IL
qui leur laisserait la liberté de disposer des biens de TÉglise, d'exercer le droit d'élire ou de déposer « les prédicants de la doctrine ' , et surtout leur permettrait de ne plus traiter les prêtres que comme ■< les très-humbles serviteurs de l'État «. « Quant à la religion, > avouait Mélanchthon, ^ les villes libres s'en soucient fort peu; elles ne songent qu'à secouer le joug des évoques, afin de régner sans partage '. »
Nuremberg se distingua par <• une haine singulièrement violente ycontre la papauté et le clergé. Les nouveaux croyants disaient avec orgueil : ' Nuremberg brille comme une perle choisie dans la couronne tressée par les cités à l'Évangile. »
Trois hommes contribuèrent surtout à encourager la révolution religieuse : les deux trésoriers de la ville, Jérôme Ebner et Gaspard Niitzel, aux mains desquels était remise toute l'administration de la ville, et Lazare Spengler, « qui par son rang social ", dit Camerarius dans sa lie de Mélanchihon, « n'était qu'un simple greffier, mais qui en réalité était l'inspirateur de toutes les décisions du. conseil ". Uni à Spengler et à d'autres prédicants, l'agitateur populaire André Oslander tenait la bourgeoisie dans une crainte continuelle, car il avait tout pouvoir sur les masses. « Un greffier bouffi d'orgueil, sans aucune honorabilité, un prêtre fastueux, sans nulle expérience ', disait amèrement Pirkheimer en parlant de Spengler et d'Osiander, « gouvernent selon leur caprice la noble cité de tNuremberg , et réforment toutes choses d'après leur science prétendue; leur volonté est la règle de ce (ju'il faut croire et de ce qu'il faut faire. ' " Je voudrais que vous fussiez à même de juger la conduite de cet homme «, écrit-il à un ami en parlant de Spengler; - vous ne pourriez assez vous étonner qu'eu un même personnage les actes et les paroles puissent à tel point se contredire ^ » La " troupe évangélique », en peu de temps fortement grossie, finit par montrer si peu de dignité et de mesure que Hans Sachs, bien que partisan de Luther, ne pouvait s'empêcher de lui adresser les plus amers repro-
' "Maxime oderunt illam doniinationem(les évêques, dont la juridiction était en question) civitates imperii. De doctrina religionis nihil laboranl; tantum de regno et libertate sunt solliciti. » Lettre à Luther : Corp. Reform., t. II, p. 328, et t. II, p. 336. — Voy. Pastor, p. 40.
^ Voy. Binder, p. 107-109 et p. 222, note 32.
LE NOUVEL EVANGILE A MIIlEMBERO. l.>2i. 371
ches (1524). « Vous criez beaucoup, mais vous agissez peu «, leur disait-il. " Si vous étiez évangélicpies, comme vous vous vantez de l'être, vous feriez les œuvres de rÉvaugile. Il n'est que trop juste de le dire, si les luthériens avaient une conduite honorable, exempte de tout scandale, leur doctrine serait autrement considérée; ceux qui vous appellent maintenant hérétiques feraient votre éloge; ceux qui maintenant vous méprisent se laisseraient instruire. Mais vos excès de table, voire vacarme, vos insultes contre les prêtres, vos querelles, vos sarcasmes, vos dédains, votre conduite dissolue, ont porté un grave préjudice â la doctrine évangélique. Ceci n'est malheureusement que trop évident '. ■»
Les chaires dont disposaient les prédicants retentissaient de discours calomniateurs, méprisants, de propos grossiers ou séditieux. Pirkheimer écrivait à Mélanchthon, parlant ■ de cette belle et digne cité de Nuremberg où jadis la religion chrétienne avait été si en honneur- » : - Xon-seulement notre ville fourmille d'hommes qui osent entreprendre de convertir les autres et ne se corrigent en rien eux-mêmes, mais encore elle regorge de femmes oisives, bavardes, curieuses, indiscrètes, aimant à gouverner toutes choses, excepté leur propre ménage. Si lu étais ici, si tu étais témoin de tant et de si lamentables défections, calomnies, illusions, mensonges, tu pourrais à peine t'erapécher de verser des larmes^! « « Les prédicants ne se contentent pas de tonner contre tout ce qui a été vénéré jusqu'ici, ils n'outragent pas seulement ceux qui refusent d'abjurer la foi de l'Eglise, ils s'écrient : Il faut les convertir à tout prix, et s'ils s'y refusent, il faut les chasser par la violence! Entre eux, ils ne parviennsut même pas à s'entendre. - ■-- Je ne sais comment on prêche -, dit Charité Pirkheimer dans une de ses lettres, - mais j'enlends dire de tous côtés que beaucoup d'hommes estimables de notre ville sont presque désespérés, et ne veulent plus aller â aucun sermon. Ils disent que les prédicants ne font que les troubler, qu'ils
' Ein Gespräch eines ecangelischen Christen mit einem lutherischen (Nuremberj^, 1524J, Bl. 4^. — Voy. DÖLLINGER, Reformation, t. I. p. 172-173. — RaSS, Convertiten, t. I, p. 48. on faisait de tous côtés la même expérience. » Je crains fort », disait dans un de ses sermons Jean de Staupitz, l'ancien provincial de Luther (1523j, « que l'on ne trouve en ceux qui se vantent le plus d'être évaugéliques plutôt des hérétiques que des chrétiens. Manger du chapon en carême, faire ripaille le jour et la nuit, est-ce donc là ce qu'ils appellent la liberté chrétienne ■.■' Où voit-on que le Christ et les apôtres nous aient donné un tel exemple '.' C'est vraiment imiter le diable et non le Christ que d'agir de la sorte. Beaucoup abandonnent leurs couvents, disant que sous le froc ils ne peuvent vivre selon l'Évangile. S'ils ont reçu les Ordies mineurs, ils se hâtent de s'en débarrasser; ils retournent dans le monde, mangent et boivent le jour et la nuit. • Kolde, Augusiiner- Congregation, p. 343-344.
- V^oy. BiNUER, p. lOJ.
PlRkHEIMEIH Op., p. 374.
