‹ L'Allemagne et la réforme (volume 2)Chapitre 60 sur 477 · SEBASTIEN B RANT · texte numérisé non relu

SEBASTIEN B RANT

liqiic Cl moral '. C'est ce que nous prouve surtout son poëme didactique et religieux de la \ef des fous , où il nous a donné une si nolde preuve de son patriotisme et de sa foi. Il aimait avec enthousiasme l'ancienne constitution chrétienne qui unissait les peuples sous les puissances réunies du Pape et de l'Enipereur -; il était invinciblement attaché à rK{>lise, et aimait à répéter souvent ces paroles, dont il avait fait sa maxime favorite :

" Ne te laisse pas ébranler dans la foi

Même si l'on veut en disputer;

Crois purement, simplement.

Ce que la sainte Église t'enseifjne.

Ne te laisse pas prendre aux doctrines subtiles

Que ton intelligence ne peut pas comprendre ^. •

Le prédicateur eu titre de la cathédrale de Strasbourg-, Geiler de Kaisersberg (né à Strasbourg, eu 1445), occupait dans cette ville une position analogue à celle qu'avait à Bâle Heynlin von Stern, son ami et son élève. Il y était le chef de ces savants distingués que la " reine du haut Rhin ■' pouvait à bon di^oit se montrer heureuse et fière de posséder. Théologien scolastique, zélé partisan et propagateur des études d'humanisme chrétien, prédicateur illustre, il partageait entièrement les idées et les vues de son maitre HeynHn, et ferme avec ses deux amis, Jean ïrithème et Gabriel Biel, la série des grands théologiens du moyen âge. Son excellente éducation, foncièrement scolastique, formait précisément la base de son talent lumineux, clair, pénétrant, et si bien adapté au genre tout populaire de sa prédication. Ses connaissances sur la Bible et les saints Pères étaient profondes et complètes. Il en recommandait l'étude avec instance aux théologiens; mais en même temps il se tenait attaché à ce principe qu'il regardait comme irréfutable : '• Les jeunes gens encore novices dans la théologie ne doivent pas être exclusivement mis à l'étude des anciens et vénérables Pères, ces colonnes et ces lumières de l'Église; qu'on leur fasse plutôt approfondir les docteurs de la théologie scolastique moderne. Ces maîtres procèdent par un ensemble de questions bien posées, admirablement propres à former l'esprit à la discussion, à la contro-

' Voyez l'excellent parallèle de Stintzin,^ entre Brant et Érasme, Litt, pojj., p. 453.

* Voy. Schmidt, p. 198-200.

' Voy. Zahncke, Xef (les fous, App.. p. 154.

verse contre les hérétiques, â aiguiser l'esprit, à donner Tintelligence des contradictions apparentes de la sainte Écriture ^ « < Nul théologien, dit-il, ne devrait laisser passer un seul jour sans lire la sainte Bible. C'est le livre des livres. Il faut le méditer, en acquérir une très-exacte connaissance, si l'on veut pouvoir ensuite l'expliquer au peuple avec fruit. Mais, quant à son interprétation, appuyonsnous toujours sur l'irréprochable doctrine de l'Eglise. '■

A l'époque dont nous nous occupons, â peine trouve-t-on en Allemagne une personnalité qui ait joui auprès des contemporains d'une estime aussi générale; il a, de nos jours encore, gardé sur les esprits une action puissante. On avait surnommé Geiler •■■ la Trompette retentissante de Strasbourg ' . Les dons tju'il possédait se trouvent rarement réunis; il alliait une grande énergie intellectuelle â la plus extrême douceur; une ferme décision, une persévérance de fer, une force de caractère inébranlable, au plus tendre amour du prochain et à une humilité d'enfant. 11 y avait sur son visage grave et mâle une expression de pureté dont on restait touché, et qui trahissait la source de sa force. « 11 se consumait, dit Wimpheling, en amour pour ses frères; toute sa vie il eut au cœur une profonde douleur morale causée par les vices et les erreurs de son temps; il exerçait envers lui-même, avec une extrême rigueur, les plus rudes pénitences, mais en même temps il éiail ennemi de toute humeur sombre et chagrine. D'un caractère gai dans le commerce journalier, profond dans ses affections envers les rares élus qui avaient le bonheur de jouir de sa proche intimité, cet homme, d'une rigueur ascétique, avait besoin d'un abandon cœur â cœur, d'une confiance sans contrainte avec ceux qu'il aimait. Un vivant échange dépensée, les effusions de l'amitié, lui étaient absolument nécessaires, et il mettait en pratique cette belle parole : - La propre joie de l'homme, c'est l'homme. "

Le chanoine Thomas Wolf était de ses amis. C'est dans sa maison que Pic de la Mirandoledit avoir rencontré le - banquet des sages ". Le chanoine Pierre Schott, fils de l'ammeister Schott, aux efforts duquel Geiler devait la chaire de la cathédrale, en faisait également partie. Pierre Schott, comme le prouvent ses écrits, était un disciple fervent de l'humanisme chrétien, un canouiste des plus instruits, un prêtre pieux " rempli de zèle pour le salut des âmes ■. Sous l'influence de Geiler se développa aussi le savant théologien Ottmar Nachtigale -, qui, après avoir parcouru presque toute l'Europe et une

' RlEGC.F.R, Amœuilates lilerariie Friburgcnses, t. I, p. 109. — Vov. Kehker, 49, 283. — Voy. sur les éludes scolast. le jugemeut de Gabr. Biel, dans Linsenï!\N\, C. Summenharl, p. 14.

- Luscinius.

ÉTUDES llISTOr, IQUKS A STr.ASBOUP.G. 103

|j;iiMic (le l'Asie, Cul lon{j(cmp.s professeur de j^rec à Strasbour^y, sa ville nalale. '■ .l'ai reeii dans mon enfance ])eanc()np de sajjes conseils du docleur Kaisersber{j ■^, a-t-il dit dans la préface de son Histoire évangélir/ue, " soit dans ses sermons, prêches à Strasbourg, si)it dans sa maison; ils ni'onl été exirèmement utiles, el je leur dois de n'élre pas re^jardé comme un mondain. Plaise à Dieu que ce jn{',ement soil vrai ' ! "

C'est surloul lorsqu'il fut donné à Geiler d'atlirer à Strasbourjj ses deux plus inlimes amis, Sébastien Braut et Jacques W'iml)lieling', que son goiU pour les éludes historiques et humanistes prit tout son développemen et exerça le plus d'influence. Brant, sur sa recommandaîion, lut appelé de Bàle pour venir prendre à Slrasbour(y les fonctions de syndic du Conseil (ir)00), et bientôt après eut ä remplir la charge de secrétaire de la ville et de conservateur des archives. Quant à Winipheling, à la prière de Kaisersberg, il établit sa résidence à Strasbourg pendant de longues années, et travailla de concert avec lui à la publicaliou des œuvres de .lean (Jerson.

