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CHAPITRE II

CAUSES GÉNÉRALES DE l.A f, É VO L UT 10 .N SOCIALE.

Les émeutes si fréquentes de la fin du quinzième siècle et du commencement du seizième viennent de nous prouver que la grande révolution sociale de lô^ô, qui bouleversa simultanément presque tous les territoires de l'Empire, depuis les Alpes jusqu'à la mer Baltique, n'eut pas pour première origine les prédications et les écrits des novateurs religieux.

Les paysans " mécontents, insoumis, et devenus partout d'humeur récalcitrante ", comme le constataient en 1517 les États de Mayence, n'eussent pas tardé à se soulever dans les villes et dans les campagnes, même si Luther et ses disciples ne fussent jamais entrés en scène.

Mais ce fut l'état moral que les troubles religieux avaient créé ou développé qui imprima à la révolution sociale son caractère d'universalité et de " cruauté sauvage' >•.

Dès que l'autorité traditionnelle de l'Église eut été systématiquement ruinée dans le peuple, la notion même de l'obéissance envers le pouvoir (comme eu Bohème au siècle auparavant) fut profondément ébranlée dans les esprits. Des pamphlets incendiaires, injurieux, fanatiques, répandus à profusion contre les supérieurs ecclésiastiques et laïques, en flattant les passions populaires, détruisirent toute discipline, tout respect, et rendirent les peuples avides de

' M\URE\BRECHER, Kalliolisclie Refonnalion, t. I, p. 257, dit avec impartialité : - Ce serait voir les choses à un point de vue apologétique peu compatible avec la stricte vérité historique, ce serait étudier les faits sans indépendance que vouloir soutenir que la prédication évang^lique de Luther n'ait pas augmenté et accéléré l'effroyable agitation qui, dès le quinzième siècle, se faisait jour de tous côtés. Les prédicants luthériens, marchant sur les traces de leur maître, contribuèrent plus encore que lui au développement des ferments révolutionnaires

posséder une liberté sans frein. En même temps, les prédicants, comme s'ils se fussent livrés à une industrie réglée, semaient en tous lieux le mécontentement et la discorde. Des agitateurs innombrables «, déguisant leur dessein sous Temphase de discours chrétiens en apparence, et prétendant s'appuyer sur la sainte Écriture, prêchaient au peuple un Évangile de haine et d'envie. Chaque année, dociles à ces funestes guides, les révoltés devenaient plus nombreux.

Dès que prévalut l'opinion que l'Église, depuis plusieurs siècles, avait systématiquement exploité et trompé toutes les nations chrétiennes, on en vint bien vite à attaquer l'autorité laïque, alors si étroitement liée à l'organisation ecclésiastique. On ne voulut plus voir dans les lois civiles qu'un système corrompu, fondé sur l'exploitation préméditée des classes inférieures, et leur renversement sembla commandé par la « justice même de Dieu '•. 11 fallait à tout prix rompre avec le passé chrétien; on garda aussi peu d'égards envers les droits et les traditions de l'histoire dans les questions politiques et sociales que dans les questions religieuses. Un complot, tramé au grand jour, s'attacha, au moyen du meurtre et du pillage, " à remettre en haut tout ce qui était en bas », et ne rêva plus que de livrer les biens de la terre et le pouvoir de ce monde à ceux qui jusque-là avaient été considérés comme les plus faibles, et n'avaient compté pour rien. Sans recourir à l'astrologie, on pouvait donc prédire à coup sûr, avec Sébastien Brant, « que la confusion se mettrait bientôt partout, et que l'on verrait se produire de si horribles événements que la fin du monde semblerait toute proche > . " O mon Dieu « , s'écrie Brant, « viens en aide à la sainte chrétienté! Et vous, prêtres, écoutez mes avertissements, de peur que vous ne veniez à être proscrits et anéantis! Que Dieu nous regarde tous dans sa miséricorde, car je prévois que l'Empire romain sera prochainement réduit en cendres, et que l'honneur de l'Allemagne périra misérablement. Cependant Dieu peut encore changer la face des choses, rien n'étant difficile à sa force toute-puissante; mais comme on n'est occupé qu'à faire le mal, comme on ne veut point rompre avec une conduite scandaleuse, je crains fort que notre détresse n'aille encore en croissant. Sans nul doute, grands et petits, vieillards et jeunes gens, nous sommes tous destinés à assister bientôt à d'étranges changements • ! »

' ZarnCke, Branfs Xarrenschiff^ p. 161-162. — StrOBEL, Xanenschiff, p. 34-35. Une révolution générale et un nouveau déluge étaient annoncés pour 1524. >• Il y a quelques années », écrivait Laurent Y riti^ [Geschichte des Bauernhrieges in Ostfranken, p. 2-3;, " les tristes brouillards et vapeur.> qui se sont amassés du fond de l'abîme de nos iniquités et de nos vies coupables ont engendré beaucoup de doctrines et d'opinions erronées et scandaleuses. Les nuages s'amoncelèrent dans les vallées, chez l'homme du peuple, et par la négligence des pasteurs, ils s'en-

CAUSES (;ÉNÉFiALES DE [.A RÉVOLUTION SOcrALE. 4S7

Tous les esprits réfléchis attribuaient le mal qui ga^ynait peu à peu toutes les classes et fjrandissait chaque jour, au mépris de l'état dans lequel on était né, à l'exploitation inique du prochain, à l'envie, à la haioe, à l'Insubordination, enfin à cette passion toujours grandissante pour le luxe et le plaisir qui, dans les tavernes publiques, dans les fêtes et les banquets, déjjénérait si fréquemment en débauches ignobles et en ivrognerie bestiale '.

L'amour du luxe, - comme un poison dévorant -, gagnait les villes et les campagnes, les nobles, les bourgeois, les ouvriers, les paysans. « Il est raisonnable et juste «, déclaraient, en renouvelant les ordonnances des Diètes précédentes, les États de Nuremberg en 1524, - d'exiger que tout chrétien s'habille selon sa condition, qu'il ait une tenue particulière et simple, afin d'être aisément reconnu et honoré selon son état par les étrangers. Mais de notre temps on agit tout à l'opposé de ces sages coutumes du passé, en sorte que beaucoup de gens de petite condition s'habillent et se parent beaucoup plus richement que ceux qui appartiennent à une classe plus élevée. Autrefois, en Allemagne, nos pères ne connaissaient point le luxe extravagant qu'on voit depuis quelque temps parmi nous. Chaque année, ce désordre augmente; on cherche à imiter les modes des peuples étrangers; non-seulement les costumes sont d'une excessive richesse, mais presque tous les ans il faut s'en procurer de nouveaux, de différents. Une recherche inouïe dans le boire et le manger va de pair avec le luxe exagéré des parures, et ces abus causent la ruine et le mortel dommage du pays. >;

Les électeurs et princes doivent interdire aux dames de leur cour la magnificence outrée des habits, la profusion des joyaux, des pierreries, régler ces questions avec leurs vassaux, et veiller sous ce rapport au maintien des lois. Quant aux bourgeois, aux ouvriers, aux paysans, il faut de toute nécessité édicter de nouvelles ordonnances leur imposant un costume particulier, et pour qu'elles soient observées, autoriser tout citoyen à citer devant un tribunal compétent celui ou celle qu'il aura trouvé en contravention; l'amende payée par les violateurs de la loi sera la récompense du dénonciateur. Sans cette mesure, on ne parviendra

fièrent de telle sorte qu'en l'an 1525 après la naissance de Notre-Seigneur ils crevèrent avec un grand fracas, et renversèrent violerament les hauts et anciens édifices de l'autorité, causant de plus aux hommes, aux animaux, aux propriétés un tort affreux et irréparable. C'était bien là cet effroyable déluge que les astrologues et les savants, habitués à étudier le firmament, avaient autrefois prédit. Oui, c'est bien ce déluge lamentable et fatal, déluge de sang et non déluge d'eau, qui nous avait été annoncé. • — Voy. aussi Knebel, Donauwörther Chronik, dans Baum\n\, Quellen, p. 249. ' Glüs und Comment, auf L XXX Ar tickein, Bl. E.

jamais à déraciner le mal qui nous dévore, car la licence du peuple, les blasphèmes, les imprécations augmentent en proportion du luxe. Les coupables seront ou exécutés, ou privés d'un membre. Pour réprimer l'ivrognerie et les excès qui l'accompagnent, on fera une lui portant que les crimes commis en état d'ivresse seront plus rigoureusement punis que d'autres. '^ Mais la commission des États remarquait fort judicieusement, en terminant son rapport, « qu'une véritable amélioration ne pourrait être obtenue des sujets qu'à la condition que les chefs se décidassent à réformer leurs propres dérèglements ' ».