372 OPPRESSION DES C AT H O LIO U li S . 1524-1525
ne savent plus ce qu'ils doivent croire, et donneraient beaucoup pour ne les avoFr jamais entendus '. ■-■
Le parti qui dominait au conseil pensait tout différemment sur le compte des prédicants. Les conseillers les plus influents écrivaient à l'Empereur que rien de séditieux n'était toléré dans la cité. Aux États des villes réunies à Ulm sur la proposition de Nuremberg, un certain nombre de députés expédièrent un message à Charles-Ouint, pour l'assurer qu'à >'uremberg' les prédicateurs étaient rigoureusement obligés à ne prêcher « que la pure et littérale parole de Dieu, d'après l'Écriture, et telle que l'approuvait la sainte Église chrétienne, conformément à l'édit de Worms - ■ .
Et cependant des agressions directes contre le culte de l'Église et les droits des établissements religieux avaient depuis longtemps été inaugurées à Nuremberg comme ailleurs. Quelques mois plus tard, sur l'ordre du conseil, avait lieu, dans une salle de l'hôtel de ville, une conférence religieuse qui dura plusieurs jours, et après laquelle, avec un sans gène auquel on commençait à s'habituer, on décida l'abolition de l'ancien culte. A dater de ce jour, on marcha à grands pas dans la voie de l'arbitraire. De par l'ordre et l'autorité laïques le nouvel Évangile fut établi ^ dans la ville et dans les cinquante ou soixante localités soumises à la juridiction de Nin-emberg.
A partir de ce moment, il ne fut plus question de tolérance envers l'ancienne Église, et l'on ne montra plus aucun égard envers les
' Voy. HÖFLER, Denhicûrdigkcileii der Charilas Pirl.heïmer, p. 130.
- o Abschid aller erbaren Fretj-und ReichsUtl gemaincn Stetllags auf Aflermontag mich XHcolai (13 décembre) 1524, in der Stadt Um gehauen, • Vov. Der erbern Freien-und Retchslelt Abschide der jare 1523-1542. Archives de Francfort. « L'Empereur », étaiL-il dit dans le recez, " avait interdit l'assemblée qu'on s'était proposé de réunir à Spire. Il avait publié un édit qui menaçait de peines sévères ceux qui adopteraient les doctrines de Luther. Aussi, sur la proposition de Nuremberg, les États des villes s'étaient réunis, et il avait été décide que sans apporter nul délai à l'affaire, on aviserait aux voies et moyens de satisfaire aux ordres de l'Empereur. » Dans le messaffe envoyé à l'Empereur, il était dit que l'édit de Worms était impossible à exécuter, à cause des dispositions populaires, car les peuples se montraient si avides de la pure parole de Dieu, qu'ils se déclaraient prêts à sacrifier pour elle leurs corps et leurs vies. Les délégués des villes étaient donc convenus entre eux (juillet 1524) de laisser prêcher en toute liberté l'Évangile pur et simple , conforme en tout aux écrits bibliques et apostoliques. (Voy. plus haut, p. 367.) Le conseil de Francfort avait écrit à Ulm le 29 novembre 1524 (mardi après saiute Catherine) qu'il lui était impossible d'envoyer à la Diète ses délégués, et se proposait, autant que la chose se pourrait, de se montrer obéissant envers l'édit impérial. Esslingen écrivit à Ulm le 20 décembre (mardi avant saint Thomas, apôtre) qu'il ne pouvait souscrire à l'adresse qu'une partie des députés urbains avaient rédigée pour être envoyée à l'Empereur, et qu'il avait l'intention de se montrer obéissant envers l'édit impérial. Gemund (en Souabe) s'exprime de même (22 décembre, jeudi d'apiès saint Thomas, apôtre), 1524. Archives de Francfort, convolut : Rcichssachcn a. 1524.
^ Voy. Roth, Reformation in Xiirnberg, p. 194.
MEMOIliES Di; CIIAIHTK l'ii: Iv II K IM K H. 373
calholiques demeurés fidèles. C'est ce que va nous démontrer Thisloire du couvent de Sainte-Claire. L'abbesse des relijjieuses, Charilé Pirkiieinier, nous a laissé dans ses Mémoires le saisissant récit des événements dont elle et ses S(rurs avaient été les victimes '.
Avant la prédication du nouvel Évangile, Charité avait été universellement célébrée par les hommes les plus éminenls de son temps. Tous l'avaient considérée comme une des plus nobles personnalités de son sexe; à .\urember{j, au témoignage de Christophe Scheurl, « tous ceux que distinguaient leur rang ou leur savoir étaient dans l'admiration de ses hautes capacités, de son instruction étendue, de l'élévation de ses sentiments, de la pureté de ses mœurs -. Ouant au genre de vie des Sœurs, de l'aveu même du conseil, on n'y avait jamais rien trouvé à redire; nul abus, nul scandale n'avait jamais été signalé dans la maison. On vantait au contraire sa parfaite discipline, et sa bonne renommée était partout solidement établie. Si donc, même contre Charité et ses compagnes, issues pour la plupart des premières familles de la ville, on osait se porter aux actes de violence les plus audacieux, il est facile de se représenter à quels procédés iniques les puissants, les tyrans de conscience, avaient recours quand il s'agissait de persécuter et d'opprimer le reste des catholiques.
L'histoire du couvent de Sainte-Claire caractérise dans une certaine mesure ce temps « si lamentablement destitué de paix divine et humaine '-, comme le disait très-justement l'archiduc Ferdinand*.
« Une foule de personnages de tout rang ", dit Charité dans ses Mémoires (1524), « venaient touslesjours visiter les amies qu'ils avaient chez nous; ils endoctrinaient les Sœurs, leur exposaient les nouvelles doctrines, et leur argumentation n'avait point de fin. Ils s'efforçaient de nous prouver que l'état religieux était damnable, pernicieux; qu'il était impossible d'y faire son salut, et que toutes nous appartenions au diable. Beaucoup voulaient contraindre leurs filles, sœurs ou cousines à sortir du cloître, et les engageaient à changer d'état, à grand renfort de paroles, de menaces et aussi de belles promesses. "
1 Höüer a eu le mérite de publier le premier ces Mémoir-s. Mieux qu'aucuu autre témoignage, les Mémoires et lettres de l'abbesse vont nous montrer le triste usage qu'on faisait alors de la « parole divine ■ et de la ■ liberté évangélique • pour l'oppression de toute liberté de conscience. Le seizième siècle ne nous fournit peut-être pas un seul document qui les vaille; ils nous offrent un exemple vraiment admirable de fidélité héroïque, de piété pure, de constance chrétienne et sublime parmi d'indicibles angoisses et persécutions, au milieu des tristes exemples de l'apostasie générale. Binder, dans sa belle biographie de Charilé Pirkheimer, a su mettre le récit de l'abbesse dans un admirable relief.