\Vimpheliug et Braut, aussi enthousiasmés pour le passé de l'xVllemagne que pour la littérature classique, fondèrent à Strasbourg une société savante dont le principal but était le progrès des études historiques nationales. Secondés par de jeunes travailleurs qu'ils désignaient, ils préparèrent un recueil de tous les documents relatifs à l'histoire du Haut Rhin, recueil qui, dans leur pensée, devait être accompagné d'explications biographiques et ethnographiques. ■< Aous nous proposons ", écrivait Wimpheling en 1507 en parlant de cet ouvrage qui malheureusement ne fut pas terminé, « d'offrir à notre ville natale, à - notre petite patrie ', l'hommage que nous lui devons, nous, ses fils reconnaissants. Quel lieu sur la terre pourrait nous être plus cher que le sol qui nous a vus naître, sur lequel nous avons grandi, auquel se rattachent tous les souvenirs de noire jeunesse! Ce sol nous renseignera sur la vie de nos pères; il cache leurs ossements, et en étudiant son passé, nous apprendrons à connaître nos propres origines ^. "

A l'instigation de Geiler, Thomas Woîf le jeune conçut le plan dune histoire de Strasbourg depuis ses premières origines, et Wimpheling composa une histoire des évèques de la môme ville; Brant rassembla des matériaux pour l'histoire contemporaine, disposa en notes quotidiennes les annales delà ville, et s'acquit le grand mérite

' noLLîNGrn, Reformation, {. I, p. 5î7-.^î8. — Sur les savants amis (\i Ceilcr, voy. Dacheux, p. •284-471. — Lindemaw, p. i2U-i;îi. - De nrle imprcssoi in, fol. 17.

d'avoir remis de l'ordre dans ses archives '. Dans un écrit que V>'imphelin(}" publia en 1501 intitulé : L'Allemagne, hommage à Strasbourg et au Rhin, dédié au conseil de la ville, il considère comme le devoir spécial d'une bonne administration municipale •■ la rédaction exacte > des livres de chroniques, dans lesquels doivent être consignés pour la postérité - tous les événements importants et tous les souvenirs intéressants la ville :;, pour l'utilité et le bien des générations futures, l'enseignement et l'encouragement de la jeunesse, la protection de la liberté et la fidèle conservation des privilèges accordés à la ville par les papes et les empereurs. Il sollicite du conseil avec chaleur, au nom des intérêts les plus élevés de la cité, qu'un collège y soit fondé et que la science y soit encouragée ^ Dans son amour pour son pays, ^Vimpheling s'efforce d'établir la preuve que les pays occidentaux du Rhin ont toujours appartenus à l'Allemagne, et que par conséquent les Français ne peuvent élever aucun droit à la possession de l'Alsace.

Son patriotisme s'exprime aussi avec chaleur dans son Abrégé de l'histoire d'Allemagne jusqu'à îios jours, composé d'après le travail préparé par le chanoine de Colmar, Sébastien Murrho (1502). " J'admire toujours, dit-il, l'honnêteté des anciens auteurs, et je me détourne de ces historiens modernes qui me semblent toujours des flatteurs. Car au lieu de se borner à ne rien raconter de faux, à ne rien taire de vrai, pour ne pas être soupçonné de préférences, de parti pris, de dispositions partiales et hostiles, ils ont coutume, quand ils parlent des Allemands, d'énumérer leurs vices, et même les moindres; quant à leurs vertus, ou ils les passent sous silence, ou s'ils en parlent, c'est avec un visible mauvais vouloir, et en leur mesurant un éloge qui leur appartient justement. Pour nous, nous sommes fiers d'appartenir à la race des Germains, dont les actions admirables et glorieuses vont être rapportées dans ce livre. =)

Cet ouvrage est la première histoire générale d'Allemagne qu'un humaniste ait composée. Au point de vue d'une érudition approfondie, elle reste certainement bien en arrière des ouvrages analogues d'un Irenicus ou d'un Bealus Rhenauus; mais elle donna néanmoins un vigoureux élan à la sérieuse étude du passé national. Dans une exposition animée, attrayante, Wimpheling, pour fortifier chez les Allemands le sentiment de leur propre valeur et exciter la jeunesse au désir des actions généreuses, célèbre le glorieux passé du peuple allemand, avec lequel, selon lui, aucune autre nation de la

■ Voy. Cliion. der deutschen Städte, t. VIII, p. 65-GS. — Wencker, Apparalus Architorum, p. 15-10.

-WiskowaTOFF, p. 101-102; HoraWITZ, Xationale Geschichtssclireibung , p. 71-72.

WIM PII EL IN G lIISTOniEN. 105

terre ne peut se mesurer sous le rapport de la jjloire miliiaire comme sous celui des mœurs et des dons intellectuels. A son avis, rien que par l'invention de l'imprimerie, les Allemands ont été les |)lus ijrands bienfaiteurs des autres peuples. En architecture, en sculpture, en peinture, ils ont donne à l'Europe les maîtres les plus parfaits. 11 traite à fond les événements intellectuels de son temps, donne des détails biographiques sur les savants et les artistes les plus illustres et nous fournit ainsi ap,réablement la preuve que, dès lors, on savait unir avec intelligence l'histoire de la civilisation à l'histoire politique et littéraire. Ce qui fait dans cet ouvrage une impression touchante, c'est l'intime union des convictions religieuses avec le fidèle amour du pays; et, qu'on le sache bien, ces sentiments n'appartiennent pas exclusivement à Wimpheling-; ils étaient communs à toute l'école de l'humanisme chrétien de cette époque. Combattre pour l'unité et la pureté de la foi, pour l'honneur et l'intégrité de l'empire, paraissait à ces nobles lutteurs le plus sacré des devoirs et la plus haute des missions, llétablir la souveraineté du christianisme sur le monde par l'autoriié unie du Pape et de l'Empereur, tel était le but suprême de leurs efforts. De la leurs émouvantes et continuelles exhortations, leur douleur de voir la chrétienté amoindrie par les empiétements des Turcs qui menaçaient d'inonder toute l'Europe; leur indignation en voyant l'empire m.enacé de périr à cause de l'égoïste ambition, de la soif de domination des princes. .Maximilien, enthousiasmé pour tout ce qui était noble et grand, n'était en rien soutenu par eux, et demeurait isolé par leur faute; c'était là pour eux un regret constant. -< Tous les yeux, dit vrimpheling, sont fixés sur Maximilien. Depuis Charlemagne, aucun empereur n'a fait naître dans toutes les classes du peuple d'aussi légitimes espérances. Tous attendent de lui l'union des forces de l'Allemagne, tous espèrent qu'il nous dirigera dans une campagne glorieuse contre les Turcs. » '■ Combien de temps, dit-il encore en g'adressant aux princes allemands, souffrirez-vous que la religion catholique reste sans défense, et que Constantinoplesoit occupée contre toute justice? Peut-être avez-vous à l'intérieur de justes guerres à soutenir, mais il serait plus équitable encore de combattre pour le Christ. Mettez un terme aux divisions intestines, et que votre vaillance invaincue se tourne enfin vers les Turcs Délivrez les malheureux prisonniers chrétiens qui languissent dans l'esclavage des infidèles; délivrez Constantinople! Vous êtes nobles, vous portez des insignes guerriers; des chaînes d'or sont suspendues à votre cou, et de précieuses bagues brillent à vos doigts; vos épées et vos éperons ctincellent d'or. Vous êtes chrétiens, et voulez être tenus et considérés i)0ur tels : montrez donc par des actes votre religion et votre foi ! Ne

