H LES CHEVALIERS BRIGANDS
qui avaient toujours été d'avis que l'un des privilèges de la noblesse consistait à dépouiller le plus possible ceux qui possédaient.
Dans beaucoup de territoires impériaux, les chevaliers brigands avaient conquis une position ' vérilablement redoutable >. En dépit de toutes les lois édictées pour le maintien de la paix publique, ils continuaient à considérer leurs vols à main armée comme une« occupation honorable «. Un jour, un Carme déchaussé ayant osé dire en chaire qu'on devrait suspendre en plein jour à la potence et faire mourir de raalemort, tout bottés, tout éperonnés, si la nécessité le réclamait, les brigands de grandes routes; plusieurs nobles de Franconie, mêlés à l'assistance, se montrèrent fort irrités du discours du moine; « car ils tenaient pour certain >, dit la Chronique de Zimmer, « qu'un ancien privilège leur concédait le droit de voler impunément sur les chemins, et de dépouiller les passants ». L'un d'eux, l'échanson Ernest de Tautenberg, menaça le religieux, et témoigna le désir de « l'accommoder de bonne sorte ' ». .Jusque dans les environs de Nuremberg, siège du Conseil de régence, la population vivait dans un perpétuel effroi, toujours sous le coup des agressions d'un des principaux chefs des chevaliers brigands, Hans Thomas d'Absberg, lequel, secondé par ses nombreux compagnons de rapine, torturait et rançonnait jusqu'à de pauvres manœuvres sans ressource. En juillet 1522, Absberg avait lui-même coupé la main droite d'un tonnelier de Nuremberg. En vain ce pauvre homme lavait-il supplié à genoux de couper plutôt la main gauche : Absberg s'était montré inflexible. Le 5 août de la même année, lui et sa bande sanguinaire surprirent près de Baireuth un coutelier et un pelletier de Nuremberg. L'un des chevaliers brigands demanda un dissah (courte épée de Bohême, sans poignée, très en usage dans le pays); il éprouvait, disait-il, le désir de travailler un peu par lui-même, étant resté trop longtemps dans l'inaction. On fit au pelletier cinq cruelles blessures, enfin on lui coupa la main droite. Le coutelier eut aussi la main coupée. Hans Thomas envoya les membres coupés au bourgmestre de Nuremberg, en lui faisant savoir que son épée avait encore un pommeau, et qu'il le lui ferait si bien mordre que les dents lui tomberaient de la bouche et que le feu lui jaillirait des yeux. Son intention était d'agir de même envers tous les habitants de Nuremberg, et il chargea le pelletier de bien avertir le bourgmestre que c'était
' « Retourner les poches des marchands, passe encore •, disait le margrave Frédéric de Brandebourg à ses gentilshommes [Zimmcrischc Chronik, t. II, p. 434-4.35t, « mais il vous est interdit d'attenter à leur vie. • - In Franconia nobiles depraedabantur mercatores etiam salvum conductum prin ipum habentes, volentes etiam proprium ligim eiigere contra regnum Romanorum et ligam Suevicam », écrit Jean Nibling d'Ebrach. — Voy. Höfler, Fränkische Studien, t. VIII, p. 254.
PLANS DU PAKTI R É VO LU T lONN A 1 K K DE LA NO B LES S E, 1 522. 245
lui, Absberg, qui avîiif fait le coup, et se chargerait du reste. Georges de Giech, Wolf Heinrich et lîans Georges de Aufsess, (étaient au nombre des compt'res, recôlcurs, et complices secrets ■■■ d'Absberg. Ces brigands trouvaient abri et j>roleclion jusque dans les possessions du margrave Casimir de Brandebourg'. Mangold d'Eberstein, seigneur de Brandenstein, le seigneur de Bosenberg, d'autres encore, se montraient à peu près aussi féroces. .Marguerite de Hosenberg, femme de Mangold, se plaisait à donner des conseils pratiques aux chevaliers brigands qu'elle recevait à sa table. • Lors(|u'un marchand ne tient pas la promesse qu'il vous a faite s disait-elle à ses hôtes, « coupez^lui pieds et mains, puis laissez-le par terre, étendu sur le sol ^ " Sickingen, qui avait été pendant de longues années l'effroi des paisibles bourgeois, comptait parmi ses affidés, maintenant que selon son expression il songeait à une expédition que nul empereur romain n'avait osé entreprendre avant lui », plus d'un camarade qui, en maint endroit, « avait bien souvent trouvé l'avoine de ses chevaux dans la bourse du prochain ^ ».
