TRITHÈME ET SES ÉLÈVES
illiisire fils de l'Allemagne, ce pays si favorisé sous le rapport des prodiiils naturels comme sous celui des dons intellectuels'.
On peut juger de l'enthousiasme que les écrits de Trithème excitaient dans la jeunesse, par ce que raconte Jean IJutzbacli : Étant encore (oui jeune, il lut d'un bout à l'autre, cl presque en retenant son souffle, le premier ouvrage de Trithème qui lui était tombé sous la main, et la science universelle de Faul cur qui semble embrasser le ciel et la terre, sa lumineuse manière d'exposer les faits, s'emparèrent tellement de son esprit qu'il ne pouvait s'empêcher d'y penser jour et nuit'. Nicolas Gerbellius s'estime heureux « de vivre dans un siècle on l'Allemagne a la gloire de posséder des hommes aussi accomplis que Trithème ». Jean Centurian, qui avait étudié deux ans le grec, l'hébreu et l'Écriture sainte sous sa direction, peut à peine trouver des paroles pour exprimer son admiration pour son maître, louer sa sollicitude infatigable, son incessante ardeur au travail et sa conduite sans tache \
« Qu'il est doux, écrivait de son côté Trithème, de pouvoir enflammer d'ardeur la jeunesse pour l'étude élevée des sciences sacrées et profanes, de la remplir d'un saint amour pour l'Église et la patrie, et de l'exciter à employer toutes ses forces à la gloire de Dieu, à son propre salut et à celui de ses frères! Pendant le labeur du jour, dans les offices du chœur, dans le silence tranquille de la nuit, il me semble toujours entendre une voix me crier : Le temps est court, mets-le à profit; n'en perds aucun moment; améliore-toi et cherche à améliorer les autres; apprends et enseigne, instruis-toi et instruis. Et vous, noble jeunesse, sur laquelle nous fondons l'espoir de notre avenir, combattez un vaillant combat contre le péché et la mort spirituelle, contre la faiblesse de la nature et les dis.sipations de la vie, croissez dans toute science; mais n'oubliez pas que tout votre savoir ne recevra sa véritable dignité et sa consécration que par la piété. De même que la religion doit inspirer toute vie, il faut qu'elle pénètre et transfigure toutes nos connaissances. »
u Les anciens auteurs dont la lecture nous occupe, continue-t-il, ne doivent être pour nous que le moyen d'atteindre à une fin élevée. Nous pouvons en bonne conscience en recommander l'étude à tous ceux qui veulent s'y adonner, non dans un esprit mondain et seulement pour des puériHtés d'esprit, mais pour le sérieux développement de leurs facultés intellectuelles, y cherchant, à
' SiLBERNAGEL, p. 204.
* De arte impressoria, p. 21.
' U'anderhücklein, p. 225, 273. — HaGEN , Literarische lerhiiltnisse, t. I, p. 238. — RULAND, p. 53. — Uartfelder, C. Celtes, p. 26-27.
