TENDANCES COMMUNISTES DE LA RÉVOLUTION SOCIALE
Ce furent ces mêmes convoitises, ces mêmes aspirations communistes qui, dans rcvêclic de Bambergs, armèrent le prolétariat des villes, dont un barbier avait pris le commandoinent. La populace disait hautement qu'il fallait assommer les « honorables > , les nobles, les moines et les prêtres. Le barbier Hans Harllieb ' de la rue longue », le plus ardent de tous, prétendait tout réformer « d'après l'Kvangile », et comme il le disait, « tout niveler' ».
Aux environs de Wurzbourg, les paysans déclaraient nettement « que les hommes étant tous frères, ils entendaient que la chose fût reconnue dans la pratique », et que le riche partageât avec le pauvre, surtout ceux qui avaient acquis leur fortune dans les affaires du commerce, ou qui se l'étaient procurée aux dépens du pauvre homme ^ A Rothenbourg sur la Tauber, les émeutiers faisaient consister la « doctrine de l'amour fraternel chrétien » dans le partage des biens, l'abolition de toute autorité et souveraineté, et dans l'égalité parfaite des fortunes, l'out chrétien devait être disposé à prêter; mais bien loin de songer à réclamer le remboursement d'une dette, il devait attendre que le remboursement se fit de lui-même'.
Des aveux des chefs révolutionnaires de l'Algau, il ressort qu'ils avaient résolu de massacrer tous les chefs ecclésiastiques et temporels. Les paysans insurgés de Franconie entrèrent en campagne avec l'idée arrf'-tée d'extirper entièrement la race des princes et des nobles, et de brûler tous les châteaux*.
Les plus modérés voulaient que chacun étant désormais dûment instruit du nouvel Évangile, l'année jubilaire ordonnée par Moise fût rétablie, toutes les dettes annulées, et que les biens aliénés par suite d'obligations précédemment contractées revinssent à leurs premiers propriétaires. Ils réclamaient en outre la complète indépendance des colons fermiers.
Or si l'on eût donné droit à de pareilles réclamations, l'existence même de la bourgeoisie eût été en question.
Luther s'était montré favorable au rétablissement de l'année jubilaire ^ Aussi à Eisenach, le prédicant Strauss la déclarait-il d'institution divine, disant qu'indubitablement tous les chrétiens y étaient obligés. Selon lui, on n'était pas forcé de payerles impôts, mêmelorsque l'autorité commandait. La tyrannie régnait partout, mais le temps de
' Voy. JÖRG, p. 293-294.
* Laurent Fries, Bauernkrieg, p. 299. A Munster, en Westphalie, les paysans disaient hautement qu'ils ne souffriraient pas que les riches aient plus de 2,000 florins de fortune par individu. A Cologne, « ils menaçaient de faire une descente chez les riches bourgeois •. — Cornelius, Münsicrischen Aufruhr, t. L p. 9.
' Voy. Bensen, p. 78.
* Voy. JÖRG, p. 295, 298.
* Voy. plus haut, p. 404.
la vengeance était proche. Le pauvre était contraint de payer la dime lorsque sa femme et ses enfants souffraient de la faim et de la misère. Plus d'une pauvre femme enceinte, à force de trembler pour son mari, se voyait privée de l'espoir d'être mère, parce que le pauvre travailleur ne parvenant point à payer ses dettes ä la suite d'une mauvaise récolte ou de tout autre désastre, avait été jeté en prison, et tellement tourmenté que cela criait vengeance au ciel. " Et très-certainement, cette vengeance sera prompte % ajoutait Strauss; « mais les gros bonnets ne pensent guère à cela! la parole et la loi de Dieu les laissent fort indifférents; ils croient faire bien assez en employant une partie de l'argent qu'ils ont extorqué à leurs pauvres sujets au culte des idoles, aux joujoux d'église! Les moines les engagent à faire ainsi pénitence, et en profitent pour se remplir le ventre! Ils se persuadent qu'ainsi ils iront tous ensemble au ciel, dût le diable les y porter '. « Le prédicaut Mantel disait en pleine chaire aux paysans du Wurtemberg : « O mes chers frères, ô pauvres chrétiens pieux, si les années jubilaires arrivaient, quel bon temps commencerait pour vous ^! "
Du reste, ces désirs de destruction radicale, ces appétits de vol et de pillage s'expliquent amplement lorsqu'on étudie le caractère de la plupart des chefs révolutionnaires.
