FORFAITS DE WEINSBERG
dit à l'église, assista à la messe et reçut la sainte communion. Mais l'office divin n'était pas encore terminé qu'on vint lui annoncer que six à huit mille paysans étaient ameutés devant les murs de la ville, et demandaient à ce que le " château et la cité fussent livrés à la sainte armée de l'Union > . Une « vieille sorcière », ^ la Hofmann noire de Böckingen », avait prononcé des sortilèges sur l'armée des révoltés, et prétendait l'avoir rendue invulnérable. Les bandes de Florian Geyer escaladèrent le château ' comme des chats », et l'eurent bientôt mis à sac. Aidés des bourgeois qui leur avaient ouvert les portes, ils furent promptement maîtres de la ville : chevaliers et cavaliers se défendirent héroïquement jusque devant la porte de l'église, mais enfin il fallut céder au nombre. •■ Tout ce qui portait bottes et éperons » fut condamné à périr, et les prêtres furent passés au fil de l'épée. « Les paysans, ivres et fous, se disputaient, parmi les cris et les rixes, les ostensoirs, les calices, les vases d'argent, les vêtements sacerdotaux, et autres objets précieux. » ' Il semblait que l'eufer eût déchaîné ses pires bandes; des atrocités vraiment sauvages furent commises. » Jacques Rohrbach, qui s'était chargé de la surveillance des prisonniers, résolut de mettre l'occasion à profit pour « inspirer une salutaire terreur à la noblesse ». Lui et ses compagnons décidèrent qu'ils ne feraient grâce à aucun seigneur, noble ou cavalier, et les passeraient sans exception au fil de l'épée, déclarant en même temps que tout paysan qui oserait prendre le parti d'un noble serait immédiatement massacré. Le comte d'Helfenstein fut condamné à être -< passé par les piques - au son des tambours, avec vingt-quaire de ses gentilshommes et quelques-uns de ses plus fidèles serviteurs'. On conduisit les condamnés dans une prairie située devant la porte basse de la ville; là, on leur signifia leur sentence. La comtesse d'Helfenstein, fille naturelle de l'empereur Maximilien, se jeta alors aux genoux de Rohrbach, tenant entre ses bras son fils âgé de deux ans; elle le conjurait en pleurant de lui accorder la grâce de son mari; mais Rohrbach la repoussa durement, et un paysan blessa " le petit seigneur d'un coup de son épée ». Le comte, pour sauver sa propre vie, lui ayant offert une rançon de trente mille florins, Rohrbach lui dit : « Quand bien même tu nous donnerais deux tonnes d'or, il faut mourir! » L'ancien joueur de fifre du comte, Melchior Nonnenmacher, se tenait devant lui, soufflant joyeusement dans son instrument : « Je t'ai si souvent fait de la musique lorsque tu étais à table », lui disait-il, « n'est-il pas juste que je te régale
' Il ressort des aveux de Pierre Dohaim, fait prisonnier à Ulm en IÖ25, qu'à peine la dixième partie de larmce des paysans fut informée du meurtre du comte. OEchsle, p. 107.
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aujourd'hui, au niomenr où tu vas exécuter ta dernière danse? n Il lui ôta de la tète son chapeau à plumes, et s'en coiffa, disant : < Tu l'as porté assez lonp,femps, je veux être scif^neur à mon tour! » A peine le comte avaitij f;iit trois pas sur le chemin du supplice qu'il tomba mort sur le sol, percé de cent coups de pique. La Hofmann plongfea alors un couteau dans ses entrailles, et cira ses souliers avec la {jr;iisse qui en tombait. Jacques Wirt endossa e pourpoint de damas de la victime; en cet cquipi{]?e, il se présenta devant la comtesse et lui dit : « Femme, comment me trouves=-tu ainsi? • On fit main basse sur les joyaux de la veuve, on la dépouilla même d'une partie de ses vêtements, puis on la fit monter avec ses femmes sur un tombereau de fumier qui devait la conduire à Heilbronn. La populace de Weinsberg l'accompagnait en l'abreuvant d'outrages. « Tu es venue parmi nous en carrosse doré n, lui criait-on, « et tu t'en vas dans une charrette de fumier! " D'un courage tranquille, l'infortunée, songeant sans doute à la semaine sainte qui venait de s'écouler, répondit avec calme : ■ .l'ai commis beaucoup de péchés! Le Christ, le Sauveur sans tache, est entré à .lérusalem le jour des Hameaux parmi l'allégresse du peuple; bientôt après il a été crucifié, non pour ses péchés, mais pour les nôtres! Qu'il me console ' ! >
Les autres gentilshommes* périrent de la même façon que le comte; on éleva les jeunes pages au bout des piques; puis on les acheva.
