avons préparé des rentes aux marionnettes du diable et aux fantoches des Universités, à tous ces docteurs, prédicateurs, prêtres, moines, maîtres es arts, gros et grossiers ânes gras, dont les barrettes brunes ou rouges font l'effet d'un collier d'or et de perles sur le cou d'un porc engraissé. Nous avons soutenu et entretenu à nos frais ceux qui, bien loin de nous donner une saine doctrine, nous rendaient toujours plus aveugles et plus insensés, et dévoraient, pour la peine, tout notre bien. ■ C'était, selon Luther, chose lamentable à penser qu'un jeune homme dût étudier vingt ans et plus, avant de devenir prêtre et de pouvoir dire la messe; et néanmoins, celui qui en était arrivé là croyait être parvenu au bonheur suprême, et sa mère était dans l'allégresse de son cœur d'avoir porté un pareil enfanta Et ailleurs : ■ Quelqu'un a-t-il endossé une soutane"? Aussitôt tout le monde le fête et lui témoigne du respect. Chacun veut contribuer à sa carrière et donne largement à cette intention; et bienheureuse, alors, est la mère qui a porté un tel fils*!

Au point de vue de son <: nouvel Évangile », Luther considérait ce chaud dévouement du peuple pour l'Église, l'éducation donnée par les Universités, leur influence, comme un très-grand malheur, comme un sérieux obstacle à la diffusion de la - vraie doctrine ". Aussi ne négligea-t-il rien pour discréditer les Universités, " ces cavernes de la suprême abomination, ces synagogues de perdition! »

A la fin de son traité sur ÏAbus des messes, il témoigne de nouveau sa joie de ce que les habitants de Wittemberg avaient aboli le saint sacrifice : « Plaise à Dieu -, s'écrie-t-il, " que le scandale pharisaique croisse et progresse parmi vous! Puisse la troupe des papistes s'écrier bientôt : Voyez donc! à Wittemberg, on ne célèbre plus le service divin, on ne lit plus la messe, on n'entend plus résonner l'orgue, tous sont devenus païens, tous ont perdu l'esprit! « Il avait vu avec mécontentement que Frédéric de Saxe, « séduit par les papistes », avait agrandi et rendu plus magnifique l'église de Tousles-Saints de Wittemberg. Avec l'argent que ces embellissements avaient coûté, l'Électeur, à son avis, eût pu nourrir bien des pau-

1 Sammtl. Werke, t. XLIX, p. 317. Voy. aussi t. X, p. 403. - Sammtl. Werke, t. LU, p. 241.

' Tome XXII, p. 196.

•» Tome XLUI, p.302.

vres'. Cet exemple faisait bien voir que Dieu jugeait très-rarement digne d'être employée pour les iulcréfs elirétiens la fortune des princes, du reste rarement ac<juise d'une autre manière que celle de Nemrod*. ■■ Cependant • , dit Luther, TÉlecteur n'est ni un tyran, ni un fou; il entend volontiers la vérité, il la tolère, et ceux de VVMttemberg pourront facilement achever l'œuvre commencée. ' L'électeur Frédéric a accompli l'antique prophétie, disant qu'un prince de son nom délivrerail le Saint Sépulcre. " Or de quel autre sépulcre peut-il être ici question que de la Sainte Écriture, où la vérité du Christ a été ensevelie après avoir été mise à mort par les papistes? Et maintenant les archers, les gardes, c'est-à-dire les Ordres mendiants, les docteurs d'hérésie, gardent son tombeau, le surveillent, de peur que quelque disciple du Christ ne vienne et ne dérobe la vérité; car Dieu se soucie de la tombe où le Seigneur fut autrefois déposé autant que de toutes les vaches de la Suisse! - « Personne ne peut nier que parmi vous, sous le règne du duc Frédéric, électeur de Saxe, l'Évangile dans toute sa pureté n'ait été annoncé au peuple. Et moi, ne puis-je me vanter avec raison d'avoir été l'ange ou la Madeleine du Saint Sépulcre? Ouelque>-uns estiment sans doute que je me livre ici à une bouffonnerie coupable, mais je continuerai le jeu, et je ne cesserai de m'étonner de tout ce qui arrive, admirant que Dieu ait fait choix de cette ville inconnue du monde pour y susciter sa parole. Un autre miracle qui, selon moi, ne s'est produit dans aucun pays, c'est que les villes et villages des environs de Wittemberg, et les bourgeois mêmes de la ville, portent des noms hébreux, comme les cités et bourgades des environs de Jérusalem! Les habitants de VVittemberg, possédant maintenant l'Évangile pur et sans alliage, sont obligés de le propager avec zèle, de le communi-

' Sifïismond, baron d'IIerberstein. raconte dans son autobiographie le séjour qu'il ni à Wittemberg en 1516 : - On voyait près du château une belle église ornée de nombreux ouvrages d'argent ciselé, offerts en l'honneur de Dieu et des saints. Les églises de la ville renfermaient beaucoup de riches autels, d'ornements, de tableaux précieux. On conservait aussi des reliques venues de beaucoup de pays étrangers. Les savants les plus en renom, les plus considérés des pays d'Allemagne, étaient appelés dans la ville pour y remplir les fonctions les plus honorables, et lévéché pourvoyait libéralement à leur entretien, (ombien tout cela a été promptement change, et c'est ici même que tout a commencé! • Fontes rer.Austr., 1. 1, p. 89. En 1519, l'électeur Frédéric envoyait encore à Louise de Savoie des tableaux de Lucas Cranach en échange de reliques. — Voy. Schc- CHARD, 1. 1, p. 67-68. En 1522, comme le prouvent les lettres de Spalatin, il s'occupait encore d'enrichir sa collection de reliques. — Voy. Kolde, Friedrich der ll'eise, p. 29.

- Voyez à ce propos l'opinion émise par Luther dans une lettre à Spalatin (15 août 1521) : - Scis enim quod si cujusquam opes perdenda" sunt, Principum

perdendiL' sunt; quod Principcm esse, et non aiiqua parle latronem esse, aut nou, aut

vix possibile est, eoque majorem, quo major Princeps fuerit. • Vov. de Wette,, t. II, p. 43.

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