Martin Bucer, prédicant de Strasbourg, ancien Dominicain, plusieurs fois employé par Sickingen à des missions évangéliques, écrivait de Strasbourg à son ami Sapidus (7 juin 1522)* : » Il faut que je m'en retourne le plus vite possible auprès de Sickingen. 11 songe à me confier une fois de plus une mission importante. 11 m'a fait promettre de revenir auprès de lui promptement, et sans doute pense à m'envoyer en Saxe. Prie le Seigneur, toi et les tiens ", continue-t-il sur le ton biblique qui était alors à la mode, " qu'il daigne assister mes chevaliers, Sickingen et Hutlen. Tous deux sont enflammés d'un tel zèle pour l'évangile, qu'ils sont prêts à exposer avec joie pour sa cause leurs biens, leur fortune et leurs vies. Jusqu'à présent leurs efforts ont été heureux, et si Dieu ne se détourne de leur entreprise, la tyrannie des grands pourra bien être abattue. Que le Seigneur fasse tout ce qui sera agréable à ses yeux! Si je ne m'abuse, une révolution grandiose et universelle est toute proche de nous, et les retardataires prudents et anxieux n'en attendront pas longtemps l'avènement, qu'ils le veuillent ou non \ "
' Voy. la relation de ces faits dans Baader, p. 28-29, 35,40-41, 45-46.
' EBERSTEtN, Fehlte Mart'joît's von Eberstein mil der Rcichsstiidl Xiirnherg, p. 72. Hans de Walsa, dans une lettre de défi adressée à l'archevêque Léonjrd de Salzboiirg, lui annonce qu'il se dispose à brûler, piller, poignarder, couper les mains, en un mot A faire de son mieux. « Ci-joint la date du jour où vous verrez monter la fumée % dit-il en terminant. — Voy. Roth de Schreke.nstein, Beichsrillerschaft, 2», p. 247, note 2.
* Voy. JÖRG, p. 67.
* Voy. L'LMANN, p. 286.
* Baum, Capito und Butzer, p. 141-143.
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Bucer fut en effet envoyé eu Saxe. En récompense de son zèle, il demanda la permission de passer quelque temps à Witfemberg, afin d'y entretenir des relations suivies avec Luther et Mélanchthon '.
De quelle mission avait-il été cliarp,é? Comment devait-il servir > la cause de l'évangile "? On l'ignore. Ouant à la réforme de l'état de choses existant au profit des nouvelles doctrines, nous pourrons nous instruire de la façon dont l'entendaient les meneurs, par les propres aveux de Sickingen, aussi bien que par les déclarations de ses compagnons, Hartmuth de Cronberg et Ulrich de Hulten. Harfmulh, ardent partisan de Sickiogen et de Luther, publiait depuis longtemps une foule de messages , de lettres , d'avertissements qu'il dédiait au Pape, à l'Empereur, aux moines mendiants, aux Suisses, au curé de Francfort Pierre Mayer, Il avait déclaré à ce dernier que, s'il refusait « de recevoir l'évangile », chacun serait autorisé, en pleine sécurité de conscience, à l'attaquer par la parole et par les actes, « parce qu'il était légitime et louable de se défendre contre un loup ravisseur, un voleur de choses saintes, un homicide spirituel * -. Cronberg conseillait à l'Empereur de faire entendre ;iu Pape « avec la plus grande courtoisie » qu'il n'était que le lieutenant du diable, ou pour mieux dire que l'Antéchrist en personne. Que si le Pape, complètement possédé du démon, refusait de convenir du fait, Charles-Quint, selon Cronberg, aurait le droit et serait même tenu devant Dieu, d'employer contre lui les ressources que sa grande puissance lui mettait entre les mains, et de le traiter comme un mécréant, un hérétique, un antechrist. L'Empereur se servirait ensuite des biens du Pape, actuellement appelés biens ecclésiastiques, de façon que le royaume de l'Antéchrist fût détruit au moyen de ses propres ressources et par son propre glaive ^ L'exaltation maladive d'Hartmuth alla même si loin qu'il eut l'audace de publier en son propre nom un manifeste, où toute la société chrétienne était représentée comme une armée immense, ayant reçu du Roi des rois, du Prince des princes, de Jésus-Christ, Seigneur tout-puissant, l'ordre de se tenir prête à combattre les ennemis obstinés de la divine parole.