Le bruit des atrocités commises à Weinsberg se répandit rapidement dans toute l'Allemagne <<■ comme un râle d'agonie », excitant partout un profond sentiment de honte, un ardent désir de vengeance. ' Chacun ", dit un chrouiqueur, « méditait au fond de son âme la grande iniquité, l'inhumaine barbarie des paysans évangéliques. Comment gouverneraient-ils, si le jeu continuait à leur réussir? Les paysans ne s'étaient-ils pas conduits en véritables Turcs? N'étaitce pas ainsi qu'agissaient les infidèles, lorsqu'ils étaient victorieux et répandaient lamentablement le sang chrétien, aussi bien celui des vieillards que celui des jeunes gens^? «
Au conseil de guerre des paysans, où se discutaient les plans
' La comtesse se réfu;];ia plus tard chez son frère l'archevêque Georges de Liège, puis chez sa deuii-sœur Marguerite, gouvernante des Pays-Bas, où elle mourut en 1037. ilENNr, Hisl. du regne de Charles V en Belgique, t. IV, p. 80.
- Pour les listes des vie times, et tous les documents concernant les événements de Weinsberg, voy. Stalin, t. IV. p. 286, note 1-3.
^ Tkoman's ll'eissenhorner Hislorii-, dans BauMANN, Quellen :ur Gesch. des Bauernkriege in Obcrschicaben, p. 90. — ^ L'ancien proverbe populaire qui affirme » que la hache n'est jamais plus tranchante que loriqu'uii paysan dévient seigneur et maître », ne ment point ", dit llaarer dans Göbcl, p. 115).
532 RÉVOLTE DHEILBRONN. 1525.
des saintes armées, Florian de Geyer proposa de brûler et de raser tous les châteaux forts, un noble, pas plus qu'un paysan, ne devant avoir plus d'une porte à sa demeure. Les couvents, disaient ses compagnons, devaient aussi être détruits et les moines contraints de labourer et de défricher le sol, comme de simples cultivateurs. Ces résolutions furent adoptées à l'unanimité, et il fut convenu qu'on allait commencer par obliger Heilbronn à entrer dans la Fraternité chrétienne >•. Ensuite on pénétrerait par le territoire de Mayence dans l'évêché de Wurzbourg, où l'émeute se montrait déjà toute-puissante. Le 17 avril, Götz de Berlichingen' fut élu général. Avant de quitter Weinsberg, 1' armée évangélique - reçut des comtes de Hohenlohe deux coulevrines et un demi-quintal de poudre, avec l'assurance que " les seigneurs ne souffriraient pas que leurs sujets fissent aucune résistance aux révoltés* >•. Heilbronn fut prise « à aussi peu de frais que Weinsberg ». Depuis la révolte de la haute Souabe, une ■' Fraternité > s'y était formée. Elle tenait ses assemblées secrètes chez un boulanger-cabaretier; dans la ville et dans les villages environnants, tout depuis longtemps se préparait en secret pour un " soulèvement chrétien. > On avait soumis les douze articles à l'appréciation des paysans. Un des meneurs, les pressant de se déclarer, leur disait : ■ Allons, courage! vous êtes des hommes libres! Oui vous oblige à payer les tailles, les redevances, les dîmes? A l'œuvre donc! La corporation des vignerons ne vous abandonnera pas! - " Frères >;, s'était écrié un soldat qui avait autrefois servi sous Sickingen lors de la campagne de Trêves, que le Bundschuh se lève enfin! » Jacques Rohrbachétaitle plus violent agitateur d'Heilbroun. ^ Mes amis -, disaitil aux conjurés attablés avec lui le 1" avril dans la maison du boulanger autour de la friture et du vin blanc, « c'est maintenant que nous allons commencer une vie chrétienne! c'est maintenant que la horde des paysans va se signaler! • ■■ Nous commencerons par punir les prêtres », disait un autre, ' puis nous passerons aux seigneurs; nous prononcerons la sentence de tous ceux qui nous ont affamés; que le châtiment de Dieu les atteigne! Leurs maisons vont devenir les nôtres! ■ A l'assemblée de Flein, où les ' frères - d' Heilbronn et huit cents paysans se trouvaient réunis, on adopta, sur la proposition de P.ohrbach, la résolution suivante : Comme celui qui possède plus que son frère est strictement obligé de l'aider et de le secourir, il faut mettre la main sur les propriétés des chevaliers de Saint-Jean, et partager entre les bourgeois tout ce qui s'y trouvera
1 Voy. Stalix, t. IV, p. -296, note 3. - Dans OEOHSLE, p. 109-110,