* Chmel, Ferdinands Instruction fur Karl von Durgund, p. 1 îO-142.
Mais comme aucune des Sœurs ne voulut jamais entendre parler d'une telle désertion, les nouveaux croyants attribuèrent leur « obstination " aux Pères Carmes, directeurs des religieuses de Sainte- Claire, et déclarèrent qu'aussi longtemps qu'on ne les éloignerait pas de la maison, il ne fallait pas songer à ■-■■ convertir > les Sœurs. Au sein du conseil, les ennemis du couvent exprimèrent donc le désir de voir la direction spirituelle des Sœurs retirée aux Carmes, et donnée aux nouveaux prédicants.
i: J'exposai l'état de la question à la communauté «, rapporte Charité, " réclamant en cette circonstance l'avis et le conseil de mes Sœurs. Alors, considérant ce qui leur adviendrait si la communauté sortait du gouvernement régulier des Pères pour être placé sous la domination de prêtres dissolus et de moines apostats, elles déclarèrent unanimement qu'elles ne leur obéiraient point, et s'écrièrent d'une seule voix qu'il ne fallait pas attendre pour agir qu'on vint nous enlever les Pères, car ensuite, malgré toutes nos récriminations, il ne nous serait plus possible de remettre les choses dans leur premier état; qu'il fallait commencer par adresser une supplique au conseil, par faire appel à sa loyauté, en lui représentant le tort qui serait fait à nos âmes par une telle mesure, témoignant une pleine confiance en sou équité, et le suppliant de considérer l'injustice qu'on voulait commettre à notre égard. Je me rendis à l'avis des Sœurs, et rédigeai une supplique qu'elles approuvèrent toutes, sans aucune exception. -
Dans cette admirable « supplique > , les Sœurs rappelaient au conseil, en termes émouvants, qu'elles avaient toujours été exemptes de reproche dans leurs rapports avec l'autorité; que, -- dans toutes les choses justes et acceptables =, elles s'étaient constamment efforcées de lui complaire, et qu'on ne pouvait formuler aucun blâme sur leur genre de vie. ^ Il ne serait donc pas juste », ajoutaient-elles, ^- de contraindre notre conscience et de nous empêcher de suivre les règles de notre institut. « « Quelques-uns s'imaginent que nos Pères nous interdisent la lecture du saint Évangile et autres livres bibliques. Un tel soupçon n'est point fondé et leur l^it injure. Nous pouvons affirmer en toute sincérité que parmi nous l'Ancien et le Nouveau Testament, en langues allemande et latine, sont d'une pratique et d'un usage quotidiens, et que nous nous efforçons de tout notre cœur de les entendre dans leur sens exact et littéral. Et non-seulement nous lisons la Bible, mais nous ne refusons pas d'examiner ce qui nous vient entre les mains, à l'exception des libelles et pamphlets qui répugnent à notre conscience, et ne nous semblent pas conformes à la simplicité chrétienne. Nous espérons que Dieu, écoulant la fervente prière de nos cœurs, ne nous refusera pas et ne
MÉMOIRES \)\-. rjfARITK P F R K II F IMK F^ 375
nous cachcr.'i point son saint cl véritable Espril, afin que nons puissions comprendre la parole de Dieu selon son adorable sens, nonseulement selon la lettre, mais selon l'esprit. '
D'autres reproches ayant trait à leur genre de vie étaient éjjalemcnt injustes : « On nous accuse de nous confier en nos propres œuvres et de n'attendre notre salut que de leur secours; cependant nous affirmons ici que, {yràce à Dieu, nous sommes bien loin d'i{ynorer, mal{yré tout ce qu'on en peut dire, que par les œuvres seules nul homme, comme le dit saint Paul, ne saurait être justifie, puisqu'on ne peut l'ôlre que par la foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ, d'autant que le Sauveur Jésus nous a lui-même enseijjné que lorsque nous avons lait tout ce qui est eu notre pouvoir, nous devons néanmoins nous considérer comme des serviteurs inutiles. Mais d'autre part nous sommes très-persuadées qu'une foi pure et véritable ne peut exister sans les bonnes œuvres, de même qu'un bon arbre doit nécessairement porter de bons fruits. > Nous croyons que Dieu récompensera chaque homme selon ses mérites, et que, lorsque nous paraîtrons devant le tribunal du Christ, chacun y sera accueilli selon ses œuvres, bonnes ou mauvaises. Nous savons encore que ce n'est point à nos propres efforts que nous devons attribuer nos bonnes actions, et lorsqu'un acte louable s'opère par notre entremise, nous n'ignorons pas que le mérite ne peut nous en être attribué, car tout bien procède uniquement de Dieu. C'est donc sans aucun fondement qu'on nous accuse de nous complaire dans nos bonnes œuvres; toute notre gloire ne réside que dans le Christ crucifié et humilié, qui nous a ordonné de prendre sa croix et de le suivre. Aussi nous regardons-nous comme obligées, ainsi qu'on nous y invite,- de dompter en nous le vieil Adam et de soumettre le corps à l'esprit parla mortification; et pour ce faire, nous trouvons plus de facilités et de motifs dans la vie religieuse que dans le monde. »
Toutes étaient résolues à demeurer au couvent, dans la vocation à laquelle Dieu les avait appelées; ce n'était pas pour y mener une vie commode, et le conseil lui-même savait fort bien, par l'examen de leurs comptes annuels, quelle vie de pauvreté et de privations était la leur, puisqu'elles avaient à peine de quoi vivre. Elles ne ressentaient aucun mépris pour l'état du mariage; mais quant à elles, elles étaient décidées à servir Dieu dans la virginité, « et nul homme de bon sens ne pouvait leur en dénier le droit -. Elles ne retenaient personne de force; elles ne jugeraient point celles qui désireraient retourner dans le monde; < mais si nous voulons la liberté pour chacun, nous souhaitons, nous aussi, être traitées avec justice, et jouir delà liberté, non-seulement selon le corps, mais selon l'esprit ». Aussi se refusaient-elles à laisser pénétrer chez elles des directeurs
spirituels étrangers, sachant bien qu'une telle mesure serait infailliblement la ruine de leur communauté. Le conseil, en un temps si périlleux, devait craindre de donner lieu au scanrlale ou à d'injustes procédés. Elles le suppliaient donc d'avoir pitié d'elles, car la chose n'importait pas seulement à leur bien temporel, mais au salut de leurs âmes.