Or c'était précisément des chefs spirituels et temporels que venait tout le mal. On lit dans un cahier de doléances daté de 1523: « De tous côtés on entend dire que les princes, les seigneurs et la noble chevalerie, pendant les Diètes, aux assemblées, au milieu de leurs cours, ne songent qu'à se surpasser les uns les autres par la magnificence de leurs costumes; le velours, la soie, le damas, les perles, les plumes sont leurs parures ordinaires. Leurs festins sont d'une splendeur inouïe; je ne veux point parler de leurs mauvaises mœurs, ni de leur passion effrénée pour le jeu^ » Le jeu passait alors « pour l'honorable passe-temps des nobles; ^j il était bien porté d'avoir d'énormes dettes de jeu. Le grand maitre de l'Ordre Teutonique, Albert de Brandebourg, perdit au jeu pendant la Diète de Nuremberg la somme, exorbitante pour ce temps, de 600 florins d'or, et les dettes de jeu du margrave Casimir de Brandebourg montèrent jusqu'à 50,000 florins ^ Les riches marchands, les grands entrepreneurs ne restaient pas en arrière; ' au contraire, ils affichaient une prodigalité plus extravagante encore. On assurait que le fils et le gendre du banquier d'Augsbourg Hochsletter avaient, en une seule nuit et pendant un banquet, dépensé de 5,000 à 10,000 florins, et perdu au jeu, en une seule séance, 10,000, puis 20 et 30,000 florins '. -

Les classes inférieures prenaient modèle sur les classes élevées : « Ouvriers et paysans, valets et filles de ferme dépensent leur argent en habits, en parures dispendieuses, et font la roue tout aussi bien que les nobles et les grandes dames; le peu qui leur reste s'en va par leur gosier. Les jeunes paysans surtout ne mettent point de bornes à leur passion pour la parure et la boisson; chaque année ils deviennent plus fous, de sorte que le châtiment de Dieu ne peut manquer

' *^ Frank/urtir Reichstagsacten, t. XXXIX, fol. 7-18. Beschwerung die aus Costlichkait der Klayder volgen. Diète de Worms, 1521. — HeichstagsacUn, t. XXXIV, foL 252-270. Sur les blasphèmes et les imprécations, vo\ . fol. 274-276. — Voy. Bucholtz, t. II, p. 41-43.

- Clag eines ei nf eltig A'iosterhruders, Bi. F.

^ Voigt.. Preus.^. Gescli., t. IX, p. 748. — Droysen, Preiiss. Politik., t. H'', p. 45G.

* Rapport de clément Sender, dans Greiff. fiem's Tagebuch., p. 95-96.

CAUSES (iÉNKRAI.tS DE LA RÉVOLUTION SOCIAI-E. 439

de les atteindre'. » « Personne », dit un rimeur de l'époque, " ne veut rester dans sa condition ; le rustre veut égaler le noble. "

Les paysans et les villageois portaient des vêtements de soie et de velours, tout comme leurs seigneurs; ils avaient comme eux des chaînes d'or au cou; « bienmanger, bien vider le verre, jouer beaucoup stelle était leur grande affaire. -' Les riches paysans aiment à humilier les gentilshommes et à leur bien prouver qu'ils ont plus d'argent qu'eux dans leur coffre. Ils n'ont plus aucun respect pour la noblesse, et ne veulent plus entendre parler de corvées ni dédîmes, n Plus la noblesse allait s'appauvrissant *, plus chez les villageois enrichis grandissaient l'orgueil et le ridicule sentiment de leur importance. - Quand une noce, un baptême ou une kermesse avaient lieu dans un village, la ferme dépassait souvent de beaucoup le château en luxe de costumes et de table. On faisait bombance chez le fermier, tandis que le pauvre gentilhomme, assis tristement chez lui, avait à peine quelque chose à mettre sous la dent. Aussi n'était-il pas rare de le voir vendre ou engager ses terres morceau par morceau, afin de pouvoir, à l'occasion, donner, lui aussi, un festin dispendieux, et acheter des robes et des parures à sa femme ou à sa fille. ' - .le sais des paysans », écrivait Wimpheling, qui à la noce de leurs enfants, ou bien pour un baptême, étalent un tel luxe, que l'on pourrait acheter une maison, un champ et une petite vigne attenante avec ce que la fête a coûté. » Les débauches, les excès de boisson entraînaient souvent les villageois dans des dettes inextricables. Thomas Murner avait dit longtemps auparavant dans sa Conjuration des fous :

lis sont assis nuit et jour à l'auberge,

Et négligent leur besogne:

Ils boivent, mangent, perdent au jeu

Plus d'argent que leur charrue n'en gagne.

Celui qui ne veut pas me croire,

Qu'il aille à l'auberge,

Qu'il regarde les comptes crayonnés sur la muraille!

Tous sont aux paysans!

Puis ils tâchent de vendre, avec force ruse.

Leurs blés, qui ne sont pas encore verts '!

« Faire bombance, s'enivrer, honnir les autorités laïques et ecclésiastiques > , dit un auteur satirique contemporain, ■■■ voilà les

' Clag eines einfeUig Klosterbruders, Bl. ¥ .

- Voy. notre premier volume, p. 366-367 et 4ô3-4J4. — Vo) . plus haut, p. 243. — Bensen, Banernkrieg, p. 29-31.

3 Narrenbeschicörüng, Bl. X'. Voy. les détails que nous avons donnés sur le luxe et les excès de table des paysans dans notre premier volume, p. 300, 302.

440 CAUSES GÉNÉRALES DE LA REVOLUTION SOfJALE.

grandes occupations du jeune paysan de notre temps; aussi pourrait-il chanter :

11 faut que je m'habille richement;

Alors, tout paysan que je suis, j'aurai l'air d'un noble!

Il faut que j'engouffre le plus de vin possible.

Que je jure, blasphème, que je mente hardiment,

Que je trompe les bourgeois sur le poids et la mesure,

Que je risque de grosses sommes au jeu,

Car c'est ainsi que va maintenant le monde!

îl faut savoir disputer sur la foi,

Être au courant de la doctrine évangélique.

Et, dans les auberges, assis près du vin et de la bière.

Injurier les prêtres à cœur joie ' î

" Dans les tavernes et les maisons de bain, les gens du peuple tranchent toutes les questions politiques. Ils restent attablés tout le jour, buvant, jouant, mangeant, et voulant tout régenter. Là, le rustre, le tailleur, le cordonnier, l'ouvrier, l'apprenli savait le dernier mot des affaires religieuses; c'est à qui saura le mieux conseiller le Pape, les évêques, l' Empereur et les princes ; ils blâment tout le monde ; il semble que le fardeau des affaires publiques soit sur leurs épaules, et qu'ils aient à veillera la sécurité publique. Il n'y a que ce qui concerne leur commerce ou leur métier qui leur est indifférent; la femme et l'enfant ne le savent que trop ^! De bonne heure les jeunes apprennent de leurs aines l'oisiveté, l'intempérance, et tous les autres vices ^ "

Mais les plaintes les plus amères sur l'abaissement des mœurs, surtout dans la jeune génération, c'est Luther qui les fait entendre.

Il avait maintes fois exprimé le confiant espoir que sa doctrine

' A l'exemplaire des Lucubrationes theologicœ tiré de la bibliothèque franciscaine de Fulda dont nous nous sommes servi, sont ajoutées, dans une écriture du seizième siècle, trois feuilles renfermant les passage cités ci-dessus, ainsi que des renseignements sur le peuple, les curés de village, etc.; nous les citons plus bas. La dernière page finit par quelque^ phrases empruntées à l'édition allemande du livre de Cochlaeus sur la guerre des paysans.

* Les politiques de cabaret avaient déjà été très-bien dépeints par Thomas Murner dans sa Schelmenzunft, t. XXV :

Il en est qui prétendent décider

Sur tout ce qui se passe dans l'Empire, et au delà!

La situation de l'Empire romain.

Celle des pays allemands et welches

Est examinée par eux !

Que d'affaires embarrassantes 1

\\ s'agit de savoir qui a emprunté l'arjent vénitien

Et comment parvenir à le rendre,

Comment est entretenue la maison du Pape,

Et comment les Français ne savaient rien

De la ligue du roi romain, etc.

3 Glos und Comment, auf LXXX ArlicMn. Bl. G.

CAUSES GKNKRALES UE LA RÉVOI,UTION SOCIALE. 44(

exercerait la plus salutaire induence sur la vie rclif^ieuse et morale (le tous ceux qui la recevraient avec foi et bonne volonté.