l'exemple des saints Pères, des fruits mûrs pour ramélioration de la science chrétienne. Nous estimons même que leur étude est nécessaire à cette science. " Le même sentiment est développé avec une éloquence chaleureuse par Jean Butzbach, disciple plein de talent de Trithème, dans un écrit où il réfute les contempteurs et ennemis des études humanistes. « Celui qui n'a pas étudié les classiques, dit-il, se passera aisément de l'étude de l'Écriture et des Pères, d'abord parce qu'il n'a pas la connaissance des langues qu'il faut absolument savoir pour les pénétrer, ensuite parce que son intelligence n'aura pas été dressée à un sérieux travail. Les sciences profanes sont comme des degrés par lesquels on monte jusqu'à la théologie, reiue de toutes les sciences. ' Si, selon lui, les Pères de l'Église se sont si ardemment occupés des classiques, c'était afin de parvenir, bien préparés et bien armés, à l'étude de la sainte Écriture. ■> Si vous aviez étudié les écrits des Pères, dit-il, si vous aviez lu saint Jérôme, vous sauriez le sens mystique de ce que firent les Israélites lorsqu'ils emportèrent avec eux les vases d'or des Égyptiens; vous sauriez pourquoi ils se sont servis de l'or des païens pour en revêtir l'arche d'alliance; pourquoi la reine de Saba vint à la cour du roi de la paix et mit à ses pieds les trésors et les parfums de l'Arabie; pourquoi les mages vinrent des pays lointains pour offrir au Sauveur, couché dans la crèche, l'or, l'encens et la myrrhe; vous comprendriez, alors, que tous les trésors intellectuels des païens doivent être employés au service de la vérité pour la gloire du Très-Haut. » « Quand saint Jérôme nous raconte qu'il fut sévèrement châtié par Dieu pour être plus cicéronien que chrétien, il faut bien se persuader que Dieu ne voulait pas lui reprocher d'avoir étudié les anciens auteurs, mais seulement d'avoir eu pour eux une prédilection exagérée, s'exposant par là au danger de perdre le goût des choses divines. Ce n'est que par l'étude des classiques que saint Jérôme est devenu un si brillant flambeau de l'Église. Dieu, voulant qu'il traduisit pour le bénéfice de l'Église l'Ancien et le Nouveau Testament, avait d'abord permis qu'il s'éprit de ces études, sans lesquelles un tel travail eût été impossible. Il est clair que dans les auteurs de l'antiquité, plus d'un récit pourrait nuire à la délicatesse morale, mais nous ne devons pas pour cela en abandonner la lecture. Efforçons-nous seulement d'éliminer autant que possible ce qu'ils contiennent de dangereux, et, suivant le conseil de saint Basile, faisons comme les abeilles, qui sucent entièrement la plante ou le poison 'qu'elle renferme, mais n'en emportent que le miel '. »
Butzbach, qui se faisait ainsi l'intelligent interprète des pensées de
> Becker, p. 246-250.
UNIVERSITE DE F lU BOURG. ULRICH ZASIUS. 95
son maître, dépassaK do beaucoup par ses dons inicllectucis tous les disciples de Tridiènie et fut celui qui pénélra le plus profondément sa pensée et ses tendances. Maître des novices et plus tard prieur au monaslère de Laacli, il se montra aussi infatifjable au Iravail que l'avait été Trilhème, et chercha comme lui à acquérir une science universelle. Comme écrivain, il déployait une activité multiple et féconde'; Il était d'un caractère ferme et persévérant, noble et désintéressé dans ses intentions comme Trifhème, et comme lui joyeusement ému quand son amour pour l'étude et les sciences semblait se communiquer autour de lui. L'excellent supplément qu'il ajouta au Dictionnaire des savants, de Trithème, est digne de son maître. Cet ouvrage, auquel il collabora de 1.308 à 151.3 avec son ami et confrère .lacques Siberti, est une histoire de la littérature contemporaine composée de quinze cent cinquante-cinq articles différents, et contenant des renseignements et des appréciations littéraires sur les savants contemporains de l'Europe.
L'Université de Fribourg prenait aussi un rapide essor. Parmi ses professeurs, deux savants s'y distinguaient particulièrement par leurs travaux scientifiques; et leur influence personnelle fut considérable. Le premier, Zasius, né à Constance en 1461, fut, en matière de jurisprudence, ce qu'avait été Wimpheling pourla pédagogie et Reuchlln pour l'hébreu : l'initiateur d'un progrès nouveau, et le promoteur d'importantes réformes. La seule différence qui existe entre lui et les savants que nous venons de nommer, c'est que ceux-ci brillèrent aussi par les disciples qui les suivirent, au lieu que Zasius fut, dans son siècle et dans les deux suivants, une apparition isolée et grandiose. Ses ouvrages ont sur ceux de ses prédécesseurs la supériorité de la forme, d'une plus grande pureté de style, d'une langue plus aisée, plus coulante; la pensée s'y développe avec plus de naturel, la phrase y est maniée avec plus d'art. Mais c'est surtout par le fond des idées qu'il les dépasse. La force de raisonnement partout victorieuse qu'il opposait à la barbarie des glossateurs, a frayé une voie toute nouvelle ; il y marche avec indépendance et hardiesse, s'appuyant toutefois sur l'autorité des grands esprits du passé. Dans l'explication des textes, il cherche à s'affranchir des préjugés reçus, met de côté
* Voyez la liste de ses écrits par Becker, p. 263-277.
