‹ L'Allemagne et la réforme (volume 2)Chapitre 434 sur 477 · TRAITE DE WEINGARTEN. IÖ · texte numérisé non relu

TRAITE DE WEINGARTEN. IÖ

à leur guise, dans les propriétés de ceux qu'ils auraient dépouillés'. A partir des derniers jours de mars, l'émeute se propagea avec une effrayante rapidité dans la plus grande partie de la haute Allemagne. La révolte éclatait partout à la fois, comme si elle eût été préparée de longue main. On prétend que dans la seule Souabe, l'armée des rebelles comptait plus de trois cent mille soldats.

Le 4 avril, le sénéchal Georges battit environ quatre mille paysans près de Leipheim ^ 11 s'empara de la ville, la rançonna, et fît décapiter le prédicant Wehe et huit chefs de paysans; il se dirigea ensuite vers la Souabe, mit en fuite, prés de Wurzach, le gros de la horde de Baltringen, et le jour suivant offrit la bataille à une armée de quatorze à seize mille hommes, tous paysans de TAlgau et des bords du lac de Constance. Déjà l'action était engagée, lorsque les révoltés demandèrent à parlementer. Ils conclurent avec la ligue un traité que signèrent leurs chefs, portant que les bandes réunies de l'Algau et de Constance renonceraient à leur « fraternité », qu'elles livreraient les articles de leur union, et s'engageraient à ne jamais recommencer la guerre; qu'elles retourneraient dans leur pays, restitueraient ce qui avait été pris et dérobé, et payeraient aux seigneurs les dîmes, les impôts, les redevancesjusqu'à ce qu'une cour souveraine, ou simplement le droit commun, eût fait droit à leurs réclamations, lis promettaient d'écarter à l'avenir tout mauvais vouloir. Quant au choix des tribunaux qui devaient garantir l'exécution du traité, il fut convenu que seigneurs et paysans désigneraient deux ou trois cités'. Nulle part il n'était question du châtiment des rebelles. Le sénéchal ne consentit à conclure un traité si visiblement à leur avantage que parce que son armée, la seule dont la ligue souabe pût disposer en ce moment, avait une infanterie trop faible pour pouvoir résister aux paysans, dont les forces étaient de beaucoup supérieures. En outre, il était convaincu que, dans le cas d'un échec, la plupart des villes ouvriraient leurs portes aux insurgés ^ car les princes et seigneurs tenaient pour certain que les cités étaient les vrais foyers de l'insurrection*. Néanmoins quelques princes

' Voy. ,1ÖRG, p. 137. — Bauma\n, Oberschrcahische Dauern, p. 53-79, 102. — Aveux de Knopf, dans Baumann, Acte/i, p. 379, question 8.

- Voy. dans Bacmaw, Acten, p. 181-184, les détails donnés sur les forces et les chefs de bandes de i.eipheim

^ Dans Walchner et Bodent, p. 260-268.

* Voy la lettre du tabellion de Ravensbourg (3 mai 1525) dans Bau«an\, Acten, p. 265. " A mon avis » , dit-il, « une des raisons de la conclusion de ce traité, c'est que les populations des villes étaient extrêmement bien disposées pour les paysans, et jusque-là avaient été à grand'peine empêchées de renverser les autorités et de rejoindre les hordes. » — Voy. Jörg, p. 134, 457.

* Voy. la lettre du margrave Casimir du 9 avril 1525, dans Jörg, p. 135, note 7.

Kirvor/rE ixr tyiuh-. 1525. 5o«.>

de la ligue murmurèrent contre le sénéchal, le blûmant de ce qu'il se finit trop aux paysans, et disant qu'il eiU dû commencer par exij^er d'eux non-seulement la remise de leurs bannières, mais celle de leurs armes. « Dès que le sénéchal aura le dos tourné », disaientils, il est clair que les paysans oublieront leurs promesses et se révolteront de nouveau. » « La {juerre est loin d'être terminée «, écrivait le chancelier Eck le 26 avril; « j'ai peur qu'elle ne fasse au contraire que commencer. » En elTet, dès les premiers jours de mai, aussitôt après la retraite de Georj^es, les paysans de l'Aljjau tinrent conseil à Eglofs, déchirèrent le traité qu'ils venaient de signer, et firent partager leur résolution aux bandes de Constance. Les insurgés ne se souvenaient plus de leur promesse, donnée cependant sous le seing et le sceau de leurs chefs. Dans une nouvelle réunion tenue à Kempten, ils déclarèrent qu'ils ne se regardaient liés par aucun contrat et ne reconnaissaient aucune autorité. L'Algau s'engagea à lournir > un homme sur deux ». Peu à peu, les insurgés formèrent une armée si redoutable, qu'on put craindre un moment de les voir réussir dans le dessein qu'ils annonçaient d'aller porter la révolte et la guerre jusqu'au cœur de la Bavière '.