Mais quelques années plus tarrl, voici l'aveu qu'il est contraint de [aire : « .Nos évangélistes sont sept fois pires qu'ils n'étaient autrefois. Bien que rÉvanp,ile nous ait été annoncé et expliqué, nous volons, menions, trompons, nous nous vautrons dans (ous les vices, nous passons notre temps à bien boire et à bien manger. » « Je vis entre Sodome, Gomorrhe et Babylone », écrit-il en 1523'. « Quand j'étais jeune, je me souviens que la plupart de mes amis, même de mes amis ' riches, ne buvaient cpic de l'eau. On se nourrissait très-pauvrement d'aliments simples et sjiins; beaucoup commençaient à peine à prendre du vin à l'âge de trente ans. Maintenant, on habitue les enfants à boire, et non-seulement du petit vin, du mauvais vin, mais des vins capiteux, venus de l'étranger, des vins brûlés, distillés, qu'on prend à jeun. » « L'ivrognerie a fondu sur nous comme un fléau >, dit-il ailleurs; « elle a envahi toutes les conditions; on la rencontre partout, non-seulement chez les {jens du commun, parmi le peuple grossier et sans culture des villages et des cabarets, mais dans toutes nos villes et presque dans toutes nos maisons, parmi la noblesse comme à la cour des princes. Dans ma jeunesse, un gentilhomme aurait eu honte de boire avec excès. Les digues seigneurs, les princes, cherchaient par des réprimandes, par de sévères châtiments, à préserver leurs sujets du fléau de rivrugnt^rie. Mais maintenant le mal est plus invétéré chez les nobles que chez les paysans. Les choses en sont venues à un tel point que quelquefois les princes et seigneurs gagnent ce vice en voyant leurs jeunes fils s'y adonner; ils n'en rougissent plus, et seraient plutôt prêts à soutenir qu'il sied à un prince, à un noble, à un bourgeois de savoir bien boire; quiconque refuse de s'emplir avec eux comme un pourceau, ils le méprisent. Comment porter remède à un vice qui atteint la jeunesse elle-même, vice auquel elle se livre sans honte et sans pudeur, qu'elle a appris de ses pères, et qui l'a entraînée dans un genre de vie si honteux, si indigne, qu'on la voit se flétrir dans sa première fleur, comme le blé se courbe sous la grêle et les averses, en sorte que maintenant la plus grande partie de nos jeunes gens, les meilleurs et les plus capables, surtout dans les châteaux et à la cour, perdent leur santé, leur corps et leur vie avant d'avoir atteint la plénitude de l'âge! Et comment peut-il en être autrement, lorsque ceux qui devraient les prémunir et les redresser leur donnent eux-mêmes un lamentable exemple^? '

Erasme, comme Luther, déplore la licence, la grossièreté, la

' Sämmtliche lUerhe, t. XXVIII, p. 420; t. XXXVI, p. 4tl, 300. * T. VIII, p. 293-297; t. XVllI, p. 350; t. XX, p. 273.

442 CAUSES GÉNÉRALES DE f. A RÉVOLUTION SOCIALE.

démoralisation de la société depuis rintroduction du nouvel Évangile. « Sous prétexte de liberté évangélique », écrit-il en 1523, les uns, se livrant à une stupide débauche, satisfont leurs plus vils instincts ; les autres ne rêvent que de mettre la main sur les biens ecclésiastiques; ceux-là dépensent bravement leur avoir en ripailles avec des filles et des dés, et se dédommagent en s'appropriant des biens qui ne leur appartiennent pas; ceux-ci voient leurs affaires en si pitoyable état qu'ils redoutent la paix. ; Il s'exprime plus énergiquemcnt encore dans sa correspondance (1524). « Une nouvelle génération, hardie, licencieuse, impudique, s'avance vers nous % s'écrie-t-il. Elle fait profession d'être évangélique, e( les jeunes gens qui la composent n'ont à la bouche que ces cinq mots : Évangile, parole de Dieu, foi, Christ, Esprit divin. Cependant la conduite de beaucoup d'entre eux me fait craindre qu'ils ne soient possédés du démon. » " Le nouvel Évangile a créé une espèce d'hommes inconnue jusque-là : gens insolents, effrontés, hypocrites, blasphémateurs, menteurs, amis des divisions, inutiles ou plutôt nuisibles à tous, séditieux, extravagants, querelleurs, tracassiers. - t.- Autrefois '•, écrit-il à Mélanchthon, - l'Évangile adoucissait les mœurs des sauvages; il rendait les voleurs bienfaisants; les turbulents, pacifiques; ceux qui blasphémaient auparavant ne savaient plus que bénir. Mais les nôtres, je veux dire les disciples du nouvel Évangile, semblent possédés du démon. Ils dérobent le bien d'autrui, ne se plaisent qu'à exciter la sédition, et calomnient les justes eux-mêmes. Je vois bien se former une nouvelle espèce d'hypocrites et de tyrans, mais nulle part je n'aperçois une étincelle d'esprit évangélique. « « Le culte public est aboli -, écrit-il ailleurs; - un grand nombre de chrétiens ont cumplétement renoncé à la prière; la messe est abandonnée, sans que rien de meilleur soit venu la remplacer. La plupart du temps, les prédicants se bornent à outrager les prêtres, et leurs sermons semblent calculés bien plutôt pour exciter les émeutes que pour porter à la piété. La confession est supprimée; le plus grand nombre ne se confesse même plu> à Dieu : le jeune et les prescriptions de l'abstinence sont méprisés, l'ivrognerie les remplace. Le culte est l'objet de grossières injures, mais sans nul profit pour l'âme, qui, selon moi, a gagné peu de chose à tant d'innovations. Et quelles émeutes excite de temps à autre ce peuple évangélique! Oue de fois nous le voyons courir aux armes sous le plus futile prétexte! A moins que ses pasteurs ne flattent ses oreilles, il ne les écoute pas, et les prédicants peuvent s'attendre à être chassés le jour où ils voudraient censurer, avec un peu d'indépendance, les mœurs de leurs auditeurs. Taudis que, plongés dans l'égoïsme, les nouveaux croyants n'obéissent ni à Dieu, ni aux évêques, ni aux

CAUSES G km; RALE S DE F, A RKVOLUTIOX SOCIALE. 41.^

princes, ni aux autorités, se livrent à Mammon, satisfont leur ventre, se ravalent Jusqu'aux plaisirs les plus bas, ils prétendent être évangélistes, ils invoquent Luther comme leur docteur et leur maitre! Luther parle sans cesse de la foi ; mais en quoi donc la fait-il consister? Chez la plupart de ses adeptes, je n'aperçois que les u'uvres de la chair; quant à l'àme, il n'y en a pas trace. » Érasme va jusqu'à dire : « En général, les évanjjéliques n'ont rien à perdre; ce sont des banqueroutiers, des proscrits, des moines et des prêtres défroqués; hommes altérés de ciiangemcnl, de licence, journaliers désu'uvrés, jeunes gens inexpérimentés, femmes frivoles, peuple mobile d'aventuriers et de soudards, que parfois le fer rouge a marqués. " « Les nouvelles doctrines ", écrit-il à Luther ((.>24), ont engendré une race d'êtres corrompus et séditieux, et je redoute une révolution sanglante \ -^

L'amour désordonné du bien vivre et du luxe avait favorisé l'accroissement de l'usure dans- les cités, comme il fallait s'y attendre, et les compagnies commerciales contribuaient surtout à la propager. Exploitant le vice capital de l'époque, ces compagnies avaient fini par accaparer presque exclusivement les coûteuses denrées étrangères, qu'elles taxaient à leur gré; en l'espace de quelques années, elles retiraient de leurs marchandises deux fois le prix de revient, et quelquefois même davantage. -^ L'intolérable et coupable tyrannie des grandes compagnies », déclarait la commission chargée par les États de ^'uremberg d'étudier à fond la question de l'usure (152.3), « est l'unique cause des émeutes populaires qui éclatent dans quelques villes, et nous devons nous attendre à de pires séditions si l'on ne porte un prompt remède au mal. La commission, établissant ses calculs d'après des registres fournis par les marchands eux-mêmes, mit sous les yeux des États le tableau synoptique des marchandises exportées chaque année et des hausses de prix qu'elles subissaient. Le résultat de cet examen conduisit à des constatations surprenantes. Tous les ans, de la seule ville de Lisbonne, abstraction faite du commerce avec Venise, trente-six mille quintaux de poivre, vingt-quatre mille quintaux de cannelle et mille balles de safran étaient importés. La livre de safran, qui valait deux florins et demi et six kreutzers en 1515, se payait actuellement quatre florins et demi et quinze kreutzers ;

' Voy. ces passages et d'autres sur le même sujet daus les extraits de la correspondance d'Érasme, publiée par Dollinger, Reformation, t. 1, p. o-lS.

la livre de poivre avait augmenté de quinze kreutzers. La livre de galanga, qui valait autrefois un demi-florin (ou trente-six kreutzers), valait à présent un florin quinze kreutzers; un quintal de sucre coûtant de onze à douze florins en 1516 se vendait à peu près vingt florins en 1518. Depuis 1521, les raisins de Venise, au lieu de valoir cinq florins, en coiUaient neuf. Des enchérisseraents si exorbitants n'empêchaient point que les marchandises ne fussent avariées'.