souffrez pas que votre gloire soit ternie et qu'on puisse vous reprocher votre lâcheté, votre indifférence, la paresse, l'ivrognerie, le luxe, la danse, le spectacle, la volupté, la. frivolité, la cupidité, le bienêtre, vos chasses fastueuses, et tous vos autres vices! Et combien pour les princes allemands la victoire serait aisée s'ils désiraient vraiment l'obtenir! Oue le peuple qu'ils gouvernent est admirable! quelle gloire guerrière ne possède-t-ii pas ! Quelle comparaison les autres nations peuvent-elles soutenir avec lui'? " Geiler faisait entendre le même cri d'appel dans ses prédications, et Brant le répétait dans son grand poëme didactique et religieux comme dans ses petites poésies latines, adressées aux princes et aux petits États indépendants. « Les royaumes divisés périssent, écrivait-il, la discorde ouvre à l'ennemi un passage facile. L'attelage désuni renverse la charrue ^ '

L'étude des classiques antiques était poussée avec autant d'ardeur à Strasbourg que les recherches historiques, grâce surtout à l'infatigable activité de Brant ^ Geiler, (jui considérait les humanités comme le meilleur moyen d'aiguiser l'esprit et d'apprendre à discerner et à exposer la vérité avec justesse, prenait à ces études un intérêt plein de sympathie; aussi employa-t-il son crédit auprès de l'évêque et des chanoines * pour que le savant pédagogue Jérôme Gebweiler' fût appelé à Strasbourg" en qualité de recteur de l'école collégiale. C'est aussi grâce à Geiler que Beatus Rhenanus de Schlestadt, qui devint depuis un philologue si distingué et ouvrit une voie nouvelle à la science historique, vint se fixer à Strasbourg'. Ce même Bhenanus fut témoin plus tard des regrets universels du peuple aux funérailles du vénérable Prédicateur de la cathédrale (1510), et retraça sa vie et ses œuvres dans un panégyrique ému.

Le lecteur qui lira sans prévention les écrits de Geiler demeurera frappé de son amour pour la vérité, de sa hardiesse, de sa liberté d'esprit, de la justice inaltérable, de la droiture et de la loyauté de ce grand caractère. Sa puissante éloquence, son expression vive, animée, simple, et toujours intelligible à tous, est presque unique en sou genre. Comme ses sermons avaient trait à la vie populaire, aux mœurs de son époque, on y trouve encore aujourd'hui de précieux matériaux pour la connaissance du temps auquel il appartenait, pour

' Voyez pour plus de détails VEpiiomc gcrmanicorum rcruin commenté par

IlOR.vwiTZ [Xalionalc Geschichtsschreibung). - Voy. GOEDECKE, t. XIII-XIX.

•^ Schmidt, p. 198-213.

* Schmidt, p. 42-iÔ, 163.

■' D'après un renseignement fourni par r.orres, dans le Coder de Slrasbour;j. '"' Voy. Wii-DF.MW.N, p. 404.

" Voy. IIOKVWiTZ, Benins Rhenanus, 7Ü, 195, puis 71, 643, et 72, 360.

GEILER DE KAI SERS im: R G. 107

l'étude des mœurs et des idées religieuses d'alors'; c'éfail, dans la meilleure aceeption du mot, l'homme du peuple, le défenseur de tous SCS droits légitimes, le père des opprimés et des malheureux, à quelque classe qu'ils appartinssent. II combattait énergiquemeni Texploilatiou du pauvre par le riche, l'inégale distribution des impôts, la passion clTrénée de la noblesse pour la chasse, et s'employait avec zèle à organiser la charité publique. Il réprouvait avec vigueur les punitions barbares, sur! ont la torture, et témoi}',nait une compassion touchante aux condamnés à mort, auxquels juscfu'à celte époque on avait refusé à Strasbourg les sacrements et la sépulture chrétienne. Ce qu'il recevait d'appointements comme prédicateur était la part des pauvres. Tous les jours il faisait l'aumône aux enfants trouvés et aux orphelins abandonnés, et dès qu'il paraissait dans la rue, une foule de malheureux l'entouraient et lui demandaient assistance ^

Prédicateur de la cathédrale. Geiler exerça pendant trente ans une influence immense sur son auditoire; les grands et les petits s'y trouvaient confondus. 11 avait l'art de faire vibrer les sentiments les plus intimes du canir humain. Il ranimait la foi, inspirait la piété. A une époque où la religion étendait encore ses profondes racines dans la vie sociale et dans la vie politique, un homme aussi éclairé de l'esprit de Dieu, d'un caractère aussi ferme, était une véritable puissance publique; aussi Geiler JGua-t-il un rôle important dans le mouvement politique et social de son temps. S'il flagellait sévèrement les vices croissants des classes populaires, surtout le luxe, la passion du bien-être; s'il s'élevait contre l'insubordination envers les autorités constituées par Dieu, il tenait avec le même courage un langage hardi, grave, plein de force, aux classes élevées et leur rappelait sévèrement leurs devoirs. - 0 toi, dépositaire in-^ensé de la puissance ', s'écriait-il un jour en s'adressant aux potentats qui opprimaient et méprisaient leurs subordonnés, ■ d'où vient ton dédain pour celui qui t'est soumis"? ne vaut-il pas autant que toi? N"es-tu pas pétri de la même argile que lui"? .\-t-il été baptisé avec de l'eau et toi avec du malvoisie? O insensé que tu es! Penses-tu que l'épée ait été mise en ta main afin de perdre ceux qui t'ont été confiés ou bien pour les protéger et les défendre? '

Geilerétait, comme le dit Brant dans le panégyrique qu'il tracedelui.

L'homme qui ensemençait la justice; L'ennemi particulier de la malice huuiaine :

' Voy. Wackeknacel, Gcschklitc der deutschen Literatur, p. 341. — Sur les écrits de Geiler, voy. Kerker. 49, 748-757. — Dacheux, Jean Geiler, p. 557-583. - Voy. Dacheux, p. 45-97. — Kerker, 48, p. 644-647, 727.