En vain le sénéchal pressait-il le lieutenant impérial, l'archiduc Ferdinand, d'accourir en Souabe, de tout tenter pour apaiser l'émeule : Ferdinand était « hors d'état de venir à son secours », car dans ses propres États, en Tyrol, en Slyrie, eu Carinthie, le peuple s'était soulevé. En Tyrol, il avait été « assailli par ses propres sujets >. <■■ Les tristes nouvelles se succèdent si rapidement », écrivait-il au sénéchal, « les paysans sont de tous cotés si menaçants que nous n'avons pas un seul jour de sécurité; nous nous attendons tous les jours à être surpris à Insprlick. »

L'insurrection avait absolument le même caractère dans les pays héréditaires d'Autriche que dans le reste de l'Allemagne. Ceux qui n'avaient rien à perdre et ne pouvaient que gagner à la bagarre, mettaient l'émeute en branle, et réclamaient l'égalité en toutes choses, parce que tous les hommes étaient frères en Jésus-Christ, comme l'Évangile le démontrait. L'unique et quotidienne occupation des prêtres et des nobles avait été le vol et le brigandage ^ Voici comment Georges Kirchmair raconte en ses Mémoires le début de la

• Pour plus de détails, voy. Jorg, p. 460-475. — Voy. Moxe, Quellensammlung, t. II, p. 132, note.

- * Tiré d'une lettre d'un conseiller de la cour dinspruck du 14 juin 1524. dans les Trierischen Sachen und Brief schaßcii, fol. 92. — Voy. l'aiertissenieiit de Ferdinand à la population d'Etschthal, daté du 22 mai 1525. — Bucholtz, t. VIII. p. 334.

510 BÉVOLTE DU TYROL. 1525-

révolte : ' Une insurrectioa horrible, féroce, effroyable, s'est produite dans nos pays parmi les paysans; j'en ai été témoin, j'en ai vu les effets prodigieux. Voici comment la chose commença : une troupe de braillards dépravés résolurent de soustraire à une sentence bien méritée un « réfractaire " condamné'. Après qu'un certain mercredi ils eurent accompli cet acte séditieux, les paysans commencèrent à affluer de tous les points de la contrée; il en venait des montagnes, il en venait des vallées. Vieillards, jeunes gens, tous accouraient, beaucoup ne sachant pas même de quoi il était question. Donc, lorsque dans la plaine de Mühland, sur les bords de l'Eisack, la grande horde fut rassemblée, ils convinrent tous ensemble de se délivrer du joug qui les oppressait. Un gentilhomme nommé Sigismond Brandisir, intendant de Rodenegg, entreprit de les dissuader de leur mauvais dessein, et leur représenta tout le danger, l'humiliation, la ruine, les travaux, les châtiments que leur attirerait leur rébellion. Bien qu'il en eût obtenu la promesse de ne pas commencer les hostilités et d'apporter leurs griefs devant leurs princes légitimes, qui en ce moment étaient à luspriick, ils ne tinrent pas parole et, se mettant en marche, commencèrent par s'emparer de Brixen la nuit de la Pentecôte. Là, ils pillèrent et dépouillèrent, malgré Dieu et le bon droit, prêtres, chapelains, chanoines. Ensuite ils se rendirent au château de l'évêque, chassèrent le conseil et les serviteurs du prélat au milieu d'un grand tumulte, et se livrèrent à des actes si atroces que cela ne se peut décrire. Les habitants de Brixen oublièrent aussi prompferaent leur devoir envers l'évêque Sébastien que les paysans de Neustift leurs obligations envers leur seigneur, le prévôt Augustin. En résumé, aucun d'eux n'avait plus aucune souvenance du devoir, de la loyauté, de la foi jurée. Les paysans et les habitants de Brixen ne faisaient plus qu'un; les uns et les autres avaient leurs chefs. Tous, au nombre d'environ cinq mille hommes, marchèrent sur l'abbaye de Aeustift et, sans avoir donné aucun avertissement ni prétexte, assaillirent le monastère le vendredi 12 mai 1525. On pourrait emplir un gros livre du récit des attentats effroyables auxquels ils se livrèrent. Le prévôt Augustin, prêtre vénérable, fut chassé, poursuivi, et les prêtres tellement abreuvés d'outrages, d'ignominies et de mauvais traitements, que chacun d'eux en avait honte pour son caractère et son habit de prêtre. Les paysans firent pour plus de vingt-cinq mille florins de dégâts, détruisirent les bâtiments, s'emparèrent de l'argent, de l'orfèvrerie, des meubles, papiers, livres. Nul ne saurait dire les débauches, blas-