A la requête de ses compagnes, Charité adressa aussi un mémoire étendu à son beau-frère le conseiller Martin Geuder, le priant d'user en faveur de Sainte-Claire de l'influence dont il jouissait au conseil. Depuis quatre siècles, lui écrivait-elle, les Carmes dirigeaient la conscience des Sœurs, et jamais on n'avait eu le moindre reproche à leur adresser. Les deux Pères qui exerçaient le saint ministère à Sainte-Claire et remplissaient les fonctions de prédicateur et de confesseur, ne recevaient du couvent, depuis quarante ans, comme le conseil le savait fort bien, que le vêtement et la table. De quel droit les éloignait-on pour imposer aux Sœurs d'autres guides spirituels? « Je ne sache point >>, disait Charité, « que jamais serviteur ou mendiant ait été contraint de se confesser là où son maître l'exigeait! Nous serions les plus misérables des créatures s'il nous fallait nous confesser à des personnes qui ne croient plus eu la confession, et si nous étions réduites à recevoir le Très-Saint Sacrement des mains de gens qui en font un tel abus que c'est chose abominable à entendre! Comment nous résoudre à obéir à ceux qui n'obéissent plus ni au Pape, ni à l'évêque, ni à l'Empereur, ni à la sainte Eglise, à ceux qui ont aboli le beau culte chrétien et l'ont changé au gré de leurs cervelles! Si je devais passer par une pareille épreuve, je lui préférerais de beaucoup la mort! »
Charité affirme de nouveau dans cette lettre que toute la communauté lit quotidiennement la Bible : " Par la grâce de Dieu, ni le saint Évangile, ni les Épitres de saint Paul ne nous font défaut. Pour moi, je préfère les voir pratiqués dans le détail de la vie et par des actes, que sans cesse sur les lèvres et jamais dans les œuvres. »
« Mais ils prétendent qu'on nous explique et qu'on nous prêche l'Évangile d'une manière puérile et tout humaine. Je réponds : Nous resterons attachées au texte du saint Évangile, et nous ne nous en laisserons séparer ni vivantes ni mortes! Mais si nous admettions des gloses, je recevrais pour ma part avec beaucoup plus de confiance la glose et la doctrine des chers saints, confirmées et approuvées par la sainte Église, que la glose d'un esprit étranger, que la sainte Église réprouve et condamne, que nous proposent des gens qui, après tout, ne sont que des hommes, et dont la vie évangélique offre
M EMOI II RS DV. CHARITK I' 1 1; K II i: IM I- H. 377
fort peu de ressemblance avec les œuvres et les vertus des chers saiats dont ils ont rejeté Tintercession '. •
« JNc te repens point •), écrivait la Sœur FélicKé Grundherr à son père, conseiller de la ville, « de m'avoir encouragée dans le bon dessein que j'avais formé de me consacrer à Dieu. J'espère que ce sera pour tni dans réternité une gloire et une joie singulières, oui, plus que si tu m'avais fait épouser rEmperciir romain, dont je n'échangerais point le palais contre ma cellule! < Avec l'aide de Dieu, personne ne j)ourra me faire sortir de mon petit' couvent, aussi longtemps <juc je vivrai! .le dirai plus : bien qu'on outrage d'une si abominable manière l'état que j'ai embrassé, mon avis est que si j'avais encore ma libre volonté, je m'offrirais de nouveau volontairement à Dieu pour le servir dans la vie religieuse; qu'on chante et rabâche tout ce qu'on voudra, je veux, et j'en implore la grâce, vivre et mourir dans l'état religieux, et y attendre mon Juge, en la miséricorde duquel j'ai mis mon unique espérance. J'ai la confiance que lu ne te laisseras pas séduire, et que tu conserveras ton ancien et vaillant cœur de chrétien, car il me semble que je ne pourrais éprouver de plus grande douleur en ce monde que de te voir aposfasier. En vérité, cela me briserait le cœur! ■ < Il me semble , écrit-elle un autre jour, « que si je recevais l'assurance qu'on nous laissât, à nous et à nos vénérés Pères, la liberté de suivre nos anciens et saints usages, nous permettant de servir Dieu en paix, je ne pourrais éprouver de plus grande joie ici-bas^! -
Mais '• nulle voix parlant au nom de la liberté et de la justice chrétienne >' n'avait alors chance d'être entendue. Une députation envoyée parle conseil viola la clôture des S(Purs et entreprit de les convaincre que « la ville ayant reçu le bienfait de l'Évangile " , elles devaient désirer participer à cette lumière, et consentir à recevoir '^ un saint prédicateur de la pure parole de Dieu ". La nouvelle loi de l'Évangile devait être partout introduite. Et comme toutes les Sœurs, invoquant leurs convictions religieuses et leur conscience, continuaient à résister aux promesses comme aux menaces, leurs directeurs spirituels leur furent retirés, par Tordre du conseil. Une religieuse de soixante-dix ans mourut sans avoir la consolation de recevoir le saint Viatique; malgré ses touchantes instances, on ne laissa pénétrer auprès d'elle aucun prêtre catholique.
