‹ L'Allemagne et la réforme (volume 2)Chapitre 365 sur 477 · DÉCADENCE DES ÉCOLES · texte numérisé non relu

DÉCADENCE DES ÉCOLES

giner ia perversilé diabolique de ce dessein, et pourtant la chose se passe si tranquillement que le mal est fait avant que personne ait pu donner un conseil, avertir, empêcher. On redoute les Turcs, la guerre. Tinondalion; on sait discerner ce qui est dangereux de ce qui est utile; mais quant à ce que le diable a dans l'esprit, personne ne le devine, personne ne le redoute. Le mal qu'il fait s'opère à la sourdine. Et pourtant il serait juste que donnant un llorin pour combatire les Turcs qui sont sur nos talons, on en donnât cent pour élever un enfant, destiné à devenir plus tard un vrai et fidèle chrétien. »

« Ouand j'étais jeune > , continue-t-il, " on avait coutume, dans nos écoles, de répéter ce dicton : .Négliger l'éducation d'un jeune garçon, c'est un aussi grand péché que de violer une vierge; dicton que l'on répandait pour effrayer les maîtres d'école, car alors on ne connaissait pas de plus grand crime que celui de déshonorer une jeune fille. Mais, Seigneur mon Dieu! quel moindre péché n'est-ce pas de mettre à mal une femme ou une vierge que de délaisser les pauvres | âmes et de leur porter préjudice? Ohl malheur au monde, maintenant et éternellement! Tous les jours il nait des enfants, et nous les voyons croître sous nos yeux ; cependant il n'est personne qui veuille prendre soin de la pauvre jeunesse, et consente à la diriger : on la laisse pousser à l'aventure. Chers seigneurs, si l'on est tenu de débourser tous les ans de grosses sommes pour l'achat d'arquebuses, pour les chemins, les ponts, les routes et autres innombrables nécessités civiles, afin que les cités jouissent de la paix et du bien-être, pourquoi ne donnerait-on pas, si ce n'est plus, du moins autant pour la pauvre jeunesse nécessiteuse? Pourquoi ne pas contribuer à l'entretien d'un ou de deux mail res d'école, capables de l'instruire? » Grâce à l'Évangile qu'il avait annoncé, les bourgeois se voyaient affranchis des lourdes taxes qu'ils payaient sous le papisme. N'élait-il donc pas juste qu'ils employassent au moins la dixième partie de cet argent au relèvement des écoles? " Le bourgeois devrait entendre raison sur ce point. Si jusqu'à ce jour il a sacrifié une si grosse part de ses écus pour les indulgences, les messes, les vigiles, les fondations, les testaments, les anniversaires, les moines mendiants, les confréries, les pèlerinages, et tout ce qui pullulait jadis en ce genre, et si maintenant, par la grâce de Dieu, il est affranchi d'un tel brigandage et d'aumônes si ruineuses, ne devrait-il pas, pour remercier Dieu et dans la vue de sa gloire, donner une partie de ce qui lui est rendu aux écoles, afin que les pauvres enfants puissent être élevés? Maintenant tout est si bien réglé! Autrefois, il lui fallait donner dix fois autant, et bien inutilement, aux susdits voleurs, et cela non une fois, mais continuel-

DEPERISSEMENT DES Œ T V K E S CHARITABLES. 319

lement. On doil à la lumière de l'Évangile d'ôtre délivré de tant de charges; mais il faut pourtant que nous trouvions des gens pour nous annoncer la parole de Dieu, pour nous administrer les sacrements, pour être parmi nous les serviteurs des âmes! Or où ironsnous les clicr'-her, si on laisse dépérir les écoles, et si Ton n'en établit pas de nouvelles et de vraiment chréliennes ' ? •

En 1524, il écrit aux luthériens de Riga et de Livonie : « J'ai beaucoup prêché et écrit touchant le devoir (pie nous avons tous d'établir dans les villes de bonnes écoles, afin qu'on y puisse instruire les chrétiens des deux sexes, et qu'un jour nous ayons de bons curés, des prédicateurs chrétiens, et que la parole de Dieu puisse abondamment se répandre. Mais ou s'acquitte de ce devoir avec une extrême paresse et négligence; chacun tremble pour l'entretien de sa vie, pour son bien temporel, et je prévois que bientôt nos maîtres d'école, curés et prédicateurs, n'étant pas rétribués, se verront obligés de prendre un métier et d'abandonner la prédication de la parole de Dieu pour ne pas mourir de faim. Autrefois, dans une ville de quatre ou cinq cents bourgeois, on donnait aux seuls moines mendiants (abstraction faite des offrandes aux évêques, aux officiaux, aux stationnaires, aux pauvres) cinq à sept cents florins par au; mais maintenant, dans les pays allemands, on est si besoigneux, si misérable, qu'on peut à peine recueillir de cent à deux cenis florins pour les écoles et les prédicateurs. .Jadis on entretenait richement, surabondamment, des centaines de prêtres et de moines; on leur faisait même des donations de terres et de gens, de villes ou de châteaux, et maintenant les prédicateurs sont traités comme le riche de l'Kvangile traitait le Lazare; on déclare qu'il est impossible d'entretenir trois prédicateurs dans une ville; partout régnent la cupidité et le souci de la mangeaille. On se conduit comme des païens incrédules. Aussi Dieu nous enverra- t-il une horrible disette et enchérissement de denrées, et cela ne sera que juste-. »

