ÉTAT DE L'ALLEMAGNE
à l'Empereur plus d'humiliation que d'avantages; ce n'était, disait-il, qu'un vain titre, sans nulle efficacité, sans prestige ; dans les réunions de la Diète, le lieutenant impérial avait à peine autant d'influence que les délégués des princes; au Conseil de régence, son action était à chaque instant gênée par la nécessité de se soumettre aux décisions de ces derniers. Les intérêts de l'Empereur et de la maison d'Autriche seraient bien mieux servis s'il ne paraissait pas à la Diète en qualité de lieutenant impérial, mais simplement comme archiduc d'Autriche. Tout était trouble et confusion; les États étaient sourdement travaillés par le roi de France, et l'on n'avait que trop clairement compris pendant la Diète combien ils prenaient peu à cœur les intérêts de l'Empire. Xi le Conseil de régence, ni la Chambre impériale n'avaient obtenu les subsides nécessaires à leur entretien, et si l'Empereur, à ses propres frais, ne se décidait aies fournir, et n'acquérait ainsi le droit d'élire dans ce tribunal suprême, ainsi qu'au Conseil, des hommes capables, on verrait bientôt surgir, ou un vicariat d'Empire, comme le demandait ardemment l'Électeur palatin, ou un pouvoir entièrement dépendant des États. Enfin, à la suite de la prodigieuse agitation qui régnait dans le pays, il était fort à craindre que les électeurs, ou même le peuple, n'exigeassent l'élection d'un nouveau souverain, car dans le peuple, il fallait bien que l'Empereur en fût averti, se fortifiait de plus en plus la conviction que l'usage de laisser élire les souverains allemands par quelques princes venais devait être aboli, et que, surtout dans la question de l'élection, les princes ecclésiastiques devaient être éliminés. Si l'on continuait à céder toujours, il était à craindre qu'un chef habile, s'appuyaut sur la volonté populaire, ne s'emparât de la couronne, et ne fiU soutenu dans son entreprise par les intrigues et les armées de la France. Si l'Empereur voulait prévenir la ruine imminente de la nation, il lui fallait se décider à donner un chef à l'Empire. Selon la promesse que, de son propre mouvement, il avait faite avant son départ pour l'Espagne, il devait sans tarder et avant qu'il fut trop tard favoriser l'élection de l'archiduc. Si l'on n'élisait promptement un roi romain, il était à prévoir que la nation allemande, au milieu des perpétuels conflits créés à propos de la couronne (qu'on pouvait toujours se flatter d'obtenir avec l'appui de la France), et surtout à cause de l'anarchie religieuse, finirait par périr de ses propres mains'.
Cette anarchie ne s'était que trop fait pressentir pendant la Diète de Nuremberg.
' ■ ...tiinendum sit, ne ipsa natio, quam Exteri non possunt oppriniere viribus suis, sil)i ipsi sit plus quam intestinum nialum paritura, nec secus, ac si quisque silii manum consciret. » Chmel, Ferdimmd's Instruction, p. 107.
DÉLIBÉRATIONS RELIGIEUSES A LA DIKTE DE NUREMBERG. 1521. 3i7
Le cardinal Laurent Campeggio, délégué aux K(ats par Clément VU, était chargé par le Pape d'organiser en Allemagne la guerre de résistance contre les Turcs, et d'y pacifier les troubles religieux. Il devait aussi s'enquérir des griefs formulés par les Ordres contre le Saint-Siège '.
Ce n'élait pas la première fois que Campeggio remplissait en Allemagne la mission de nonce. Lors de sa première délégation, sous Maximilien, il avait été accueilli par le respect universel. Mais maintenant, disait-il, il lui semblait faire la découverte < d'une Allemagne nouvelle «. A Augsbourg, lorsque, suivant l'ancien usage, il voulut donner sa bénédiction au peuple, il fut hué par la foule. Un pamphlet le dépeignit sous les traits d'un animal étrange et féroce* envoyé de Rome pour ruiner le pays. La veille de son entrée à Nuremberg, le conseil le fit avertir qu'il ferait sagement de renoncer à donner « sa béuédiclion et sa croix ", vu l'état actuel des esprits. On craignait qu'il ne fi\t insulté par la populace.
Campeggio ne put s'empêcher, en pleine séance de la Diète, de témoigner sa surprise de ce que tant de princes et autres Ordres aient toléré la diffusion des nouvelles doctrines, et souffert que l'antique foi de leurs ancêtres fi\t mise en péril par les écrits de quelques novateurs. N'élait-il pas évident que l'insoumission et la révolte des sujets contre toute autorité seraient l'infaillible conséquence des principes qu'on s'efforçait d'établir? Le légat se présentait muni des pleins pouvoirs du Pape; il se proposait d'approfondir soigneusement les questions, et, secondé par les Ordres , il espérait remédier au mal. 11 n'était pas venu pour se servir « de l'épée et du feu ", comme on l'en accusait faussement. Le désir de Sa Sainteté, conforme d'ailleurs au propre sentiment et au caractère du légat, était, au contraire, de faire prévaloir des mesures modérées, et de ramener les apostats et les égarés par des exhortations bienveillantes et paternelles.