Le censeur qui excellait à déraciner les vices et les actions mauvaises;

Le miroir et le justicier des péchés;

La consolation et le refuge de tous les pauvres;

Un père compatissant et affable;

Doux dans sa conduite, bienveillant et bon,

Calme, droit, vaillant et humble.

Il ne faisait pas acception de personnes;

Son blâme et sa leçon atteignaient chacun.

C'est avec le même poids et la même mesure

Qu'il pesait les actions des petits et des grands. »

Gabriel Biel, jîrofesseur à TUniversité de Tübingen, était le di(}ue ami et le contemporain de Geiler.

Créée pkis tard que les Universités de Fribourg et de Bâle, T Université de Tübingen devint au bout de peu de temps le troisit'me centre intellectuel de rAîlemagne du Sud. Inaugurée en 1477, elle se développa si rapidement que le Florentin Marsilius Ficinus écrivait dès 1490 à Reucblin (conseiller du comte Eberhard de Wurtemberg dans toutes les choses qui regardaient la fondation de rUniversité) : " Les étudiants qui sont envoyés de Tübingen aux académies italiennes eu savent autant que ceux qui ont achevé leurs études dans ces académies. " Le maître d'Eberhard, Jean Bergenhanns, surnommé Nauclerus, éditeur d'une vaste encyclopédie d'histoire universelle ', partage avec Reuchlin l'honneur de la fondation de cette Université. Elle doit sa première péiMode d'éclat, avant la séparation de l'Eglise, aux théologiens scolastiques Paul Scriptoris, Conrad Summenhart et Gabriel Biel. Paul Scriptoris, gardien des Frères mineurs de Tiibingen, y fit progresser, de concert avec Summenhart, l'étude des langues grecque et hébraïque; il professa aussi les mathématicjues, mais seulement dans un cercle d'amis. En 1497, il fit un cours sur Euclide et la géographie de Ptolémée; presque tous les professeurs de l'Université faisait partie de l'auditoire. Sou élève Jean Stoffler, curé de Justingen, fabriquait dans l'atelier qu'il avait créé lui-même, des globes célestes, ainsi que de grandes horloges de clochers et de tours, et s'acquit une réputation fort étendue comme professeur de mathématiques et d'astronomie. Il prit une part active à l'amélioration du calendrier et fut l'un des premiers savants qui écrivirent sur la manière de tracer les cartes -. Sum-

' Voy. .lovcuiM, 8-70. — Trois bourgeois de Tuliingue firent imprimer à leurs frais ce volumineux ouvrage, p. 19.

- Pour plus de détails, voy. Moll, p. 18-i9.

UMVl'RSlTi: DE TÜBINGEN. 109

mculiarl (f (502), innovateur plein de zèle, donnait pour base à Tin- (crpiM'Ialion de la sainte Ecriture l'étude des lanj",ues orijyinales. >Son traité sur les " Contrats " et son livre sur la ^ IJime •• conlribuèreut puissamment aux progrès de l'économie sociale". Quant à (Gabriel Biel (r en 1-195), c'était à l'Université de Tübingen l'un des savants les plus influents, il appartenait à l'école des nominaux et fut du petit nombre de ceux qui produisirent un système de théologie dont l'orthodoxie ne l'ut jamais attaqué par aucun théologien calliüli(pie-. Les adversaires la plus déclarés de lascolastique louaient la simplicité d'expression, la clarté et la concision de son style ^ (Uî l'avait surnommé '- le roi des théologiens ". Les ouvrages (le Sumnicnhart, Biel, Jean Trithème, Heynlin von Stein, Georges lUich et d'autres encore prouvent bien que les hommes les plus distingués de l'école scoiasiique de la fin du quinzième siècle étaient loin des vaines spéculations, des futiles jeux d'esprit de leurs prédécesseurs, et savaient se préoccuper des questions et des nécessités de la vie pratique. Les idées de Biel sur le prix des denrées, si;r le salaire des travailleurs, les questions monétaires, etc., sont encore aujourd'hui dignes d'attention et d'intérêt. Sou travail sur les monnaies est un véritable livre d'or \ Voici comment il s'y exprime sur l'altération des monnaies par les princes, altération qui n'était que trop fréquente : " Le prince a bien, il est vrai, le droit de battre monnaie, dit-il ; mais une fois qu'elle est mise en circulation, elle ne lui appartient plus, elle est à ceux qui l'ont reçue en échange de pain ou d'un travail quelconque. Lorsque le prince décrie une nionuaie, la reprend à bas prix et eu émet au même taux une autre de moindre valeur, il fait uu acte déloyal, c'est une iniquité qui appelle la réforme; il se livre à une exploitation du peuple injuste et tyranuique, tout aussi répréhensible que s'il achetait du blé à un prix fixé par lui pour le revendre ensuite plus cher. » Biel condamne avec la même fermeté les vexations que les grands font subir à leurs subordonnés dans les lois qui se rapportent aux eaux, bois et pâturages. Il blâme sévèrement les seigneurs de tous les dégâts occasionnés par leurs chasses, et se plaint surtout de ce qu'ils imposent aux paysans l'obligation de conserver le gibier, qui porte

' MoLL. Voyez dans Linse>mann l'excellente biographie de Slmmexhart, 2-68, sur la manière dont Summenliart reconnaissait et combattait les abus ecclésiastiques. — Voy. dans le même ouvrage, p. 69-76.

- LiNSEMïANN, Gabriel Biel. p. ^21.

3 Voy. Erhard, t. I, p. 192-194.

* Voy. ce que dit Roscher sur Biel, dans le rapport fait à la Société royale saxonne de science et de philologie, t. XIII, p. 164-174.— Contzen, Geschichte der volkswirtscha/tl, LiUratur des Mittelalters, p. 1G1-1G6. — Voy. aussi Falk, Die volhswinhschafll der Reformationszeit, dans les Zeitschrift fur Deutsche Anschauung e7i luUurgeschichle, 1874, p. 167-206.

un si grand préjudice à leurs champs. Dans un temps où l'absolutisme des princes allait toujours croissant, Biel leur répète très à propos = que les princes sont faits pour le peuple, et que pressurer le peuple par des impôts est un crime abominable, devant Dieu et devant les hommes ".