La doctrine de l'Kglise sur les bonnes œuvres, qui autrefois avait fait une obligation au chrétien de témoigner de sa foi par sa libéralité, le pressant d'acquérir des mérites pour l'éternité, avait, durant le moyen âge, multiplié d'innombrables donations charitables, des legs pour les établissements de pauvres, les hôpitaux, les orphelinats. Elle avait élevé les dômes et les églises, et les avait

^ Sämmtl. IFerle, t. XXII, p. 171-175, 177, 193.

'T. XLI, p. 131-132. — Voy. t. VIII, p. 86, année 1524. • On ne parvient pas à recueillir cent florins, pour enlreieuir un bon maitre d'école ou un prédicateur, là où autrefois on en donnait mille, et des sommes incalculables, pour les églises, les abbayes. les messes, les vigiles, etc. •

3>i) DKPÉRISSEIVÎENT DES OE U V R li S CHARITABLKS.

oi-nés des plus splendides œuvres d'art; elle avait créé les Universités, les écoles secondaires, les dotant de fondations de tous genres. La nouvelle doctrine de la justification par la foi seule et de l'inefficacité des bonnes œuvres pour le salut coupa le nerf de cet esprit de sacrifice en vue des biens idéaux de la vie; en même temps elle eut les résultats les plus funestes pour les établissements et fondations charitables légués par nos aïeux.

Le garant le plus irrécusable de ces faits, c'est encore Luther.

Dans ses écrits, il ne cesse de vanter la libéralité, la bienfaisance du passé : " En ce temps-là, les aumônes pleuvaieut », nous dit-il; « les fondations, les legs abondaient; mais parmi les évangélistes, personne ne veut plus donner un liard'. « " Sous le papisme, tout le monde était bienfaisant et donnait volontiers; mais maintenant, sous le règne de l'Évangile, on est devenu avare; chacun ne songe qu'à écorcher son prochain et à tout garder pour lui tout seul. Et plus on prêche l'Évangile, plus les hommes se noient dans l'avarice, l'orgueil, l'amour du faste, absolument comme si ce pauvre sac de mendiant, qui est notre corps, devait éternellement demeurer sur la terre. « " Tout le monde pressure et racle; cependant personne ne veut passer pour avare, et tous se donnent pour bons évangélistes et vrais chrétiens Or cette parcimonie, qui gratte sur tout, est surtout funeste au frère Shidium et aux pauvres curés des villes et des villages. Ceux-là doivent tout endurer, et se laisser tondre et égorger. Quant aux paysans, aux bourgeois, aux nobles, ce qu'ils amassent par leur lésinerie, ils le dissipent en bombances, en débauches, en faste, en osicnlation vaine, en bonne chère, en habillements luxueux et superflus; ils dévorent tout leur bien, soit en le faisant passer par leur gosier, soit en se l'attachant au cou. Aussi ai-je dit bien souvent qu'une telle conduite ne pourrait être tolérée longtemps, il feudra en finir. Ou le Turc ou le frère Gui arrivera et s'emparera tout à coup de ce qu'on aura écorché, volé, dérobé, entassé depuis des années; ou bien le jour du jugement viendra soudain, se ruera sur le monde et meltra fin au jeu ^ " 11 dit ailleurs : « Du temps du papisme, tout le monde était miséricordieux et bienfaisaul ; on donnait des deux mains, joyeusement et avec une grande dévotion. Mais mainlenant, lorsqu'on devrait se montrer si reconnaissant pour le don du saint Évangile, personne ne veut plus donner la moindre chose. Auparavant, chaque ville, selon son importance, entretenait richement quelques couvents, sans parler des prêtres à messes et des fondations. Aujourd'hui, on se débat, on se révolte dès que l'on

' Sämmll U'erle, t. XLIII, p. 164.

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