les subtilités entortillées, et les remplace par une interprétation simple, conforme à la nature des sujets qu'il traite'. - Avant tout, je tiens à déclarer, dit-il dans l'introduction du principal de ses ouvrages, que je ne veux m'occuper que du texte des documents originaux, et ne ferai usage que de preuves vraies et solides, reposant sur le droit ou sur la nature des choses; c'est sur ces inébranlables fondements que je veux ra'appuyer uniquement. » Bien éloigné de vouloir asservir l'esprit allemand au droit romain, étranger à la nation, il déclare que son intention est de ne prendre de ce droit que ce qui « correspond aux mœurs de l'Allemagne, et ce qui lui semble utile et salutaire à son pays >>. Lorsque dans le droit allemand se trouvent des imperfections ou des lacunes, alors, seulement, il se montre disposé à introduire le droit romain pour suppléer à ce qui manque aux lacunes (jui se rencontrent dans le droit national ou pour y apporter des améliorations. Ce qui était incompatible avec les mœurs et l'esprit de la nation n'avait aucune valeur à ses yeux.
Il était en guerre ouverte avec ces chicaneurs et ces avocats qui se servaient du droit romain pour contourner les lois nationales et ne trouvaient d'autres solutions aux procès qu'on mettait entre leurs mains, que l'appauvrissement ou même la ruine complète des deux parties opposées. Il les regardait comme les plus grands ennemis du pays. « Ils empoisonnent la justice , disait-il avec douleur, « ils se raillent des juges, ils troublent la paix, ils cherchent à mettre la confusion dans l'État, et sont hais des dieux et des hommes-. "
La noble idée qu'il avait conçue de la jurisprudence se fait jour dans sa manière d'apprécier la dignité du doctorat en droit. u On n'obtient pas ce grade, dit-il, pour s'inscrire parmi les serviteurs des cours, pour se laisser marquer au fer rouge de leur estampille, ni pour se salir dans la boue des tribunaux et des consistoires, mais pour faire parler le droit, l'enseigner, résoudre les questions douteuses, et diriger l'État. Voilà la vocation d'un véritable docteur; celui qui agit avec indépendance et désintéressement sert le peuple; celui qui est esclave et intéressé le perd'. ) Dans sa chaire de professeur, Zasius savait entraîner ses auditeurs par la clarté de ses pensées, la chaleur de ses sentiments, aussi bien que par sabrillante éloquence. Aucun de ses contemporains, affirme son élève Fichard, ne l'a jamais surpassé dans le don de la parole, ni en Allemagne, ni en Italie. » " Lorsque nous accueillions notre Zasius dans la salle des cours >', écrit un autre de ses élèves, - ou lorsque nous le recondui-
' V'oy. Becker, p. 277, et Krafft et Crecelils, t. VII, p. 213-286. * Voy. Stintzing. p. 143-144.
' STii\'TZi.\G, p. 70, 90, 102, 147.