>( C'est vraiment chose triste et lamentable % disent les Sœurs dans une nouvelle supplique adressée au conseil, < que, dans un temps où la liberté évangélique est proclamée en tout lieu avec tant
' HÖFLER, DenhwürdigkeiUn der C/iarilas Pirhheimcr, p. 5-19.
^ LOCHM-R, Brkfe der Félicitas Grundiurr, dans les Hisior.-poli(.,B\., p. 44, 442-455. — Voy. Binder, p. 118-120.
de fracas, on prétende tenir nos consciences captives! ' Comment, en ces temps de discorde et de trouble, lorsque tant de nouveautés et de changements se produisaient tous les jours, et que les doctrines les plus contradictoires étaient tantôt adoptées et tantôt rejetées, pouvait-on leur faire un crime de persévérer dans leur foi, dans les saintes traditions de l'Église, en attendant que celle-ci se soit prononcée, et qu'elle ait fixé ce qui était encore douteux? Mais le curateur du couvent, le trésorier Nützel, ne voulut voir que de l'obstination, de l'orgueil et de la superstition dans la noble fermeté des Sœurs. Il annonça à l'abbesse que, sur l'ordre du conseil, deux prédicants viendraient prêcher au couvent, et il accompagna cette nouvelle de la remarque suivante : « Notre Seigneur Dieu se plait souvent à nous préparer des verges salutaires; il entend châtier par là notre attachement obstiné à la superstition. « Il reprocha même aux religieuses « d'attirer sur la ville l'émeute, l'effusion du sang, le meurtre et toutes sortes de calamités ' ';.
« N'est-il pas étrange «, écrivait Clara Pirkheimer, sœur de Charité, à son frère Willibad-, - qu'ils veuillent absolument nous contraindre à adopter une foi qui n'est pas dans notre cœur pour nous soumettre à ce qui leur plait? Car, dans leur pensée, rien n'est chrétien que ce qu'ils ont eux-mêmes établi; l'Église, c'est eux; cependant je crains fort que le Saint-Esprit ne règne pas continuellement ni certainement dans cette Église, comme les faits ne me le font que trop craindre! ' « On voit assez ", écrit Charité, « quel profit, quel honneur ont suivi pour tant d'hommes et de femmes leur triste apostasie! Nous le saurons en détail avec le temps; ces pauvres âmes, tentées jusqu'au désespoir, viendront un jour nous confier avec beaucoup de lamentalions et de larmes qu'on les a trompées, qu'on n'a pas eu en vue le salut de leur âme, mais uniquement leur avoir. Maintenant elles ne sont même pas en sécurité pour leur corps et leur vie, car on dit que la détresse des religieuses et des moines apostats est affreuse! » " Nous savons assez que beaucoup de prédicants ne nous tiennent pas même pour chrétiennes; sous prétexte de zèle évangélique, ils nous décrient publiquement dans leurs chaires, contrairement à la charité fraternelle. Ouelques-uns disent qu'ils n'auront point de repos jusqu'à ce que leurs prédications aient forcé les religieuses et les moines à quitter la ville; ils disent qu'à la place de notre couvent, on établira un jeu de boules, et souvent ils nous en ont menacées. »
« Mais à quelle doctrine faut-il s'attacher », demande-t-elle,
' IIÖFLER, Denkwürdigkeiten der Charitas Pirhheimer, p. 33-69. - Binder, p. 145.
MEMOlfiKS DE ClfARITK P I R K II E IM K H . 379
" puisque les prédicants se contredisent, et que chacun assure être seul eu possession de la vérité? On me rapporte que ceux de Strasbourg, Bucer, Capilo et autres affirment maintenant que Jésus- Christ n'est pas Dieu, mais seulement un homme juste, et que c'est pour cela qu'on l'a appelé Fils de Dieu. D'autres se font rebaptiser, et si nous devions tous les croire, nous aurions tant de choses à faire qu'il nous serait impossible de nous y reconnaître! On nous dit : Suivez ceux qui vous enseignent la vérité! Mais comment faire, puisque tous veulent avoir raison, et que chacun affirme être seul dans le vrai? On m'a rapporté que Carlstadl ne s'est pas encore rétracté; Luther prétend qu'il ne l'a jamais bien compris, et ils se sont renvoyé l'un à l'autre les plus grossières injures; chacun veut contraindre son frère à croire et à agir selon sa propre conviction, et s'il ne le persuade pas, viennent les colères, les iajures, les mépris, les rancunes! Est-ce là vraiment la voie évangélique? J'en appelle à Dieu! » " Chacun explique la sainte Écriture à sa guise, et ne veut rien céder à son frère, de sorte que la dispute ne finit plus. " Xiitzel lui avait beaucoup vanté Zwingle : c= Mais si je l'eusse suivi -, dit-elle, oii en serais-je actuellement par rapport aux sacrements? Et cependant tous se croient en possession de la parole de Dieu et du pur Évangile '.
Afin de procurer aux Sœurs le bienfait de cette ' pure parole de Dieu V, le conseil leur envoya trois prédicants, parmi lesquels était Oslander. Ordre fut donné aux Sœurs d'assister au prêche -. - A partir de ce Jour -, écrit Charité, • il y a eu chez nous grand concours de monde, des cris, du tumulte dans notre église. On nous menace, si l'on apprend que nous n'écoutons pas le prêche, de nous mettre sur les bras certains personnages, qui, mêlés à l'auditoire, sauront bien nous y obliger. Ces gens sont chargés de nous observer, de s'assurer que nous sommes toutes là, que nous nous tenons convenablement et n'avons pas de coton dans les oreilles. D'autres, plus audacieux, conseillent de briser la porte de l'église et de la remplacer par une grille, afin que tout le monde puisse voir de la rue comment nous nous comportons pendant le prêche. - « On ne saurait imaginer », écrit -elle en parlant de ces prédications, - le peu
1 Denhtrürdigheitcn, p. 148, 161-163.
-A Strasbourg aussi, «ne " dépiUation de bourgeois ^ réclama l'abolitioa de la tyrannie impie des religieuses, et demanda qu'elles fussent contraintes à adopter - la parole de Dieu '■, les prêtres qui s'obstinaient à repousser l'Évangile devaient être obligés à assister à des conférences publiques dans lesquelles on leur ferait comprendre leur conduite païenne et autiévaugélique. Les = idoles ' devaient être -balayées • de la cathédrale et autres églises; les grandes sonneries interdites, les jours de fête abolis, etc. B.\.lm. Capito uni Buizer, p. 310-311.
