‹ L'Allemagne et la réforme (volume 2)Chapitre 333 sur 477 · SITUATION DE LA PETITE ARISTOCRATIE · texte numérisé non relu

SITUATION DE LA PETITE ARISTOCRATIE

tinuellement ensemble des pourparlers, des conférences secrètes ou publiques, et bien qu'au sein de ces assemblées l'Empereur fût souvent honoré en paroles, en réalité elles donnaient plus fréquemment lieu à des discussions, à des querelles, qu'à des actes de soumission envers le chef souverain et légitime de la nation. Elles compromettaient par conséquent la paix publique, et lésaient gravement les intérêts communs de l'Allemagne . La noblesse se plaignait encore de la mauvaise administration du droit : les tribunaux secondaires des petits souverains semblaient n'être plus destinés, comme autrefois, à rendre la justice à tous et ne se montraient préoccupés que des intérêts des seigneurs qui les tenaient sous leur dépendance. Lorsqu'un noble en appelait d'un jugement partial et inique, il se voyait aussitôt débouté de son droit, ici par l'allégation de tel privilège, là par la violence. Voulait-il soumettre la cause en litige au Conseil de régence, à la Chambre impériale? c'est à peine si, dans toute la principauté, il se rencontrait un notaire assez courageux pour se prêter à ce que réclamaient de lui les devoirs de sa charge. La haute magistrature se faisait l'instrument du révoltant despotisme des grands. La Chambre impériale, toute au service des puissants, se montrait injuste et partiale dès qu'il s'agissait de faire exécuter une sentence; de sorte qu'après mille difficultés, les faibles ne pouvaient jamais profiter d'un arrêt obtenu à grand'peine. Mais on supposant même que la Chambre impériale eût la bonne volonté de se montrer équitable, le Conseil de régence avait entre les mains un pouvoir exécutif trop insignifiant pour oser s'en prendre à de hauts et puissants personnages ', de sorte que tout fortifiait - l'insoumission des grands ". Impuissant et faible, le Conseil •< ne parvenait même pas à maintenir la paix publique dans l'Empire ".

Aussi, dès qu'un jugement était rendu, abandonnait-on le plus souvent à celui qui avait gain de cause le soin de faire exécuter la sentence; l'autorisant à enrôler, pour soutenir ses intérêts, des hommes d'armes en plus ou moins grand nombre, selon les forces dont son adversaire pouvait disposer '. ^ Tous les Ordres de l'Empire, aussi bien les spirituels que les temporels, aspiraient à voir la noblesse humiliée > ; aussi ne croyait-elle pas agir contre la justice et le droit en appelant de tous ses vœux le jour où, se levant enfin, elle tenterait " d'échapper à la servitude, et réunirait ses forces pour reconquérir un peu d'autorité, et se faire une existence supportable ". A l'entendre, les autres Ordres « s'enrichissaient tous les jours;

' Dans les pièces désignées dans le répertoire de Weller sous le n» 2357, Beschwerdeschrift der Grafen, Herren und gemeiner Pilterschaft, Nuremberg, 1523. — JÖRG, p. 21-23, 42-43.

I.E PROI.ÉTAIilAT I)F l,A NOBLESSE ET LES CHEVALIERS BRIGANDS. 24.t

seule elle se vo} ail condamuée ' â une misère de plus en plus profonde ".

Ce qu'il y avait de vrai dans ces laraentalious, c'est que la petite noblesse, à force de morceler les propriélés héréditaires, de se livrer à sa passion pour le plaisir, de déployer un luxe excessif, et aussi en raison de la dépréciation de la propriété foncière et du développement envahissant du capital, avait perdu dans beaucoup de territoires les éléments matériels de son influence politique. Le prolétariat de la noblesse formait une classe considérable -, et les seigneurs ruinés, déchus, regardaient d'un œil d'envie les riches couvents, les abbayes florissantes, surtout les collégiales princières. L'avidité de tant de {jrands seigneurs spirituels en vue d'agrandir encore et toujours leurs possessions déjà si étendues, la magnificence qu'ils étalaient au dehors en faisant insolemment parade de leurs richesses, tout avait fait détester de plus en plus l'organisation ecclésiastique, et ce mécontentement amer était partagé par une foule de gens qui, d'ailleurs, ne songeaient nullement à se séparer de l'Église et de sa doctrine. La confiscation des propriétés ecclésiastiques, le partage des biens du clergé, tant réclamés par Hütten et Sickingen, et représentés comme de nécessité urgente, flattaient donc le sentiment du plus grand nombre et semblaient une œuvre - raisonnable et attrayante •. Cette perspective • chatouillait surtout délicieusement ) les penchants de celte classe particulière de gentilshommes

' Voy. notre premier volume, p. 366-367. Wimpheling parle, dans son Aperçu général de l'histoire de Mayence (Ïâl5), de la passion des nobles pour la boisson, et il ajoute : « ni viderint, an sitit nobiles, immo si sint homines quidem, cura nobililas ex sola virtute comparetu.r. Ad quas sordes redarta est prisca et autiqua nobilitas Germanica, yd quam labeculam demersa est alta comitum generositas ! Ignorant profecio splendorem proprium, excellentiam et dignitatem. ■ (Fol. 22- 23.) Manuscrit de la bibliothèque du château d'Aschaffenbourg.

' Les nombreux documents cités par Jörg, et copiés sur dix actes authentiques, montrent dans quel abaissement était tombée la noblesse de Bavière (p; 49-jO). Nous en citons un passage :

. llirschauer de Gersdorf est veuf, chargé de petits enfants, et de plus affligé de beaucoup de malades; il ne touche que quatorze florins par an de redevances. Jacques Tanner, de Tann, et ses deux frères ne possèdent plus que la seule résidence de Tann; encore ce petit bien appartient-il à leurs trois neveux. Érasme Reigher, de Lankwart, loge dans une maison de paysan, et y vit pauvrement avec 25 florins de redevances annuelles; lui, sa ménagère et trois autres personnes sont obligés de cherrher au dehors des moyens de subsistance. Wolfgang Auer, de Straubing, a une toute petite propriété; il cultive lui-même sa ferme avec sa femme et ses enfants. Ulrich de Kailangkrent n'a ni serviteurs ni chevaux. B;ilthazar Kollnbeck, de Thurnthenning, n'a pas le moyen d'entretenir un serviteur; tous ies biens sont hypothéqués. Gui Rohrbeck, de Rohrbach, ne possède plus à Rohrbach que la dixième partie de son domaine qui comporte dix livres de pfenning de revenu; c'est avec cela que ce pauvre gentilhomme doit vivre, lui, sa femme et de nombreux enfants », etc.

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