Les révoltés de l'Odenwald étaient sous la conduite d'un aubergiste dépravé, Georges Metzler, qui avait passé la plus grande partie de sa vie dans le jeu et la débauche, et voyait dans l'émeute un moyen d'échapper aux châtiments qu'il avait justement mérités. Les insurgés d'OEliringeu agissaient sous l'impulsion du boucher Nicolas Salb, qui, dévoré d'ambition, espérait devenir quelque chose dans la tourmente. A la tête des bandes du Neckar, Jacques Rohrbach, être farouche, redouté dans tous les environs depuis qu'il avait assassiné les maires de Böckingen, = ne désirait autre chose que la liberté de ne pas payer ses dettes^ >. « Moi, je n'ai qu'une devise ", répétait-il souvent : ^ Brûler, saccagera » Dans l'évêché de Wurzbourg, c'était aussi parmi les mauvais sujets à qui leur vie désordonnée avait fait perdre l'estime et la confiance de tous que le peuple allait chercher ses guides. Son principal oracle était Hans Bermeter, « h;ibile joueur de fifre et de violon, qui s'exprimait avec une certaine éloquence, mais dont la conduite avait toujours été dissolue; sa tenue était débraillée, et beaucoup refusaient de frayer avec lui, parce qu'il avait été mis
' Voy. la brochure publipe par lui en 1524 : Das Wucher zu nehmen und geben unserem christlichen Glauben entgegen ist. Bl. C'*. — Voy. IIagen, t. 11, p. 322. — WlSKE- MA>\, p. 96.
- Sattler, IVürlemberg. Gesch. unter den Herzogen, t. II, p. 105.
3 Voy. Bensen, p. 108, 116, 120.
•* * D'après un renseignement fourni par Senckenberg, .icta et Pacta, fol. 507.
jadis au cachot pour cause de vol. Dès qu il avisait dans un quartier isolé de la ville, dans quelque ruelle ou maison l)or{;ue, un individu de son espèce, ami du désordre, mauvais drôle, ayant comme lui dépensé ce qui lui appartenait et convoilant pour ceflo raison le bien d'autrui, c'est à celui-là qu'il s'associait. " « 11 injuriait l'autorité, portait aux nues la liberté, et enseijjnait à ses auditeurs le moyen de se débarrasser promptement de toutes les charges et d'arriver à la richesse'. " Le che!" des rebelles de lîainber(j, Ulrich de Peignitz, : était toujours pris de vin >'. Ses mœurs étaient corrompues; « il était de ceux qui ne sont misérables que pour avoir dissipé tout ce qui leur appartient «. Le second chef de bande de Bamberg " était connu de tous pour un voleur. Il s'immisçait dans toutes les querelles; son pauvre vieux père était mal nourri et sans le sou. ■ Le troisième >- avait bien excité cent émeutes dans le cours de son existence, et ne voulait, disait-il, reconnaître d'autre maître que Dieu. Il avait commis plus d'un larcin, plus d'un meurtre, et ne songeait qu'à boire ^ » Au camp des paysans de Bayreuth, près de Gesess, les révoltés obéissaient à Ilaus Lorenz, ivrogne par état, qui présidait leur conseil de guerre « et disait s'êlre voué à la cause de l'Evangile et de la justice ' . Ils reconnaissaient aussi pour chef un gentilhomme ruiné, devant lequel ils portaient la bannière, et qui était connu dans tout le pays pour un assassin et unbrijjand de grand chemina Dans le haut Algau, Conrad Wirt avait, de son propre aveu, commis trente vols -, et de par ordonnance de justice n'avait plus le droit de porter des armes ^ A Langensalza, le savetier Melchior Wigand, chef des révoltés, avait été autrefois soldat, et depuis avait mené une vie d'aventures et de désordre. -- C'est moi qui ai mis tout en branle! >^ s'ccria-t-il au moment où le toscin se faisait entendre et où le peuple s'attroupait. « J'ai eu bien de la peine à y parvenir, car dans un tel jeu il y va de la tète! Les bandes de paysans qui s'unirent à la populace de Langensalza pour détruire les couvents et les châteaux étaient conduites par Albert .Menge, qui, selon les besoins de sa cause, se donnait tour à tour pour un médecin français, un barbier ou un tondeur de drap^ .
