INSURRECTION DANS I/ARCHKVECHE DE SALZBOURG
Au printemps de 1o2ß, les rebelles étaient en effet sons les armes. Ce ne fut qu'eu juillet lô26 que la haute cour de justice de Rastadt parvint à pacifier complètement le pays.
(dans le territoire de SalziMjurg). .J'ai parcouru les montajjnes et les vallées, jai tout »lis ù feu et à sang, de sorte que peu de villages sont l'estés debout, .le voulais détruire Grobming comme Schladininfj, mais je l'ai éparf^née sur les instances de la noblesse. » Le 11 octobre, le Conseil d'État de Vienne donna à Salm l'ordre de ménager le plus possiljle Aussee et Eisenerz, de peur que le pays n'eût trop à souffrir. Le 15 octobre, Salni écrivait de Leoben qu'il avait renoncé ■ à la ilambée », parce qu'il n'y avait pas de population plus effroyablement féroce que celle du pays où il se trouvait. Toutefois il espérait qu'elle resterait soumise. Le principal chef de linsurrection de Salz'uourg était .Michel Geismayr, qui ci)ercba plus tard à soulevé;* de nouvelles révoltes dans leTyrol.ll finit par se réfu;ier dans les États vénitiens, « et fut reçu en amitié, lui et tout son mande, par la République, qui en fit beaucoup de cas, et lui accorda une pension de quatre cents ducats, s'en servant comme d'un utile auxiliaire contre l'Empereur et l'Empire. Il se fixa dans les environs de Padoue. ■ Ses revenus eu>sent suffi à l'entretien d'un cardinal. ■ !1 resta toujours en relation avec les révolutionnaires d'Allemagne. Il mourut assassiné. > — Voy. BCOHOLTZ, t. VIII, p. 347-348, et son Urhunclcnband, p. G55-G5". — JouG, p. G5Î- 657. — Voy. aussi le t. III de cet ouvrage.
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KTAT l)l': l'aL(,E.MA(;N K APUKS LA RKVOLUTION SOCIALE,
La révolulioiî, qui avait failli anéantir toute la tradition du passé chrétien, et avec elle tout l'équilibre social et politique de l'Empire, était enfin domptée.
Mais " l'aspect d'une p,rande partie de l'Allemagne était à jamais changé, et la répression qui suivit ces lunestes émeutes rendit plus alïreuse encore la situation du pays -.
c; O chimérique espérance d'un impossible bonheur -, s'écrie Laurent Frics dans ses Reßexions sur la rémUition de \'i2'i, tu aveuples tellement les sujets, qu'ils ne peuvent plus apprécier ce qui est selon üieu, ce qui est selon l'honneur et la loyauté! Tu les berces de l'illusion qu'après la lutte ils seront libres de toute charge, qu'ils deviendront leurs propres maîtres, et lorsque enfin ils ont cédé à tes conseils perfides et impies, tu en fais des esclaves et des valets. Non-seulement tu ne les délivres pas de leurs fardeaux, mais tu rends deux fois, trois fois, dix fois plus lourdes et plus insupportables des charges qui auparavant étaient faciles, modérées, lé."-ères. Tu persuades aux pauvres gens que, sans beaucoup de peine et de travail, ils verront leur sort s'adoucir, qu'ils deviendront riches et heureux, et tu les conduis à la plus triste, à la plus lamentable détresse! Tu les excites à saccager les châteaux et les maisons des princes, des seigneurs et autres autorités, tu leur conseilles l'incendie, le pillage, et tu es cause que ces malheureux, voués par état à un travail rude et fatigant, doivent encore payer de leurs deniers tout ce qu'ils ont détruit, et remplir de nouveau les coffres et les caves qu'ils ont vidés. A cause de toi, on ravage leurs vignes, on piétine leurs champs, on briHe leurs cabanes, on pille leurs épargnes, on confisque leurs vêtements, leurs meubles, on les expatrie au loin. Mais ce qui est surtout odieux et abominable, c'est que tu oses donner à la source maudite et honteuse de tant de forfaits, de meurtres et de ruines, le nom le moins propre à la déterminer, l'appelant une « Fraternité ». Outrageant et injuriant notre Sauveur
et Rédem pleur Jésus-Christ, tu couvres tes crimes atroces de son saint nom, de son nom noble et adoré, et tu qualifies de clirétiennes ces associations de scélérats, ces prétendues Fraternités! Dans les proclamations des soi-disant frères, des actions, des tentatives exécrables, païennes, tyranniques, bestiales, sont appelées c grâces de Dieu » et c paix du Christ > , tandis qu'en réalité, comme ces mêmes frères sont bien obligés de l'avouer eux-mêmes, la révolte n'engendra jamais que calamités, troubles, guerres, profanations, vols, rapts, incendies et meurtres'. -
Cochlseus s'écrie en terminant le récit qu'il nous a laissé de la guerre des paysans : - Quand verrons-nous relevés îous ces châteaux, ces couvents, ces abbayes, ces églises, ces villages qui, en un si court espace de temps, ont été saccagés, incendiés? Et qui donc a ga[iaé à tant de ruines? Les lansquenets et les reîtres! Oui ne se sentirait ému de douleur à la pensée de tant de religieux qui, dune vie honorable, méritante et dévote, sont tombés dans l'ignominie, dans l'extravagance et Tinconduite, et mènent maintenant dans le monde une scandaleuse et honteuse existence, obligés, ou de mourir de faiin, ou de soutenir leur vie en ayant recours à des industries déshonnêtes? car ils n'ont pas appris de métier, et ne savent point cultiver les champs. Un certain nombre se sont enfuis de leur monastère de leur propre gré, sollicités par les désirs de la chair, ou bien poussés à bout par les vexations, humiliations, souffrances, mépris de tous genres qu'on leur a fait endurer, à cause des doctrines de Luther. D'autres ont été chassés de chez eux par la violence; beaucoup, déjà parvenus à la vieillesse, incapables de se suffire, pauvres gens qui avaient servi Dieu jour et nuit, priant pour tous les hommes depuis vingt, trente ou quarante ans, ne savent plus maintenant où aller, n'ayant plus leur pain assuré. Les marchands, les ouvriers luthériens des ville? se sont jusqu'à présent montrés fiers, dédaigneux et arrogants vis-à-vis d'eux. Tant de veuves, d'orphelins, de vieillards, d'infirmes tombés, dans ces temps déplorables, dans une horrible détresse et désolation, ne méritent pas moins de compassion, car les chefs de famille qui devraient nourrir cette foule d'impuissantes victimes ont été massacrés par milliers. Les maisons sont en cendres, les champs et les vignes en friche, les habits, les meubles volés ou brûlés; on a enlevé au cultivateur ses vaches, ses moutons, ses chevaux, ses attelages, et pourtant le prince ou le seigneur veut être payé et recevoir de sa ferme la redevance accoutumée. Dieu du ciel! où donc les veuves et les pauvres petits orphe-
"' L.Turent Fries, p. 338-339.
I/AI.LEMA(;NK APRKS la RKVOI-IITION sociale 595
lins iront-ils clicrclicr cet argent? Une telle misère attendrirait imc pierre! Oue de lois, que de rèjjlemcnts nos lulhériens n'onl-ils pas faits contre les moines quôteurs, les écoliers indigents, les pauvres, les pèlerins, disant qu'ils ne soulTriraient plus ce peuple de mendianis dans leurs villes! Oue leur semble, à préseul, de l'élal des choses? Dieu a permis, pour noire punition à tous, que, pour un mendiant, nous en ayons mainlenanl vingt, trente, ou même davantage', n
c Au commencement ", dit le chroniqueur Anslielm, on tremblait que personne n'échappât â la fureur des paysans; mais à la fin, il s'est trouvé que ce sont eux qui n'ont pu se soustraire au glaive sanglant. Les seigneurs et les gentilshommes, qui de lions étaient devenus lièvres, sont de nouveau redevenus lions; et les paysans, qui de lièvres étaient devenus loups, sont redevenus lièvres; de sorte qu'après avoir fait joyeuse chasse, après avoir détruit, ravagé, saccagé sans merci, ils sont maintenant fugitifs, (raqués, vaincus, impitoyablement massacrés. Après leur entière défaite, on a calculé que, dans la haute Allemagne, environ cent mille paysans avaient péri sur les champs de bataille ou autrement. De plus, cette guerre de dévastation a causé renchérissement des denrées; la viande surtout est hors de prix. Puis la peste est survenue, et les paysans, pliant sous la peine, ont dû, après taut de sueurs, taire l'expérience d'une sueur autrement affreuse et glacée, celle de la mort, ou d'une longue et douloureuse mal'idie. Ainsi donc, pour salaire de leur brutale et tyrannique entreprise, ils ont été traités à leur tour avec brutalité et tyrannie; caries seigneurs, depuis la victoire, sont dcveuus plus durs, plus cruels qu'auparavant; ceux-là mêmes qui, par impuissance ou par peur, avaient laissé leurs gens sans protection, et ceux, moins nombreux, qui jadis avaient été portés â la douceur et à l'humanité, sont à présent disposés aux mesures les plus rigoureuses, et se persuadent qu'eu serrant le mors et le bât de l'ànc, ils l'empêcheront de ruer, et le maintiendront sous le joug -. "
L'Allemagne, dans tous les territoires ravagés par l'émeute, offrait un lamentable* et horrible spectacle. Plus de mille couvents et châteaux n'étaient plus que des ruines; des centaines de villages étaient en cendres; les champs restaient sans culture; les instruments de
' Eyn huilzer heçiriff der auß'rureii, rollen und häufen der bauren in hohen Teutschland, Im M.D.XXl' hir, Sehlussu-ort.