« Les compagnies de marchands accapareurs 'i, déclarent les comtes, seigneurs et chevaliers dans un cahier de doléances présenté à la Diète en 1523, « ruinent la nation et la plongent dans la détresse. 11 est clair que, par leurs monopoles, elles ont exploité dans des proportions inouïes les Allemands de toutes conditions. Les associations, les conventions secrètes sur le prix de telle ou telle denrée, la disparition des petites boutiques où l'on pouvait se procurer les choses à meilleur compte, tout contribue à notre ruine. Leurs frais défalqués, leur bénéfice légal réalisé, les grands marchands n'ont pas honte de se livrer encore à un agiotage monstrueux, par lequel ils nous sucent tous les ans jusqu'à la moelle; et cependant, relativement aux autres Ordres, ils payent fort peu d'impôts, et fournissent de très-minces secours pour le détournement des calamités qui menacent toujours plus la commune patrie et l'Empire romain. '^ Tout le monde se plaignait que, parle canal des compagnies, l'argent monnayé et non monnayé, l'or et le cuivre, sortissent de l'Empire, « de sorte qu'on en était extrêmement à court, au grand préjudice de la nation, et cela au moment oîi il eût été si nécessaire de se mettre en état de repousser le Turc et d'aviser à d'autres nécessités pressantes «. ^ Exploitant la triste situation actuelle ^ disait le même cahier de doléances, « les compagnies se rendent tributaires presque tous les Allemands, chacun en particulier. ) De mémoire d'homme, jamais on ne vit pareille exploitation; il est manifeste qu'en l'espace d'une seule année les supercheries, les calculs secrets, les habiles tours de passe-passe des compagnies nous ont fait plus de tort que tous les voleurs de grand'route mis ensemble n'auraient pu nous en faire en dix ans; et cependant les marchands ne souffrent pas qu'on les traite de larrons, ils se font appeler les ' honorables ". A plusieurs reprises, les États avaient publié des ordonnances contre les monopoles, l'agiotage, les enchérissements des compagnies; mais celles-ci n'en subsistaient pas moins, et parvenaient à échapper à tout contrôle; « ce qui s'explique aisément ", continue le livre de doléances, " car les compagnies avancent de

1 * Die Gutachten und Tabellen, archives de Francfort, Reichstag saclcn, t. XXXVIII, p. 241-271. Les renseignemenls fournis par Ranke (t. Il, p. 43-4ij ne concordent pas sur bien des points avec ces documents.

fortes sommes à certains princes et grands seigneurs, tout en exigeant d'eux un profit usuraire considérable; elles ont l'art d'intéresser d'autres princes dans leurs traMcs, de leur faire partager leurs profils et leurs perles; ceux qu'elles ne peuvent entraîner reçoivent de gros, de hardis présents, eux ou leurs conseillers. De plus, ils contractent des alliances, des amitiés utiles par suite de mariages avantageux, desorle que tous ou la plus grande partie des princes sont intéressés à leurs succès, et conduits à tolérer ou à défendre leurs effroyables et vils méfaits, comme nous n'en avons que trop de preuves '. i

Oue le mal provint des villes plus que de partout ailleurs, c'était l'opinion générale. Dès 1521, plus d'un mécontent disait tout haut que ce n'était pas seulement le clergé qu'il fallait débarrasser de richesses injustement acquises; qu'il serait bon d'en alléger aussi les marchands usuriers devenus démesurément rlche>; qu'il fallait restreindre le luxe des villes, interdire l'importation des marchandises étrangères, les compagnies de commerce, le trafic avec les pays étrangers, et poursuivre les princes aussi bien que les usuriers, c parce qu'ils se cachaient sons le même manteati, - ■■' .

Pour extirper le mal jusque dans sa racine, Luther, dans son Traité sur le négoce et l'usure (1524), demandait " que le commerce étranger important, de Calcutta, des Indes et d'ailleurs, de précieux tissus de soie et d'or ", et ^ ces épices qui ne servent qu'aux satisfactions du luxe et ne sont nullement utiles à la santé », fût rigou-

1 Cahier de doléances cité plus haut, p. 242, note l. Il avait été motivé par une circulaire du Couseil adre>sée aux nobles rassemblés à Schweinfurt le jour d'après la présentation de Notre-Dame (2i novembre] 1522. Archives de Francfort./?eicÄs<a(/s«c/e«, t. XXXVI, fol. 90. — Voy. L'LMA.w, p. 327-.328. « Les membres de la noblesse qui auraient à se plaindre », disait la circulaire, ^ apporteront leurs griefs devant le Conseil de régence ou la Chambre impériale. " Les villes », assuraient les comtes, seigneurs et chevaliers dans leur cahier de doléances, • consentiraient volontiers à porter plainte contre les compagnies qui accaparent et font hausser les prix, car tous leurs bourgeois ont beaucoup à en souffrir. ^ Ceci était surtout vrai pour Francfort. Le Conseil de régence demanda aux échevins de ladite ville de leur remettre en secret un mémoire détaillé au sujet - des grandes compagnies, monopolistes, accapareurs et agioteurs faisant un tort considérable à la nation =. Répondant aux plaintes qui lui furent adressées, le Conseil émit l'opinion que les compagnies, reliées intre elles par des contrats commerciaux, ne servaient que les intérêts de quelques particuliers, qu'elles étaient funestes au bien public, et qu'elles devaient être abolies, et leurs chefs punis. Défense devrait du moins être faite aux compagnies d'acheter d'un seul coup et pour une même somme une seule marchandi>e, et de trafiquer avec de l'argent étranger au lieu de se servir de celui quelles avaient eu réserve. On trouvera la circulaire du Conseil de régence [7 septembre 1521, et la réponse du Conseil de Francfort dans les archives de Francfort, Kaisemchreibcn, t. Vlil, n»* 16 et 17.

- Glos und Commenl. auf LXXX Arlicheln. Bl. G-.

reusement interdit. « Additionne n, disait-il à son lecteur, " les sommes ravies à l'Allemagne en une seule foire de Francfort, sans nécessité aucune, et tu pourras à peine comprendre comment on peut encore trouver un liard dans notre pays! Francfort est le trou d'or et d'argent par lequel s'écoule hors de chez nous tout ce qui s'épanouit, tout ce qui germe, tout ce qui se monnaye et se frappe! Si le trou était bouché, on n'entendrait pas tant de lamentations, on ne répéterait pas de tous côtés qu'il n'y a que dettes et point d'argent; les contrées et les villes ne seraient pas accablées de taxes, ni rongées par l'usure. ^ Luther dépeint sous de vives couleurs « l'astuce, l'avarice, l'égoisme cupide et la déloyauté des marchands >'. Les hausseurs de prix, les accapareurs, les monopolistes n'étaient, selon lui, que des voleurs, des brigands, des usuriers publics : Ils ne sont pas dignes de s'appeler hommes et de vivre parmi leurs semblables; ils ne méritent même pas qu'on les instruise et qu'on les avertisse, car leur envie, leur avarice sont si impudentes et si viles qu'ils vont jusqu'à être bien aises de la détresse d'autrui, et à se réjouir de dominer seuls le marché. L'autorité ferait fort bien de confisquer les biens de tels personnages, et de les expulser du pays. « Maintenant ils inventent de déposer le poivre, le gingembre et le safran dans des caves ou des celliers humides, afin d'augmenter le poids de leur marchandise. Ils renferment les étoffes de laine, les fourrures, la martre, la zibeline dans des caves sombres; ou bien c'est à certains produits de mercerie qu'ils enlèvent l'air; chaque marchandise, comme on sait, demande des conditions particulières d'atmosphère. De toute espèce de produits, ils savent ainsi tirer un profit malhonnête; on trompe sur l'aunage, sur la quantité, sur la mesure, sur le poid*. On donne à telle denrée une couleur qu'elle n'a point naturellement, ou bien on glisse la plus belle marchandise dessous et dessus, puis on cache ce qui est avarié au milieu, et ces tromperies n'ont point de fin. Aussi un marchand ne se fie-t-il plus à un autre, car il sait à quoi s'en tenir, il voit, il comprend ce qui se passe! «

" Les marchands se plaignent amèrement des nobles et des chevaliers brigands; ils font sonner bien haut les grands périls auxquels ils s'exposent; à les entendre, il n'est pas rare qu'on les jette en prison, qu'on les maltraite; ils sont pillés, rançonnés, disent-ils. Mais ils trompent et volent dans une telle proportion, ils se livrent, même entre eux, à de telles escroqueries qu'il n'est pas surprenant que Dieu ruine souvent leurs desseins, permette que leur fortune injustement acquise soit tout à coup anéantie, et qu'eux-mêmes soient maltraités ou mis au cachot. Dieu se doit à lui-même de maintenir le droit, lui qui est appelé le juste

CAUSES GÉNÉRALES DE t,A l'.EVOLUTlON SOCIALE. 447

Juge, y- En parlant ainsi, je n'entends pas exenser les voleurs de grand chemin ou les coupe-jarrets, je n'ai pas l'intention de justifier leur brigandage; mais les princes ne veillant pas à la sécurité des routes et ne prenant aucune mesure pour défendre leurs sujets contre les exactions scandaleuses des marchands, Dieu se sert des reitrcset des brigands |)our châtier les compagnies, et les chevaliers deviennent ses mauvais anges; c'est ainsi qu'il éprouva jadis l'Egypte, soit par des démons, soit par les ennemis du dehors, car le Seigneur fla^'elle un scélérat au moyen d'un autre, 'loutetois, au dire de Luther, les chevaliers brigands étaient bien moins coupables que les marchands, - car ceux-ci pillaient quotidiennement tous les hommes, au lieu qu'un noble ne rançonnait qu'une ou deux fois par an une ou deux personnes seulement >■.

u Avant tout, les princes et seigneurs, s'ils veulent s'acquitter en conscience des devoirs de leur état, doivent supprimer et punir les monopoles, c'est-à-dire les achats qui n'ont d'autre but que l'iutcrct d'un particulier. Ces achats ne doivent plus être tolérés, ni dans les campagnes, ni dans les villes '• ; les compagoies ; sont des gouffres de rapacité et d'impostures; on n'y saurait rien acheter en sécurité de conscience ■ . - Elles accaparent toutes les marchandises, puis en font l'usage qui leur plait, haussant et baissant les prix à leur fantaisie, et ruinant ainsi tous les petits marchands, comme le brochet dévore le fretin des rivières. Elles veulent régner sur toutes les créaiures de Dieu, il semble qu'elles soient affranchies des précepte> de la foi et de la charité. » Aussi - tout le monde est-il dévoré ■■.