Le prolétariat des villes, les paysans, les nobles s'étaient simultanément soulevés contre tout l'ordre existant, et c'est ce dangereux accord qui rendit la révolution si terrible.
Elle recruta aussi de chauds apôtres parmi le bas clergé. Le
' Laurent Fries, Bauenihrieg , p. 61-63.
- Voy. JÖRG, p. 202.
' Voy. JÖRG, p. 204.
^ Voy. J<iRG, p. 206-207.
' Pour plus de détails, voy. Seidem\>x, Beiträge, t. X[, p. 513-527.
« pauvre homme du sacerdoce " espérait, tout aussi bien que celui du peuple, tirer bon parti de Témeute. Depuis longtemps déjà il regardait d'un œil d'envie les riches abbayes et les couvents, et nourrissait un secret ressentiment contre les seigneurs ' hautement nés » qui gouvernaient les évèchés et les chapitres, possédaient de si gros revenus et souvent de si nombreux bénéfices. « 11 comparait leur sort au sien; en dehors de la dime et d'un casuel très-incertain, il n'avait rien, et comme à la suite des innovations religieuses, ces dîmes et ces casuels étaient de plus en plus maigres, la pénurie du curé, du pauvre vicaire de village, devenait tous les jours plus grande. Beaucoup se faisaient évangélistes faute d'avoir de quoi manger; d'autres se laissaient tenter par l'espoir de faire bombance, de ravager les couvents, les châteaux, et de rapporter chez eux un bon butin évangélique. Mais on n'a jamais ouï dire que leur conduite ait été dans la suite véritablement évangélique! '
Le prêtre de village était mécontent,
Il n'avait guère de quoi mordre!
La misère était tout son horizon.
Aussi, lorsque arriva la guerre,
11 saisit ses armes, son armure,
Et résolut de défendre l'Éviingile
Et de soulever pour la foi le monde entier!
Mais au fond il ne désirait que prendre femme
Et s'affranchir de toute loi '.
« Les suborneurs de paysans, ces prêtres qui commandent les bandes révoltées ", écrivait l'humaniste Beatus Rhenanus à un ami, « mériteraient d'être proscrits dans des lies lointaines et désertes, car ils ne respirent qu'émeute, pillage, haine de l'autorité ^ »
Mais les principes révolutionnaires trouvaient surfout d'ardents apôtres parmi les « prêtres évangéliques » des campagnes. Beaucoup, il est vrai, avaient suivi malgré eux les hordes insurgées; mais beaucoup aussi, de leur propre mouvement, se faisaient aumôniers militaires, conseillers, chanceliers, capitaines des rebelles. D'autres prêchaient ouvertement la révolte aux paysans de leurs villages. Dès qu'ils avaient quitté l'Église, ils commençaient par abolir
1 * Tiré de la source citée plus haut, p. 440, note 1.