380 MÉMOIRES I»E CHARITÉ PIRK liE IM ER.
de respect avec lequel les prédicants accommodent à leur fantaisie la sainte Écriture et lui donnent une signification étrangère; avec quelle brutalité ils repoussent les préceptes de TEglise, avec quel mépris ils rejettent la sainte messe et toutes les cérémonies du cuite, et comme ils outragent et calomnient les Ordres religieux, n'épargnant ni le Pape, ni l'Empereur, qu'ils appellent publiquement tyrans, démons, antechrists. Blessant la charité fraternelle, ils nous attaquent grossièrement devant tout le monde; les plus grands péchés qu'ils peuvent imaginer, ils nous les reprochent en pleine chaire, afin d'exciter les gens contre nous. Ils exhortent leurs auditeurs à nous exterminer, nous autres gens impies, à tout briser dans nos couvents et à nous en arracher de force; car, à les entendre, nous sommes dans un état de damnation, nous sommes hérétiques, superstitieuses, blasphématrices, et nous appartiendrons éternellement au diable '! "
« Les prédicants ", écrivait Pirkheimer à Mélanchthou, '< crient, jurent, écument de colère et excitent le monde entier contre ces pauvres religieuses. Ils ne se gênent pas pour dire : Puisque les paroles ne servent de rien, il fout que la force fasse son office! En vérité, c'est miracle que le couvent n'ait pas été depuis longtemps pillé et détruit, tant cette haine fatale est entretenue à dessein-. 1
'< Nous sortions à peine d'un carême passé dans l'angoisse et la douleur >>, poursuit Charité dans ses Mémoires, .-. qu'aussitôt après Pâques, nous vîmes les choses empirer de beaucoup. Le vendredi de Pâques, tous les prêtres furent mandés à l'hôtel de ville. Là, défense expresse leur fut faite de dire à l'avenir la messe latine, les docteurs ayant déclaré que la messe était nue superstition, un outrage fait à Dieu, et qu'il était impossible de la tolérer plus longtemps, surtout à cause du canon. Il fut aussi interdit à tous les prêtres libres et aumôniers de couvent (les prêtres de paroisse exceptés) d'entendre à l'avenir les confessions et d'administrer les sacrements. A partir de ce jour, nous avons eu la douleur de n'avoir plus la messe dans notre église. "
« Tous les jours, on menaçait de nous chasser de notre maison, ou de violer la clôture, ou de mettre le feu au couvent. Quelques misérables avaient même l'audace de rôder autour de la maison, faisant entendre des menaces grossières contre notre vœu de chasteté, et répétant que cette même nuit ils entreraient chez nous, de sorte que nous étions dans des transes horribles et dans une
1 UÖFLF.R, Denkicürdigleilen, p. 63, 69-70, 113, 146-148, 161-163. Voy. 122, 131. ^ l'IRKEIMEUI Op.. p. 374.
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dé(res5;c inexprimable; la peur nous empêchait de fermer les yeux, car il y avait du trouble dans la ville, et tous les jours on s'attendait à une émeule; le peuple, disail-on, voulait en finir avec les prêtres et les relifjicuses. Ou nous mettait bien au-dessous des pauvres femmes qui vivent derrière les murs ', et l'on prêchait publiquement que nous valions moins qu'elles. » « Telles furent nos joies pascales entre Pâques et la Penlecôte; aussi u'avions-noiis plus de moelle dans les os, et cela n'était pas merveille. Aous osions à peine réciter l'office divin et sonner la cloche du cha'ur, car dès qu'on se rappelait noire existence, les injures, les reproches s'élevaient de plus belle; on déblatérait contre nous dans les chaires, on jetait des pierres dans notre cha'ur, on brisait nos vitraux, on chantait des chansons ignobles dans notre cimetière. »
Le conseil ne fit rien pour protéger les patientes; au contraire, il leur fit dire que si l'émeute éclatait, leur obstination eu serait cause. « La parole de Dieu pure et sans alliage », écrivait-il aux S(rurs, « a prouvé avec la dernière évidence que la secte pécheresse, c'est-à-dire la fraction séparée vouée à l'état religieux, est dans un état maudit, rejeté de Dieu, criminel, et qu'en y demeurant, on pèche contre les commandements de Dieu et contre le saint Évangile. Le peuple est parfaitement éclairé sous ce rapport et sous beaucoup d'autres, et c'est pourquoi son indignation est si grande contre les prêtres. H est décidé à ne plus tolérer ni cloître, ni vœux, et cela non-seulement à Nuremberg, mais ailleurs"^. »
Osiander ayant excité quelques mégères contre les Sœurs, ces femmes vinrent au couvent harceler, injurier les religieuses, et leur tenir des propos odieux et meuacants : « Les femmes sont venues ici hier », écrit Charité à Willibald; « elles ont été tellement méchantes et aigres, que je me disais tout le temps : N'y eût-il d'antre peine dans l'enfer que d'habiter avec de pareilles créatures, c'en serait assez pour garder une âme du péché que l'horreur d'un tel châtiment! Sans les femmes et les prédicants, notre sort serait tolérable, car on nous prêche de telles abominations qu'un cœur de vierge se sent prêt à souffrir volontairement la mort plutôt que de prêter l'oreille à de semblables discours M »
Ce qui restait d'honnêtes gens dans le conseil, Martin Geuder, Jacques Muffel, Léonard (Grundherr, Jérôme Holzschuher, Christophe Fürer, étaient révoltés de la conduite grossière des prédicants et des procédés tyranniques de leurs collègues; mais ils n'avaient plus aucune influence : - Tout s'opère maintenant par la
' Les filles publiques.
- Üenkirürdigkclteit. p. 83-93.