Tout l'argent du pays aboutit à leur réservoir. Comment serait-il légitime, co.iimeut serait-il selon la justi e et selon Dieu qu'un homme, en si peu de temps, pût devenir assez riche pour être en état, quand il lui plait, de débouter par une surenchère les rois et l'Empereur? Outre cela, ils se sont arrangés pour que tout le monde, excepté eux, soit exposé à la ruine; on gagne une année, puis on perd tout l'année suivante; eux, au contraire, ne cessent d'accumuler des bénéfices; s'ils perdent quelque chose, ils se hâtent de réparer l'accident par des enchérissemenis plus exagérés que jamais; il n'est donc pas surprenant que la fortune du monde entier aille s'engloutir chez eux. >:

" Les rois et princes devraient être attentifs à ces choses, et par une juste rigueur mettre fin à de tels abus; mais on prétend au contraire qu'ils s'y mêlent, qu'ils en profitent, et qu'on peut dire à l'Allemagne ce qu'Isaie disait à son peuple : < Tes princes sont devenus les compagnons des voleurs '. >; < ils attachent à la potence des lar-

' Cochlœus tire de ces passages et d'autres analogues la conclusion suivante :

rons coupables d'avoir dérobé un florin ou un demi-florin, et pactisent avec ceux qui pillent le monde entier, et sont pires coquins que tous les autres, donnant ainsi raison au proverbe qui assure que ce sont toujours les grands voleurs qui font pendre les petits. Caton ne disait-il pas jadis à Rome : " Les petits voleurs sont dans les cachots et dans les fers, tandis que les voleurs publics vivent dans l'or et dans la soie. Quel sera le jugement final de Dieu? Ezéchiel va nous l'apprendre: < Le Seigneur », dit-il, - fera fondre comme le plomb et l'airain les princes et les marchands ■■; les uns suivront les autres, comme dans une ville incendiée une maison communique le feu à la maison voisine, de sorte qu'il n'en restera bientôt plus sur la terre, et je crains fort que ce châtiment de Dieu ne soit déjà à notre porte '. »

Ainsi parlait Luther peu de mois avant l'explosion de la révolution sociale.

Les compagnies d'eochérisseurs et d'accapareurs causaient en outre la dépréciation des produits de la terre, seule espérance du « pauvre homme ". Elles développaient les besoins matériels, et se livraient à de savantes combinaisons d'agiotage, taudis que l'argent diminuait de valeur d'année en année, et que les salaires, loin de s'élever, tendaient plutôt à descendre. La puissance toujours croissante du capital augmentait encore la détresse des petits fabricants; autrefois ils avaient pu se suffire au moyen d'un humble négoce; maintenant, depuis que les grands marchands leur avaient enlevé ^ avec leur industrie, le moyen de gagner leur vie, ils se voyaient privés de toute ressource; l'ouvrier et le petit marchand, forcés d'emprunter au riche, '- étaient odieusement pressurés par les intérêts usuraires qu'on exigeait d'eux, et leur sort éîai^ vraiment lamentable' >■. Cependant ceux qui l'exploitaient ne voulaient pas être rendus responsables de leur détresse, et rejetaient toute la faute sur les " clercs ».

- Eo tendebat popularis aurae captator et seditionum iiiachiiiator nequissiinus, quo plebeiu eftenam in principts, propter mercalorum gravamina, tanquara in socios furum et iucroruin iniquorum participes concitarel. ■> De actis et scriptis Luiheri, p. 100. Reaucoup de partisans de Luther pensaient et parlaient comme lui : " Si nous considérons les rois, les princes et les seigneurs ■, écrit Speratus en 1523, « nous ne voyons dans la plupart d'entre eux que de vrais enfants, des êtres hypocrites et efféminés -, etc. — Voy. Hagen, Literarische Verhiillni-se, t. II, p. 326. — âeitsserungen über die Fürsten, de Wenzel Link, p. 324-325.

1 Sammll. Werke, t. XXII, p. 199-226. — Voy. les passages cités, p. 201, 21S-216, 218,222, 225.

-Voy. la lettre de la ligue souabe, 18 décembre 1525, dans Jörg, p. 115,

^ Clag eines einf eilig Klosterbruders. El. D.

CAUSES GÉNÉKALES DK LA RÉVOLUTION SOCIALE, 14)

Od lit dans des rimes populaires de ce temps :

Ils incitent tous les torts sur le dos des clercs,

Mais moi, je jure sur ni.i foi

Que tout le mal vient des marchands,

Et avant tout des compagnies,

Sachez-le bien, bonnes gens!

L'un accapare tous les vins; L'autre s'empare du poivre; Le troisième se charge du saindoux JN'accusfz pas seulement les |)rêtres, Faites-y allenlion, vous, gens libres!

Ils n'ont plus l'ombre de conscience;

Par leurs mesures, leur monnaie, leur balance, leurs poids,

Leur déloyai'lé, leur imi)OSiure,

Toutes les marchandises sont falsifiées.

Sachez-le bien, gens libres!

Ce dont le pauvre homme a besoin,

11 lui faut aller le chercher chez le marchand.

L'acheter au prix du marchand, au gré du marchand.

Sans cela il lui arriverait malheur!

Sachez-le bien, bonnes gens'!

Mais « ce que les jjrands marchands faisaient en grand, les petits rimitaient selon leurs ressources, et le monde entier était dans

' Ein Bcsonet in Laudibus wieder die falschen Evangelischen. Voy, Stolle, p. 33G. i.e poète rejette avec partialité tous les torts sur les marchands luthériens.

Un Dies est lœliliœ contre les faux èvangélislcs.

Le tenus est si favorable

A tous nos bons luthériens

Qu'ils remplissent leur ventre,

Leurs caves et leur co!îre,

Gnlce à l'usure, à l'agiotage et à la ruse.

Nulle part on ne trouve à se nourrir,

Car ils ont tout en main,

Tout s'engouffre dans leurs sacs

Us amènent renchérissement

Ici e( en tous lieux.

Luther est arrivé au bon moment pour eux,

Avec ses beaux contes,

Qui insultent tout ce qui est saint

Et bouleversent toutes choses!

Aussi maintenant personne ne croit

Que ce qui flatte son corps.

Comprenez -moi bien :

Il n'y a plus ni honneur ni vertu,

Ooinma du temps de nos pères!

On ne rougit plus de rien !

Stolle, p. 339. Le grand marchand et banquier d'Augsbourg, Hochstetter, qui avait plongé d'innombrables personnes dans la misère par sa banqueroute frauduleuse de 800,000 florins, n'était pas luthérien. Il se donnait pour un ' chrétien modèle >, et trompait ainsi ses clients, parmi lesquels se trouvaient beaucoup de pauvres servantes et de valets de ferme. — Voy. notre premier volume,

la désolation ». Plus d'une satire de l'époque s'est faite l'écho des plaintes populaires. Colporteurs, boulangers, jiubergistes, ! ouchers rivalisaient les uns avec les autres dans l'art de duper le chaland. ■^ On ferait un bien gros livre ' , dit un pamphlet contemporain, « si l'on voulait énumérer tant et de si grandes fourberies. Chacun surfait, aujourd'hui; il n'y a plus ni fidélité ni foi; on trompe sur le manger, sur le boire, sur les choses indispensables à la vie. Les aubergistes falsifient le vin avec toutes sortes de produits artificiels; le pain est petit, la mesure mélangée; l'ouvrier fait de la mauvaise marchandise; le boucher fournit de la viande de mauvaise qualité; le boulanger livre du pain malsain ; le cultivateur ne vaut pas mieux, ce qu'il conduit au marché est avarié, que ce soit du blé, de l'avoine ou de l'orge. >^ - Le bois qui est au-dessus de sa charrette parait superbe, mais à l'intérieur, il est tordu, il est pourri, il est trop court ; le foin et la paille semblent magnifiques au premier abord; ouvrez les bottes, tout est humide et moussu. » '^ On trompe jusque sur les fruits et les œufs '.