-Ansiiki.m. l. VI, p. 2Ü9, 285. »Afin que la révolte fAl punie •, dit Ilerolt (p. 10"), •■ Dieu mit en la main des .sei;;neurs la force et le j;laive, de sorte qu'ils revinrent vivants, et même enflammés de courajye; au lieu que ks paysans étaient devenus comme des lièvres, et partout ils furent exterminés et martyrisés. Quel a été là deJans le dessein de Dieu? cela dépasse mon intelligence; sans doute il a permis tout ceci pour l'instruction des princes et autorités. •
596 L'A t. LE MAGNE APRÈS LA REVOLUTION SOCIALE.
labour et les attelap,es étaient brisés, disparus, les bestiaux assommés ou voles; les veuves et les orphelins de plus de cent mille morts étaient plongés dans la plus affreuse détresse'.
u Tout était dans un tel état qu'une pierre eu eût été attendrie, et pourtant les choses devaient encore aller en empirant, car la soif de vengeance était ardente chez les seigneurs. « « Eux aussi étaient devenus féroces dans cette lamentable guerre; bien peu étaient disposés à se laisser toucher par la pitié et la miséricorde chrétiennes*. "
C'est alors que les princes et seigneurs commencèrent avec les paysans ^- un jeu de sang et d'or ■^. « J'espère -, écrivait l'un d'eux, « que nous allons jouer avec les têtes comme les jeunes garçons jouent avec les boules. » ^ On n'en a pas encore fini avec les exécutions -, écrit tristement Spalatin, prédicant de la cour électorale de Saxe (juillet 152.5); • il y a un nombre inouï de veuves et d'orphelins abandonnés et sans ressource. - Daus le territoire de Wurzbourg, le bourreau se vantait d'avoir, en l'espace d'un mois, exécuté trois cent cinquante personnes. Un bourreau au service de Casimir d'Anspach-Bayreuîh, margrave de Brandebourg, fournit un mémoire de quatre-vingt-dix hommes décapités et de soixantedeux autres auxquels on a crevé les yeux; outre cela, sept paysans avaient eu les doigts coupés. • Si nous exterminons tous nos hommes n, écrivait le margrave Georges â son frère Casimir, - où prendrons-nous d'autres paysans pour nous nourrir? Songeons à nous montrer prudents en cette affaire. - Néanmoins les emprisonnements, les tortures continuèrent sans interruption dans le margraviat jusqu'à la fin de 1Ô2G. Le chevalier Hans de >Valdenlels représenta alors au margrave (6 novembre) - que c'était pour des paroles insignifiantes, des actes de peu d'importance, qu'une masse de malheureux étaient accusés, torturés et poursuivis, et que les
' Dans une circulaire de l'évêque Georfjes de Spire, le nombre des paysans restés sur le champ de bataille est év.ilué à plus de cent cinquante mille. — Gf.iSSCl, h'niser/lo77i. p. 315, note 1.
2 Voy. la liste citée, p. 464, note 1. ^ Dès que les grands seigneurs se crurent affranchis d'un péril de mort, leur vie de plaisir recommença. Beaucoup ne l'avaient même pas interrompue pend int les horreurs de la révolution, ce qui était véritablement honteux de leur part, menacés qu'ils étaient de si graves dangers. " La Chronique de Zimmer dépeint la vie que menaient au fort de la révolution les nobles réfugiés à Rothweil (t. II, p. 400-403). - Là se trouvaient Jean Werner et Guillaume Werner, de Zimmer, les abbés Ulrich d'Alpirsbach et Jean de Saint-Georges, ainsi que quelques memi)res de la petite noblesse; et tandis que l'émeute et le tumulte régnaient partout, eux, se sentant en pleine sécurité, ne songeaient qu'à se divertir, et entretenaient nombreuse compagnie. Les banquets allaient leur train, les seigneur> les donnaient à tour de rôle. Ils jouaient quelquefois à des jeux singuliers, qui les divertissaient beaucoup, (»n lançait les meubles de côté et d'autre, de façon à les briser, à les détruire ; puis on se jetait à la figure des débris de gâteaux, ou bien l'on s'aspergeait d'eau sale. •
femmes abandonnées, les petits enfants de ces pauvres fjens, incapables de se suffire, mouraient de misère el de faim. Le prince devait craindre de se laisser influencer par des gens qui, tout en affichant un zèle exagéré, étaient sans doute les plus coupables de fous. Waldenfels sup()liait le duc, au nom de ce qu'il avait de plus cher, d'oublier euf-in le passé, et d'incliner .-on C(L'ur vers la miséricorde. ' Selon les lumières de leur faible entendement -, écrivaient à Casimir les conseillers de Culmbacli, il leur semblait excessif de punir si rigoureusement des paroles insignifiantes et inconsidérées. Casimir avait fait exécuter plus de cinq cents hommes, et les amendes lui rapportèrent environ quatre cent mille florins. L'aisance des paysans d'alors était telle que, parmi les familles des condamnés ou des bannis, à peine s'en trouva-t-il ([uehpies-uues (jui, après avoir vendu leurs biens et payé leurs dettes, n'eussent encore en réserve cinquante à cent florins d'or, après une guerre si désastreuse. Il n'était |)as de village où l'on ne trouvât des paysans possédant de sept cents à mille florins d'or, c'est-à-dire, d'après la valeur qu'avait alors l'argent, une fortune de noble.
Dans les autres territoires, < les maitres bourreaux avaient aussi beaucoup de besogne n. Un bourreau de Bàle se faisait gloire d'avoir tranché la tète à cinq cents condamnés. Le chevalier Conrad de Riethheim fit arracher la langue à trois paysans. Dans le U'urtemberg, quelques femmes, pour avoir voulu se mêler de prêcher, subirent le même supplice. De douze prédicants révolutionnaires, onze furent roués, brrilés vifs ou noyés, un seul décapité. Le prévôt de la ligue souabe exécuta de sa propre main douze cents hommes, et reçut plus tard une liste supplémentaire contenant les noms de condamnés épargnés ou oubliés dans les exécutions précédentes. Le chiffre des exécutions, rien que dans les domaines de la ligue souabe, est évalué à dix mille dans une liste présentée aux états de la ligue vers la fin de l.j26. Quand l'échafaud ne suffisait pas, ou avait recours à l'incendie. .. Le cœur du paysan est tellement empoisonné et endurci , écrivent des conseillers de Saxe, " que l'uu mérite aussi bien que l'autre le dernier supplice. Les exécutions ne les intimident point et ne les délournenl pas de leur obstination perverse, de sorte qu'il devient nécessaire d'eu venir à bout par l'incendie '. -
' Voy. Baumv.W, Quellen aus Oberschwahen, p. 106, 112-113, 126, 270, 347, 707, 795. — Laurent Fuies, p. 119, évalue i trois cents le nombre des rebelles exécutés à VVurzJJourg et dans le reste de l'évèché. D'après une liste publiée par Bensen \p. 492), il n'y aurait eu que deux cent soixante-douze victimes. Voy. le mémoire fourni par le bourreau du margrave dans V Anzeiger fur die Kunde deutscher Vorzeit, t. II, p. 139. — Voy. aussi JÖRG, p. 634. — ZIMMERMANN, t. II, p. 902. — Bensen, p. 498. — Voy. la lettre du margrave Georges dans rarlicle
Dans tous les lieux où il y avait eu révolte, les paysans durent livrer leurs armes. Pleurant, gémissant, le cœur rempli d'amertume -, écrivent du Lech les capitaines bavarois chargés de faire exécuter les ordres de la ligue (23 juillet 1525), les paysans des territoires souabes sont venus déposer à nos pieds leurs armes, et même leurs inséparables compagnons, les sabres '. On imposa