^ A. HOKkwnz, ßealus Rhenanus, ein bibliographischer Versuch, dans les Sitzungsherichten der Wiener Académie Philos, hislor. Classe (1872), t. LXX, p. 255. Au début, Rhenanus s'était déclaré pour Luther, dont il attendait la réforme intérieure de l'Église (p. 224-233). Après les horreurs de la guerre des paysans, il revint à la foi catholique. Dans une lettre au caidinal Bernard de Trente, il gémit de voir « la paix de l'Église presque entièrement ruinée par les querelles impies de certaines gens ' (p. 233-237J.
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la messe et prendre femme. C'élail la, infailliblement, le premier i'ruil de leur apostasie; ensuite ils venaient se joindre aux révoltés. Dans le seul petit domaine du pi'ince-abbé de Kempten, nous voyons neuf prêtres prendre part à l'émeute ou accusés de l'avoir soulevée; plus nombreux encore sont les curés révolutionnaires du Tjrol. Dans les principautés du mar^jravc Casimir de Brandebourjj, les prêtres « ont la main dans toutes les insurrections -i. Ce sont des prêtres, armés de toutes pièces, qui marchent avec les révoltés contre Tévêque d'Augsbourg lorsque celui-ci se décide â venir en personne inviter les paysans de Kaufbeuern et de Füssen à rentrer dans l'ordre. Dans les environs d'Eichstädt, plusieurs prêtres apostats sont à la tête des paysans', dont l'armée se compose en grande partie de gens sans aveu, de filous, de domestiques honteusement chassés par leurs maîtres, de joueurs, de paysans sans feu ni lieu, de bourgeois dépravés, de vagabonds, d'étameurs ambulants, de goujats, de déserteurs, de soudards, de musiciens et de tondeurs de haies *.
' Pour plus de détails sur l'attitude du bas clergé pendant la révolte des paysans, voy. JoKG, p. 191-200. Le chevalier Georges de Werdenstein dit dans sa Chronique sur la guerre des paysans : ^ Quelques prédicants se sont mis en avant dans de semblables émeutes; c'étaient des moines échappés de leurs couvents, des prêtres apostats, dépravés, nayaiit plus rien à perdre, et qui, pour essayer de se relever, avaient embrassé le luthéranisme ou adhéré à des doctrines bizarres. Dans presque tous leurs sermons ils excitaient le peuple contre les autorités; enfin la chose alla si loin que les paysans chassèrent leurs anciens prêtres, pieux et bons, et prirent ces misérables pour leurs pasteurs et prédicants. Bientôt ils refusèrent de payer aux seigneurs redevances, dîmes ou impôts; ils devinrent séditieux, ils s'emparèrent des châteaux, des couvents pour les piller ou les brûler; ils ont indignement persécuté le clergé et les autorités; dans cet intervalle beaucoup de doctrines singulières s'introduisirent dans les villes et les villages, et les luthériens commencèrent à faire de grands changements dans la religion, niant que la mes^se fiU un sacrifice, enseignant le peuple touchant la foi comme si auparavant on n'en avait jamais eu! Loin de nous une pareille pensée! Jadis on vivait plus chrétiennement, plus fraternellement et cordialement que de notre temps. Les prédicants avaient l'Évangile sur les lèvres, mais ils ne s'en servaient que pour couvrir leur perversité. Beaucoup parlaient de l'Esprit de Dieu, mais peu priaient d'après son inspiration. Ils ont réhabilité la chair : voilà leur œuvre; mais quant à la dévotion, à la discipline, à la chasteté et aux autres vertus, ils les ont balayées et les ont remplacées par l'envie, le scandale, les vices de tous genres. Ils se sont arrogé le droit d'abolir les usages de l'Église, comme si jamais ces usages avaient fait quelque tort aux hommes ! A Dieu ne plaise ! D'autres comme Carlstadt en Souabe. Zwingle à Zurich, OEcolampade à Bàle, etc., ont blasphémé le Très-Saint Sacrement de l'autel, ne voulant voir en l'Eucharistie qu'un pain ordinaire; sur cette question les luthériens et eux ont éuiis quantité d'opinions contradictoires; maintenant l'un disait ceci, demain l'autre disait cela, et ainsi ils ont répandu poison sur poison. Dieu veuille les convertir! • — Voy. Bacmxxn, Quellen, p. 479-480.
