JEAN DE DA I,B ERC
cöl(''brc dans le monde enlier, lui créée par lui; il possédait en oulre une i)il)liollié([iie privée, riche en ouvrages grecs, lafins cl hébreux, qu'il inellait sans nulle réserve à la disposition de tout travailleur désireux d'y faire des recherches. Jean Reuchlin, que Dalberg avail attiré auprès de lui, appelle cette bibliothèque un trésor unique en Allemagne, et, plein de reconnaissance, nous apprend qu'il a toujours pu en jouir à son gré et en toute liberté '.
Lorsque Jean Reuchlin (né à Pforzheim en 1455) vint à Heidelberg (1490), il comptait d(\ià parmi les illustrations de la science. Entouré d'un auditoire considérable d'hommes faits et de jeunes gens, il avait professé le grec et le latin à l'Université de Bâle dans sa jeunesse. Personne ne peut lui disputer le mérite d'avoir été en Allemagne l'un des premiers savants dont l'exemple, l'influence, les constants encouragements, ont fait comprendre ^l'importance et la nécessité de l'étude de la langue et de la littérature grecques, et donné une inviolable place à la langue d'Homère dans le haut enseignement '. En Italie, sa connaissance du grec lui avait valu la considération de tous les hommes cultivés. Sa réputation comme écrivain est également établie. Le dictionnaire latin qu'il avait publié à Bâle, étant à peine âgé de vingt ans, paraissait presque chaque année en édition nouvelle. Il traduisit en allemand deux discours de Démosthène et une partie de l'Iliade, beaucoup d'autres auteurs grecs en latin et un ouvrage sur les quatre idiomes du grec. De plus, il occupait comme jurisconsulte à la cour du comte Ebrard de Wurtemberg: une position considérée, avait dirigé dans beaucoup de diètes les affaires de son maître, et reçu de nombreux témoignages d'honneur. Voulant honorer sa vie sans tache et la'noblesse l'élévation de son caractère, l'empereur Maximilien lui avait conféré la noblesse en l'élevant et l'avait élevé à la dignité de comte palatin de l'Empire.
A Heidelberg, où il séjourna plusieurs années après la mort d'Ebrard, il fut nommé par Dalberg directeur de la bibliothèque de l'Université, et par le comte palatin Philippe, conseiller électoral et premier gouverneur de ses fils. En 1498, il commença à professer l'hébreu et ouvrit une voie nouvelle à cette branche de la science.
L'étude de l'hébreu n'était cependant nullement négligée dans l'Eglise lorsque Reuchlin commença à professer.
L'ordre donné par le Pape au concile de Vienne (1312), d'établir des chaires d'hébreu, de chaldéen et d'arabe, à Rome, Bologne, Paris, Oxford et Salamanque, n'était pas resté sans écho en Allemagne. En 1477, le Dominicain Pierre Schwarz avait publié une
' Ge[GKR, Studium der hebräischen Sprache, p. 12. * Geiger, Reuchling, p. 100.
introduction grammaticale à l'étude de l'hébreu'. Rodophe Agricola traduisait les psaumes sur le texte original. A Xanten, Cologne, Colmar, Mayence ^ on voit l'étude de l'hébreu se poursuivre avec ardeur; à Tubingen, les théologiens Conrad Summenhart, Paul ScriptoI•is^ l'avaient professé, ainsi que Grégoire Reisch, à Fribourg. Jean Eck, qui l'étudia exclusivement pendant six ans, était élève de ce dernier*. Arnold de Tungern, plus tard adversaire de Reuchlin, peut être cité, comme lui, parmi les savants qui remirent en honneur les études hébraïques ^
Mais c'est à Reuchlin qu'appartenait la gloire impérissable d'avoir fondé en Allemagne l'étude véritablement scientifique de l'hébreu; et sa grammaire, accompagnée d'un dictionnaire, présente la première méthode complète pour l'étude de cette langue".