publié par Schmidt sur la {guerre des paysans dans Y Encydopuiie de F.rsch ei Grcber, t. VIII, p. 185, note 43. — Voy. la lettre du chevalier de Waldeiifels dans Bensen, p. 462. Pour plus de détails sur Casimir, voy. Lang, Geschichte ion Baireuth. t. I, p. 196, 197, 212. Relation du bourreau de Bâle dans Boos, Thomas und Felix Plater , p. .327. Parmi les châtiments bizarres imposés aux paysans, nous trouvons l'obligation de porter la barbe entière d'un côté, et de tenir l'autre moitié du visage complètement rasée. On lit dans le serment prononcé après sou jugement par Pierre .Schmidt de Neckarsulm : ^ .le m'engage à ne porter désormais ma barbe que d'un seul côté du visage, et de la laisser pousser, sans la diminuer d'aucune manière, telle qu'elle viendra. Je me raserai tous les quinze jours l'autre côté de la figure. » - .le m'engage aussi ^ , est-il dit plus loin, - à n'entrer jamais dans aucune auberge, à n'assister à aucune réunion populaire ou autre, à ne jamais franchir le territoire de Neckarsulm, à ne point porter d'armes, et à n'en pas user dans ma maison ^, etc. — Voy. OEcHSLE, p. 234. — Jacques Holz d'ileitersheim, accusé d'avoir proféré des imprécations contre le bourgmestre et le conseil de Fribourg, avait été condamné à mort : - Mais le bourgmestre et le conseil -, dit l'accusé dans son interrogatoire (25 août 1525}, - ont usé envers moi de grande miséricorde, et l'exécuteur sest borné à me couper les deux premiers doigts de la main droite. > Jacques Stolz dut en outre quitter la ville, et envoyer dans un délai de huit jours dix livres de pfennings comme amende. ^ J'ai accepté tout cela avec une grande et joyeuse reconnaissance " , dit-il. Dans Schreiber, Bauernkrieg, t. III, p. 98-99. — Voy. OEchslc, p. 235. Le comte Albert de Prusse convoqua le 30 octobre 1525, dans les plaines de laut, aux environs de Königsberg, ceux de ses paysans qui avaient pris part à la révolte. Ils les obligea à paraître devant lui équipés comme ils étaient le jour où ils s'étaient soulevés pour chasser tous les nobles et établir l'égalité. Le comte ordonna aux paysans " que pour lui rendre hommage ils eussent à s'agenouiller, ce qu'ils firent, se mettant devant lui dans la plus humble posture, après avoir jeté leurs armes par terre -. Lorsque tout cela fut terminé, le prince, « décidé à user de ses droits ^, fit jouer son artillerie sur ce peuple sans défense. '^ Jamais on ne vit plus lamentable spectacle. - Après cela, les plus rjches paysans des environs de Königsberg furent conduits au château, dans le donjon; les caves étaient remplies autant qu'elles pouvaient l'être, de sorte que beaucoup périrent à cause des exhalaisons fétides. Elbingisch-Preussiscke Chronik de Falk, publiée par Treppen Leipzig, 1879). — La chronique d'Ilenneberg', rédigée par Spangenberg, nous montre aussi sous quels prétextes frivoles on condamnait ou graciait parfois les accusés. •^ Dans le village de Sulzfeld, il n'était resté que deux habitants, tous deux couvreurs. L'un se mit à pleurer amèrement lorsque le comte lui signifia son arrêt, et prétendit ne rien regretter dans la vie, si ce n'était le château de SdU Altesse, parce qu'il était sur que personne n'y mettrait de tuiles aussi solides que les siennes. L'autre, petit homme gros et trapu, éclata de rire en entendant prononcer sa sentence, et comme on lui en demandait la raison, il répondit - que la chose lui avait tout à coup paru si drôle, parce qu'il s'était demandé oii donc il pourrait percher son chapeau, après qu'on lui aurait enlevé la tête -. Tous deux obtinrent leur grâce en faveur de leurs bons mots. » — Bensen, p. 498.
' Voy. JÖRG, p. 632.
L'ALLEMAGNE APHÈS l,A 11 F^ V O LU Tl O N SOCIALE. 599
(les amendes de Irois à douze florins, et souvent diivanlage, à chaque chef de laniillc. . Tout village, (oui hameau , lisons-nous dans une ordonnance de la li(;ue soiiahe, nous apportera, comme amende, six (lorins par loyer, et le riche devra, en cetle occasion, venir en aide .m |)anvre. Le village ou hameau qui n'aura pas au temps fixé, cl coiîMiie les chefs le lui prescrivent, apporté sa contribution, sera pillé cl incendié \ Il laut que je le Tavoue -, écrivait un i^ honorable " de lîothenbourj"; ä l'un de ses parents, « notre ville est ruinée el taxée au delà de ses moyens, et ce sont surtout les innocents, par exemple moi, les miens et ceux qui ont quelque chose à perdre, qui sont imposés. Un bourj^^eois, un paysan n'ayant pris aucune part au tumulte, doit néanmoins payer l'amende. A ma connaissance, plus d'un homme qui jamais ne s'est joint aux révoltés a été imposé; mon bcau-fils a été obli^yé de donner une forte somme. En résumé, nous autres honorables de Holhenbourf,, nous sommes littéralement ruinés par la révolte populaire, et je ne puis songer à me faire indemniser j)ar les vrais coupables, car ils n'ont rien ^ •• Pour avoir pris part à la destruction du château de Schillinj<;slurs(, Holhenbourp, fut condamnée par les comtes de Hohenlohe a payer \i\]i>,\ mille florius d'indemnité, un insurjjé, pour avoir si{;né une Ici Ire où les paysans réclamaient des arquebuses, lut contraint par les comtes de leur en payer le prix.
La li[vue souabe aurait voulu faire recueillir les amendes par ses commissaires; mais les sei[;neurs fonciers s'y opposèrent, disant que cet office leur appartenait de droit en leur qualité de seigneurs bannerets. Les nobles feudataires firent la même réclamation, de sorte qu'il y eut des cas où les paysans furent obligés de payer deux et trois fois. Les amendes récollées parle comte palatin Louis, l'un des princes les plus impitoyables de cette époque, montèrent à deux cent mille florius.
Un assez grand nondire de princes ecclésiastiques se montrèrent généreux envers leurs sujets.
" Cetle malheureuse population ', dit la Chronique de Gvebwilkr, en général très-mal disposée pour les paysans, - se rattache à la vie €omme elle peut. Oh! combien d'honnêtes gens, absolument innocents, ont péri sur l'échafaud! Gémissons-en devant Dieu. Nous étions ici dans une terrible anxiété, à cause de la grande exi-
' Voy. OECHSLE, p. 437. L'archiduc Ferdinand se montra plus clément. — Voy. Schreiber, Bauernkrieg, t. 111, p. 130, 171. — « Jlcm, les chefs et les excitateurs de cette affaire et émeute ne seront pas punis de mort, mais subiront des peines soit dans leurs corps, soit dans leurs biens, proportionnées à la gravité de leurs délits. »
- Voy, OECHSLE, p. 437.
gence des seigneurs d'Ensishcini; mais l'jibbé de Muhrbacli, iioire gracieux seigneur, s'est compurlé envers nous comme un père indulgent. Si notre bon prince eiU été moins débonnaire, ceux d'Ensisheim nous auraient certainement retenus prisonniers dans nos propres demeures. •' En effet, la noblesse d'Ensisheim reprochait vivement à l'abbé sa trop grande modération'. La Chronique de Zimmer s'exprime comme il suit au sujet de Tévèque Georges de Spire : ^ Un prince et un souverain si éclaire, si débonnaire, devrait vivre ;iu delà des années ordinaires de l'humanité. Trèspeu parmi ses paysans ont payé leurs crimes de leur sang ou de leurs biens. On s'est efforcé d'adoucir pour tous la misère et les calamités qui sont les inévitables suites de la guerre-. » L'évêque Guillaume de Strasbourg fit preuve, lui aussi, de la plus grande indulgence; tous ceux de ses sujets qui avaient pris part à l'insurrection furent amnistiés. La chancellerie de l'archevêché ordonna à l'official, an commencement du carême de 1526, d'expédier à tous les prêtres du diocèse un mandement accordant une amnistie générale à tous les paysans qui avaient aidé à détruire les églises et les couvents ^ L'abbé de Maurusmunsler, Gaspard Rieggert, ne se montra pas moins miséricordieux, et pourtant les paysans avaient saccagé et pillé sou couvent, son église, sa bibliothèque, et sa vie avait été menacée. Il obtint la mise en liberté de beaucoup de malheureux. ^ H était toujours prêt â sacrifier ses intérêts pour adoucir la détresse du pauvre peuple, et lui obtenir l'entier pardon de ses fautes *. »
Dans la plupart des pays où l'émeute avait éclaté, les familles privées de leurs chefs étaient en proie à la plus affreuse misère. La ligue souabe avait ordonné que tout fugitif qui ne serait pas venu au temps voulu implorer sa grâce et se soumettre au châtiment qu'on jugerait à propos de lui infliger, serait puni par la confiscation de tous ses biens, dont la moitié reviendrait au seigneur légitime; sa femme et ses enfants devaient être expulsés du pays. Un renseignement fourni par la Chronique de Donaiverlh nous fait entrevoir l'énorme chiffre d'inlortunés qui eurent à subir les conséquences d'une mesure si rigoureuse : -■ Cinquante mille paysans environ, jadis en possession d'une grande aisance, s'expa-
' IIartfeloer, Baiiernhricg, p. 57.
- Zimmerisclie Chronik, t. II, p. 426. — Reimling, Geschichte der Bischöfe von Speyer, t. II, p. 2G1. I)aIl^ l'évéché de Bamberg, on procéda à la punition des coupables avec beaucoup de modération et d'humanité. — Voy. Histor. polit. Blätter, t. LXXXV, p. 921-922.
^ Hautfeldeh, Bauernh-ieg, p. 174.
* Hartfelder, Bauernkrieg, p. 175.
I/ALLEMAGNE AFIîKS LA 1! K V 0 L U T I O N SOCIAt.E. 601
trièrent, et la li[ïiic .'onabc décréta que tout homme ayant mis à mort uu fußilif ne serait ni puni, ui considéré comme coupable '.
Les chansons du temps donnent une assez juste idée de la triste situation des paysans :
Je vais vous dire un nouveau conte :
Dans loul le pays allemand, Les seij^neurs ont ballu les paysans, Qui sont dans une grande misère!