^ Binder, p. 150.
violence -, mandaient-ils à Charité. -■• On n'a égard ni à la justice, ni aux convenances ; on ne redoute ni Pape, ni Empereur, ni même Dieu, si ce n'est en parole. On ne connaît plus que ce raisonnement : Nous voulons que la chose soit ainsi, et elle se fera, elle, et non pas une autre. »
-i En vertu d'une décision du conseil , poursuit Charité, " permission fut donnée à chacun d'aller visiter les amies ou parentes qu'il avait dans le couvent aussi souvent que l'envie lui en prendrait. On était déjà entré dans cette voie à Sainte-Catherine. Il y avait beaucoup d'allées et venues depuis le matin jusqu'à la nuit au couvent, de sorte que le prédicant luthérien de l'hôpifal eut un jour toute liberté pour changer d'habits avec un bon camarade et venir ensuite plaisanter avec les jeunes Sœurs d'une manière impie, s'efforçant d'obtenir de l'une d'elles une promesse de mariage. Lorsqu'il fut une fois hors du cloitre, il dit beaucoup de mensonges et de choses indignes sur nos pauvres Sœurs, qui jamais n'avaient songé à rien de pareil. »
Peu de temps après, une décision du conseil laissa à la libre appréciation des parents la question de savoir s'ils devaient retirer leurs filles du cloitre « de gré ou de force ■. De toute nécessité, les parents devaient sauver la « liberté évangélifjue " de leurs enfants. " Par tous les expédients et moyens possibles >■, déclarait l'ami de Luther, l'ancien provincial des Augustins , Venceslas Link, depuis 1524 prédicant du nouvel hôpital de Nuremberg, « on devait mettre les religieuses dans la véritable voie du salut, même contrairement à leur volonté. Songe-t-on à demander à ceux qui sont sur le point de se noyer ou de périr dans un incendie s'ils veulent ou non être sauvés? v Les religieuses ne pouvaient invoquer leurs vœux, puisque les vœux n'étaient que pure invention humaine -.
La veille de la fête du Saint Sacrement (1525), les femmes des conseillers Tetzel, Niitzel et Ebner annoncèrent à Charité qu'elles viendraient ce jour-là même reprendre leurs filles; elles les avertissaient en même temps qu'elles amèneraient avec elles ' d'autres personnes », faisant ainsi entendre à l'abbesse que " la force serait de leur côté = ,
" Lorsque j'appelai les pauvres enfants >■, écrit Charité, « et que je leur appris que leurs mères allaient venir les chercher à l'heure même, elles tombèrent toutes trois à genoux, criant, pleurant, gémissant d'une si lamentable manière que Dieu, dans son paradis, dut certainement en avoir pitié! ■>■>
La Sœur Marguerite Tetzel était au couvent depuis neuf ans; Catherine Ebner et Clara Niitzel avaient pris le voile il y avait six ans.
:< Pendant ce temps, le bruit de ce qui allait se passer s'était répandu dans la ville. Le peuple s'attroupa; il semblait que quelque
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pauvre condamné allait être mené au supplice; toute la rue et le cimetière étaient encombrés de monde, de sorte (|ue les mères, avec leurs voitures, eurent [jrand'peiue à j)éuélrcr jusqu'au cimetière. La présence de tant de monde les embarrassa; elles auraient voulu que nous leur permissions d'entrer par la porle de derrière, celle qui donne sur le Jardin; elles m'envoyèrent donc deux personnajjcs que le conseil, sur ma demande, avait dési[;nés |)our me servir de témoins, Sebald Pfinzinj; et André Imhol'. Mais je refusai d'accéder à leur prière, car je ne voulais pas que la chose se fit en cachette, et je leur dis : Si les mères croient l'aire une bonne action, elles n'ont pas à rougir de leur conduite; je ne leur rendrai leurs filles qu'au lieu même où elles me les ont amenées, c'est-à-dire à la porte de la chapelle. Les mères voulurent ensuite que je donnasse aux enfants l'ordre de quitter la maison; je n'y consentis pas davantage, et leur dis que ce soin les regardait. Aucune des enfants ne voulut dépasser le seuil de la chapelle. Les messieurs s'écrièrent alors qu'il serait prudent de finir prompt émeut cette affaire, car la foule s'amassait toujours davantage, et une émeute était à craindre. Je dis alors aux messieurs : « Eh bien, entrez, parlez-leur vous-mêmes, afin qu'elles agissent de bon cœur, car pour moi, je ne peux et ne veux les contraindre à un acte qui répugne à leur conscience et à leur âme. » Les deux messieurs entrèrent donc à l'intérieur du couvent, et je leur dis: « Voici mes pauvres orphelines; je les recommande au souverain Pasteur, qui les a rachetées de son précieux sang ! n A ce moment, les méchantes femmes entrèrent à l'intérieur comme des louves furieuses; la Fritz ïetzler avec une de ses filles, la Jérôme Ebner, la Fïirer, la JXiilzler avec son frère Léonard Held qui remplissait le rôle de tuteur, et aussi le jeune fils de Sébald Pfinziug. Les mères, usant alors de douces paroles, engagèrent leurs enfants à sortir du couvent; si elles ne voulaient pas le faire de bon cœur, elles les menaçaient de les emmener malgré elles. Les valeureuses chevalières du Christ se défendirent autant qu'elles purent par leurs paroles et leurs actes, avec beaucoup de larmes, de cris, de prières, de supplications. Mais dans le cœur de leurs mères, il y avait moins de miséricorde que dans l'enfer. Elles répétaient qu'elles étaient venues pour délivrer les âmes de leurs filles, qui étaient dans la gueule de Satan, Les Sœ'urs protestaient, disant qu'elles ne quitteraient pas le pieux et saint couvent, et qu'au jour du jugement, leurs mères auraient à répondre de leurs âmes devant un Juge sévère. Catherine Ebner disait à sa mère : « Tu es la mère de ma chair, mais non de mon esprit ; tune m'as pas donné mon àme; c'est pourquoi je ne suis pas obligée de t'obéir en des choses contraires à ma conscience! - De ce discours et de beaucoup d'autres semblables, les mères se moquèrent haute-