[INIVKRSITI': DE FniCOUUC. (Jl.KICH ZASIUS. 97
sions chez lui, ne nous semblait-il pas un ange? Combien de fois ne me suis-je pasdit : llcsl lemps, voici l'heure du cours, il faul aller écouîei* Zasius, se repaiire de son cnseij",nemenl! Avais-.je un doute qui me loiirmeiitail? .J'allais chez Zasius et je lui demandais conseil. C'est jour de ièle, me disais-je, il laut se rendre au service divin. Allons accompagner Zasius à l'église, et nous le reconduirons ensuite chez lui! »
La loi profonde qui formait comme l'essence de sa nature, sa loyauté, sa bonhomie, sa simplicité, lui gagnaient le cœur de tous ceux qui étaient en rapport avec lui. " Zasius -, écrivait Erasme à Willibald Pirkhcimcr, « est un rare exemplaire des vieilles mœurs et des anciennes vertus. Sa vie est d'une pureté vraiment évangélique. Personne ne le quitte sans se sentir enflammé du désir de devenir meilleur, .le ne sais pas en Allemagne une âme plus noble ni plus pure : c'est un grand homme; l'Allemagne n'en possède pas un second qui lui soit comparable. Si quelqu'un est digne de l'immortalité, c'est lui '. "
Grégoire Rcisch, prieur du couvent des Chartreux, aussi éminent comme théologien que comme philosophe, entretenait avec Zasius des rapports d'amitié ^ Reisch professait la cosmographie et les mathématiques ^ et donnait de plus des leçons d'hébreu à quelques jeunes gens zélés pour la science ". 11 appartenait au g;roupe des réalistes qui, grâce à son ami Georges Nordhofer, savant très-versé dans l'interprétation des Ecritures, avait obtenu la prépondérance à Fribourg (1489). George Reisch était célèbre dans tout le monde savant depuis la publication de son ouvrage intitulé : Perle de la ■philosophie. Ce travail l^it suite pour ainsi dire au Miroir de la nature de Vincent de Reauvais, au Livre de la Nature de Conrad de Maygenberg, prêtre de Ratisbonne, et au Tableau du Monde du cardinal Pierre d'Ailly. C'est la première encyclopédie philosophique dont notre pays ait été doté; elle était réimprimée tous les deux ou trois ans, et pendant un demi-siècle contribua dans une large mesure au progrès de la science ^ Reisch s'y est surtout occupé des sciences mathématiques, mais la musique y est aussi l'objet d'un examen attentif. Les travaux minéralogiques, météorologiques et ethnographiques du prieur des Chartreux témoignent aussi de son observa-
' Voy. Stintzing, t. LXVI, p. 287-289.
2 Voy. les Chroniques de Bâle, t. \, p. 337, 397-398 .
•* WiMPHKLiXG. De arte impressoria, p. 21.
" Voy. WiEDEM.vNN, p. 23. — La grammaire grecque était enseignée à l'Université dès 1461. Voy. Opusc. Academica latina de Ch. Zell, p. 72.
•" Voy. H.viN, n" 13852, et Gu esse, Trésor de livres rares et précieux, t. VI, p. 73, Revue hist., t. II, p. 617, Paris, 1876.
tion aiguisée'. Celui de ses élèves qui le suivit de plus près dans la science de la cosmographie lut Mari in Waldseemuiler, de Fribourg, qui, en 1507, dédia à Tempereur Maximilien une Introduction à la cosmographie avec le récit des quatre voyages d'Améric Vespuce-. C'était la première fois qu'on réunissait los récits de voyages du Florentin. L'auteur donne la description des cartes qu'il a tracées des divers pays de l'Europe, et remarque que pour les plus récentes, il s'est servi des données de Ptolémée aussi bien que des observations nouvellement faites par les navigateurs modernes. Il travailla aussi à la belle édition de Ptolémée parue à Strasbourg, et exposa en deux traités les principes de l'architecture et de la perspective, traités dont se servit plus tard son maître Reisch dans une nouvelle édition de son Encyclopédie'' (1509).