Mais ce que l'Empereur différait d'exécuter, Sickingen allait l'entreprendre. Nouveau Ziska, il s'emparerait par la violence et le
' Voy. Baum, p. 14.3.
5 * Le 12 mai 1522, les compagnons d Hartmuth, Mari Lesch de Moinheym, Georges de Stoclcheim et Emmeric de Reiffenstein sommèrent les prêtres séculiers et les moines de Francfort d'adhérer à l'évangile; en cas de refus, ils les menaçaient de marcher contre eux. Acun des Religions und Kirchenvesens, t. 1, fol. 14, Archives de Francfort.
' Voy. BucHOLz, t. II, p. 85-89, O. Thelemann chante tes louanges d'IIartmuth de Cronberg et l'appelle un ^ chevalier selon le cœur de Dieu • . — Voy. Fullner, Deutsche Blätter. Gotha, 1875, p. 14-37.
SICKINfJEN CONTRE L'ARCHEVÊQUE DE TRÊVES. 1522. 247
tneurlrc de lous les biens volés par l'Eglise'; nouveau Brulus, il en finirai! avec la tyrannie des princes el des évoques -. Hultcn ■■ espéraif qu'en dépit des trop justes griefs que les villes libres pouvaient avoir contre les chevaliers brigands, elles ne tarderaient pas à s'unir à la noblesse révolutionnaire, et combattraient avec celle-ci • pour la cause de la liberté de l'Allemagne et pour l'évangile. '
Dans sa Lamentation des villes libres de nation germanique . Ilutîen ;ippelle les cités aux armes :
Vous, bonnes villes, songez bien
Au pouvoir de la noblesse allemande!
Rapprochez-vous d'elle, confiez-vous à elle.
Je veux mourir si vous vous en repentez!
Songez que vous ^tes accablées comme elle
Par la tyrannie des princes;
Ils oppriment maintenant toutes les conditions,
Attentifs à leurs seuls inlf^rêts.
Ils interdisent la doctrine du docteur Luther,
Comme si elle était en rien répréhensible!
C'est qu'ils ne peuvent souffrir la vérité,
La servir C'^t contre leur usage!
C'est pourquoi, bonnes villes, armez-vous!
Acceptez l'amitié de la noblesse,
Alors on pourra résister à l'ennemi,
Alors les sarcasmes, les humiliations prendront tin!
• Si seulement la parole de Dieu pouvait régner sans entrave, la puissance des princes serait bientôt anéantie. »
Aucun prince d'Allemagne n'était plus détesté de Sickingen que l'archevêque de Trêves, Richard de Greiffenklau. Lors de la diète d'Augsbourg, en 1518, tandis que Sickingen organisait contre le landgrave Philippe de Hesse sa campagne de pillage et menaçait Francfort, Richard, dans un discours chaleureux, avait averti les états du péril que faisait courir à la nation l'impunité de semblables rapines. Sickingen, avait-il dit, pousse par trop loin l'insolence. Après avoir attaqué les villes, il s'en prend maintenant aux princes, et les menace
' Voy. plus haut, p. 198.
* Ulmann, p. 267, 269.
^ Depuis la diète de Worms, Ilutten n'avait cessé, en vrai aventurier politique qu'il était, de poursuivre ses intrigues révolutionnaires dans les pays du Rhin et du Vein; il vivait de guerre privée, de brigandages, menant une existence farouche, mallraitant cruellement les moines et les prêtres sans défense. Sur ses guerres privées contre les Carmes de Strasbourg, contre le curé Pierre Mayer à Francfort, et sur les trois abbés surpris et pillés par lui dans le Palatinat, voy. Strauss, t. II, p. 198-200, 203-207, 249. Hutteu encourageait les habitants de Worms à défier l'épée à la main les évéques ou prévôts, clercs réfractaires Ü l'évangile, > et à les expulser avec l'aide de Dieu - (p. 209j. Voy. plus haut, p. 62, ce qu'Érasme rapporte de ses mœurs farouches.