Maintenant nous allons leur écrire Qu'ils nous permettent de rester Auprès de nos enfants et de nos femmes, Et c(u'ils nous laissent notre bien !
En dépit de votre arrogance
Envers les princes, mes bonnes gens,
Tout le monde sait assez
Que vous avez maruiué .'i votre parole!
Vous aviez juré fidélité aux princes,
Et vous avez oublié votre serment!
Cela a irrité la noblesse:
Maintenant prenez garde A vous!
La pi(|uc est bien pi es de votre porte!
Vous vous en doutez bien.
Et vous faites tous vos efforts
Pour ne pas perdre à la fois
La vache et le veau !
Hélas! le blé, l'avoine, les meubles du ménage,
Le bétail de votre étable,
Il vous faut renoncer ^ tout cela,
Et prendre le b;Uon de mendiant"-!
'' Les pauvres f^ensqui s'étaient persuadés que l'émeute améliorerait leur sort et qu'ils s'en trouveraient bien, ceux qui avaient murmuré sur les peines de leur condition et souffert avec impatience les impôts, les corvées, les redevances, rêvant de devenir les maîtres, se trouvèrent, après la révolte, beaucoup plus malheureux, plus pauvres et plus misérables qu'auparavant. »
La vie, pendant très-longtemps.
Avait été douce et facile.
' Voy. Bensen, p. 485, 50O. — QEchsle, p. 437. — BauManx, Quellen, p. 278. « Beaucoup de paysans bannis ", rapporte Knöringer dans les Annales Faucenses, se rendirent près du roi de France, d'autres chez les Vénitiens, d'autres chez les Turcs, et prirent du service chez les étrangers contre l'ünipereur et l'Empire romain. » Baumann, Quellen, p. 408.
* LlLiEXCRO.v, t. m, p. 445-446. ,
Tout à coup, on refusa de payer les dimes,
On mit en oubli le devoir, le serment,
On brilla, on pilla comme des Turcs,
On SI* luütilra féroce, sans piiiél
Les autorités devaient apprendre à connaîtr-
La puissance du peuple!
On voulait le partage des biens.
On voulait tHre seigneur et maître!
Mais le châtiment vint bien vite.
Ah! Hieu du ciel, prends pitié de nous! Maintenant les seigneurs punissent, Ils appesantissent toutes les charges, Rien ne met ;\ l'abri de leur courroux, On en est vraiment écrasé!
VoilA la fin de \^ chanson,
Lue tyrannie barbare!
A!i! Seigneur Dieu, donne-nous la paix,
Kt fais trêve à tant de châtiments' !
Wolfgang Capito, prédicant de Strasbourg, écrivait à Pomeranius que le manifeste de Luther contre les paysans n'avait pas peu contribué à conduire les princes, de la première surprise causée par la révolte, à une vengeance sans frein! Maintenant, les veuves et les orphelins de milliers de malheureux, mis à mort en grande partie avec perfidie, après s'être complètement soumis dans Tespoir du pardon, sont recherchés soigneusement : c'est qu'on veut confisquer les trois quarts de leurs bieus; de sorte que de la misère ils tomberont bientôt dans le désespoir*.
Tous les hommes de bon sens furent saisis d'un douloureux éîonnement, en voyant Luther, au milieu de la détresse générale, inexprimable, où l'Allemagne se voyait précipitée à la suite de la guerre de religion, recommencer de plus belle à exciter ses partisans à la haine, aux outrages contre le Pape et le clergé séculier et régulier. Dans un nouvel écrit, publié le premier jour de l'an 1526, il dit en commençant : « Quelques-uus pensent qu'on peut maintenant cesser de se railler du papisme et de l'état ecclésiastique, et qu'après tant d'écrits, délivres, de pamphlets, ils ont été assez bafoués, chansonnés, lacérés, insultés de toutes manières pour qu'on puisse espérer les avoir démasqués, et croire qu'il leur sera désormais impossible de remonter sur leau. Je ne partage point cet avis; je pense, avec l'Apocalypse de saint Jean, qu'il faut continuer à abreuver la Prostituée Rouge, que les rois et les princes de la
' Voy. le passage cité à la p. 438, note 2.
- Balm, Buizcr und Capito, p. 331. — Voy. aussi la lettre d'Herinann Muehipfort, de Zwickau, à Etienne Rotte, 4 juin lô25, dans Kolde, Analecia Luiherana, p. 64-68.
i.'Ai.i.EM a(;ne aî'I! i;s la k évolution sociale. 60:',
(erre on( coiirtiH-i; c( coiirlisciir encore, c( lui compler autant de douleurs et d'umcriumcs qu'elle a eu jadis de joies et d'honneurs, jusqu'à ce (jirolle soil Ibiilée aux pieds dans les rues connut' la boue, et que rien ne soit j)lus honni, plus vil en ce monde que celle .lézabel sanj'jUinaire. L'ap,ression, selon l>uther, était surtout nécessaire depuis rentière défaite des paysans : ^ Depuis lors, ils fc'està-dire le Pape, les evecjues, les prêtres séculiers et les religieux) recommencent à se |)avaner, à se renjjorger, comme s'ils voulaient étaler plus de lasie que jamais et parvenir à de plus grands honneurs que dans le passé! Ils se prélassent, ils se félicitent, ils se croient fvii<''iSi absolument ressuscites! L'échec qu'ds ont subi ne les a en rien corrijjés; ils semblent souhaiter de nouveaux horions, et vouloir entendre encore une fois les louanges que mérite leur conduite diaboli(|ue! Puis(]u'il en est ainsi, nous ne leur refuserons pas cette consolation! nous remuerons encore vigoureusement le tas de fumier qui eût aimé à rester stagnant et puant, afin qu'ils puissent s'en barbouiller à co'ur joie le museau et le nez! Donc, chers amis, recommençons à écrire, à imaginer, à rimer, à chanter, à peindre, à tourner en dérision la race païenne et idolâtre des papistes, comme elle le mérite et comme elle en est digne! Maudit soit celui qui sera négligent dans ce devoir, puisqu'il .»ait bien que l'accomplir, c'est servir Dieu, qui veut la ruine et l'extermination de cette abomination de la terre'! » " Un tel langage ", dit un polémiste catholique contemporain, < ne pouvait qu'aigrir les esprits et surexci-
' Summil. U'cr/.r, t. \\l\, p. 3"7-:i78. — Kpüojjiie aux vers satiriques accompagnés de caricatures (|ue quelques « pieux pcrsimnages - avaient envoyés à Lutlier, et qu'il publia le premier jour de l'an de 1526. On y lit entre autres choses, à propos du clergé :
Tes héraiilts de l'Antéchrist,
Qui ne se sont en rien améliorés,
Possèdent et gouvernent terres et gens,
r.'ebt vraiment un outrage à Dieu!
Ils nous entraînent tons vers le diable.
Comme malheureusement nous nous en sommes apernis trop tard.
Prions pour que Dieu change les choses.
Et d-truise la meute du diable.'
Luther dit dans sa préface : - Je passe sous silence leurs crimes et leurs blasphèmes, les impiétés qu'ils commettent avec leurs messes et pendant la ■messe, et toutes les cérémonies de leur culte, institué par Satan pour que Dieu soit blasphémé et les âmes perdues ! • » Le clergé a englouti les biens de toute la terre, de sorte qu'on a de fortes raisons de penser qu'il est ce grand peuple de Rog et de Magog dont Ézéchiel et l'Apocalypse ont parlé, disant qu'il avait cerné la cité de Dieu, mais qu'enfin il avait été exterminé sur les montagnes et donné en pâture aux oiseaux du ciel. C'est ce dont nous sommes maintenant témoin, grâce à l'Évangile. » - Les clercs forment cette armée de sauterelles, de chenilles, de hannetons et de vers rongeurs qui dévorent et ruinent notre pays, .loel I. ^ ^ Sois donc diligent à remercier Dieu, et n'oublie jamais la grâce qu'il t'a faite en te faisant comprendre cette vérité, et en te délivrant de tant d'ennemis. »
60i L'ALLEMAGNE APRÈS LA RÉVOLUTION SOCIALE.
ter les passions. Et cependant ou avait encore sous les yeux les ruines fumantes d'innombrables abbayes et églises, détruites dans l'effroyable guerre, et l'on tremblait à chaque instant de voir de nouvelles émeules éclater '!
^ Conira M. Luiheium, fol. 21. « Néaniiiuiiis >, dit l'auteur « on s'en prenait aux prédicants séditieux, aux sectaires, aux pamphlets, aux libelles répandus en tous lieux du caractère atroce de la guerre. - Sebastien Franck écrivait de son côté: " Les papistes accusent Luther et sa doctrine d'avoir allumé le feu, et ensuite excité les auioriiéi à massacrer et éf;ora;ei- les rebelles, leur assurant que, de cette manière, on gignait le ciel. Lorsque l'incendie fumait encore de toutes parts, il a voulu l'éteindre, mais il n'était plus temps. Au^si, lorsque dans maint endroit où la doctrine de Luther était propagée, on entendait sonner le prêche, les gens se disaient souvent les uns aux autres : - l'oilu la cloche de l'assassinat qui tinte! . Lmser s'applique à prouver dans des rimes satiriques que Luther, après avoir, par ses écrits, encouragé les paysans à la révolte, « veut maintenant retirer sa tète du collet " :
Il prétend mettre tout sur le compte du diable,
Et cependant c'est lui qui a tout fait !