L'Université de Bâle surpassait encore celle de Fribourg par l'active énergie de ses efforts intellectuels l'éhiu vif et spontané de son développement et les féconds travaux de ses professeurs. Bàle, jusqu'à l'époque de la ■scission religieuse*, fut le « séjour favori des Muses ". Pendant les dix premières années de son érection, le savant qui y fut le plus justement célèbre fut Heyulin von Stein, issu probablement d'une noble famille de Souabe, savant laborieux, grave et austère, maître éloquent, et d'un caractère ferme et droit. Il fut l'un des derniers représentants éminents de l'Ecole scolastique; il appartenait au parti des réalistes, et pourtant il le cédait à peu de ses contemporains en enthousiasme pour l'étude de l'antiquité, récemment remise en honneur. Partout où il déploya son infatigable activité, à Bàle, Paris, Tiibiagen et Berne, son influence eut les plus heureux résultats; recteur de l'Université de Paris, il chercha à faire prévaloir en France les études classiques, recommandant particulièrement aux écrivains la pureté et l'élégance de la langue latine. Paris
' Dit Alex. DE Humboldt, dans le Cosmos, t. II, p. 286. — V'oy. les Recherches critiques de IIiMBOLDT, t. I, p. 109; t. II, p. 359.
- Sur les connaissances des sciences naturelles des scolastiques en général, Peschel dit dans VHisi. dv la géogr. : ■ On comparait et on observait alors avec ta même pénétration qu'aujourd'hui. "
^ Voy. Al. DE Humboldt, Kritische Untersuchungen, t. II, p. 358-371. — Ghillany, p 4 6. — Peschel, Zeitaller der Enldeclaingen, p. 4(0-415. — Schreiber, t. I, p. 235-240. C'est probablement Waldseemuiler qui a le premier proposé de donner au nouveau monde le nom d'Amérique.
* C'est Érasme qui la nomme ainsi dans une lettre datée de 1516. — Voy. WOLTMANN, t. I, p. 267.
u M V i; r, s IT I-: de r.ALt:. ueyîvmîv von stein. 99
lui (loil sa première imprimerie, établie par les lypographcs connus alors sous le nom de irères allemands -. De concert avec le célèbre réaliste GuiManme Ficliet, il assura aux savants grecs qui étaient venus s'établir à Paris après les bouleversements de leur pays, les conditions de vie les meilleures et les plus ajyréables. Il entretint avec rilalic des rapports actifs, acheta de nombreux manuscrits, et sul, en les confrontant soigneusement, arrivera rétablir la pureté (Vnn grand nombre de textes. Il avait autrefois grandement contribué au développement intellectuel dWgricola et de r»euchlin, et tous deux, avec les expressions les plus sincères de vénération et d'estime, témoignent de leur reconnaissance envers leur ancien maitre. Il réussit ä fonder à Berne une maison d'éducation et d'enseignement dont la direction fut confiée au moine Nicolas Weidenbusch, célèbre aussi par ses connaissances médicales. Prédicateur de l'Évangile, Heynlin combattit avec zèle les vices et les dérèglements de son temps dans les chaires de Berne et de Bàle '.
Il était, dans cette dernière ville, le centre intellectuel d'un groupe de savants éminents, professeurs d'Universités ou littérateurs. Citons parmi eux des hommes parvenus plus tard à la plus haute célébrité : Sébastien Brant et Geiler von fvaisersberg. Nommons aussi Guillaume Textoris, d'Aix-la-Chapelle, professeur de théologie, dont Trithème loue l'éloquence et l'esprit indépendant, et le coadjuteur de Tévcque de Bàle, Christophe von Utcnheim, si activement zélé pour la réforme de l'Eglise. Le théologien Jean de Gengeubach, qui occupait depuis 1474 la première chaire érigée en Allemagne pour l'enseignement de la poésie et des arts libéraux, faisait aussi partie de ce groupe. L'archidiacre Jean Bergmann (d'Olpe, en Westphalie) se montra le Mécène intelligent et désintéressé des amis d'Heynlin. Il établit une imprimerie à ses frais pour populariser les écrits de Brant, de Beuchlin,de Wimpheling, et en donna au public d'excellentes éditions, ornées des chefs-d'œuvre de la gravure sur bois. L'imprimeur Jean Amerbach le seconda avec désintéressement dans ses vues, et de son côté retira un grand fruit des conseils et de l'aide d'Heynlin, sous lequel il avait autrefois étudié à Paris.