A cela les Ordres répondirent " que la diffusion des nouvelles
' * Beglaubigungsschreiben für den Legaten vom 1 Februar 1524, Frankfurter Reichstagtacten, t. XXXIX, p. 319''-324. " Nos certe •, assura le Pape aux États, in omnibus quaepernos, Deointerveniente, fieri poterunt, neque aniore, neque studio, neque liberaiitate deerimus. • Voy. les dépêches du Pape à Campeggio, 14 avril 1524, Balan, p. 326-329.
* Voy. Uhlhorn, p. 58-59.
doctrines déplaisait aux princes et aux autorités tout autant qu'au nonce, et qu'ils comprenaient fort bien les inconvénients et les difficultés qui en devaient résulter; qu'ils étaient prêts à conférer avec le légat sur toutes les questions en litige, et qu'il pourrait librement exposer ses vues au sein de la Diète ; mais qu'ensuite ' les Etats demanderaient à connaître les instructions qu'il avait reçues touchant le cahier de doléances envoyé à Rome l'année précédente .
Ce cahier, rédigé en 1523 à Nuremberg, avait été, avant même d'être expédié en Italie, imprimé à plusieurs reprises en Allemagne. Le Pape, assura Campeggio, n'en avait pas eu officiellement connaissance. Trois exemplaires en avaient été adressés à des personnes privées. Le Saint- Père avait parcouru l'un deux, mais jamais il n'avait pu se persuader qu'un écrit u d'une si prodigieuse inconvenance ait pu être rédigé par les États d'Allemagne; il l'avait plutôt regardé comme l'œuvre de quelques particuliers qui, dans leur aversion pour le Siège apostolique, l'avaient livré à l'impression-. Le nonce déclara n'avoir reçu aucune instruction se rappor tant à ce mémoire, mais en revanche il dit avoir plein pouvoir pour traiter avec les États « des griefs de la nation ». A son avis, les Allemands feraient bien de suivre l'exemple des Espagnols; ceux-ci avaient envoyé une ambassade à Home pour y traiter de leurs intérêts; ils avaient été entendus et exaucés en tout ce qui était légitim.e et possible. Le nonce - ne doutait pas =' que la nation allemande ne piU à son tour obtenir tout ce qui pourrait s'accorder raisonnablement. Mais il était inadmissible que des discussions de cette nature fussent abandonnées à l'appréciation du peuple et reproduites par la presse; ce n'était que par la paix religieuse que l'Allemagne pourrait retrouver l'ordre et la tranquillité, et se mettre en état de se défendre à l'extérieur, en repoussant énergiquement les Turcs.
Le refoulement des Turcs était, comme les Ordres le disaient avec raison, une question vitale pour la chrétienté tout entière, et pour atteindre ce but, la concorde entre les puissances chrétiennes était de nécessité urgente. Aussi le Pape faisait-il tous ses efforts pour amener une entente entre Tl^mpire, l'Angleterre et la France, et c'était la même préoccupation qui avait décidé l'envoi d'un légat en Allemagne « pour la conclusion de la paix avec les États •. Clément était décidé à faire en ce sens tout ce qui serait en son pouvoir. Que s'il n'était pas écouté, le Pape n'aurait plus alors qu'à prendre patience et à s'abandonner à Dieu '.
Les Ordres laïques remirent alors au légat un nouveau ■ cahier
' * Voy. Frankfurter Reiditngsactcn, t. XXXIX, p. 325-330.
»F.LlBÉliATIONS RKI.IGFEUSES A LA DIKTK DE NUREMBERG. 152f. 3Î9
de doléances ». Celle lois encore ces doléances n'avaient trait aucun do^jme, non plus qua la constitution de TEglise'. Il y était dit expressément que « ni les membres du clcr{jé, qui se reconnaissaient liés envers le Saint-Père par leur serment, ni les princes et autres Ordres n'avaient l'intention de se soustraire en quoi que ce soit à l'autorité du Pape »; mais ce qui avait dégénéré en coutumes répréhensibles, en usaj^es arbitraires, devait être réformé, d'autant plus que la nation allemande traversait des temps si difficiles et voyait grandir de si tristes discordes que, d'après l'avis des meilleurs, si jamais il avait été jugé nécessaire de venir en aide à la société en péril, c'était à présent. Avant tout, il fallait corriger ces nombreux abus qui, personne ne pouvait le nier, étaient venus, ' soit des prodigalités exorbitantes des papes, soit des exigences excessives de la curie romaine ■■■ .