.Si Luther n'avait jamais écrit de livres,
L'.ilieuiagne serait restée toute en pais.
Et n'aurait point connu une telle affliction!
Il a excité le frère contre le frère,
Comme on le découvre maintenant;
Puis, après avoir allumé le feu,
Il a couru se laver les mains avec Pilate !
Il tourne sou manteau s=lon le vent,
Et donne maintenant au diable
Tous ceux qui s'opposent à l'autorité,
Qu'auparavant lui-mîme a tant outragée,
Lors!]u'il appelait les princes bourreaux et valets de bourreaux,
Et l'Empereur un sac à vers!
Aussi ne peut-il le nier.
Il a poussé le peuple à la révolte;
Il a appelé chers enfanis du bon Dieu
Ceux qui exposeraient leurs corps et leurs biens
Pour délivrer l'Allemajne du clergé,
Félicitant d avance tons ceux
Qui baigneraient leurs mains dans le sang des pr/tres.
Abattraient abbayes, églises, monastères,
Et massacreraient moines et clercs!
Tout cela, il l"a publié au grand jour,
Il a fait tout ce qui était en son pouvoir
Pour faii'e réjiandre ses écrits par des pr.Ures hérétiques.
Des moines, de faux prédicateurs et autres singes
Et prétendus ecclésiastes;
En particulier les maîtres d'école, les greffiers.
Les soimeurs, les sacristains, les vieilles commères,
Ont été ses émissaires.
Et vous ont si longtemps sifflé
Qu'enfin vous avez fini par vous lever et prendre voire épée.
Pensant agir très-sagement,
Parce qu'il vous avait appris à juger ainsi !
Alais on vous avait graissé le museau
.\vec une fausse dociriue; tous avez été grossièrement attrapés,
Ce dont vous pouvez vous apercevoir aisément ;
Car voilà Luther qui pousse maintenant les seigneurs
A vous exterminer, pauvres gens que vous ries !
Il ordonne à qui le peut
De vous traquer, de vous égorger,
Et dit que vous avez encouru le ban d'Empire.
Lui qui a jadis criblé l'Empereur d'outrages
1,'AI.LEMAONK AP HKS (,A RKVOI.UTîON SOTIALE. 605
Des a}',ent.s révoluliomiaires piircüiir.iiciH la Francotiic ef le Palaliuat, encourageant les paysans à prendre patience jusqu'au printemps suivant; alors l Iricli de Wurtemberg prendrait leur cause en main, et recommencerait la camp.igne avec ses corps francs. Des mendiants pris en (lagranl délit avouèrent avoir été soudoyés pour mettre le tcu aux châteaux, aux palais des noble«, des grands personnages, ennemis des paysans et amis de la ligue souabe ■■. [Jne bande d'assassins, surpris dans l'exercice de cet etfrovable métier, payèrent leurs crimes de leurs vies. On en saisit quatre cents environ.
\'ous dit maintenant de liien rén''chir
A votre serment, (|uand liii-ini!me a o;il)lii» le s'en;
Lui, déloyal envers son souverain et son f)ien,
Et <|ui à cause de cela a m^'iit^ la mort.
Selon la sentence ipi'il [iroiionce liii-m'mp sur vous,
Tombant ainsi dans son propre pi'ge!
Kiuser recoinmaiide aux princes d'être indul;;eiits pour les paysans séduits; il les «'onjure de travailler à une véritable léfonne :
Je prie, au nom de la gloire de Dieu,
Tous les princes et seigneurs
De l)ien réfléchir à toutes ces choses.
Et  la manirre de gouverner à Tavenir !
ftuils aient piti'î de vous, qu'ils vous é,(argnent,
.Surtout qu'ils récompensent comme ils le mérilenl
Ceux qui vous ont entraînés oans ce jeu.
Ceux dan» lesquels vous avez eu tro,i de confiance I...
One Dieu donne aux princes victoiie et puissance,
AHn que, pour l'iionneur de sou nom.
Ils prot'-SiMit et d-fendent
L'antique doctrine do l'Église;
Afin (|u'une heureuse rél'orme soit établie,
Oiie l'erreur soil écartée.
Vi foi et les bonnes mœurs relev-^es,
Et que tous ceux <|uisoat accablés,
Ceux dont le droit est opprim" et menacé
Par la ruse, la faveur, les pots-de-vin, la supercherie,
L'escroquerie des avocats.
Retrouvent enfin la s-'curilé
Grilce aux pouvoirs temporels et spirituels;
Afin que chacun ait satisfaclion
De toui les trompeurs et pervers !
Voy. encore : Admirait, des ll'underers, genannt Johann Fundling, Anzatjgung ziccir falschen Zungen des Lulhfr's, wie er mil der ainen die Bauern verführt, mit der audcrn sin verdamm hat 1525. — Voy. aussi la relation de Jean Eck sur les fructus germinis Luiheri, dans B\L.vN, p. 501. - Nous récoltons maintenant •, dit Érasme écrivant à Luther, « les fruits amers de ton ijénie. ru n'avoues point ces émeutiers, mais eux t'avouent fort bien, et l'on sait assez que beaucoup qui se parent du titre d'évani;élistes ont été les premiers auteurs de l'émeute barbare. Il est vrai que dans ton manifeste sanguinaire contre les paysans tu cherches à repousser cette accusation, mais tu ne pourras jamais nous empêcher de penser que tes livres, pu'.iliés en lanrjue vulgiire et dirigés contre les moines et les évéques, livres composés en faveur de Li liberté évangélique et contre la tyrannie hum line, n'aient donné naissance à la catastrophe. " — Eratmi Hyperasptsies, t. i, p. t032. Eisenhart inséra les vers d'Emser dans sa Chronique. — Voy. Bense.N, p. 575, et BaojiaNN', Quellen aus Rotenburg an der Tauber, p. 620.
ene l'Allemagne après i,a révolution sociale.
Au commencement de 1.327, quelques hordes insurj^ées se réunirent dans la seigneurie de Roleln, et convinrent d'agir secrètement auprès des paysans des alentours pour la reprise de la guerre. Le 18 janvier 1527, le margrave Philippe de Bade mande à révéque Georges de Spire que, dans l'Ortenau et le Brigau alsaciens, -• s'ourdissent beaucoup d'intrigues et de complots, et que cinquante hommes se sont réunis en un même lieu, pi)ur s'entendre, prêter serment, et s'armer contre les autorités; leur chef était, disait-on, un homme de guerre, nommé Mattenhans, lequel avait perdu une main à la guerre . Le 1" avril 1527, le margrave Casimir écrivait confidentiellement à son frère le duc Albert de Prusse, qu'il avait été averii par plusieurs agents secrets de la ligue que, malgré la rigueur avec laquelle l'autorité avait réprimé la révolte l'année précédente, en Suisse, dans le Hegau et aux environs de Feldlvirch, de nombreux efforîs étaient tcnté> pour recomposer de nouvelles hordes, et que les paysans donnaient â entendre qu'ils sauraient bien, cette fois, faire tourner la chance de leur côté -. « Item, ces mêmes émissaires ont ajouté qu'à Strasbourg, on avait aussi tenté de former une Fraternité et de renverser le conseil. - Le 17 octobre 1527, les archevêques Albert de Mayence, Hermann de Cologne, Richard de Trêves, et l'électeur palatin Louis, signèrent une convention par laquelle ils s'engageaient à conjurer par tous les moyens possibles le réveil de l'insurrection. 11 y était dit : •' Comme la récente émeute est en grande partie venue d'une fausse manière d'entendre la sainte foi chrétienne, et que le peuple n'a pas encore été suffisamment éclairé sur ce point, il est à craindre que de nouveaux soulèvemenls ne viennent à éclater à i'improviste; auquel cas, les quatre Électeurs s'engagent à s'entr'aider et soutenir mutuellement '. »
Depuis l'apaisement delà révolte, il n'avait été nullement question d'entreprendre de sérieuses réformes économiques et sociales, ni de travailler à améliorer le sort des basses classes; au contraire, les maux dont on gémissait semblaient redoubler; renchérissement, les abus du monopole, l'exploitation du peuple par les compagnies commerciales n'avaient subi aucune modification, et ce fut alors que le capital montra puur la première ("ois toute la portée de sa funeste puissauce -. Tandis que le prix des choses de première nécessité montait sans cesse, le salaire des journaliers, des
'OECHSLE, p. 243-244. — Zimmermaw, t. lî, p. 896. — JÖr\G, p. 634, 657. — Stern, liegesten, dans la Zeilschrif'l fur die Geschichte des Oberrheins, t. XXIII, p. 198- 201. — Voy. aussi notre troisième volume.