' .IÖHG, p. 222.
Tel était en général le personnel de ce qu'on a appelé T" armée des paysans ". Mais on y rencontrait aussi, dit un écrivain contemporain, « beaucoup de braves villageois à leur aise. Si tu me demandes comment cela se pouvait faire, je vais te l'expliquer : Les vauriens d'un village, ceux qui n'avaient rien à risquer, commençaient par s'attrouper, sonnaient le tocsin, et ne tardaient pas à incendier, à piller; l'effroi se répandait alors parmi les paysans des alentours. D'aucun côté ils ne pouvaient espérer du secours, car dans les villes il en allait de même; là aussi les méchants garnements jetaient l'épouvante parmi les bourgeois. Mais l'insurrection avait un caractère plus effrayant dans les villages, oii beaucoup de gens dépravés des villes avaient réussi à exaspérer les ressentiments des paysans. La bande perverse et dissolue en venait donc à contraindre les bons et ceux qui avaient quelque avoir, menaçant de tout incendier si l'on refusait de se joindre à elle, et même d'assommer tout récalcitrant. Ils mettaient un poteau devant la demeure de celui qui leur fermait sa porte, et c'était une manière de les désigner à la vengeance des leurs; ils couraient ensuite dans les maisons voisines et s'emparaient des armes et des piques. La jeunesse surtout se livrait avec fougue à toutes sortes d'excès. A la fin, les bien intentionnés étaient obligés de céder, de sorte que l'armée grossissait de jour en jour'. ')
C'est par ces " moyens d'intimidation, ces pillages, ces incendies ", que les chefs de la révolte contraignaient à les suivre ceux mêmes qui détestaient le plus leur entreprise. Nous lisons dans une relation écrite à Constance : « Les paysans s'assemblent dans les campagnes. Bien que leur entreprise répugne aux bons, et qu'ils déplorent ce qui se passe, les jeunes gars et ceux qui n'ont plus rien à perdre font tant et si bien que les honnêtes gens, même les meilleurs, sont contraints de suivre l'élan donné; sans cela les révoltés mettent un poteau devant leurs maisons, et leur déclarent que s'ils s'abstiennent et refusent de payer une sorte de rançon, ils les feront assommer, ou bien que le premier insurgé qui les rencontrera leur passera sa pique au travers du corps, sans que le meurtrier soit exposé pour cette action au moindre châtiment ^ " L'auteur de la
' * SeNCKENBERG, Acta und Pacta, fol. 506.
* SCHULTHEISS, Constanzer Colleclaneen, dans Baumann, Quellen, p. 519.
