CAMPAGNE C 0 N 'I 11 E SICKINGEN
vait disposer. Luther, dès le début, avait mal auguré de l'entreprise '. Lorsque vint le moment décisif, ses alliés lui manquèrent de parole. Il s'était flatté de voir la noblesse du Palatinat, de la Hesse, de l'archevêché de Trêves, se soulever simultanément et venir se joindre à lui, mais il fut amèrement déçu. Le plan de campagne des princes était conçu avec beaucoup de sagesse. Dès avril 1523, ils se portèrent vers Landstuhl, le château fort de Sickingen. Ils voulaient " surprendre l'oiseau au nid », car Sickingen s'était retranché dans cette place pendant que son fils, Schwicker, était allé presser, chez le comte Eitelfritz de Zollern, l'envoi de troupes assez considérables pour faire lever le siège. Le 29 avril, l'assaut commença avec une incroyable furie. Dès le troisième jour, Sickingen fut blessé mortellement par un débris de poutre qui lui ouvrit tout le côté, ;< de sorte que le poumon et le foie furent rais à jour ". Le château, criblé de boulets, n'était plus qu'un amas de ruines, et, désespérant de la victoire, les assiégés capitulèrent (6 mai 152.3). Sickingen mourant avait été transporté dans une grotte de rochers, proche du château, « Où sont maintenant tous mes amis >•, répétait-il avec amertume; " où sont les seigneurs d'Arnberg, de Fürstenberg, de Zollern, les Suisses, mes alliés de Strasbourg, et tous les amis de la « fraternité >;, qui m'avaient tant promis et m'ont si mal tenu parole? One personne désormais ne se confie donc en ses grands biens et ne s'appuie sur la consolation et les promesses des hommes! n
De quels éléments était composée cette ' fraternité v, dont parlait le mourant? On l'ignore ^
Le 7 mai, les princes firent leur entrée dans le château. Ils visitèrent Sickingen en son abandon et sa détresse. A la question de l'archevêque de Trêves : « Franz, quel motif a pu te pousser à me faire un tel dommage, à moi et à mes pauvres hommes? » le moribond répondit : « 11 y aurait beaucoup à dire sur ce sujet! Je n'ai pas agi sans motif! >• Après que les princes se furent retirés, Sickingen se confessa à son chapelain, et tandis que celui-ci allait chercher le saint viatique, il rendit l'esprit ^ « Aussitôt que l'âme de Sickingen eut quitté ce monde i-, rapporte Spalatin, ;' quelques
' - Franciscus Sickingen », écrivait-il le U) décembre 1522 à Wenceslas Link, « Palatino bellum indixit, res pessima futura eit. » Vov. de Wette, t. II, p. 265.
^ Des documents nombreux, établissant l'existence d'une vaste conspiration de nobles, furent détruits après la prise d'Ebernbourg; on craignait d'irriter de nombreux et secrets adversaires. Voy. Rommel, t. II, p. 64.
* Pour plus de détail, voy. Ulmann, p. 361-385. — Pour ce qui concerne la guerre faite par les princes à Sickingen et les derniers moments du chevalier,. Ulmann a suivi les sources les plus dignes de foi, laissant de côté avec raison les embellissements de la chronique de Flersheim.
DÉFAIT K DE SICKINtiEN. 1523. 2 63
paysans, aidés des cuisiniers du landgrave, firent entrer son corps (le force dans un vieux coffre qui avait jadis servi à serrer les harnais et les liabils; on fut oblige de j)lojer la tele et les genoux pour Vy foire tenir. Le coffre fut ensuite tlescendu avec une corde le long des flancs de la montagne. On l'enlerra dans une petite chapelle, proche de Landstuhl '. ^
" Ainsi finit l'homme qui avait fait trembler tout l'Empire romain si peu de temps auparavant* -, dit Spalatin. c Si Dieu ne l'eût rappelé », lisons-nous dans une chronique de Bâle, - il aurait attiré de grands désastres sur les princes, et eilt été en Allemagne ce que .lean Ziska^a été en Bohème. « " Dieu est un juste juge, mais un juge surprenant! " s'écria Luther avec découragement en apprenant 1.1 mort du chevalier*. Frédéric de Saxe écrivait de sou côté à Spalatin : .( Que Franz de Sickingen, auquel Dieu fasse paix, ait ainsi péri de corps et de biens, c'est véritablement, et selon nos pauvres pensées humaines, une nouvelle étrange à ouïrM »
Au dire de Spalatin, les catholiques se seraient écrié après la défaite de Sickingen : « L'Empereur postiche est mort, on sera bientôt débarrassé de l'antipape"! > Luther, en effet, tomba gravement
' OEuvres posthumes de Spalatin, p. 180. Voy. de Weech, BericlUe über Franz von Sickingen's Ende^ dans les Forsciiungen iur deutschen Geschichte, t. XVIII, p. 649-656. Dans une chanson de lansquenet, on lit à propos de la défaite de Sickingen ;
Les princes étaient pleins d'entiain,
Ils tirèrent si bien sur le château
Qu'ils atteignirent Franz:
Son noble s:ing fut répandu:
Je ne l'oublierai pas, je ne l'oublierai pas !