- " L'expérience a prouvé », dit M. II. Martensen, évéque protestant de la Zelande, » qu'opprimés par le capital, une masse d'individus sont tombés
I,'.\I.I, KMACNK ATliKS LA HEVOI.IITION SOCIALE. 607
ouvriers, des cullivjitetirs, élail df moitié moins élevé qu'au siècle précédent. Comme en IJoliéme après la jyuerre liussile, les conditions d'existence du paysan devenaient de plus en plus mauvaises. Pensant anéantir à fout Jamai>^ les droits des seigneurs fonciers, les in»urj]és avaient détruit, déchiré, brûlé, les chartes, les contrats, qui autrefois avaient ré{;lé les dîmes, les redevances, les taxes, les corvées. Maintenant les seigneurs, ou rédigeaient de nouveaux coulumiers tout entiers à leur avantage, ou tranchaient arbitrairement des questions que nulle convention n'avait fixées d'avance. A présent on ne lait que ce qu'on veut -; ce mot si juste de Mathieu de Normann peut s'appliquer à beaucoup de territoires de l'Empire an moînenl qui nous occupe'. Ce que les chroni<iueurs du quinzième siècle nous rapportent de l'essor de l'agriculture, du bien-être des paysans à leur époque, contraste douloureusement avec le tableau que les auteurs du seizième siècle, entre autres Sébastien Franck et Sébastien Münster, nous font de l'existence des cultivateurs de leur temps ^ « Les paysans mènent une vie grossière et misérable ", écrivent-ils; ' leurs maisons sont de méchantes huttes de boue et de bois, posées sur la terre nue, et recouvertes de paille. Ils se nourrissent de pain de seigle, de bouillie d'avoine, de pois et de lentilles, et ne boivent guère que du petit lait. Un sarrau de coutil, des souliers ferres, uu chapeau de feutre, voilà leur accoutrement. Les seigneurs exigent d'eux un assez grand nombre de journées par an. Ils sont obligés de labourer, de semer, de moissonner, de serrer le blé dans les greniers, de scier le bois, de creuser des fossés pour les seigneurs. Poiut de besogne dont le l)auvre homme ne soit forcé de s'acquitter, et il ne peut refuser, sachant trop qu'il aurait à s'en repentir. « > Du temps de mon père, qui était cultivateur -, écrit Menri Müller en Iô.jO, - la nourriture des paysans était bien différente de celle qu'ils ont aujourd'hui; tous les jours, ils mangeaient delà viande; la table était chargée de mets; maintenant la nourriture des plus à leur aise est
dans un état qui ne dil'tere pas essentielieuient, de celui des esclaves de la société antique. Il esl juste, outre cela, de constater que c'est certainement la réforme qui a donné l'élan à la puissance de développement du capital, en Ca qu'elle a puissamment contribué à renverser les barrières élevées par le moyeu âge. Malheureusement la réforme a eu d'autres torts : dans la sécularisation des biens de rÉ{^lise catholique, elle n'a jamais eu en \uc la question sociale. Pour un prix dérisoire, elle a livré ces biens à cert.iius individus avides, et véritablement les a dilapidés. » Eiik (Gotha, 1879j, t, 111, p. 168-171. — Voy. de ce même Mat,- TENSEX Sucialismus und Ctiristentiuim (Kiel, 1875), p. 22-25. " L'ère du capitalisme =, dit Charles jVIarx {Das Capital, 2« éd.. p. 128 et 744), <■ date du seizième siècle. •
' Voy. Gaede, Die gutshcrrlicli-häuerlichen Besitzverhältnisse, p. 34-35, 40.
' Voy. notre premier vol., p. 262-308.
pire que ne l'était autrefois celle des journaliers et des serviteurs '. "
Les paysans se répandaient eu lamentations sur leur propre misère. On les avait, disaient-ils, leurrés de vaines promesses pour les décider à se soulever; à en croire les meneurs, ils ne pouvaient manquer d'arriver à la fortune, aux honneurs; mais au lieu de ces belles chimères, la misère était leur triste partage :
On nous avait dit : Vous deviendrez riches,
Vous serez heureux, considérés!
On nous avait promis cent félicités;
C'est ainsi qu'on nous a égarés!
Sommes-nous devenus riches?
Oh! que Dieu ait pilié de nous!
Le peu que nous avions, nous l'avons perdu!
C'est maintenant que nous sonin)es pauvres!
Autrefois, avant d'être soldat,
Avant d'oublier mon seigneur et mon serment,
J'avais A la maison bon gîte et bon renom:
A Kestenberg, je buvais de bon vin au gros tonneau!
Ami, devine ce qui m'est arrivé!
Je suis comme le chien quand il n'a que du gazon à manger!
Ce plaisir m'a coiUé treize florins et un quart,
Et le diable m'a béni le régal!
Un autre chantait :
En ce temps-K^, à l'armée,
Vers le temps de l'été.
Plus d'un village perdit ce qui était A lui.
Voilà ce qu'ont produit la haine et l'envie des paysans
Cachées sous un prétexte de religion!
Ensuite, en peu de temps, les seigneurs ont repris le dessus.
Et a huit journées d'ici, pas plus loin,
Tu sais, là où est Pfcdersheim,
Les seigneurs du Palatinat se sont rassemblés,
Ils ont conduit si bien la guerre,
Que beaucoup des nôtres ont péri.
Tout ce (|u'ils possédaient a été perdu!
Ainsi la révolte n'a produit que malheur!
Comme un chien tourmenté par les puces d'août,
On a voulu se débarrasser des corvées, de la taille,
Et tout a conduit le pauvre homme à sa perte!
Voilà ce qui est arrivé en l'an du Christ quinze cent XXV -.
• Voy. notre premier vol., p. 303. Pour plus de détails sur la triste transformation de l'état économique et industriel de l'Allemagne au seizième siècle et sur les causes de ce changement, nous renvoyons le lecteur au cinquième volume de cet ouvrage.
^ Voy. GEISSEL, p. 315-316.
Dans leurs chansons, les paysans de Franconie célèbrent avec une mordante ironie les hauts faits de trois de leurs chefs :
Schnabel, Schar et Schippe!
Olli changé notre bon |)ourpoint doublé en blouse de toile '!
Dans le Wurtemberg;, un prédicant constatait avec horreur, plus de dix ans après l'insurrection, qu'on maudissait encore 1'-' Évangile " dans le pays : >. Au diable foutes vos sottises luthériennes et vos nouvelles doctrines! ■■ disait-on. C'est avec cela que vous nous avez séduits, nous autres gens simples, et que vous avez amené chez nous la guerre et la désolation *! >
Les paysans, pendant la révolution sociale, avaient inscrit le mot « Evangile > sur leur étendard, fondant sur le saint livre la légitimité de toutes leurs réclamations; mais depuis l'insurrection ce m.^me Évangile n'était plus invoqué par les prédicants que pour S) rvir les intérêts des pouvoirs dirigeants. Luther, Mélanchthon et autres chefs de la révolution religieuse ne se lassaient pas d'insister auprès des grands pour qu'ils usassent de la plus extrême rigueur envers leurs subordonnés; l'homme du peuple, disaient-ils, doit être accablé de fardeaux, sans cela il devient turbulent.
« L'Écriture -, écrit Luther en 1526, - appelle les gouvernants des geôliers, des piqueurs, des chasseurs; elle se sert d'une comparaison familière pour définir leurs devoirs : de même, dit-elle, que les âniers doivent continuellement tirer le licou de leurs bêtes et les faire marcher à coups de trique, puisque sans cela elles ne bougeraient point, de même l'autorité doit exciter, assommer, égorger, pendre, brûler, décapiter et rouer le seigneur Omnes, car il faut qu'elle se fasse craindre, et le peuple doit sentir la bride. Dieu ne veut pas que l'on se contente d'exposer la loi aux populations; il veut qu'on les presse, qu'on les force par le poing à la mettre en pratique, car si l'on se contente de prêcher sans jamais contraindre, on n'arrivera jamais à rien. » Chargée de faire exécuter la loi, l'autorité devait = aiguillonner le rude et {;rossier seigneur Omnes, comme le chasseur traque et force le sanglier ou la bête fauve ^ ". En 1527, Luther va même jusqu'à conseiller le rétablissement du servage tel qu'il était pratiqué chez les Juifs. En ce temps-là -, lisons-nous
' Voy. Becbstein, Deutsches Museum, t. II, p. 51. — Voy. JiiuG, p. 315.
* Jean Klopfer, Vennahnung zur Busse und Besserung (1546). « Le peuple •, dit Klopfer en gémissant, • ref;reUe encore journellement et sans fin l'abomination papiste de la messe, le sacrifice expiatoire, la messe pour les trépassés; il estime si peu la prédication et la personne des serviteurs de l'Évangile, il les méprise et les raille de telle sorte, qu'il ne faudrait pas s'étonner beaucoup si Dieu défendait aux plantes et aux herbes de pousser. • — Voy. D öllisgei\, Be/ormaiion, t. H. p. 79-80.