Reuchlin, dans ses investigations scientifiques, était dirigé, comme les savants dont nous avons précédemment parlé, par un esprit profondément religieux. Pour lui aussi la science ne devait avoir qu'un but : affermir et approfondir la foi. Fils soumis de l'Église, il se tenait plein de dévouement à ses côtés, ei soumettait à sou jugement ses écrits, son système scientifique, toujours prêt à retirer ce qu'il avait pu avancer d'erronée Par ses recherches savantes, par ses commentaires sur le texte original du Nouveau Testament, il entendait créer un contre-poids salutaire à l'étude exclusive des auteurs de l'antiquité; mais ce qu'il avait le plus à cœur, c'était de prouver aux théologiens de son temps la nécessité de l'étude de l'hébreu. ■■ On tient la langue hébraïque pour barbare ', disait-il; '^ il est vrai qu'on n'y trouve pas de belles phrases, de manières élégantes de s'exprimer, mais il n'y a que les curieux qui recherchent ces choses. Les hommes de travail et de science n'y donnent point d'attention. L'hébreu est une langue limpide; rien ne l'a falsifiée; elle est concise et laconique. C'est la langue dans laquelle Dieu a parlé aux hommes, et dans laquelle les hommes se sont entretenus avec les anges. Pour la comprendre* on n'a pas besoin de la fontaine de Castalie ni du chêne de Dodone. En dehors de ce qu'elle rapporte, il n'existe aucun souvenir de l'humanité avant la guerre de Troie, et ce ne fut que cent cinquante ans après Moïse qu'Homère et Hésiode ont chanté. Et malgré son antiquité,
' Voy. IIOKEU, Bihl. (le Heihbrunn^ p. 212.
5 Falk, Wisscnschofl und Kunst, p. 332.
' Linsenmann, Summcnharl, p. 17-18. — 82 M" 12.
* Geigeu, Studium der Hehidïschcii Sprache, p. 19, 23, 30. — Voy. Falk, Zur Beurtheilung des fünfzehnten lahrhundcrts. p. 418.
^ Voy. MÖHLER, lahrbuch der Theologie (Francfort. 1834, t. I, p. 77).
® Voy. le travail intitulé : Reuchlin und das Jüdenthum , dans le Jüdischer Zeitschrift de Geiger (Breslau, 1870, t. VIIl,p. 241-263). — Sur les erreurs cabalistiques de Reuchling, voy. encore dans le tome second de cet ouvrage, p. 37-39.
' Geiger, Reuchling, p. 147.
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c'esi 1,1 plus riciic de (ouïes les lan[jiics; les autres, pauvres et besoijyneuses, viennent puiser en elle comme en leur source première'. »
l.cs efforts de Heuclilin portèrent des fruits abondants; tandis (ju'il servait rÉjylise, il se vil à sou tour compris et soutenu dans ses éludes par les serviteurs de rK[jlise. Tantôt c'est un abbé d'Ottobeurn qui lui demande un maitre d'hébreu pour ses religieux; tantôt un prévôt de Mor qui sollicite de lui des explications sur quelques passages de ses écrits. Le provincial des Dominicains lui cède un manuscrit hébreu avec l'autorisation de s'en servir pendant toute sa vie. Des religieux comme l'infotigable Nicolas Ellenborg*, auquel Ottobeurn dut plus tard l'établissement d'une école supérieure et une imprimerie, comme Guillaume Schrader, de Camp (Bas-Rhin), qui emploie sa grande fortune à l'acquisition de manuscrits hébreux, prennent part à ses travaux \ Nicolas Basilius, d'Hersau, d'autres encore, deviennent les disciples les plus zélés, les plus chauds apôtres de sa gloire. « Reuchlin a ressuscité l'étude du grec », écrivait ce dernier en 1501, ^■. il a tiré l'hébreu delà poussière où il était enseveli. La république des savants lui doit des remerciments infinis pour avoir pris un tel fardeau sur ses épaules; les théologiens devraient lui décerner une couronne, car il a rendu aux saintes Écritures leur primitif éclat ^. "
Jacques Wimpheling comptait alors avec Keuchlin parmi les plus grandes illustrations d'Heidelberg. Il était redevable à Dalberg de la première idée de son Guide de ta jeunesse allemande \ Les poètes latins Conrad Leontius et Jacques Dracontius, le gentilhomme saxon Henri de Bïinau, savant philosophe, les juristes Adam Werner de Themar, Jean Wacker, surnommé Vigilius, chanoine de la cathédrale de Worms, et Dietrich de Pleningen*, prenaient une part active à la vie scientifique et littéraire de la ville.