ment; m;iis Catherine les reprit avec tant de courage et de fermeté, appuyant toutes ses paroles sur la sainte Écriture, qu'elle les confondit entièrement; elle ne craignit point de leur répéter qu'elles péchaient contre le saint Évangile. Les hommes restés au dehors avouaient que de toute leur vie ils n'avaient rien entendu de semblable. Catherine parla presque une heure entière sans s'arrêter, et cependant elle ne prononça aucune parole inutile et s'exprima avec tant de bon sens et de force, que chacune de ses paroles aurait soutenu le poids d'une livre! Les femmes menaçaient leurs filles de les faire enleverpar des gens assez forts pour en venir à bout; elles les conjuraient de sortir de bonne grâce; sans cela, disaient-elles, on se verrait obligé de leur lier les mains et les pieds, et de les porter au dehors comme des chiens. '^ '= Les conseillers impatientés disaient que, s'ils avaient pu prévoir une telle scène, ils ne seraient pas venus pour trente florins, et qu'ils ne s'exposeraient plus de leur vie à une pareille aventure. " Les mères supplièrent alors l'abbesse de délier les Sœurs de l'obéissance qu'elles lui devaient. Charité leur dit : " Chères enfants, vous savez les engagements que vous avez pris envers Dieu; il n'est pas en mon pouvoir de les annuler; je ne veux me mêler en rien des choses de votre conscience; je me borne à vous recommander à Dieu; il saura bien juger votre cause lorsque son heure sera venue. Mais quant à l'obéissance que vous m'avez rendue jusqu'ici, je vous en délie autant que je le puis et que je le dois, comme je l'ai déjà fait aujourd'hui, étant encore seule avec vous. - ^^ Ce discours plut aux séculiers », rapporte Charité; ils dirent que j'avais fait ce qui était en moi, et qu'ils n'en demandaient pas davantage; quant aux vœux des Sœurs, il ne fallait pas s'en préoccuper, parce que le temps des vœux était passé. » D'ailleurs, elles n'avaient pas le droit d'en faire, si ce n'est au baptême. Les trois enfants s'écrièrent alors d'une seule voix : « Nous ne voulons pas être déliées de nos vœux! Ce que nous avons promis à Dieu, nous le tiendrons, avec le secours de sa grâce! » Marguerite Tetzler me dit alors : « O douce Mère, ne nous repoussez pas loin de vous! "Je lui répondis : « Chère enfant, vous voyez assez que je ne puis vous venir en aide, car la violence qu'on me fait est grande, et s'il arrivait malheur au couvent, vous seriez la première à eu être affligée. J'espère que rien ne sera capable de nous séparer, et que nous serons de nouveau réunies et resterons éternellement ensemble, auprès de Jésus, notre bon Pasteur! '• Catherine Ebner s'écria alors : '• Ouanî à moi, je ne céderai pas! personne ne pourra me contraindre à m'en aller! Et si l'on m'arrache d'ici de force, du moins n'aurais-je jamais consenti librement à ce qu'on exige de moi! J'en appelle à Dieu dans le ciel, et à toute la terre! » « A peine eut-elle prononcé ces mois, que Léonard Held la prit
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par le bras, e( commença â la lirer en avant et à rcntrainer. Je m'enluis avec les Sd'urs, ne pouvant supporter un pareil spectacle. Quelques Sd'urs resièreni devant la porte de la chapelle. Là elles entendirent de grandes disputes; on poussait, on traînait les enfants qui pleuraient et jetaient de grands cris. (Quatre hommes se mirent après chacune d'elles; deux les tiraient par devant, deux les poussaient par derrière, si bien que la petite Kbner et la petite Tetzel tombèrent Tune sur l'autre sur le sol; le pied de la pauvre petite Tetzel fut presque écrasé. La Ebner menaça sa fille de lui faire dégringoler tout du long les degrés de la chaire, si elle ne voulait pas venir de bon cœur avec elle. A peine les avait-elle descendus, que sa mère voulut la jeter la face contre terre sur le sol, afin, disait-elle, qu'elle piU bien rebondir. Ce furent des cris, des lamentations, des larmes infinies avant qu'on pût arracher le saint habit aux enfants et leur mettre les vêtements du monde. Cependant les mères leur permirent d'emporter avec elles leur habit religieux.
« Lorsqu'on voulut les mettre en voiture, devant la chapelle, la grande lamentation recommença de plus belle. Les pauvres enfants en appelaient à haute voix aux assistants, se plaignant de la violence et de l'injustice qui leur étaient faites, et répétant qu'on les arrachait de force du couvent. Claire Niitzler, priant à haute voix, disait : >' 0 douce Mère de Dieu, tu vois que ceci est contre ma volonté! ; Comme on les emmenait, des centaines de vauriens coururent derrière les voitures de bagages. Nos enfants ne cessaient de crier et de pleurer. La Ebner frappa alors sa Catherine sur la bouche, et le sang coula de la blessure tout le long du chemin. Enfin toutes les voilures étant arrivées pour les conduire chez leurs pères, il s'éleva une nouvelle clameur et des sanglots déchirants, de sorte que les assistants avaient grande compassion des enfants. Des lansquenets, chargés de les escorter, disaient que s'ils n'avaient pas craint une émeute et la police de la ville qui était venue aussi prêter main-forte, ils auraient joué de l'épée et protégé nos pauvres filles K »
Voici comment Müllner, l'historien officiel de Nuremberg, instruit la postérité des incidents de cette journée : « Quelques religieuses de la ville, les filles de .lérôme Ebner, de Gaspard Nützel et de Frédéric Tetzel, s'étant dégoûtées de l'état religieux, ont quitté l'habit de leur Ordre, abandonné le couvent de Sainte-Claire, et sont retournées chez leurs parents *. "
' Denhwürdi(/I,eite)i, p. 97-107.
2Vuy. UÖFLER, Denkwürdigkeiten, p. 107. Sur .Miiiiaer et l'infidélité de ses récits, VOy. Dr. Lochneu, dans les Hislor.-polil. BlüUeni, t. LXXIV, p. 841-865, 901-924. • Le temoignaije de îMilllner », conclut Lochner, - n'a aucune valeur pour l'histoire de la Réforme; d'une partialité voulue, il va jusqu'à taire et dénaturer les faits, de sorte qu'il est impossible d'arriver par lui à la juste appréciation des