La quatrième Université de fondation nouvelle de TAllemagne du Sud, Ingolstadt, fut, dès les premières années de son existence, considérée comme l'un des établissements d'enseignement les plus remarquables de l'époque. De nombreux étudiants y affluaient, venus d'Italie, de France, d'Espagne, d'Angleterre, de Hongrie et de Pologne. Parmi les humanistes les plus distingués dont elle était rîère, Jacques Locher, surnommé Philomusus, se rendit particulièrement célèbre par ses traductions. On lui doit plusieurs livres d'enseignement, et ses éditions d'auteurs classiques accompagnées de commentaires, rendirent de grands services à la philologie K Jean Turmaier, surnommé VAventin, contribua aux progrès des études classiques dans leurs différentes branches, et fonda à Ingolstadt une Académie de littérateurs; ses ouvrages historiques lui valurent plus tard le surnom de Père de l'histoire nationale. Jean Bichenstein, d'Erlangen, fut aussi une illustration de cette université, et de concert avec son maître Reuchlin remit en honneur la langue et la littérature hébraïques ^

Mais le savant qui exerça l'action la plus étendue à Ingolstadt, c'est le professeur de théologie Jean Eck. Il était doué de facultés véritablement extraordinaires; son esprit était d'une vigueur et d'une souplesse exceptionnelles. A peine âge de quinze ans, il donnait souvent à Fribourg six heures de cours ou de répétitions de philosophie par jour, ce qui ne l'empêchait pas de suivre les cours des plus célèbres théologiens et juristes. Dès sa première jeunesse il entretenait avec ses plus célèbres coutemporains, Braut, Geiler von Kaisersberg, Peutinger, Ueichlin, Wiinpheling, Zasius et d'autres, des relations d'amitié et de science, et devint bientôt lui-même un profond théologien, un philosophe éminent \ A vingt-quatre ans, il était professeur de théologie à Ingolstadt, et deux ans après,

' Voy. IlEHLE, t. XVIII, p. 34-39. — Prantl, t. I, p. 133.

- Geiger, Sttidiiim der Itebraischens-praclic, p. 48-55. — Pr.vntl, t. I, p. 136-137.

* WlEDEMANX, 8-31.

VIE INTELLECTUELLE A NUHEMBEUG. JEAN MULLEU. 111

excnail los (oiiclions do reciciir de l'Université. Désireux de réforiiior les éhidcs pliilosopliifiiics, il |)nblia deux volumes in-lülio de coinmeiUaires sur la diaicclicjue cl la pliysicjuc d'Aristotc'. Professeur, éerivain controversistc, il s'acquit une {grande répufalion dans loule l'Allemaî^ne. L'empereur Maximilien lui demandait avis dans les qiieslions religieuses. Dans une visite qu'il fit à Xureinber}], il fut reçu par le conseil de la ville et par les savants du lieu avec les plus {grandes marques de respect et d'honneur ^

Eclv élait un homme de l'ancien temps, une nature conservatrice, mais en même temps un fidèle adhérent, un champion zélé des nouveaux efforts de la science, l'ami de toute vraie réforme, un de ces sages esprits qui, tout en aimant le passé, savent mettre à l'écart les choses surannées. Voici les paroles qu'il prononça dans un discours qu'il fit à Ingolstadt (1511) : " .le m'applaudis d'appartenir à un siècle qui a su rompre avec la barbarie, où la jeunesse est excellemment instruite, où les orateurs les plus éminenls se servent avec aisance des langues grecque et latine. Nous possédons parmi nous de nombreux savants qui ont réussi à remettre les belles-lettres en honneur, et qui, débarrassant les anciens auteurs de ce qu'ils contenaient de superflu et d'inutile, ont eu l'art de rendre tout ce qu'ils louchent plus brillant, plus pur, plus gracieux; d'excellents écrivains classiques ont été remis en lumière; d'autres, grecs et hébreux, sont mis au jour pour la première lois... Oui, en vérité, nous devons nous estimer heureux de vivre dans un pareil siècle M "

Parmi les centres intellectuels des villes de l'Allemagne du Sud qui ne possédaient point d'Université, la ville libre de Nuremberg était, à la fin du moyen âge, la première en importance. On l'appelait ^ le plus précieux joyau de l'empire, le centre où les peuples se rapprochent , le point de jonction des arts et de l'industrie ». Un commerce florissant y avait établi le bien-être et la prospérité; le goût, l'amour des arts et des sciences s'y était développé parmi les riches marchands; les maîtres des corporations bourgeoises rivalisaient de zèle et d'habileté avec les plus grands artistes; l'art nouveau de la typographie y était cultivé plus qu'en aucun autre lieu.

Toutes les muses entrèrent par la porte de Nuremberg », lors-

' Mecsf.r, 3^ p. 102. — WiEDEMANN-, p. 33-34. — Prantl, t. I, p. 115-129.

- WlEDEMAW, p. 35.

* IIagen, Liierarische Verhaltnisse, t. I, p. 215.

qu'en juin 1471, peu de semaines après la naissance cV Albert Durer, le réformateur de l'astronomie et des mathématiques, la - merveille de son siècle ", Jean Muller (surnommé Régiomontan, par allusion à son lieu de naissance, Königsberg, village de la basse Franconie), vint s'y fixer. 11 fit de cette ville le vrai foyer des sciences mathématiques et physiques, et contribua aussi puissamment à lui mériter le surnom de « capitale de l'art allemand " .

A peine âgé de douze ans, Régiomontan entra à l'Université de Leipzig pour y étudier la philosophie et les mathématiques; deux ans plus tard, il se rendit à Vienne et se mit sous la direction du célèbre Georges de Peuerbach, le plus illustre des professeurs et savants astronomes de ce temps. Régiomontan n'avait que seize ans lorsqu'il obtint le grade de maître es arts. Il ouvrit alors à Vienne (1458) des conférences sur l'astronomie et les mathématiques, et plus tard y professa aussi la philologie (1461). En collaboration avec Peuerbach, il travailla, encouragé et soutenu par le cardinal Bessarion et l'évêque Jean de Grossv.ardeiu, à plusieurs ouvrages importants qui ouvrirent des voies nouvelles à la science. Peuerbach et Régiomontan ont établi la science de l'astronomie sur ses véritables fondements : l'observation directe des phénomènes, et le calcul '.

Si les Allemands ne dominaient point les mers et étaient par conséquent incapables de donner à la science un très-large développement, on peut du moins leur attribuer le mérite d'avoir fondé dès le quinzième siècle, par Régiomontan et Peuerbach, la géographie mathématique moderne. L'époque où vécurent ces grands hommes peut vraiment s'appeler le siècle de la géographie. Encouragés et dirigés par le cardinal Nicolas de Cusa, ils furent en Europe les initiateurs de l'observation directe des phénomènes naturels, augmentèrent par leur travail attentif et minutieux le trésor de connaissances acquises par les Grecs et les Arabes, et furent pour beaucoup dans ce développement hardi et grandiose de la pensée dont le système de Copernic fut comme le couronnements L'ouvrage de Peuerbach sur les planètes, que Régiomontan fit publier, exerça surtout une grande action sur Copernic. Peuerbach y expose son nouveau système planétaire, y traite des sphères, des mouvements des planètes, explique les problèmes les plus difficiles avec un savoir et une clarté remarquables. L'ouvrage fut, pendant plus d'un demi-siècle, la source principale des études astronomiques, et resta longtemps, dans les écoles de toute l'Europe, comme le manuel de tout l'enseignement

' Voy. AsHBACH, Ciüvcrsität Wien, t. I, p. 479-493, 544. — Fiedler, t. I. p. 7. 2 Paroles d'Alex, de Humboldt dans le Cosmos, t. II, p. 345, t. III, p. 74. et VHisl. de la Géogr., de Peschel, p. 343.

