LA RÉVOLUTION SOCLALE, VRAIE GUERRE DE RELIGION
séquence bien naturelle de la haine systématiquement excitée parmi le peuple par tant de prédications, d'agents secrets, de pamphlets, de libelles incendiaires. On n'avait cessé de répéter aux « pauvres gens 55 que l'imposture et les artifices diaboliques du clergé avaient, depuis des siècles, dépouillé leurs ancêtres et eux delà vraie foi chrétienne et du saint Évangile; que, contrairement à toute justice, on leur avait tait supporter des charges temporelles écrasantes; qu'ils avaient payé des dîmes, des impôts, malgré le commandement exprès de Dieu; on leur. avait affirmé qu'ils avaient été perfidement conduits à un état voisin de l'esclavage, et qu'il était de leur devoir de refuser de payer les taxes, de détruire les couvents, les maisons des clercs, d'égorger les moines, les religieuses, les prêtres, qui tous n'étaient que les serviteurs du démon'. Aussi, comme cela n'était que trop facile à prévoir, le peuple finit-il par se persuader « que c'était servir Dieu que renverser et saccager les églises et les monastères, et qu'outrager, humilier tous les membres du clergé, c'était faire œuvre pie^ ». " Les fourberies des prêtres >, avait dit en pleine chaire le prédicant Éberliu de Günzbourg (1521), « ne cesseront que lorsque les paysans se décideront enfin à noyer et à pendre les bons avec les méchants; alors leur imposture recevra vraiment son salaire 3. »
« C'est Luther qui a sonné le premier le tocsin >-, lisons-nous dans un écrit polémiste du temps; il ne peut détourner de lui la responsabilité de la révolte. 11 a écrit, il est vrai, que le peuple ne devait employer la violence que lorsque l'autorité l'y conviait, et pendant la sanglante lutte, il a flétri l'insurrection avec un extrême emportement. Mais le peuple ne sait point faire tant de distinctions; il n'a retenu dans les écrits et prédications de Luther que ce qui servait sa passion. Or tu as déclaré dans tes livres », dit l'auteur s'adressant à Luther, « qu'il était légitime de s'insurger contre le Pape et les cardinaux, et qu'il fallait tremper ses mains dans le sang des clercs. Tu as appelé les évêques qui ne voulaient pas adopter ta doctrine, des prêtres d'idoles, des serviteurs de Satan; tu as dit qu'une violente émeute, qui les déracinerait de ce monde parla force, serait la juste punition de leurs crimes, et que, ce cas échéant, il ne faudrait que rire. Tu as appelé enfants de Dieu, véritables chrétiens, ceux qui se disposaient à saccager les évêchés et à renverser la
I Voy. plus baut, p. 180-202.
* • ...prrsuasionem liabeni se Dei negolium a^ere in templis, coenobiis, monasteriis diriu ndis, spoliandisque et misère affligendis sacerdotibus. » Ferdinand à Clément vii, 20 mai 1525, communiqué par Chmel dans les Sitzungsberichten der Wiener Académie, t. II, p. 28-34.
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dominalioD des évèjjiies; tu ;is ajoiifc que celui qui prêtait obéissance aux évoques était le valet du diable; tu as appelé les cloîtres des cavernes d'assassins, et lu as poussé le peuple à les détruire '. '
Luiher ne pouvait le nier.
Il ne pouvait pas davantage se laver du grave reproche que lui faisait plus loin le même auteur. « Non-seulement dans tes écrits de controverse ", lui disait-il, « mais dans tes livres de doctrine, tu as parlé de la nécessité de raser les couvents. »
Dans ses sermons, que tant d'éditions avaient propagés, Luther, en efïel, avait dil : < La destruction des abbayes et couvents est la première, la plus utile des rélormcs. Les couvents no servent de rien à la chrétienté, on peut parfaitement s'en passer. Or ce qui n'est ni nécessaire, ni louable, ce qui fait un mal inexprimable et ne peut être réformé, le mieux est de le détruire de fond en comble. » « Le piaulement qui se pratique dans les abbayes et les couvents n'est qu'une pure moquerie de Dieu, c'est tenter Dieu que de vouloir le continuer. Il serait grand temps de diminuer enfin ces blasphèmes, ces scandales, et d'abattre ces " maisons de raillerie •', comme parle Arnos au chapitre vu. » < La doctrine des bonnes œuvres est si pernicieuse et si funeste, que si l'on rasait toutes les églises et abbayes, et si l'incendie les réduisait en cendres, le mal serait moins grand, même si l'incendiaire avait agi par pure malice, que si une seule âme était entraînée dans une semblable erreur. Car Dieu n'a point fait de loi au sujet des églises, il n'a parlé que des âmes, et ce sont les âmes qui sont ses vrais et légitimes temples. " ; Pour détruire cette superstition, il serait bon qu'on renveisàt une bonne fois toutes les églises du monde entier et qu'on ne prêchât plus que dans les maisons ordinaires, ou sous la voiUe du ciel. C'est là qu'on devrait se réunir pour prier, baptiser et célébrer le culte, » « Comprends-tu, maintenant, pourquoi le tonnerre frappe plus fréquemment les églises que tout autre édifice? C'est que Dieu les a dans une horreur singulière, c'est que nul repaire d'assassins, nulle maison de filles publiques n'est témoin de plus de péchés, de blasphèmes, de meurtres d'âmes et de crimes monstrueux. Là où l'Évangile pur « (c'es(-à-dire la doctrine de Luther) " n'est pas prêché, l'entremetteur de filles est un moins grand criminel que le prédicateur papiste, car une maison de perdition fait moins de mal qu'une église. Et quand bien même cet entremetteur mettrait à mal tous les jours neuf vierges, neuf pieuses femmes mariées ou neuf religieuses, ce qui est cependant chose effroyable et horrible à imaginer, il ferait un moins grave péché et serait cause
' Contra M. Lulherum, fol. 19.