Voici les griefs les plus justement fondés des États : Un grand nombre de prêtres, chargés de l'administration des diocèses, n'avaient pas reçu la consécration épiscopale; des évêques élus à Rome avaient été dispensés de la résidence. Rome faisait un devoir aux évêques allemands de visiter tous les deux ans les tombeaux des saints apôtres, et rachetait cette obligation à prix d'argent.
Les Etats reprochaient surtout au Saint-Père l'autorisation donnée par lui à l'archiduc Ferdinand d'affecter à la guerre contre les Turcs le tiers des revenus ecclésiastiques. Cette autorisation, au dire des Ordres temporels, était absolument opposée au droit commun, aux conciles, aux libertés d'une grande et noble nation; elle avait été édictéeet publiée sans délibération préalable, sans enquête; les propriétés immobilières de l'Eglise, ayant été données par les empereurs, rois, princes temporels et ecclésiastiques et autres fidèles au nom et pour la gloire de Dieu, étaient inaliénables. Sans le consentement de ceux qui les avaient consacrées aux besoins du clergé, on ne devait ni ne pouvait y toucher. Les églises avaient été complètement ruinées par une telle mesure, et se voyaient maintenant hors d'état de payer l'impôt d'Empire. " Si les propriétés immobilières de l'Église étaient dilapidées de cette façon, il ne fallait plus compter sur les contributions fournies par les abbayes, collégiales et couvents. Aussi les États avaient-ils résolu de ne plus tolérer à l'avenir un pareil abus de pouvoir, qu'il fût autorisé par Ferdinand ou par des bulles arbitrairement publiées par le Sainl- Siége, car des actes aussi injustes les déliaient de toute soumission. »
Bien peu de temps après, ceux qui formulaient ces plaintes
' Aussi peu qu'auparavant. Voy. plus haut, p. 288.
s'adjugeaient sans cérémonie ni scrupule le droit et la permission de confisquer à leur profit les biens des églises et des couvents.
« Le chapitre des griefs est infini -, écrivait Charles de Bodmann, u et ces griefs sont souvent bien fondés; mais quant aux torts des Ordres eux-mêmes envers l'Église, quant aux emplois ecclésiastiques confiés à des personnes incompétentes ou incapables, quant à l'immixtion illégale des princes dans des questions purement spirituelles et à tant d'autres abus, les Ordres temporels n'en font aucune mention. Si seulement ils n'avaient pas la prétention de trancher de la même façon en matière de foi! S'ils renonçaient à rendre leurs légistes romains ou leurs conseillers juges et arbitres des points de doctrine controversés! Mais beaucoup n'aspirent qu'à déterminer de leur propre autorité ce qui doit être cru ou rejeté, et n'agissent que dans ce but, surtout les conseils des villes, qui brûlent de mettre la main sur les biens de TEglise, et d'abolir toute juridiction ecclésiastique. "
La justesse de ces observations n'avait été que trop clairement démontrée pendant la Dièle de Nuremberg.
Les électeurs et princes se montraient assez disposés à se conformer aux ordres sévères de l'Empereur touchant les nouvelles doctrines, et à obéir à l'édit de Worms. Mais les délégués des villes étaient " d'un tout autre avis ". Lors de leur voyage en Espagne, en présence de l'Empereur, ces mêmes délégués avaient nié toute complicité avec les luthériens; les assurances qu'ils avaient données à Charles-Ouint à ce propos avaient beaucoup contribué à décider l'Empereur à repousser la douane de frontière, tant réclamée par les autres Ordres. Mais siîrs mainlenant que cet impôt serait rejeté, les députés des villes, presque tous docteurs en droit romain, ne craignaient plus de laisser voir leurs véritables sentiments. 11 leur était impossible, dirent-ils, de consentir à ce qu'exigeaient les électeurs et les princes. De telles mesures exciteraient infailliblement des troubles, des séditions, des meurtres, en un mot des calamités effroyables. Ce qu'il y avait de mieux à faire pour remédier au mal présent, c'était de convoquer < une assemblée chrétienne, composée de prêtres et de laïques, qui, en attendant la convocation d'un concile libre et général, statuerait sur toutes les questions controversées >■. La convocation d'une semblable assemblée était tout à fait urgente; elle seule pouvait ramener la paix parmi les chrétiens; elle était le meilleur moyen de venir à bout des résistances populaires, et de procurer la concorde générale. L'édit de Worms devait être modifié en ce sens que " lorsqu'un chrétien enseignerait une doctrine ens'appuyant sur un texte de la sainte Écriture, il faudrait le laisser faire, à moins qu'un autre, établissant son opinion sur les mêmes