' On appelait réfractaires ceux qui notifiaient à leur seigneur ou au tribunal leur refus d'obéissance, tt prenaient en main leur propre cause.

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phèmes, prolanation.s donl ce couvent fui le lliéàlre. Il eiii fini par (ilre la proie de l'incendie si Dieti ne VcM prolé^jé. • I.e samedi t'A mai, les révollés élurent pour chef .Michel (ieismayr ', fils d'un écuyer de Sterzing, homme pervers, séditieux, dépravé, mais habile et ruse. .Mors commença dans tout le pays la persécution du clergé. Il n'était si pauvre prêtre dans la contrée qui ne dût perdre loul son avoir. Les révoltés assaillirent ensuite les demeures de beaucoup de nobles qu'ils pillèrent; personne n'était à l'abri de leurs attaques. L'archiduc Ferdinand lui-même et sa noble épouse n'étaient en sécurité nulle part, car dans tout le pays, au fond de la vallée, au bord de l'Adige, il y avait dans les villes et chez les paysans une telle excitation, qu'aucun honnête homme n'osait plus se montrer dans les rues. Le vol, le pillage étaient devenus crimes si ordinaires que des gens connus pour honnêtes se laissaient tenter comme les autres; plus tard ils s'en sont bien repentis! Et à vrai dire, aucun d'eux n'en est devenu plus riche ^! >

' Il nous vient du Tyrol et de la Styrie des gens qui se proposent d'attiser chez nous la révolte «, écrivait un chargé d'affaires de l'archevêque de Trêves. » Tous ont fait partie des bandes de l'.Xlgau et de l'Alsace, et veulent, comme j'en ai de stires nouvelles, faire alliance avec les nôtres. Ils s'en prennent à toutes les autorités, à tous ceux qui possèdent; il n'est bruit ici que de vols et d'incendies. Que Votre Grâce ne se laisse pas égarer par les articles que les révoltés lui présenteront, car en vérité il s'agit de bien autre chose! Les Alsaciens mettent tout en rumeur, de quelque côté qu'on se tourne'.

En Alsace, l'émeute, - comme un incendie de forêt -, se propageait de ville en ville, de village en village. - On ne voit chez nous qu'insurrection ' , écrit le 30 avril Wollgang Capito, prédicant de Strasbourg; « partout les bandes font alliance les unes avec les autres. Plusieurs villes et beaucoup de châteaux sont aux mains des insurgés. Les papistes sont dans une inexprimable angoisse; les riches tremblent pour leurs trésors, et nous-mêmes, dans notre ville fortifiée, nous ne sommes pas exempts d'inquiétude; mais, forts dans le Seigneur, nous n'en poursuivons pas moins notre mission, qui est de prêcher librement la parole, et il n'y a plus ici que peu de vestiges du culte de l'Antéchrist*. » L'épouvante générale servit

' Geismayr avait été jadis au service de l'évêque Sébastien de Brixen coriiine employé de la douane. C'était un deinafjogue hardi et résolu qui voulait renverser tout l'ordre ecdésiastique en même temps que l'état politique et social. — Voy. plus haut son plan de constitution, p. 474.

2 Fontes rer. Ausir. script., t. I, p. 470-472, 475. — Voy. WOLF, t. I, p. 39-50.

^ * Dans la lettre citée plus haut, p. 495, note 2.

* Dans Baum, p. 313-314. Pour plus de détails sur l'insurrection d'Alsace,

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