= Sämmlt. Werke, t. XV, p. 276.
dans son sermon sur le premier livre de Moïse, ■ Abimélech prit des moutons et des bœufs, des serviteurs et des servantes, et il les donna à Abraham. Tel fut son royal présent : il donna à Abraham des moutons, des bœufs, des serviteurs et des servantes, comme étant tous également biens mortaillables, dont il pourrait disposer, et qu'il pourrait vendre comme il l'entendrait. C'était le meilleur arrangement du monde, car avec un autre système il est impossible de mater les serviteurs. « " Tu vois clairement par ce passage qu'Abraham et Abimélech avaient des serfs! Ici tu me diras : C'eût été une grande bonté et miséricorde à eux de laisser la liberté à leurs gens ! Et comment donc la charité put-elle souffrir que ces pauvres gens aient été ainsi traités? A cola je te réponds : Tout comme elle tolère qu'on attache les coupables à la potence ou qu'on les exécute, et par la raison qu'il faut maintenirles droits de l'autorité temporelle, si l'on veut que les sujets soient matés et domptés. Ainsi donc, tu vois la manière dont on en agissait autrefois. Si Abraham avait suivi son propre mouvement, peut-être eût-il laissé les choses aller leur train, mais cela n'eût pas été bien agir, car les gens deviennent trop orgueilleux quand on leur reconnaît tant de droits, et qu'on les traite comme soi-même ou comme ses propres enfants. Il est impossible de tenir le peuple en bride sans la férule de l'autorité temporelle; et s'il y a tant de plaintes en ce monde sur les serviteurs et domestiques, la faute en est à l'autorité. Depuis longtemps, il n'y a plus de vraie autorité; chacun fait uniquement ce qui lui plait. Si l'on craignait un peu plus le joug et la bride, si chacun savait ne pouvoir bouger sans s'exposer à recevoir un bon coup de poing sur la tête, les choses en iraient mieux, car sans la sévérité, tout est inutile. Quand ces gens-là se marient, ils prennent des femmes mal élevées, incultes, grossières, qu'on ne peut employer à rien! Mais fous ces discours sont oisifs. L'important, c'est que nous sachions bien que les pieux et saints personnages du passé étaient plus habiles que nous en matière de gouvernement, et cela est vrai, oui, même parmi les païens. Maintenant rien ne marche plus comme il faut. Vn serviteur se payait autrefois d'un à huit florins; une servante, d'uü florin à six, et l'un et l'autre faisaient tout ce que voulait la ménagère. Si l'on veut que le monde dure, si l'ordre doit être rétabli, il faudra pourtant i:ieu en revenir là'. >
' Sammtl. lUerke, t. \XXIII, p. 389-390. — ■ Les paysans ', écrir-il en 1529, «sont dans une meilleure situation que les princes. Je suis en colère contre nos paysans; ils veulent se gouverner eux-mêmes, et n'apprécient point du tout le bonheur qu'ils ont de rester assis en paix sous la protection de leurs seigneurs. Anes grossiers et stupides que vous êtes, ne comprendrez- vous jamais? Que le tonnerre vous écrase ! Vous avez la meilleure part, c'est-à-dire le nécessaire, l'usage; vous avez le suc de la vigne, et les princes n'en ont que la pulpe. Vous avez la moelle, ils ont l'os, et néanmoins vous êtes ingrats, vous ne voulez pas
L'ALLEMAGNE APKÈS LA RÉVOLUTION SOCIALE. i>tl
Un jour que le seigneur Henri d'Einsiedel, se sentant la conscience troublée à propos des corvées dont ses paysans étaient accablés, réclamait à ce sujet l'avis de Lulhcr, celui-ci lui conseilla de ne pas imposer de nouvelles servitudes à ses {jens, mais de ne se (aire aucun scrupule quant à celles qui avaient été ré{jlées et établies par ses parents et aïeux. « Il ne serait pas bon , lui écrit-il, de laisser tomber en désuétude le droit d'imposer des corvées; l'homme du peuple doit sentir le joug, sans cela il se cabre'. » Mélanchthon répondait aux perplexiiés de ce même seigneur : >^ Votre Honneur ne doit l'aire aucun cliangemeni dans les anciennes corvées, et cela en toule sécurité de conscience. L'exercice de l'autorité, dans les choses temporelles, est agréable à Dieu; les corvées, bien que variant selon les lieux, et quehjuefois trop dures, doivent néanmoins être maintenues, et Votre Honneur peut relire le chapitre xiii de l'Epilre aux Romains, dans laquelle saint Paul dit expressément que se soumettre à l'autorité temporelle, c'est accomplir la loi de Dieu. > « D'ailleurs, les charges et les corvées des pauvres gens sont, à vrai dire, très-supportables, comparées aux peines de ceux qui s'efforcent de
prier pour vos princes, vous refusez de leur payer la dîme. » (T. XXXVI, p. 175.) • Si les iioljles, les bourgeois et les paysans avaient un peu les coudées franches, sois silr que lu ne trctuverais pas beaucoup de conseillers et de bourgeois vraiment attachés à iKvangile parmi eux. • (XLV, p. IIG.) Luther», dit Scherr, est le véritalile inventeur de la doctrine de l'obéissance passive. On comprend avic quel empressement les prin; es allemands devaient applaudir aux principes de politique servile du luthéranisme. - Deutsche Culiw und Sittengeschichte [Z* éd ), Leipzi;;, 1866, p. 620. • Loin d'imiter l'Église catholique ■■ , dit Be.nsen, p. 275, qui jamais ne justifia, du moins dans sa doctrine, la tyrannie des princes spirituels ou temporels, et défendit avec force, et presque toujours victorieusemeni, même contre l'Empereur, les droits de l'homme et ceux du peuple, les réformateurs évangéliques se sont attiré le reproche mérité d'avoir les premiers prêché et enseigné aux Germains l'esprit de servilité et le règne de la force. • Bensen, comme Scherr, est d'ailleurs un adversaire déclaré de l'Église catholique, et nous trouvons fréquemment dans son ouvrage l'expression de son amère aversion pour elle.
' Dans Kapp, Xachlene, t. I, p. 281-282. • Spalatin s'accordait en cela complètement avec le vénérable et très-savant maître Martin Luther, notre bien-aimé père. » • La pressante nécessité du moment réclame impérieusement -, écrivaitil au chevalier d'Kinsiedel, • le maintien de la paix, de 1 ordre et de la concorde, car il faut que les musses sentent le frein. Joseph, ce grand serviteur de Dieu, imposa des lois autrement rudes au royaume d'Egypte. Les Juifs étaient alors obligés de donner le cinquième de leurs biens, et pourtant nous voyons que Dieu eut cette loi pour agréaijle. • • Je ne voudrais pas vous voir abolir les corvées anciennes dont l'usage vous a été légué par vous ancêtres. Le peuple, trop ménagé, deviendrait turbulent. Saint Pierre dit dans son premier chapitre que nous devons être soumis et obéissants envers toule loi humaine. D'ailleurs, des charges semblables existent en beaucoup de pays, nations et peuples, et soûl même bien plus lourdes que chez nous. Far con,«équent, si j'étais à votre place, je mettrais, au nom de Dieu, mon cœur et ma conscience en paix sur cette question, et lorsque je me sentirais quelque tourment à ce sujet, je prendrais en main, pour me calmer, l'un de nos cbers psaumes de consolation. " — Kapp. t. I, p. 28Î-286.