Il a aim^ tous les lansquenets.
Il les avait bien équipés.
Chantons ses louanges;
Ce qu'il a semé n'est pas perdu,
La bemence ne périra pas, elle ne périra pas :
Voyez I.IL1ENCR0NE, t. III, p. 418.
* Spalatin's Annalen dans Menckev, Script.^ t, II, p. 622.
' • Quem si Deus non tulisset e medio, graviora damna principibus fuerat illaturus quam olim .loaimes Zischa regno Bohemorum. Basier Chrojulcen, t. I, p. 385. L'ambassadeur de Venise Contarini porte sur Sickingen le jugement suivant dans sa description de 1 état de l'Allemagne : « Ultimameute poi ha rovinato Francesco de Sickingen, il quale era un signorotto capo de' lutherani, ladro di strada, e capo de' gentiluomini poveri, inimici del viver quieto. > Dans Alberi, t. II, p. 20.
* • Deus justus, sed mirabilis judex. • Lettre à Spalatin; vov. de Wette, t. Il, p. 340.
* Spalatin, Friedrich des Weisen Leben, p. 192. " Spalatin's Annalen, p. 625.
264 DERNIÈRES ANNEES DULRICll DE UUTTEN.
malade à ce moment même. La chute d'un des premiers et des plus puissants soutiens du parti luthérien effraya et affligea grandement les amis des nouvelles doctrines : « Je ne puis te dire », écrivait Martin Bucer à Zwingle (9 juin 1523), ^ combien, enhardis par la mort d'un seul homme, les monstres du papisme relèvent à présent leurs cornes! L'Antéchrist, sachant bien qu'il lui faudrait périr si, par les efforts de Sickingen, l'évangile était de nouveau annoncé au monde dans toute son intégrité et pureté, n'a rien négligé pour le perdre. - •■ Nous avions fondé de grandes espérances sur lui, mais déjà son œuvre chancelle et tombe », écrit à Zwingle avec douleur Otto Brunfeld, ;= et non-seulement son œuvre, mais celle de tous les amis de l'évangile. Notre Hütten est en mauvais point, et nous autres devons nous attendre à être bientôt battus de tous les côtés. Nous deviendrons l'objet de la risée générale, et j'ai le pressentiment d'une catastrophe imminente'. » " Aucun des princes ou des pharisiens ' , dit-il ailleurs, " ne croit à l'évangile. » Hulten, de son côté, tremblait que les princes n'aient tramé quelque vaste complot contre la nouvelle doctrine : « Partout ';, écrit-il, ;t nos ennemis triomphent et régnent-. '>
Craignant que les princes ne lui fissent subir le châtiment bien mérité de ses intrigues révolutionnaires, Hütten s'était hâté de quitter Landstuhl. Vers la fin de 1.522 il arrivait à Bâle, fugitif, sans ressources, torturé par la maladie. 11 avait des amis dans la ville, et comptait particulièrement sur l'appui d'Érasme, son ancien maître, son guide, « son Socrate ». Mais entretenir des relations avec les malheureux n'entrait point dans les axiomes de philosophie pra tique d'Erasme; renouer des liens d'amitié avec Hütten eût été se compromettre vis-à-vis de ses puissants protecteurs ; puis, comme il le craignait à bon droit, cette générosité d'âme eût été fatale à sa bourse. Érasme s'était jadis complu à se représenter sous les traits d'un sage du christianisme : '; La propriété -, avait-il dit, « n'est pas interdite aux seuls moines, mais à tous les chrétiens. La charité doit rendre tout commun entre frères, et celui qui ne soutient pas, selon les ressources dont il peut disposer, son prochain tombé dans la détresse, peut et doit être considéré comme possédant injustement un bien qui ne lui appartient pas*. " Mais Hütten, dans son malheur, ne s'aperçut point qu'Érasme songeât à mettre en pratique de si admi-
' Zwinglii Op. VII. p. 269-273.
