LA RÉVOLUTION SOCIALE, VRAIE GUERRE DE RELIGION
Ces désirs de tout détruire, ces tendances en partie socialistes, en partie communistes, n'empêchaient point la révolution d'avoir avant tout le caractère d'une guerre de religion.
" J'apprends ', écrivait le conseiller et trésorier de Nuremberg Gaspard Nïitzel, - que les paysans se rassemblent en grandes troupes et, tous les jours plus nombreux, sont résolus de soutenir par le glaive le saint Evangile et la parole de Dieu, « « La volonté divine », continue-t-il, « pousse les esprits à agir; il faut qu'elle s'accomplisse, sans égard pour les fausses cérémonies inventées par les hommes. '- " On ne peut nier l'action de Dieu, en voyant ce peuple de cinquante mille hommes grossir encore tous les jours, attirer à lui les cités elles-mêmes, et ne se proposer qu'un seul but, l'extirpafion des sectes et l'établissement vraiment chrétien de l'Évangile. >; Ce peuple - admirable >' avait dès longtemps manifesté l'ardeur de sou zèle par le pillage et l'incendie de beaucoup d'abbayes et couvents des environs, mais ces faits ne déconcertaient en rien le trésorier Niitzel, C'est que ni lui ni nue foule de bourgeois, propriétaires comme lui, n'avaient encore clairement compris que le prolétariat révolté, tout en ayant sans cesse à la bouche les mois d' Évangile >' et de « charité fraternelle », ne songeait en réalité qu'au partage des biens. Niitzel regardait la guerre faite à la propriété et aux droits de l'Eglise comme une bénédiction du Seigneur : ' Je ne puis m'empécher de croire », dit-il à propos des révoltés, ' que Dieu nous regarde vraiment avec une particulière miséricorde; tous les jours il nous envoie, comme une rosée bienfaisante, sa grâce et sa paix '.
« Les insurges ne dissimulent aucunement », lisons-nous dans une lettre datée du 7 avril 1525, « que leur but est d'exterminer tout prêtre qui refuse d'abandonner l'Église; qu'ils veulent détruire les cloîtres et les évêchés, et ruiner complètement la foi catholique en Allemagne. De là vient que tant de princes, nobles et autorités des villes, favorables aux doctrines de Luther et des autres docteurs d'hérésie, ne se sont pas encore mis en demeure de leur résister, et leur ont même fréquemment prêté leur appui; tant qu'ils se sont
' Dans HÖFLER, Denhicûrdigleiten der Charitas Pirkheimer, p. 42, 57-58. De Semblables manières de voir semblent justifier les soupçons des princes voisins, qui assuraient que Nuremberg était d'intelligence avec les paysans révoltés de Franconie. — Voy. sur ce point Jörg, p. 150-155.
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bornés à décrier le clergé, à piller et détruire les couvents et les maisons religieuses, ils ont fout approuvé; mais la question a changé de face depuis que les insurgés parlent d'abolir toute autorité et de dépouiller ceux qui possèdent '. « « Tant qu'on a pu croire », écrivait le prédicant luthérien Flérold, < qu'il ne s'agissait que de moines et de clercs, on a tranquillement laissé faire; on voyait même avec une certaine joie les prêtres boire le coup d'honneur, et l'on espérait se chauffer bientôt à leur feu. Mais ce coup d'honneur n'a pas été seulement pour le clergé, comme l'avaient pensé ceux qui d'abord avaient applaudi à la bagarre, et les étincelles du feu ont volé si loin qu'en peu de temps non-seulement les cloîtres et les maisons religieuses ont été détruits, les biens ecclésiastiques confisqués, les moines et les vierges chassés de leurs asiles, mais que les châteaux et les villes appartenant aux autorités temporelles ont été à leur tour assaillis, et que les insurgés ont parlé de supprimer la noblesse et de se débarrasser de toute autorité ^ " ' Au début, nous regardions faire », avouait le comte luthérien Guillaume de Henneberg, « nous n'étions même pas fâchés de voir l'orage crever sur la tête des clercs et des moines. Hélas! nous ne nous doutions guère que la grêle était bien près de tomber sur nous M >
Aussi regarda-t-on alors comme un très-grand bonheur pour le clergé que les insurgés se fussent si vite tournés vers la noblesse; ' sans cela les seigneurs se fussent bornés à regarder à travers leurs doigts, et eussent très-froidement assisté à l'entière destruction du clergé. Mais ce fut bientôt à eux de se mettre en branle, car les paysans forcenés saccagèrent plus de deux cents châteaux et couvents ^. »
La sauvage furie qui se déchaîna alors contre tous les monuments et symboles de l'antique foi, les profanations horribles, inouïes jusque-là, commises pendant la guerre, prouvent assez que la révolution était avant tout une guerre de religion. Les odieux sacrilèges commis par les insurgés n'étaient, d'ailleurs, que la con-
' * Tricrischen Sachen und Bris'fschafUn, p. 91.
ä Chronik von Schicübifch-HiiU., p. 82-83.
^ Lettre au duc Albert de Prusse du 2 février 1526, Anzeiger für Kunde der deutschen lorzeii,t. VII, p. 113-117. Le chroniqueur de Ratisboune, Léonard VVidinann, écrit en 1525 au sujet des paysans : - Ils se montrèrent d'une telle férocité qu'il semblait que le Turc fût dans le pays; ils furent cruels, grossiers, impitoyables. Tant que l'orage ne tomba que sur les prêtres et les couvents, on laissa faire, iout le monde riait; mais aussitôt que les révoltés commencèrent à bi iMer les châteaux, à chasser les nobles, chacun se réveilla. ■> Chroniken der deutschen Studie, t. XV, p. 61.
* Knebel, Donauwörther Chronik, dans B.iUMANX, Quellen, p. 270. — Vov. aussi l'opiuion pleine de bon sens de l'ambassadeur de Venise, Tiepolo, dans Alberc, Rclazioni, ser. 1, t. I, p. 121-122.