LES ASTRONOMES PEUERßACll ET JEAN MÜLLER- 113

madiémalique. Peuerbach composa un second ouvrage sur les éclipses de soleil et de lune, qui fit <''(>alcmcut époque, et que Ilégiomontan se charjyea aussi de l'aire parai! re.

Peuerbach mourut â j)eine àjjé de Ireulc-buit ans (1401). Pié{)iomonfan se rendit peu après en Italie sur l'invilation du cardinal Bessarion. il y acquit, pendant un séjour de plusieurs années, une connaissance approlondie du grec, entra en rapport avec les orateurs, historiens, philosophes et poètes grecs qui y séjournaient, et composa même dans leur langue des vers pleins de goût*. Il ras-embla beaucoup de manuscrits grecs et latins, puis porta toute son ardeur vers les éludes Ihéologiques et bibliques. Il avait fait de sa propre main une copie correcte et soignée d'un Nouveau Testament grec qu'il n'avait pu acquérir, et que depuis il porta toujours sur lui. Il professa l'astronomie dans plusieurs Universités italiennes, commenta l'astronome arabe Alfragan, fit à Viterbe et ailleurs d'importantes observations astronomiques, et termina en 1463, dans le cloitre de Saint-Georges de Venise, un grand ouvrage de littérature mathématique qui a servi de base â la trigonométrie moderne. Chrétien convaincu et savant illustre, il combattit avec énergie les erreurs extravagantes de l'astrologie.

Régiomontan revint en 1408 à Vienne, riche des nombreux manuscrits et autres trésors littéraires qu'il avait rassemblés, et en possession de presque toute la littérature mathématique de l'antiquité '. Aussitôt après son retour, il s'occupa d'organiser à Bude pour le roi de Hongrie, Mathias Corviu, amateur et protecteur des lettres, une bibliothèque composée des manuscrits qu'il avait achetés en Grèce pour ce prince. Il retourna ensuite en Franconie, dans sa patrie de Nuremberg, pour s'y livrer, dans un travail incessant et paisible, à ses recherches scientifiques. « J'ai choisi Nuremberg pour ma résidence perpétuelle ", écrivait-il au célèbre mathématicien Christian Hoder, d'Erfurt; " j'y trouve aisément les instruments particuliers qui sont indir^pensables a l'astronomie, et il m'y est plus facile qu'ailleurs d'y nouer des relations avec les savants de tous les pays, car Nuremberg, à cause des perpétuels voyages de ses marchands, peut être considéré comme le centre de l'Europe. "

Ce que l'esprit universel et incessamment actif de Régiomontan parvint à créer à Nuremberg en l'espace de quatre ans seulement, appartient, dans l'histoire du développement de l'esprit humain, aux phénomènes les plus extraordinaires. Le désir de tout savoir, de tout connaître, particulier aux esprits de sou siècle, semblait s'être incarné en lui; mais il était en même temps possédé du désir de

' Gassendi, p. 353-354.

- VOy. FlEDLtR, p. 7.

répandre autant que possible l'instruction et les connaissances scientifiques. Il se mit donc à l'œuvre, et parvint à enthousiasmer pour les choses intellectuelles et les intérêts élevés une ville populeuse et marchande, si bien qu'il trouva aide et sympathie dans lOutes les classes de la société pour les diverses inventions de sou zèle.

Afin d'intéresser les bourgeois désireux de s'instruire à ses études et à ses découvertes, il fit des cours populaires sur les mathématiques et l'astronomie, première tentative de ce genre faite en Allemagne. L'horloge de la ville fut réglée d'après un travail entrepris par lui pour mesurer la longueur des jours. Il connaissait à fond la mécanique et la physique, composa des traités sur les miroirs ardents, les canaux, les poids et mesures. Il organisa un grand atelier, où, sous sa direction, toutes sortes d'instruments d'astronomie, machines, rouages, boussoles, globes terrestres et cartes étaient exécutés. Ces instruments eurent plus tard une très-grande importance pour l'astronomie nautique; en peu de temps, Nuremberg fut en état de fournir les meilleures boussoles à tous les navigateurs européens, et ses excellentes cartes étaient très-recherchées par les géographes. Pour encourager encore davantage les sciences, principalement les mathématiques, Piégiomoutan fonda des prix attachés à la solution de divers problèmes K

Son élève et ami, Bernard Walther, facteur des marchands Vöhlin et Weiser, lui fournit les fonds nécessaires à l'établissement d'une imprimerie uniquement destinée à l'impression des ouvrages d'astronomie et de mathématiques, et Régiomontan inventa à cet effet un appareil qui lui donne rang parmi les inventeurs de l'imprimerie. Outre les ouvrages scientifiques d'une haute valeur^ qui sortirent les premiers de ces presses, il y fit imprimer un calendrier populaire, le premier de ce genre paru en Allemagne, et qui depuis a servi de type et de modèle à tous les autres. Il projetait de publier la collection des ouvrages des plus célèbres mathématiciens, astronomes et astrologues de l'antiquité et du moyen âge, et se proposait de les enrichir de commentaires et de notes; déjà il avait fait la liste des auteurs qui devaient y figurer^ et avait écrit aux savants compétents d'Allemagne et de l'étranger pour leur demander leur concours, lorsque la mort vint arrêter l'exécution de son dessein '.

La générosité princière de Bernard ^^'alther lui avait aussi permis de faire construire à Nuremberg le premier observatoire complet qu'ait encore connu l'Europe. Il y plaça les instruments inventés et

' AsHBACH, f'nivtrsilé de Vienne, t. I, p. 533. - Voyez-en la liste dans Ziegler, p. 25-37. 2 Voy. Gassendi, p. 362-363.

* Voy.AsHBACH, t. î, p. 551-552.

