LUTHER KT DARLSTADT
vint à Rothenbüurg et y prêcha, au (Jrand applaudissement du peuple, sur l'abolition de toutes les charges populaires. Valentin Ickelshamer, maître à TÉcole latine de Rothenbourg qui avait jadis étudié à Wittemberg, écrivit pour le défendre une longue apologie, où il se plaignait à tous les chrétiens « de la grande injustice et tyrannie exercée contre André Bodenstein de Carlstadt par Luther de Wittemberg ». - Je connais à fond ta conduite », disait-il s'adressant à Luther; - j'ai étudié quelque temps à Wittemberg. .le ne veux rien dire ici de ton petit doigt couvert de bagues qui scandalisait beaucoup d'entre nous, ni du bel appartement situé près de la rivière, où l'on buvait et faisait si bonne chère avec les ■ doctoribns et les seigneurs; et pourlant ces régals me déplaisaient fort, et je m'en plaignais souvent à mes compagnons! J'étais scandalisé de voir que sans te préoccuper de tant d'intérêts importants, tu restais assis près de ta bière. A propos de ces petits reproches que je te faisais, le commis d'un marchand de Leipzig me parla un jour franchement de toi chez Pirkheimer, à Nuremberg. Il faisait peu de cas de (a sainteté; tu jouais bien du violon, disait-il, tu portais des chemises enrubannées, mais c'était là tout ce qu'on pouvait dire à ta louange. Moi, rempli alors d'amour pour toi, je le traitais de fou; je ne savais pas, en ce temps là, que la modération que tu montrais n'était que l'avant-coureur de ta rage. » " A cette époque, ce qui me déplaisait encore en toi, c'était de le voir excuser la vie folle et impie qu'on menait à Witteaiberg, et de t'entendre dire que nous ne pouvions être des anges; si je m'étais laissé faire, vous m'auriez alors imposé je ne sais quelle absurde glose sur ce texte de saint Matthieu : Vous les reconnaîtrez à leurs fruits. Comme tu le vantes d'être seul en possession de la vraie doctrine de la foi et de la charité, tu cries bien haut que l'on ne reprend en vous que l'imperfection de votre vie. Non, non, nous ne jugeons pas les pécheurs comme vous avez coutume de le faire; mais nous soutenons que là où l'on n'aperçoit point les fruits de la foi dans le Christ, cette foi n'a jamais été ni bien enseignée ni bien reçue, et nous répétons à propos de vous le proverbe que Rome doit trouver vrai depuis longtemps : Plus on s'approche de Wittemberg, pires sont les chrétiens '. »
Luther défendit contre Carlstadt, Thomas Münzer et plusieurs autres adversaires l'orthodoxie de sa doctrine dans le traité intitulé: Réfutation des prophètes célestes. Des imaç/es et du sacrement.
Déterminé à ruiner le nouvel Évangile par une interprétation astucieuse de la sainte Écriture, Satan, selon Luther, « avait fait choix de Carlstadt, apostat du royaume du Christ et naufragé de la foi ".
1 Voy. Jager, p. 447, 483, 488.
LUTH Ell CO NT a K LL LI BUK AliBlTIiE. 401
C;irlsfa(lt se posait en docteur sans avoir reçu aucune mission divine; s'il en é(ai( autrement, que ne prouvail-il par des " signes divins • l'appel inlérieur qu'il disait avoir reçu de Dieui' < Dieu ne détruit pas un ordre ancien pour en établir un nouveau sans opérer auparavant de for! grands miracles. C'est |)our(juoi, avant d'ajouter foi au témoignage de celui (pii se dit appelé à prêcher par son sentiment intérieur, et tonne en public contre l'ordre établi, il faut examiner par quels signes ce nouvel apôtre prouve sa mission. » Luther n'appliquait point ce raisonnement à lui-même, ni à la guerre qu'il avait déclarée à l'antique organisation de l'Église.
Carlstadt se plaignait bien à tort d'avoir été banni de la Saxe. « S'il est une chose à regretter, c'est qu'il ait eu ailaire à des princes trop faibles. En d'autres pays, s'il fût venu troubler les gens avec de pareilles impertinences, on aurait très-bien pu faire danser sa tête el celle de ses confrères sur une fraîche lame d'acier, et le châtiment eût encore été doux! Les princes de Saxe n'ont-ils pas été patients avec cette cervelle à l'envers? En vérité, ils ne l'ont été que trop; s'ils avalent été plus prompts à se servir du glaive, le peuple des rives de la Saale serait aujourd'hui plus calme, plus retenu, et l'Esprit de Dieu n'eût pas été emprisonné. >
Quant aux images, Luther avait toujours reconnu à l'autorité temporelle le droit de les détruire; mais Carlstadt, avec une fureur sans pareille, les avait abattues, sans même demander l'assentiment du pouvoir. Le peuple, excité par lui, était devenu mutin, orgueilleux, rebelle. Celte rage contre les images n'était, examinée à la lumière de Dieu, (ju'uue (l'uvre mosaïste, accomplie sans loi ni amour; et pourtant, les briseurs d'images avaient depuis cette belle équipée un orgueil insupportable. Ils se croyaient très-avant dans les bonnes grâces de Dieu pour avoir mis bas quelques tableaux. JN'ôtait-ce pas là revenir au mérite des bonnes (euvres et au libre arbitre?
Luther, â ce moment même, venait de se laisser emporter à de tels excès de langage à propos de la d.)clrine de la non-liberté de l'homme que, dans son traité sur le Serf arbitre, adressé à Érasme, il n'avait pas reculé devant des propositions absolument fatalistes : -• Dieu est nécessairement un Dieu d'après la volonté duquel tout doit s'accomplir, .\ussi les païens attribuaient-ils à leurs divinités, à leur Jupiter, une volonté qu'ils appelaient Fatum, disant qu'aucune prudence humaine ne pouvait soustraire l'homme aux décisions, à la volonté éternelle de cette puissance mystérieuse. Or ces deux choses, la toute-puissance de Dieu et sa prescience éternelle, suppriment radicalement et nécessairement le libre arbitre, et la raison elle-même se voit forcée de reconnaître qu'il n'y a de libre