Autrefois, lorsque les règlements corporatifs étaient eu vigueur, l'ouvrage livré par l'ouvrier était bien fait; maintenant que personne ne se souciait plus de ces règlements, - rien de ce qui sortait des mains de l'artisan n'était soigné «. Le compagnon, même quand il ignorait son métier et n'avait pas encore fait son chef-d'œuvre, passait maitre. Des apprentis qui n'étaient que des gamins et n'avaient pas même achevé leur temps étaient ' salués du nv)m de patrons >. On travaillait " pour le malheur des gens =, à la hâte, sans soin, sans conscience; les acheteurs, de leur côté, ne regardaient qu'an bon marché et non à la qualité. " Les prix fixes, maintenus scrupuleusement, lorsque les règlements des corporations étaient observés, étaient partout mis en oubli. » Les anciennes conventions sont mises en oubli, cela fait un beau marché! Si le marchand dit en toute sincérité sou prix de revient, et déclare ne pouvoir livrer à meilleur compte, il ne voit plus un seul acheteur se présenter dans sa boutique; on ne sunge plus guère, en traitant avec lui, aux ordonnances de iXuremberg! Par tant de désastreuses innovations, le vrai commerce et l'industrie sont entièrement ruinés; on ne trouve que bien rarement des ouvriers et des marchands satisfaits, mais les acheteurs contents sont encore beaucoup plus rares, et la faute en est aux uns comme aux autres-. >

' Voy. BvLR, p. 123. — Hagen, t. II, p. 323. — Voy. notre premier vol., p. 383.

- Clag eines einfeltig Klosterbruders^ Bl. D'. — Voy. M. Allihn, Socialdanokralisches um der deutschen Vergangenheit, dans le Grenzboien des 11 et 18 avril 1873. Eu 1525, les insurgés de Francfort-sur-le-Meiu stipulent dans leurs articles que ^ personne ne sera reçu comme corapagnon qu'il n'ait auparavant bien appris son métier et n'en ait donné des preuves de sa main . Aufruhr/mch der Reichsstadt Francfuri, p. 12.

CAUSES f;ÉN|!:RALF.S nE LA RÉVOLUTION SOCIALE. 451

A tant de mniix venaient encore s'ajoufer les malheurs particulier«* de cette époque désastreuse.

Le matérialisme gagnait chaque jour du terrain; plus grandissait la soif d'acquérir, plus les hautes études perdaient de leur prestij^e, et plus la jeuuesse se tournait vers le commerce et les industries lucratives. « De nos jours on ne veut plus apprendre que ce qui peut rapporter beaucoup d'ar^ijent; les maisons de commerce, les échoppes, les tavernes se multi|)licnl, non-seulement dans les villes, mais jusque dans les villages. Le monde se montre bien ingrat envers le saint Evangile (pie Dieu, de notre temps, a si clairement manifesté à son peuple ' », écrivait en i')'2i un partisan des nouvelles doctrines.

On voyait dés lors dominer parmi ceux qui se vantaient d'être évangélistes cette tendance dont devait s'effrayer plus tard Martin Bucer : « Tous courent à l'envi aux industries, aux emplois qui demandent le moins de travail et rapportent le plus d'argent. On ne songe plus au prochain ni à la probité, si exposée dans les occupations du négoce; les sciences et les arts sont ravalés au-dessous des métiers les plus vils. Les plus belles intelligences, les gens auxquels la libéralité d'en haut a fait part des capacités les plus excellentes, s'adonnent au commerce qui aujourd'hui fait courir de tels périls à la probité, qu'un honnête homme ne devrait rien craindre davantage que de s'y engager. ' < La plupart de ceux qui se vantent d'être évangélistes », avouait Wolfgang Capito, élèvent leurs enfants dans des habitudes de luxe, et leur inspirent l'amour du gain -. Le même reproche aurait pu s'adresser aux catholiques.

En peu d'années notre situation est devenue si lamentable », écrit en 1523 l'auteur de la Cnmplaintc d'un simple moine, « que les mères chréiiennes ne peuvent plus envoyer leurs enfants dans les Universités. Les études sont tombées dans le dernier mépris. Les fils de famille se font marchands; les pauvres, singulièrement délaissés, grossissent le nombre des petits artisans; à peine s'ils savent leur état. Les colporteurs, revendeurs, porleballes pullulent. ' « Les cités regorgent de fripiers, de marchands ambulants paresseux, dépravés ^ » " Dans les hameaux, dans les villages, toutes sortes de boutiquiers, d'industriels, d'artisans, de brasseurs, de cabaretiers viennent s'établir, au grand préjudice du commerce des villes*. « " Les cultivateurs veulent maintenant devenir artisans, et les ouvriers sont en trop grand nombre; aussi livrent-ils les choses à vil prix; dans les villages, on ne voit qu'ouvriers, que débitants, que gens

' cité dans le Glos und Comment, Bl. K-.

- Voy. ces citations dans DöLLrxGra, t. I, p. 435-437.

3 Voy. Anshelm, t. VI, p. 91-92.

' Voy. les doléances des villes dans Jörg, p. 310.

vantant et offrant leurs marchandises. » L'abandon des vieilles ordonnances était désastreux pour les cités; le paysan n'était plus obligée d'aller chercher à la ville tout ce dont il avait besoin; il trouvai! plus commode d'acheter aux colporteurs, ou bien lui-même, abandonnant le soin de ses champs, devenait débitant. L'ouvrier des villes, au lieu de se complaire à perfectionner sa besogne, sacrifiait la main-d'œuvre à l'intérêt de la vente; que son industrie fût considérable ou restreinte, ■■■ il voulait devenir marchand », et comme ses ressources ne le lui permettaient pas, il s'endettait, et finissait par la banqueroute '.

Dix ans auparavant seulement, les artistes, les ouvriers, les artisans de tous genres avaient bénéficié de cette ardeur pour l'architecture qui alors s'était emparée de toutes les classes, de cet intérêt passionné pour l'art qui avait élevé tant d'églises, tant d'édifices admirables. « Alors les tableaux, les sculptures sur bois, les ciselures d'or et d'argent, l'orfèvrerie d'église, les précieux ornements qui servent au culte, étaient offerts à Dieu par les riches et par les humbles, par les corporations, les confréries, les pieux chrétiens de toutes conditions. "Maintenant tout cela était changé. « On n'élevait, on n'ornait plus ni églises ni couvents. Au lieu de construire, on détruisait, de sorte que bien des mains restaient oisives, j^ L'incertitude des événements, leur soudaineté, l'anxiété constante où l'on vivait, l'émeute tous les jours redoutée, rendaient les riches prudents et craintifs. Rarement ils faisaient bâtir; l'ouvrier recevait fort peu de commandes; « le bourgeois laissait son argent dans le sac > . •' Beaucoup d'ouvriers, autrefois actifs, flânaient dans les rues, ou colportaient des écrits de controverse, des pamphlets, des libelles, des caricatures. Les ouvrages d'art n'étaient presque plus appréciés *. n Hans Holbein le jeune, un des plus grands artistes de tous les temps, se vit contraint pour gagner sa vie de faire un métier de barbouilleur; il peignit un jour pour deux florins un panneau d'armoiries^ « L'art de la peinture «, écrit tristement Albert Dürer à Wilibald Pirkheimer, ■ est très-méprisé de nos jours. On l'accuse de servir et de propager l'idolâtrie. " « Cependant la vue d'un tableau

' Voy. Allihn, p. 103, 110.

- Glos und Comment. Bl. k'.

2 WoLTMANN, 1. 1, p. 341. Dès Ic Commencement du mouvement « évangélique •, Holbein dut interrompre les peintures murales qu'il avait commencées pour l'hôtel de ville de Bâle; le manque de travail le contraignit enfin à s'expatrier en Angleterre. Le fait suivant caractérise bien l'état de l'an à ce moment : En janvier 1526, les peintres de Bâle adressent une supplique au conseil de la ville pour qu'il leur soit permis, afin de pouvoir nourrir femmes et enfants, d'avoir le privilège exclusif de peindre les manques du carnaval. Les peintres supplient les conseillers de ne pas leur enlever ce mince profit en confiant des travaux de ce genre à des manœuvres. — Woltmann, t. I, p. 340.

OU d'un dessin porle aussi peu le chrétien à la superstition que i'épée au côté de l'honnùfc homme ne le pousse au meurtre. Kn vérité, il faudrait être bien stupide pour avoir la j)ensée d'adorer un tableau de bois ou une statue de pierre! » Mais pour qu'une œuvre d'art, au lieu de scandaliser, pi\t aider au progrès moral, Dürer voulait, naturellemeni, qu'elle fiU « honnête' ». Les caricatures d'une grossièreté révoltante, les images grotesques qui, depuis le commencement des troubles religieux, trouvaient en Allemagne un débit si extraordinaire et que, de VVittemberg, Lucas Cranach commençait à répandre de tous côtés*, loin de rendre le peuple meilleur, contribuaient à l'avilir.

