DECADENCE DE LA LIBRAIRIE
« Notre temps est vraiment le plus ap^ité et le plus troublé de tous les temps », écrivait Glaréanus à Willibald Pirkheimer (1524); « aussi je crains beaucoup la ruine totale des lettres et de Tétude des lan{i;ues anciennes, un voit surgir de tous côtés des gens qui se vantent d'avoir rappelé la piété à la vie, qui se regardent comme les verges des sophistes, et qui en réalité sont beaucoup plus stupides que tous les sophistes. Comment la piété pourrait-elle fleurir sans véritable science et sans la connaissance du grec, je ne le conçois point. Et cependant ces hommes proclament avec un fort grand fracas qu'il n'est nullement nécessaire d'étudier le grec ou le latin, qu'il suffit de comprendre l'allemand et l'hébreu. On veut, pour ainsi dire, faire de la chrétienté une seconde Turquie '. » Mélanchthon était d'avis qu'il eût fallu couper la langue ;iux prédicants qui détournaient des études la jeunesse inexpérimentée (1524) *.
Le discrédit universel des lettres, la ruine du respect et de l'amour dont elles avaient été l'objet dans toutes les classes de la société avant l'avènement du nouvel Évangile, allaient naturellement de pair avec la détresse du commerce de librairie. Depuis 1523, l'activité des grands éditeurs Rynmaun à Augsbourg, les frères Alantsée, à Vienne, s'était peu à peu ralentie. L'établissement autrefois si prospère;, si grandiose, de Froben Lachner, à Bâle, ne jouissait plus de la grande influence qu'il avait jadis exercée. Les lois qui réglaient autrefois le commerce des livres n'étaient plus en vigueur. La propriété littéraire n'était plus comptée pour rien; seuls, les colporteurs faisaient de bonnes affaires. Ils se répandaient par troupes dans les villes et le.> campagnes, débitant de tous côtés leurs écrits polémistes, leurs caricatures ignobles, leurs abominables gravures. Les grandes villes pullul.iient de marchands ambulants de toutes espèces. A rs'uremberg, à côté des imprimeurs et des libraires en titre, des colporteurs offraient leurs brochures aux passants. Des fripons sans aveu parvenaient à s'introduire dans la ville, et y répandaient des livres pernicieux; au marché, derrière l'hôtel de ville, des colporteurs venus du dehors recommençaient continuellement à dresser leurs échoppes, en dépit de toutes les ordonnances du conseiP.
' PiuKHF.iMER, Opera, edid. Goldast, 314. — Voy. Schreiber, Glareanut, p. OS La lettre est de 1524, et non de 1514.
' ■ Linfïuas profecto praecidi oportet iis, qui pro concionibus passim a lilerarum studiis imperitam juventutem dehortantur. » Corp. Reform., t. I, p. 666.
* Pour plus de détails sur la ruine du commerce des livres, voy. Kirchhoff, t. I, p. 79-102; Hase, p. 71. - Apud Germanos -, écrit Érasme en 1524, • vix quicquam vendibile est praeter Lutherana acAnti-Lutberana. - Op. III, x>. 824. — Voy. p. 777. • Frobenius mihi serio questus est, se ne unum quidein opus de
DKCADENCK DES ÉCOLES. 3(7
Comme les hautes éludes et les établissements d'eiisei[jueiiieiil supérieur, les écoles populaires de second ordre dépérissaient d'année en année. « Les écoles commencent à décliner », écrit Knocli VVidmann dans la Chronique municipale de Holi; « presque personne ne veut plus envoyer .ses enlants à l'école; Luther a tant répété que les prêtres et les savants avaient déplor.ibiement égaré le peuple, que tout le monde nourrit contre les anciens maîtres un vilressenliment; ou les humilie, on les tracasse toutes les lois que l'occasion s'en présente'. « Guillaume Lange, zélé protestant hessois, rapporte les mêmes faits : « Les études sont ruinées >, dil-il; « dans les campajjnes et dans les villes les écoles sont désertes, et personne ne veut plus y envoyer ses enlants*. » « Du temps du papisme », écrit Gui Dietrich de Nuremberg, •' on donnait sans mesure et sans fin, au lieu que maintenant personne ne veut plus ouvrir sa bourse ni donner un liard pour l'entretien des pauvres églises, des écoles, des pauvres gens nécessiteux ». «
Luther lui-même laisait entendre à ce sujet les plaintes les plus amères. Ou lit dans une des instructions adressées par lui aux bourgmestres et aux conseillers des villes (1524) : « En Allemagne, on laisse dépérir l'enseignement. Les écoles supérieures languissent, les couvents sont termes, l'herbe se sèche, la fleur tombe. Là où les couvents et les abbayes ont été supprimés, personne ne consent plus à faire instruire ses enfants. » « Puisque l'état ecclésiastique ne vaut rien », entend-on répéter, « nous n'avons que faire des écoles, et nous ne voulons plus rien donner pour elles. »
Tout cela, au dire de Luther, était l'œuvre du diable. Sous le papisme, le diable avait tendu .'^es filets par l'établissement des couvents et des écoles, de .sorte qu'un jeune garçon ne pouvait leur échapper sans un particulier miracle du ciel*; maintenant, au contraire, voyant ses tours déjoués par la parole de Dieu, Satan avait résolu d'empêcher toute instruction : « Or ou ne saurait ima-
civitate Dei (de saint Außuslin) vendere Francofordiae. » l', 842. Il dit dans les 6Wloques:. No.s Kvanseiicl quatuor res polissirauin venainur, ut ventri benesit,nequid desit lis, qiufsub ventre sunt, tum ut sit,uude vivamus, postreino, ut liceaI,quod lubet,agere. Ilœc si suppetant, inter pocula ( lanmmus : lo Triumphe, lo Pa-an, Yivit Evan{5elium, régnât Christus. " — Voy. ces passages et d'autres analogues d'Érasme sur l'influence destructive du nouvel Évangile pour les écoles, la littérature et les sciences, dans 1)ölli.\ger, lieformntion, t. I (2' édit.J, p. 470-472. — Voy. aussi l'opinion de Cochiseus sur l'anéantissement de la gloire scientifique des Allemande, causé par les troubles religieux nouvellement excités. — Voy. Otto, p. 117, 131.
' Forlgcsclze Sammlunj von Alt und Neu, 1735, p. 440. — Voy. Dollinger, lieformation,t. 1(2« éd.), p. 486-467.
* Leben und Tlialen Philippi Magnanimi, t. I, p. 141.
^ DÖLLiNCER, He/ormation, t. I (2« éd.), p. 4tJ9.
*Donc, presque aucun enfant n'échappait à l'école.