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Chronique de Biberack dit aussi : - Dès qu'un paysan refuse de faire partie de la < Fraternité , les rebelles plantent un poteau devant sa maison, et cela signifie qu'ils se disposent à piller tout ce que possède son propriétaire, à moins que celui-ci ne consente à payer une bonne somme'. ' « Une horde s'entendait avec l'autre «, écrit un chroniqueur de Weissenhorn; celui qui refusait de suivre les insurgés était menacé d'incendie, de pillage, et d'être exclu de la commune*. ' Une chronique de Kempten rapporte les mêmes faits: « Celui qui ne voulait pas prendre part à l'insurrection, on l'y coniraignait. (Uielques-uns, pour obtenir la permission de rester chez eux, devaient payer rançon, sans cela les insurgés mettaient le poteau devant sa porte ^ •• Le chef des bandes du haut Algau, Knopf von Luibas, autrefois domestique chez un blanchisseur de Kempten, avoua dans son interrogatoire que ses compagnons et lui avaient décrété que quiconque refuserait de se joindre à la Fraternité et de venir en aide à la cause populaire serait dépouillé de ses biens, mis à mort, et que sa femme et ses enfants seraient chassés du pays*. L'abbé de Kempten écrivait : - Ils ont entraîné les paisibles sujets et les serviteurs de l'abbaye, qui volontiers seraient restés fidèles à leur honneur, à leur devoir et à leur serment. Ils les ont contraints de faire partie de leur maudite Fraternité; ceux qui refusaient d'obéir, ils les ont menacés d'incendie et de pillage, parlant de mettre un poteau devant leur maison, de les retrancher de la commune ou de les en chasser comme de vils malfaiteurs \ - " Les maîtres, bien malgré eux, laissaient à leurs fidèles serviteurs, qu'ils se voyaient incapables de protéger plus longtemps, la liberté de se joindre aux émeutiers, de peur que ceuxci ne réaUsassent envers eux leurs féroces menaces ^
Un autre châtiment imposé aux récalcitrants, c'était le - ban laïque -. " Si vous voulez entrer dans notre union et confrérie chrétienne ', écrivaient les - chefs et conseillers ; des hordes de la forêt Noire aux habitants de Villingen, ! la volonté de Dieu, qui nous ordonne de pratiquer le commandement de l'amour fraternel, sera accomplie en ce qui vous concerne; mais si vous vous opposez à nous, nous vous condamnerons au ban laïque, en vertu de la présente lettre. " Frappé par la sentence du ban laïque, le paysan était considéré comme mort, comme ne faisant plus partie de la commune : « Personne ne doit avoir de relations avec lui. Défense de
- Pflummern, Annales Bibtracenses, dans B.V.UMANX, Quellen^ p. 305.
- Thomanx, ll'eissenhorner Historie, dans BvlMANN, Quellen, p. 63.
' Flaschutz, Chronik des Sti/les Kempten, dans BauMANN, Quellen, p. 379.
*Voy. JÖRG, p. 219.
^ Voy. JÖRG, p. 218.
^ Voy. l'exemple du village de Sontbeim, cité par Be.nsex, p. 121.
lui apporter aucun aliment, blé, boisson, bois, viande, sel, etc. Défense aussi de l'approcher, de lui acheter ou de lui vendre quelque chose; les marchés, les lorèts, les pâturages, les rivières lui sont interdits. Celui qui par faiblesse tolérerait quelque contravention aux présentes lois serait à son tour condamné au ban, et puni des mêmes châtiments, ainsi que sa femme et ses enfants. Comme toutes les trahisons, tyrannies, iniquités nous sont venues des châteaux, des couvents et des abbayes, à dater de celte heure, on leur dit anathème. « Dans la vallée et le village de Kirchzarten, ce même avertissement fut publié. On y avait ajouté ces paroles : ■■■ L'union chrétienne vous exhorte en toute charité fraternelle à prêter main-forte au droit divin et à adhérer au saint Évangile. JNous réclamons une réponse à bref délai; ceci est notre première sommation : Évangile, Évangile, Évangile! » Leschel^ et conseillers des ' saintes hordes évangéliques de la forêt Noire et du Brisgau " envoyaient aux habitants de Fribourg cet avertissement : « Nous avons le très-grand désir de vous compter aussi parmi nos frères; nous espérons que vous nous aiderez à propager la parole de Dieu et le saint Évangile, auquel