- Voy. Hagen, t. III, p. 63.
2 ' Proprielateni christiana charitas non novir. = « Tu credebas solis monachis interdictam esse proprietatem? indictam pauperlatem? Errasti, utrumquead omnes christianos pertinet, etc. > Voy., sur ces passages et d'autres analogues,
WlSKBMA.NN, p. 10-11.
ÉRASME ET HÜTTEN. 1523. 265
rables maximes. Froid, indiCférenI, il repoussa le chevalier vaincu et malade, et lui fit dire qu'il se jjardàt bien de le mettre dans un pénible embarras par sa visile. Il écrivait à l'un de ses amis qu'il ne souhaitait pas voir Hütten; qu'il lui voudrait du bien aussi longtemps que Hütten s'en voudrait à lui-même, mais qu'il avait autre chose à faire qu'à s'occuper de lui'. Blessé au vil, Hütten considéra dès lors Érasme comme un apostat de l'évangile, et, dans un libelle amer, déversa sur lui son ressentiment et sa colère. « Quel peut être ", se demande-t-il, ^'. le mobile d'une telle apostasie? Érasme envie-l-il la gloire de Luther? Est-il dominé par la crainte pusillanime des vainqueurs? A-t-il été acheté, ou réellement Érasme auraitil changé de conviction? » « Tant de princes conjurés contre l'évangile ", dit-il encore, ^ le font désespérer du succès de notre cause; dès lors, il trouve prudent de rompre avec elle, et cherche à obtenir par tous les moyens la faveur des grands. Érasme, en rendant aux princes un service signalé, songe à faire d'eux ses obligés, aussi médite-t-il un livre contre nous. Oh! le triste spectacle! Érasme s'est livré au Pape! Adrien lui a ordonné de ne pas tolérer que le respect dû au Siège apostolique reçût quelque atteinte, et aussitôt Érasme entre en lice; déjà il a porté de rudes coups. Ouelle transformation! î) « Autrefois, il est vrai, il a travaillé dans le même but que Luther et que moi, et si la plus grande partie de ses écrits est destinée à lui survivre, tout homme attentif au fond de la question plus qu'aux paroles, le comptera parmi les adhérents de ce même évangile qu'il se prépare maintenant à combattre. Oui, en dépit de ses efforts, par ses premiers écrits, il comptera toujours, même après son apostasie, parmi les champions de l'évangile et les adversaires de la tyrannie romaine *. "
Érasme publia aussitôt sa réponse, intitulée : Eponge pour essuyer les éclaboussu7-es de Hvtten\ Il y attaquait sans aucun ménagement la conduite et le caractère de son ancien ami, ne se faisant même pas scrupule de railler sa détresse. Avec pleine raison, d'ailleurs, il offrait Hütten en exemple à la jeunesse; mais quel jour ne jetait-il pas sur son propre caractère lorsque, à propos de ce même homme dont il avait été pendant tant d'années le plus intime ami, qu'il
' STRAtss, t. Il, p. 263-265. — Dans une lettre à Mélanchthon, Érasme dit en parlant de Hütten : < Ille egens et omnibus rebus destitulus, quaerebat nidum aliquem, ubi moreretur. Erat mihi jjloriosus ille miles cum sua scabie in aedes recipiendus, simulque recipiendus ille chorus titulo Evangelicorum, sed titulo duntaxat. Sietstadii muictavit omnes sues amicos aliqua pecunia. .lam amarulentiam et glorias hominis nemo, quamvis patiens, ferre poterat. • Corp. Reform., t. I, p. 667.
* Voy. Strauss, t. II. p. 281-288. — Hagex, t. III, p. 63-72.
' Spongia Erasmi adver sus adspergincs HulUni, 1523.