Le luxe universel, l'envahissement du capital, l'exploitation de la classe laborieuse par 1'' agiotage », renchérissement et la falsification savamment calculés des produits de première nécessité, l'oppression des petits métiers et des petits marchands par le haut commerce, le dépérissement des corporations, les occasions de profit devenues plus rares, telles étaient les principales causes de l'amer dissentiment qui grandissait à vue d'œil dans les cités entre riches et pauvres. La population ouvrière se voyait menacée de mourir de faim; le nombre des prolétaires allait toujours croissant, et les dépossédés sentaient d'autant plus cruellement leur détresse et s'en irritaient d'autant plus, que les riches avaient l'imprudence d'étaler à leurs yeux un faste plus extravagant. En bien des villes, on accusait le clergé de ne rien changer à son luxe, à sa vie mondaine, malgré la misère des temps. A une époque où les évoques eux-mêmes, en de certaines occasions, « dansaient et se divertissaient en public ' », on s'explique aisément l'aversion foute naturelle du peuple i)Our des mœurs « si peu ecclésiastiques et si peu chrétiennes». Dans de telles circonstances, les séduisantes promesses des agitateurs révolutionnaires flattaient singulièrement les oreilles des prolétaires. Les âmes seraient mieux gouvernées, disaient-ils, si messeigneurs les prélats avaient de moindres fortunes, un genre de vie moins fastueux, et si l'on partageait les biens du clergé entre les pauvres K

' ThalSING, Dûier's Briefe und Tagebücher, p. 55.

* Un grand nombre de ces caricatures se voient encore dans l'ancien cloître des Augustins à Witlemberg. Leur grossièreté est vraiment révoltante. Schuchard en a décrit plusieurs [i. Il, p. 240-24/1.

^ Voy. plus haut, p. 3i9.

■* Voy. Gloi und Comment. Bl. G-.

Les « honorables » de la classe riche qui, à cette époque, avaient en main dans la plupart des cités le gouvernement et le pouvoir, étaient aussi sous le coup de la haine et du ressentiment populaires. On leur reprochait de détourner les deniers pubhcs à leur profit par toutes sortes d'exactions, de ruses, de corruptions, d'actes arbitraires. Aussi étaient-ils l'objet d'une véritable haine. Plus d'un membre du conseil était soupçonné de participer aux agiotages des grands accapareurs, et d'exploiter honteusement la classe laborieuse '.

^ Sigismond Meisterlin, dans la Chronique de Xuremhcrg, rédigée sur l'ordre du -conseil, a très-bien analysé les divers éléraenls de révolte qui, de son teuipi déjà, fermentaient dans les villes. D'abord ; ■■ les fainéants, les badauds qui, ayant bonne nourriture chez leurs pères et mères, n'avaient d'autre occupation que de flâner sur le marché, tranchaient toutes les questions et ne cessaient de réclamer la réoiganisation sociale et l'abandon des lois anciennes. « Voici ce que cette sorte de gens prêchait au peuple : « Nos conseillers sont contre vous! loin d'être votre appui, ils vous oppriment avec barbarie. Hélas ! il e^t maintenant permis aux puissants d'exercer leur fureur envers les pauvres, et ceux-ci n'ont d'autre ressource que de se taire et de gémir. Les mains qui détiennent le pouvoir, qui dirigent les affaires du peuple et du pays, sont impuissantes. Les richards se sont unis, ils se sont établis au-dessus des paysan., et de la nation, et nous devons leur payer tribut. Auprès d'eux vous êtes tous en disgrâce, vous êtes méprisés, vous n'avez aucun pouvoir, et vous leur devez obéissance. A vous la misère, le mépris, et malgré tout cela soyez joyeux et taisez-vous! Tous les emplois sont exploités, non protégés. Nous avons des écorcheurs et non des protecteurs. Regardez leurs maisons, ce ne sont pas des maisons bourgeoises, mais des châteaux, des donjons hauts et redoutables. Loin de veiller sur le trésor public, ils le dilapident. Ne serions-nous pas plus heureux suus la loi d'un cruel tyran que sous leur domination, forcés que nous sommes de payer tant d'impôts, de taxes, de dures redevan-es! oh! dignes Allemands, combien de temps supporterez-vous un sort semblable? réveillez- vous donc! Si vous le voulez, la victoire est à vous! Vous êtes des hommes d'énergie, vos mœurs sont honnêtes et pures. En quoi donc êtes-vous moins habiles que vos maîtres? La fortune sei a de votre côté. » Dans les maisons com muues des corporations venaient s inscrire parmi les conjurés - des malfaiteurs, des ivrognes, des joueurs, gens dissolus, avides de l'argent d'autrui et dissipateur.-, de leur propre bien, des fainéants et beaucoup de ces personnages qui déjeunent tous les jours à l'auberge, se disant bonsoir quand le veilleur annonce le jour, et commençant à trouver le vin bon quand minuit sonne. Ceux-lâ ne visent qu'au renversement complet de tout ce qui existe, convoitent l'or, les maisons, les vêtements des riches, demandent l'abolition des dettes sans condition, convoitent les florins juifs, crient à la suppression des impôts et réclament la liberté absolue. »

La bande révolutionnaire est encore composée d'autres éléments, gens turbulents, extravagants, canaille perverse, garçons d'auberge, cabareliers, balanceurs de poteuce, coquins de toute sorte. On y trouve aussi cette classe d'apprentis qui fêtent le vin le vendredi, vont au bain le lundi, et le mardi à la soupe du matin; enfin des malfaiteurs de tous genres, assassins, traîtres, voleurs, parjures et autres. = Chroniken der deuCschen Studie, t. III, p. 131-143. Ce que dit ici .Meisterlin se rapporte, il est vrai, à des événements antérieurs; mais il est clair qu'il a tiré ce tableau de sa propre mémoire, et parle en se souvenant de ce dont lui-même a été témoiu, comme Bezold, dans son livre des Pauvres Gens, p. 15, le fait remarquer avec raison. Voy. notre 1"^ vol., p. 196, où il est parlé de ce prolétariat des villes, dont Martin Schöngauer nous a pour ainsi dire laissé le portrait. Dès le commencement du seizième siècle, des émeutes et des séditions avaient éclaté en beaucoup de villes; l'émeute de Cologne , en 1513, avait appris au prolétariat à connaître sa puissance. Il

CAUSES V;ÉNÉRAI,ES DE I,A HÉVOI.UTION SOCIALE. «55

Depuis l'explosion des troubles relif^ieux, les « honorables " se trouvèrent iréqucmmeDl en lutte avec toute une nrmée de conspirateurs qui, poursuivant à la laveur de la doctrine luthérienne un idéal commun, .ippuyaient leurs réclamations sur IKvangile, et ref^ardaient toute opposition à leurs intrij^ues révolutionnaires comme attentatoire à la « liberté évangélique ».

L'union du peuple avec le prolétariat contre les « honorables " assura presque toujours la victoire aux masses pendant la révolution sociale. Presque partout, les « honorables ' durent céder au terrorisme populaire.

Le premier signal du mouvement socialiste partit de Forscheira, en Franconie. Le peuple s'empara des clefs de la ville (26 mai 1524), mit le cou'ieil sous son obéissance, souleva les paysans des alentours, puis, d'accord avec eux, dressa un certain nombre d'articles qui réglaient à leur profit toutes les questions de dimes, et réclamaient la liberté de l;i péclie et de la chase.

Au même moment, la population de la forêt Noire signifiait à l'abbé de îSaint-Blaise son refus de lui obéir désormais, et déclarait qu'ell ; se regardait comme affranchie de toute corvée ou redevance. « Nous précédons nos frères de Waldshut », disaient les révoltés, " ce sont eux qui nous envoient. » Dans les environs de Nuremberg, les gens des campagnes s'aifroupaient, et s'entretenaient ensemble des moyens de secouer le joug des seigneurs laïques, afin de n'être plus obligés de payer taxes, rentes, intérêts ou redevances. « Bourgeois et paysans doivent s'unir, sans cela rien ne réussira >, disaient les têtes chaudes de la ville, impatientes de renverser le conseil. Les gens du peuple, excités par les meneurs, parlaient de partager avec les riches, parce que le temps de la liberté et de la fraternité chrétiennes était arrivé, et que les fortunes devaient être nivelées. Ces tendances communistes, comme le montre bien le procès des <; peintres impies », s'étaient propagées jusque dans

ne se contenta pas de se joindre au comité révolutionnaire formé par les corporations, il en composa un lui-même, réclama les clefs de la ville, celles de l'hôiel de ville, de la cave du conseil et du iiureau des impôts, et saccagea les maisons des conseillers Les émeutiers firent périr sur l'échafaud les deux bourgmestres de la ville et plusieurs membres du conseil. Leur triomphe mit ec émoi tous les gouvernants et magistrats de l'Allemagne. Pour plus de détails voy. Eckert/., p. 197-245. Le prolétariat joua aussi un rôle important d.tns l'émeute dErfurt (1509). Voy. Buukhvrdt, Das tolle lahr zu Erfurt, p. 3î5, 372, sur les troubles d'Ulm en 1513. — Voy. l'article de Pressel dans la Zeitschrift fur die Gesch. des Oberrheins, t. XXXVII, p. 211-218. A Hall, les ouvriers des corporations s'insurgèrent contre le gouverneur de la ville, un parvenu nommé Hermann Büschler. Ils allèrent jusqu'à proférer cette menace : • Bientôt nous jouerons aux boules avec des tètes sur la place du marché ! - — Voy. Stalin, t. IV, p. 94. La même année il y eut des insurrections à Schweinfurt. — Voy. Liliencron, Volkslieder, t. III, p. 120.

les cercles cultivés de la ville. Les <• peintres impies », eux aussi, rejetaient toute autorité temporelle et réclamaient le partage des biens. A les entendre, tout bourgeois était né pour commander, juger et punir '.