faire leur devoir dans les armées, les conseils ouïes emplois. Ce que je dis là est la pure vérité. Chacun convient que la répression des délits est de nos jours beaucoup trop douce, et voilà pourquoi Dieu permet que les contributions, corvées et redevances augmentent, car d'une manière ou d'une autre le peuple doit senlir le joug, si l'on veut que le monde subsiste. Le livre des Proverbes dit trèsbien au chapitre xxxiii, cité avant nous par maître Georges Spalatin : Le fardeau, le bâton, le fourrage sont pour l'âne; le pain, le travail et le châtiment sont pour le serviteur. » Ces sortes de charges matérielles et corporelles doivent être imposées. Elles ne peuvent être partout les mêmes, mais dans leur ensemble elles sont très- certainement agréables à Dieu. Les lois établies par Joseph lorsqu'il gouvernait l'Egypte étaient autrement rudes; en France, en Italie, les paysans sont beaucoup plus chargés que les nôtres, les corvées y sont plus nombreuses que chez nous, et cependant rien, dans les lois de ces pays, n'est contraire à l'équité. Des contrées différentes ne peuvent avoir mêmes lois. Que Votre Honneur soit donc en paix, car maintenir les anciennes traditions, c'est très-certainement agir selon l'Évangile et la vérité. Ces anciennes coutumes plaisent à Dieu et sont raisonnables, tout en étant diverses, et plus rudes en un pays qu'en un autre. Que Dieu donne aux autorités le courage d'en publier de semblables, et même de plus sévères encore '! «
En un traité spécial, publié à la fin de mai 1525, Mélanchthon expose ses vues sur l'obéissance absolue que les sujets doivent à leurs maîtres, dans toutes les réclamations et questions temp!>relles. ' Les sujets «, dit-il, < doivent bien se persuader qu'ils servent réellement Dieu en s'acquittant des charges qu'impose l'autorité, qu'il s'agisse de voyager, de payer des redevances ou d'autre chose, et que c'est faire une sainte action que d'obéir comme si l'on entendait Dieu même commander, comme si, par exemple, il ordonnait â quelqu'un de ressusciter un mort, ou telle autre chose qu'on voudra. • " Les sujets doivent tenir l'autorité pour sage et équitable, et lui être reconnaissants. • -' On entend souvent les gens se plaindre; à les entendre, on leur a fait tort, à eux ou à quelqu'un des leurs; mais ces personnes ne songent point qu'oliéir à l'autorité, c'est obéir à Dieu même, et que, d'ailleurs, jamais il n'y eut sur la terre un pouvoir qui ait été exempt de quelque blâme. Si tu me dis : Comment puis-je raisonner ainsi, quand je me sens traité avec dureté et injustice? je te répondrai : Si même un prince en agit mal envers toi, s'il t'écorche et te tond contrairement à toute équité, tu n'en serais pas moins criminel de te révolter. " ^ Celui
» Corp. Reform., t. VII, p. 432-133-
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qui s'oppose à raiitorilé s'oppose à l'Evangile, car l'Évangile nous ordonne de tolérer et de supporter l'injustice, non-seulement lorsque l'autorité la commet, mais de la part de tous nos frères, (^uant au droit d'élire les pasteurs, tant réclamé par les paysans dans leurs articles, il serait certainement bon que les églises fussent partout investies du droit de choisir leurs curés, mais à la condition que le prince assiste à l'élection, car il convient que l'autorité exerce sa surveillance en ces madères, afin que rien de séditieux ne soit prêché ni encouragé. Dans beaucoup de territoires allemands, les paysans ont fait choix de prédicanls qui n'ont ensuite songé qu'à les flatter, et qui ont enseigné au peuple qu'on n'est pas obligé de payer la dime, la taille, sans parler de beaucoup d'autres funestes doctrines, mères de lamentables insurrections. « Tout le monde doit payer l'impùt établi par le pouvoir temporel, dans la mesure où ce pouvoir l'a fixé, qu'il s'agisse du dixième ou du huitième des biens. Les Romains s'étant emparés de trésors autrefois attribués par Dieu même au temple de Jérusalem et aux lévites, les Juifs disputèrent beaucoup entre eux pour savoir s'ils avaient le droit de payer un impôt que Dieu n'avait pas autorisé; mais bientôt ils se virent forcés de donner ce que l'autorité réclamait, puisqu'ils n'étaient plus maîtres de leurs biens. - •< On est obligé de payer les dimes; l'autorité ayant réglé la question des intérêts des sujets, on lui doit obéissance, et celui qui se révolte contre ce qu'elle a décidé prétend la dépouiller de son droit légitime, et se conduit en rebelle. En Egypte, les sujets donnaient le cinquième de leurs biens; tous étaient serfs, et pourtant Joseph, leur législateur, avait très-certainement été inspiré par le Saint-Esprit : néanmoins il jugea nécessaire de charger ainsi le peuple, et tous se tinrent pour obligés de donner ce qu'il réclamait. - D'après Mélanchthon, le sujet n'a jamais à se préoccuper de l'emploi que l'autorité fait de ses revenus : " Qu'est-ce que cela te regarde? Il ne t'en faut pas moins donner ta part dès que l'autorité a commandé, et te soumettre jusqu'au moment où elle en décidera autrement. - C'était de la part des sujets une insolence inouïe que de se révolter contre le servage. Une telle opposition faisait injure à l'Evangile, et n'avait aucune excuse, '< car en vérité il serait fort nécessaire qu'un peuple aussi grossier, aussi inculte que les Allemands, ait moins de liberté encore qu'il n'en a! Joseph traita rudement l'Egypte, sachant bien qu'il ne faut pas laisser !a bride trop lâche au peuple. Si les sujets se plaignent que certaines parties du communal aient été confisquées, s'ils gémissent de la multiplicité des corvées et des dimes, pourquoi ne Tendraient-ils pas les tribunaux juges de leurs griefs? » - Souvent l'autorité a dos motifs qu'ils n'aperçoivent pas pour mettre la main
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sur un bien communal; c'est peut-être pour l'entourer de haies, ou pour quelque autre raison; mais quand bien même elle agirait arbitrairement, il serait criminel à un sujet de se révolter. Mélanchthon se borne à réclamer, à cause des veuves et des orphelins, l'abolition . de l'impôt de la meilleure tète . Mais lorsque les paysans, avec tant de raison, insistaient pour que, dans la punition des délits, on eût égard aux anciens règlements, à la tradition, et pour que les châtiments ne fussent pas abandonnés à l'arbitraire des seigneurs, Mélanchthon déclarait ne les point approuver : Le pouvoir », disait-il, a le droit d'imposer et d'instituer tous les châtiments qu'il veut, selon qu'il les trouve appropriés aux besoins du pays, car Dieu lui a ordonné d'écarter le mal et de le punir dès qu'il se produit, et les paysans auraient tort de vouloir dicter des lois au pouvoir à ce sujet. Le peuple allemand est si turbulent, si féroce, qu'il est bon et juste de le traiter plus rudement que tout autre. Salomon a dit, au treizième chapitre des Proverbes : Au cheval, l'étrivière; à l'âne, le licou; au dos de l'insensé, la verge. Et l'Ecclésiasîe, au chéipitre xxiii : A l'âne, le fourrage, le fouet et le fardeau; au serviteur, la nourriture, le châtiment et le travail. Dieu appelle le pouvoir temporel un glaive; or un glaive est fait pour trancher; que le châtiment soit dans les biens, le corps ou la vie, selon que le crime le réclame, peu importe. >• Aprèsavoirainsijustifié l'omnipotence du pouvoir, Mélanchthon exhorte les princes non-seulement à confisquer les biens ecclésiastiques, mais encore à s'immiscer dans les questions du gouvernement intérieur de l'Église. Il était ; urgent i, selon lui, qu'ils prissent la haute main dans le gouvernement des couvents et abbayes, afin que l'abomination delà messe pût être abolie. < C'était à cause d'abus de cette nature que Dieu châtiait les terres et les gens, comme le prouvait bien un texte de saint Paul; car s'il y avait eu tant d'infirmes parmi les Corinthiens, c'était pour ce motif! En outre, les princes devaient concéder le mariage aux personnes ecclésiastiques, saint Paul ayant déclaré " que ceux qui interdisent le mariage sont inspirés par les démons ". Si les princes traitaient leurs sujets avec indulgence et se montraient soigneux d'écarter de pareils ' abus ", il était à espérer « qu'une bonne parole trouverait un bon terrain ". Mais dans le cas où quelques-uns ne prendraient pas en bonne part les ' droites intentions de leurs gouvernants et se montreraient récalcitrants et rebelles, les princes devraient alors mettre tout en œuvre pour châtier de si grands coupables et les traiter comme on traite les meurtriers, «^ se persuadant bien qu'en agissant ainsi ils servaient Dieu, qui ne les avait établis que pour réprimer les vices* ".
1 Ein sehri/t Philippi Mélanchthon tcider die Artickel der Pawerseha/l, 1525, dans Corp.
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Mais celui des nouveaux docteurs qui alla le plus loin dans la définition de l'omnipotence des princes et dans la doctrine de l'obéissance passive, même dans les questions de foi et de conscience, c'est certainement Martin Hucer. Toute autorité, quelle qu'elle fût, avait, selon lui, droit à la soumission la plus entière du sujet, car là où était le pouvoir, là était le droit. Dans le cas mi^me ou l'autorité édictait des lois contraires aux commandements de Dieu, le sujet était obligé de se soumettre, car alors il devait croire que Dieu luimême prenait la verge pour le châtier. L'autorité, en possession du pouvoir suprême, avait juridiction sur toutes les choses de la foi. Elle avait le devoir de s'enquérir des mœurs, et comme la religion seule conduit à une bonne vie, elle avait le devoir d'exercer sa surveillance sur les choses de la conscience. Donc elle devait détruire ^ par le feu et le fer " tous ceux qui faisaient profession d'hérésie, parce qu'une foi erronée est la mère de tous les vices. Les sectaires méritaient de bien plus rigoureux châtiments que les voleurs, les brigands, les meurtriers. Les femmes, les enfants innocents, les bestiaux appartenant aux hérétiques devaient être étranglés'.
La nouvelle doctrine sur l'omnipotence des gouvernants, les exhortations sur l'urgente nécessité de confisquer tous les biens d'Église, rencontraient naturellement la sympathie d'un grand nombre de princes et de seigneurs, et dans beaucoup de territoires allemands, on voyait arriver ce temps dont Sébastien Frank, bien qu'adversaire de l'antique Église, devait dire dans la suite : " Autrefois, sous le papisme, on était bien plus libre que de nos jours de fustiger les vices, même ceux des princes et des seigneurs; maintenant tous veulent être flattés, ou bien viennent les émeutes; le monde d'aujourd'hui est, en vérité, devenu bien susceptible! Oue Dieu ait pitié de nous! '• • Chacun s'évertue à flatter le pouvoir; il faut adorer le dieu du pays. Un prince meurt-il, et un autre juge en matière de foi vient-il à lui succéder? Aussitôt la parole de Dieu subit des changements, et le peuple court, sans motif, d'une doctrine à une autre; ceux qui prétendent être ses modèles et ses évêques font comme lui ^ '■
Les princes, les seigneurs, les magistrats des villes se présentaient pour recueillir l'héritage de la révolution.
Riform., t. XX, p. 641-662. Sur rorif,ine de cet écrit, voy. le Corp. Reform., t I. p. 742, 747. — llOUTFELDER, Bauernkrieg, p. 184-189.
' Voy. HaGen, Literarische l'arhält/iisse, t. III, p. 154-157.
* Cosmographie, 37''. — Voy. Cornelius, i/ÛMS^er/w/ier, Aufruhr, t. II, p. 44-47.