Li: s ASTRONOMES PEUERBACII ET .JEAN MÜLLER. 115

perfectionnés par lui pour l'observation des astres. Le premier do tous les astronomes occidentaux, il déte-.nina la hauteur, la (',randcnr des comètes, la durée de leurs évolutions, et fit entrer ■: dans le domaine de la science positive et de l'observation ces corps restés jn'(pic-là à l'état d'énigme ". Il perfectionna l'astrolabe, découvrit rinstrument nommé bâlon de .lacob, et établit le premier sur une base savante les annales d'astronomie appelées Ephémérides. Il rattacha l'astronomie allemande à la nautique espagnole, et ses travaux, ses inventions, contribuèrent puissamment à cette découverte d'un monde nouveau qui fut le plus glorieux événement de son siècle. La part qu'il y prit n'est pas seulement intellectuelle; en effet, sans l'astrolabe perfectionné et le bûlon de Jacob, grâce auxquels les distances purent être mesurées d'après la hauteur du soleil, il n'eût pas été possible aux grands navigateurs de l'époque, Colomb, Vasco de Gama, Cabot, Magellan, de s'aventurer sur l'Océan au delà de leurs prédécesseurs et de faire leurs admirables découvertes. Les Ephémérides de Régiomontan, calculées pour trente-deux ans, accompagnèrent Colomb et Vespuce dans le nouveau monde, et c'est d'elles que Colomb se servit pour prédire aux Indiens une éclipse de lune. Le livre des Ephémérides, dès son apparition (1475), excita un tel enthousiasme qu'on l'achetait pour ainsi dire au poids de l'or. Les Vénitiens en firent le commerce jusqu'en Grèce, et dans toutes les bibliothèques on s'estimait heureux d'en posséder le moindre fragment'.

Parmi ceux qui se faisaient gloire d'être les disciples de Régiomontan, le INurembergeois Martin Behaim brille au premier rang. Cosmographe et navigateur, il prit personnellement part aux voyages de découvertes, et dès 1492 indiquait sur son globe terrestre la route précise que suivit six ans après Vasco de Gama, doublant le cap de Bonne-Espérance pour arriver aux Indes orientales. C'est Behaim aussi qui fit naître dans la pensée de Magellan l'idée première du détroit qui porte son nom. 'Som savons d'après des documents indiscutables, et Magellan a lui-même affirmé à plusieurs reprises, que ce fut en étudiant une carte de Behaim qu'il le pressentit pour la première fois; dès lors la pensée de s'en servir pour parvenir aux îles Moluques s'éveilla dans son esprit*.

La réputation de Régiomontan était déjà européenne, lorsque le pape Sixte IV le nomma évéque de Ratisbonne, et par un rescrit de sa propre main l'appela à Rome pour la réforme du calendrier Julien. Obéissant à cette invitation, Régiomontan quitta Nuremberg pour se rendre à Rome, où il fut reçu avec les plus grands honneurs (147.J);

' Voy. Charles Ritteh, Hisl. de la Giogr., p. 254-255. — Peschel, Hist. de la Géogr... p. 360. — ZiEGLER, p. 79-80, 92-98. — Ghillanv, p. 37-40.— De Reumo.\t, Mniheilungen, dans le Anzeiger fur Kunde der deutschen Vorzeit, 1879. p. 103-104.

* GiiiLLANY, p. 51, 55. 68, 72. — Asubach, p. 556. — Gassendi, p. 368.

mais il y trouva Tannée suivante, comme il terminait sa trente et unième année, une mort prématurée. Telle était l'importance qu'avait aux yeux de tous la vie de ce grand homme, qu'on voulut voir une coïncidence mystérieuse entre sa mort et l'apparition d'une comète'.

« Rome cache dans ses murs > , écrivait Wimpheling à un cardinal romain (1507), " la dépouille mortelle d'un Allemand que la patrie pleure encore aujourd'hui comme l'un de ses plus glorieux enfants. Par son génie, Régiomontan appartient au monde entier, et les peuples étrangers envieront à l'Allemagne la gloire de lui avoir donné naissance. C'était une noble nature; sa vie sans tache lui assure la couronne de la vie éternelle ^ »

A iNuremberg, où Régiomontan était vénéré comme un père et un bieniaiteur, la nouvelle de sa mort plongea toute la population dans une affliction profonde.

Sous ^on influence, la vie intellectuelle s'était épanouie; les arts avaient pris un essor puissant; la ville, sous le rapport des sciences, était devenue une étoile de première grandeur.

Un attrait irrésistible poussait alors les intelligences vers la rigueur et la précision des sciences exactes. Un goiit extraordinaire pour le calcul et la géométrie se faisait jour dans toutes les classes de la société. Bernard Walther, Jean Werner, Conrad Heinfogel, disciples illustres de Régiomontan, continuèrent avec succès l'œuvre de leur maître. Walther fut après lui le plus célèbre astronome allemand de son siècle; pendant un long espace de temps, aucune Université ne put être comparée à Nuremberg pour le nombre et le mérite des savants formés parées grands hommes dans les sciences des mathématiques, de l'astronomie, de la physique et de la cosmographie.

Les esprits mêmes que leurs aptitudes et leurs vocations semblaient devoir éloigner des sciences positives, comme Willibald Pirkheimer et Albert Durer, par exemple, ne pouvaient résister à la force du courant qui entraînait toute leur génération vers les mathématiques et l'astronomie. Avec une ardeur qui semble l'apanage exclusif de ce siècle^ ils se vouèrent à ces sciences, et y acquirent de si grandes connaissances, qu'on peut ajouter leurs noms à ceux des mathématiciens les plus remarquables de l'époque. Durer, par ses livres sur la géométrie et par la belle carte céleste admirablement dessinée, puis gravée sur bois, qu'il exécuta d'après les données de Stabius et de Heinfogel. rendit un important service aux mathématiques et à l'astronomie. Pirkheimer aida Schoner dans la fabrication d'instruments astronomiques perfectionnés, et fit éditer les œuvres d'Archimède

' Albach, p. 556. — Gassendi, p. 368.

* De arte iwpressoria, fol. 19.

VIE l\Ti:[.r,Ef;TLELLE A NUREMKEP.G. 117

(rl'jipiTs un exemplaire de sa riche bibliotluV^ue) par Thomas Venaloriiis, éh've de Schoner.

Wimphelinp; affirme que le zèle de Hcgiomonfan fif aussi projyresser les belles-lettres à Nuremberg',; qu'il encouragea partioulièrenienl l'élude de la lan[jue [grecque et les études historiques. Il fut, selon foute apparence, l'un des premiers savants allemands qui apprirent le jjrcc et se perfectionnèrent dans cette langue par leurs r;ip[)orls avec les savants grecs établis en Italie. Rien que pour l'ouvrage qu'il se proposait de publier, le tracé des cartes des différents pays de l'Europe accompagné de notes historiques et géographiques tirées des sources les plus authentiques, il esf clair qu'il lui avait fallu se livrer à une étude très-approfondie de l'histoire.