La maison de Dalberg, -^ où tout était esprit et vie », était le centre de réunion de tous les amis de la science et des lettres. Ils s'y réunissaient, et d'intimes et charmantes relations les rapprochaient; ils partageaient le repas de leur hôte, et mettaient en commun tous leurs travaux. Au dire de Wimpheling, l'électeur palatin Philippe prenait part de temps en temps à ces réunions. Là, Wimpheling s'entretenait avec ses amis sur l'histoire d'Allemagne qu'il méditait; Pleningen
' Geiger, p. 161.
- Voy. Geiger, p. 13, 18, 22-24.
' Codex Camp., p. 27.
* Geiger, SluiUum der hebr. Sprache, p. 37.
* Voy. WlSKOWATOFF. p. 72-74.
" IUrtfelder, .Idam Werner iCarlsruhe, 1880). — Hartfelder, Celles, p. 29.
83 L'INSTRUCTIOiN POPULAIRE ET LA SCIENCE.
lisait ses traductions d'aiiteiiis latins; Reuchlin communiquait ses traductions d'Homère, et c'est chez Dalberg que Reuchlin fit représenter un drame en latin, le premier qui ait été joué en Allemagne.
L'influence intellectuelle et scientifique de Dalberg s'étendait bien au delà d'Heidelberg; il présidait et dirigeait la Société littéraire du Rhin, fondée à Mayence par Conrad Celtes ' (1491). Parmi les membres de cette académie se trouvaient les savants les plus marquants du pays rhénan, du centre et de la partie sud-ouest de l'Allemagne : théologiens, juristes, médecins, philosophes, mathématiciens, linguistes, historiens et poètes. En dehors de Trithème, de Reuchlia, de Wimpheling, des hommes comme le mathématicien et historiographe Jean Stabius, le savant hébraisant Sprenz, plus tard évéque de Brizen, Ulrich Zasius, surnommé le prince des juristes allemands, en faisaient partie, ainsi que les humanistes Conrad Pentinger, d'Augsbourg, Willibald Pirkheimer, de Nuremberg, et Henri Bebel, de Tübingen.
Le but principal que se proposait la Société Rhénane, et beaucoup d'autres du même genre qui se formèrent à peu près à la même époque, c'était le progrès et la diffusion des sciences en général, particulièrement la culture des éludes classiques, mais surtout les recherches sur l'histoire nationale. Leurs membres s'entr'aidaient dans leurs travaux scientifiques, se communiquaient leurs écrits, les soumettaient à une critique réciproque et cherchaient le plus possible à les propager.
Notons aussi la tentative du libraire Aldus Manutius. Il avait fondé à Venise, en 1502, une société scientifique, qui dans sa pensée devait servir de point de jonction entre les savants d'Allemagne et d'Italie. < Si ce plan se réalise ' , écrivait-il à Conrad Celtes, « notre société deviendra extrêmement utile à tous ceux qui désirent s'instruire, non-seulement dans le présent, mais encore dans l'avenir, et l'Allemagne sera considérée par les nôtres comme une seconde Athènes *. "
" Dans les rapports échaugés entre les savants, rapports pleins de vie et d'animation ", écrivait non sans fierté Wimpheling, « on voit de tous côtés poindre une vie nouvelle; un appel encourageant réveille les endormis. Les lettres que nous échangeons se croisent à travers notre pays, comme les messagers d'une bonne nouvelle. ' Il faut se souvenir que les correspondances que les savants entretenaient alors
' Voy. AscHiiACH, Conrad Celtes, p. 75-150. — Sur les savants de Mayence, voy. Falk, Hisl. und pol. liUuier , t. LXXVI, p. 334-339, et t. LXXVII, p. 304- 307. — Sur Rodolphe de Rudesheini, voy. Falk, dans le Crt^Aw/Z^i/e, 1876, p. 428-433.
* Voy. Geiger, Beziehungen fleischen Üeulchltind und Ilalien, p. 120-124. — Sur Aldus Manulius, voy. Frommann, Aufsälze zur Geschichte des Buchhandelt im sechzehnten Jahrhundert, cah. II, 11-51. (Italic, léna, 1881.)