Au reste, les agitateurs révolutionnaires avaient peu de peine à soulever les paysans, cardans les campagnes on était presque aussi révolté que daus les villes contre Tordre social existant, et les prétextes aux plaintes ne manquaient guère.

Bien avant l'introduction du droit romain, beaucoup de petits souverains et de seigneurs fonciers, spirituels et temporels, travaillaient à établir petit à petit le servage parmi les nombreux paysans libres de leurs possessions, et cherchaient sans cesse de nouveaux prétextes pour augmenter toujours les dîmes et les corvées. Plus le droit chrétien germanique était opprimé par le droit romain, plus la situation du ' pauvre homme - empirait. Avec ses anciens droits, il avait perdu son antique liberté. Les juristes appliquant à TAllemagne les lois d'un état païen basé sur Tesclavage, avaient fourni à leurs protecteurs des moyens < légaux » pour dompter une paysannerie récalcitrante, et Tempécher d' « empiéter >;. Us avaient appris aux seigneurs l'art de confisquer les biens communaux, de lever de nouveaux impôts, d'exiger des redevances et des corvées nouvelles; ils avaient restreint les droits des villageois au communal de i.ois, de champs et de pâturage, et avaient été jusqu'à leur retirer leur droit d'usage, déjà extrêmement circon-crit. Enfin le communal des forêts fut mis « au ban » par les cruelles lois de chasse nouvellement établies. La chasse fut complètement interdite au paysan. De plus, la défense d'abattre le trop nombreux gibier réservé pour les chasses seigneuriales, même lorsque ce gibier ravageait les terres des cultivateurs, faisait un tort incalculable à l'agriculture. Plus devenaient exorbitantes les sommes nécessitées par le renouvellement des engins de guerre et les soldes des gens de guerre, qui remplaçaient peu à peu l'ancienne servitude féodale, plus les gouvernants et les potentats menaient une vie fastueuse et prodigue, et plus aussi le peuple des campagnes était accablé d'impôts et de vexations toujours

' Voy. JÖRG, p. 142. Lettre de l'abbé Jean de Saint-Biaise du 30 mai 1524, dans Schreiber, Bauernkrieg, t. 1, p. 1-2, Glos wtd Comment. Bl. K. — Zim.mermaivn, t. II, p. 80. — Bi.iDER, Beiträge, t. II, p. 75-7". — Voy. plus haut, p. 405-406.

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plus accablantes. Ea l.'>02, les Klecteurs eux-mêmes avouaient que le pauvre homme était surchaific de servitudes, de tailles, d'impôts, et qu'il élait opprimé par les tribunaux ecclésiastiques et laïques d'une manière exorbitante et absolument inique. .Mais parmi tant de calamités, le plus grand malheur des paysans, c'ét;iit de n'avoir presque plus rien à voir dans leurs propres affaires. Autrefois ils avaient eux-mêmes géré leurs intérêts, pris part aux assises populaires, aux assemblées des communes, des districts maintenant le Code romain allait jusqu'à les dépouiller de leur droit traditionnel, des us et coutumes si nombreux auxquels ils étaient attachés de cœur. ' L'ancien, le simple droit » était proscrit, étouffé par le « droit étranjjer '-. Aussi le peuple ref^ardait-il les avocats, « ces plieurs de droit, ces coupeurs de bourse, ces sangsues », comme ses pires ennemis; il les détestait plus que les chevaliers brigands; il les maudissait plus encore que les guerres privées qui dévastaient son champ et incendiaient sa demeure. Et pourtant le vol à main armée, les maux engendrés par les guerres privées s'étaient multipliés à mesure qu'avait empiré l'administration de la justice, et les lansquenets qui parcouraient les plaines en bandes vagabondes augmentaient la détresse du pauvre paysan, que nul ne protégeait plus '.

Telles sont les causes principales des si nombreuses insurrections de la fin du quinzième siècle et du commencement du seizième. « Comment n'y aurait-il point d'émeutes? ■■ lisons-nous dans une chronique du temps (1524). >' Tandis que les riches seigneurs et les

' Voy. notre l"" vol., p. 454, 465-477. — Voy. aussi Glas, und Comment. Bl. K. Le chanoine de Zurich, Félix Hemmerlin, dans son dialogue, qui est plein de partialité pour la noblesse, fait dire à un jjentilhomine que le proverbe a raison qui assure que «rustica gens optima tiens ». - Il serait bon •, dit-ii, ^ qu'à certains intervalles, environ tous les cinquante ans, on détruisit le l)ieu et la maison des paysans, afin d'empôcher les branches orf^ueilleuses de pousser de trop fiers rameaux. « Quand il rapporte les plaintes des paysans sur les déprédations honteuses de la noblesse et sur les infamies des juristes, il cite leurs paroles en latin. Indigné des actes de violence des princes et seigneurs, le paysan souhaitait qu'il n'y eiUplus de chevaux ni de mulets; qu'il n'y eût sur la terre que des bestiaux el des bétes de labour. = Cela suffirait bien pour l'agriculture, disnient-ils, et la paix du monde y gagnerait. ' — Voy. Bezold, i-'<e « armen Leuten, p. 11-18. Wimpheling, dans la dédicace de son Überblicks über die Mainzer Gesch. à l'archevêque Albert (1515), est d'avis que l'arcbevêqu.^ devrait veiller « ut cum incole tum advene tuto per terras nostras ambulent nec innocentissimi quique a sicariis equitibus contra ratiouem et omnem legem inhumanissime depredentur et cum forte qui se ad defendendum parant, jaculis confodiantur, uti cuidam prestanii viro ex Marchia illustrissimi patris tui vel ad Cesarem vel ad summum pontificem equitaturo miserabiliter accidit. Et hi tameu latrones pauperculum ac stolidum pro exiguo furto, quo rapina ipsorum longe immanior est, ad laqueum nonnumquam judicare soient. Uiinara germanici proceres et équités haue infamem labern, quam de ipsis etiam. Suitenses et ore et impressionibus predicant,a se tandem abdicarent : sicut in toto Francie regno terras esse tutissimas viatoresque securissimos, ex pio Guilhelmo Argentinensi episcopo... in patria mea nuper his auribusaudivi.« Bibliothèque duchâteaud'Aschaffenbourg.

paysans enrichis vivent dans le bien-être, se délectent, se noient dans les plaisirs, le pauvre homme est plongé dans la détresse par les mauvaises récoltes, renchérissemenî, les reitres, les chevaliers brigands, les avocats et autres misérables. L'émeute est facilement soulevée, les séditieux et les agitateurs sont avidement écoutés parmi cette population misérable qui, ne distinguant plus ce qui est légitime de ce qui est coupable, est si naturellement tentée de secouer le joug, de se débarrasser de toute autorité, de toute charge, et se dit avec raison qu'il serait bien juste de lui faire payer de moindres redevances qu'à ses pères. Voilà comment l'insurrection éclate eu beaucoup d'endroits, et elle deviendra encore bien autrement fréquente, si Dieu n'a pitié de nous '. »

En l'espace de quelques mois l'insurrection était partout.'

A partir du mois de juillet 1524, la révolution sociale « se propagea comme un incendie, de ville en ville, de village en village ».

D'abord circonscrite sur la lisière de la Suisse, de la forêt Noire au lac de Constance, elle se propagea rapidement dans tout le territoire situé entre le Danube, le Lech et le lac de Constance; de là, elle se répandit en Alsace, dans le Palatinat, le Rheingau, la Franconie. la Thuringe, la Hesse, la Saxe et le duché de Brunswick. Au sud, elle atteijjnit le Tyrol, l'archevêché de Salzbourg, les duchés de Styrie, de Carinthie et de Carniole. La Bavière seule resta paisible, et les révolutionnaires n'y purent avoir d'influence, car le pouvoir était entre des mains énergiques et sages.

Il vint un moment où l'on put croire que, clans les pays allemands, « tout ce qui jadis avait été en haut venait de couler à fond, et qu'il n'y avait plus aucun moyen d'échapper à la domination de la populace* ».

' Vermanunj an crisllich Oherkeil und alle Cristen in gemein. Sans indication de lieu.

^ * Écrivait Clément Endres, le 18 avril 1525, Trierische Sachen und Briefschaften,

loi. 89.

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