Après une existence agitée, Heynlin se retira à la Chartreuse de Bàle, dans la vallée de Sainte-Marguerite (1487), et consacra les neuf dernières années de sa vie à la prière et au travail solitaire. Dans cette dernière période de sa vie il publia presque tous les ouvrages des Pères de l'ÉgUse (saint Augustin, saint Ambroise et saint Jérôme) et enrichit plusieurs ouvrages de Cicéron d'introductions et de sommaires. Ses travaux sur la philosophie d'Aristote prouvent combien
' La BiI)liothèqiie de Bâie conserve encore cinq in-quarto de ses sermons.
le système du Stagyrite lui était familier; il souhaitait ardemment le voir mieux compris de ses contemporains. Son Trailé sur la Sainte Messe eut vingt éditions différentes en l'espace de douze ans, à Rome, Cologne, Strasbourg, Bâle, Leipzig et ailleurs'.
(^ Comme un géant courageux de la foi-, écrivait à son sujet Wimpheling, =. il était toujours armé et prêt au combat ; il a livré plus d'une rude bataille; mais au fond de son cœur il était toujours incliné vers la paix. Ses labeurs furent bénis de Dieu. Il ne prenait jamais en main un livre ni une plume sans s'être auparavant recueilli devant Dieu dans la prière. Il avait si souvent lu et médité la sainte Écriture qu'il la savait prseque entièrement par cœur. Son âme était pure comme celle d'un enfant. Jouer avec les cnfaots était sa récréation préférée lorsqu'il se sentait fatigué d'un long travail*. ■
Lorsque Heynlin mourut regretté de tous, il n'y eut, parmi les nombreux amis qu'il avait en dehors du cloître, que le plus intime d'entre eux, Sébastien ßrant, à qui il fut permis d'assister à ses derniers moments (1496).
Sébastien Brant, né à Strasbourg, en 1457 ^ avait comraeficé sa carrière à Bâle, comme professeur des deux droits, et de concert avec Ulrich Krafft (maître d'Ulrich Zasius), avait donné l'élan à l'étude de la jurisprudence à l'Universiîé. En même temps, au grand applaudissement des étudiants, il professa les humanités, et se fit connaître ei apprécier par ses poésies latines, la publication de plusieurs auteurs latins et les efforts qu'il fit pour propager les études humanistes chrétiennes. C'est à lui que la littérature et la science doivent la première édition des œuvres de Pétrarque, qu'il a glorifié dans une enthousiaste poésie latine*. Il donna aussi ses soins à toute une série d'éditions d'anciens livres de droit, prit une part active à la publication des célèbres concordances de la Bible (1496), puis à l'édition de la Bible en six volumes in-folio parue en 1498 avec les commentaires de Nicolas de Lyra '.
L'esprit de Brant n'était nullement porté à une science purement théorique. Il allait toujours droit au but pratique et, dans les tendances de son temps, saisissait de préférence le côté populaire, poli-
» VisCHER, p. 15?-l65, 18?. — V^ALcaNE[\, p. 279-288. — Zarncke, la XeJ des fous, de Brant, foL XX, XXI. L. Geiger, Rcuchlin, p. 10-13. - Schreiber, t. I, p. 234. — IlAiN, n" 2899-9918. Voy. les vers adressés par Brant à Heynlin, dans \3iCarmina de ce dernier, p. 140-141, et les Chroniques de Bâle, 1. 1, p. 342-347.
^ De arte impressoria. p. 23.
^ Voy. Schmidt, p. 6.
* Voyez-en la trad. dans Geiger, dans le Z eitschr if t fur deutsche hulturgeschichii\ 1874, p. 222-224.
* Voy. Schmidt, p. 17-20. — Goedeke, t. XI.