personne n'a le droit de résister. Dès votre adhésion donnée, nous vivrons en frères avec vous. Dans le cas contraire, nous marcherons contre vous avec nos parents et amis, et nous envahirons votre cité. " Quelques émeutiers proposèrent de mettre le feu à un coin ou aux quatre coins de la ville. « Les insurgés », écrivaient les conseillers de Fribourg, « ont pillé et saccagé plusieurs couvents et châteaux, dont quelques-uns ont été complètement détruits par l'incendie. Le clergé et la noblesse sont lamentablement dépouillés. Les paysans ont si bien fait, par leurs sanglantes menaces, qu'ils ont forcé les villes à prêter hommage à leur " Fraternité », et contraint tout le Brisgau d'en faire partie. » Pour les émeutiers, ils ne cessaient de répéter que le seul mobile de leurs actes, c'était « l'amour iTaternel, l'établissement de la paix perpétuelle d'après la parole du Dieu tout-puissant, et le maintien du droit divin ". " La seule charité les pressait de communiquer à leurs frères la parole de Dieu et le saint Evangile'. »
« A entendre les révoltés », écrivait Clément Endrès, " ils n'agissent que pour la défense du saint Évangile. Les nobles perdus de dettes,
' Voy. Schreiber, Bauernkrieg, t. II, p. 88-89, 101, 187, 219, et t. III, p. 57, 200. Des paysans, pour - avoir voulu obéir à leurs seigneurs, furent rançonnés ou assommés ». — Voy. les aveux de Pierre Ganzenberg dans Schreiber, t. I, p. 173,
les paysans, la iiopuiacc n'oni que ces mots à la bouche. En Suisse, dans roberland, la lorét IXoire, la Souabe, lu Fraiiconic, il n'est question que d'Évan[;ilo. Ce mot sacré excuse et couvre tout, émeutes, attentats de tout genre '. " Nous lisons dans les chansons populaires du temps :
lis se vantent, ils se glorifient De la sainte parole de Dieu.
Ils pensent ainsi lleurir leur cause, Mais ils ne fondent (|ue l'assassinat!
Une autre chanson fait dire aux prolétaires :
Le saint Iivangile nous est enfin annoncé,
A nous autres pauvres gens!
Il nous délivrera généreusement
De tout ce qui nous opprimait.
Il apprend au riche et au pauvre à s'entr'aimer
El h partager ce (|u'ils ont;
Aussi le mettrons-nous en pratique
Avec une bonne volonté joyeuse !
Nous chasserons tous ceux
Qui voudraient s'y opposer.
Nous aussi, nous porterons des robes rouges,
Sans nous inquiéter de savoir
Si la loi le permet ou non!
La " parole de Dieu », le droit divin contenu dans le saint Évangile et opposé aux lois existantes, tels furent, en Allemagne comme en Bohême, les formules générales, les mots de guerre de la révolution sociale, surtout depuis les prédications des prêtres apostats-.
' * Triereschen Sachen und Briefschaften, fol. 89.
*.lörg dit très-bien à propos de ce mot de » droit divin » qui égara alors toutes les têtes : «Cette parole, pour pouvoir devenir l'âme du terrorisme révolutionnaire, devait exprimer une idée vague, et être susceptible d'être interprétée dans des sens différents, soit pour le bien, soit pour le mal. » Chacun devait pouvoir y sous-entendre son idée préférée; les uns, complètement séduits, allaient devenir, grâce à elle, des fanatiques de bonne foi; les autres, y puiser des motifs de poursuivre leurs efforts intéressés, dissimulés sous de beaux prétextes; les troisièmes, troublés, déroutés par elle, allaient être jetés presque malgré eux dans le tourbillon; enfin elle allait rendre impuissants tous les efforts de résistame des quatrièmes, leur fermant la bouche et les livrant sans défense à la haine d'une populace en délire : « Agricolas libertatis falsse spécula illectabat, classicum canentibus illis, qui numinis cœlestis adulterato verbo, simplicitati hominum imponebant », dit Theobald Billikanus. Voy. Döl- LiNGER, ftéformation, 1. 1, p. 149, note. « Le pauvre peuple », écrivait le duc Georges de Saxe à propos de la révolte des paysans, « a été conduit à la haine et à la résistance envers les autorités par ses mauvais conseillers. Ce qui l'a aussi égaré, c'est le désir de la liberté. Ils ont dit aux gens du peuple, aux pauvres ignorants, qu'ils faisaient bien de mettre à mort tous les princes Les paysans sont