Le riche patricien Jean Löffelholz, Jean Pirkheimer (père de Willibald) et Sebald Sclireyer se montrèrent à Nuremberg les protecteurs éclairés et zélés du progrès scientifique. Ils créèrent des bibliothèques, donnèrent l'hospitalité à de jeunes savants, et se chargèrent même de l'impression de leurs ouvrages. C'est la libérali'é de Schreyer qui permit au médecin Hartmann Schedel la publication de son magnifique livre des Chroniques, illustré de plus de 2200 gravures sur bois'. Ce même médecin, mettant à profit les manuscrits, les livres, les documents rassemblés par lui à Padoue lorsqu'il y était étudiant, composa un grand ouvrage sur l'histoire eî les antiquités nationales; il y a mêlé aussi ses souvenirs personnels, et rapporte les choses dignes de remarque qu'il a vues en Italie, surtout à Rome et à Padoue. Il analyse avec un soin particulier les inscriptions qu'il a recueillies. « Je souhaite, dit-il, que les générations futures puissent connaître ces monuments du passé, vraiment faits pour les récréer et les améliorer. >' Son ami Willibald Pirkheimer lui fournit un grand nombre de notices, de copies et de dessins pour une autre collection d'antiquités et d'épigrammes qu'il publia à la gloire de l'Allemagne ^ Sigismond Meisterlin, moine bénédictin, était ami de Schreyer et de Schedel; c'est à lui qu'on doit la première histoire de Nuremberg depuis ses origines; elle est digne d'intérêt, et écrite avec clarté.

Nuremberg comptait tant d'amis et de protecteurs des belles-lettres qu'on la considérait avec raison comme la ville de l'Allemagne où la littérature classique était cultivée avec le plus d'ardeur'.

Willibald Pirkheimer (né en 1470) fut à Nuremberg le plus généreux

' Voy. llASR, p. 28-35.

* Voyez sur les études et les voyafjes de Schedel, le travail de Wattenbach dans les Forschungen zur deutschen Geschichte, t. XI, p. 351-374. — Voy. auSSi Jahn, .ius der Alterlhumswlssenschaft. p. 348. — Voy. Rossi, Pepertorium fur Kunstwissenschaft. 1879. t. II, p. 30!. 303.

' Voy. Il.vGEN, 1, 179.

Mécène des sciences et des arts. A la fois distingué comme liomme d'Etat, philologue, écrivain et orateur, il fut même général d'armée, servit Maximilien, et s'acquit en Allemagne et à l'étranger un grand renom militaire. 11 était comme le prince de tous les savants d'alors; ses relations littéraires s'étendaient jusqu'en France, en Italie, en Angleterre. A iSuremberg, sa riche bibliothèque, sa maison ornée des chefs-d'œuvre de l'art, était pour l'Allemagne un véritable foyer intellectuel, et le centre commun de tous les humanistes.

Il est vrai que dans sa conduite il n'était point irréprochable, et bien loin de ressembler à ses amis, Wimpheling, Geiler de Kaisersberg et Brant. Il n'avait pas su se tenir assez eu garde contre les idées matérialistes des auteurs de l'antiquité qu'il étudiait avec tant d'ardeur, et son caractère était passionné et caustique. Les lettres qu'Albert Durer lui adressait ' font allusion à des choses peu édifiantes de sa vie, bien faites pour jeter parfois du discrédit sur son nom. Sa manière d'envisap;er les auteurs païens se rapprochait déjà un peu des erreurs qui plus tard devaient si malheureusement se manifester dans la guerre entreprise par l'humanisme moderne contre le christianisme révélé. Comme Erasme, il attaqua à pl-usicurs reprises, en ses fondements mêmes, la science religieuse du moyen âge; il ne réprouve pas seulement la forme de son langage, il eu rejette l'esprit, précurseur dangereux de la génération naissante des philosophes hostiles à rÉglise. Quelquefois cependant il se montra dévoué à la littérature ecclésiastique; il édita et traduisit certains ouvrages des Pères de l'Église et d'autres écrivains du christianisme primitif, et dans les préfaces ou les dédicaces dont il accompagnait ces éditions, on entend encore le noble accent d'une âme religieuse^. Mais c'est surtout dans les rapports qu'il entretenait avec sa sœur Charité, abbesse de Sainte-Claire, que sa personnalité nous apparaît sous son aspect le plus élevé et le plus pur. Les lettres échangées entre le frère et la sœur, aussi bien que les « souvenirs " personnels de Charité, forment un précieux trésor de sagesse, de piété, de sentiments élevés : au point de vue historique, elles sont d'un inestimable prix^

L'ami de Willibald Pirkheimer, Conrad Peutinger^ (né en 1465), exerçait à Augsbourg la même influence intellectuelle que Pirkheimer

1 TnACSiNO, 3, p. 23.

- Voy. BiNDCu, p. 4i-51.

^ Pour plus de détails, voy. Bindkr, p. 51-101.

»Voy. llERBEiiGEii, p 31-02. — KiuiAUD, t. III, p. 39i-411. — II.vgi.n, t. I. p. 211- 213. — DÖLL1NGEU, liefurmalion, t. I, p. 517-519.

CONRAD Pi;UTINf;ER A A U 0 S B O Ij 'i G. II»

1\ Nurcmbcpc;. C'était une organisation {'rancle et noble, une intelligence vi(;ourense. Dès sa première jeunesse il avait étuflié aiiK universités de Rome, de Padouc et de Bologne, et, mis en ra|)[)ort avec Pomponius Lantus, Pie de la Mirandole et Ange Politianus, avait acquis des connaissances solides dans la jurisprudence, les belles-lettres et les arts. Sur le conseil de F.euchlin, son ami, il s'était mis à apprendre le grec ayant déjà dépassé quarante ans, et était parvenu à le posséder parfaitement. Ulrich Zasius le met au petit nombre de ceux qui ont profondément pénétré la substance du droit romain et réussi à l'entrelacer heureusement au droit national. Il était également très-versé dans la théologie, écrivit sur les antiquités ecclésiastiques, et prépara l'édition d'un commentaire du Livre des Sentences de Pierre Lombard. Il était connu en tous lieux pour sa science profonde de l'Écriture et des Pères, et fut l'un de ceux dont l'empereur Maximilien demanda l'avis, lorsque, plein de sollicitude pour l'éducation religieuse du peuple, il s'enquit auprès des savants de la méthode la plus courte et la plus claire d'enseigner aux petits et aux simples les vérités révélées.

Peutinger entretint avec Maximilien des rapports bien plus intimes lorsqu'en 1190 il entra au service de sa ville natale en qualité de secrétaire de la municipalité. Homme de cœur, ami enthousiaste de l'art et de l'histoire d'Allemagne, ses goûts, ses tendances, ses désirs, se rapprochaient intimement des vues personnelles de l'Empereur. C'est ce qui explique facilement les rapports mutuels de ces deux hommes, l'attachement profond, l'invariable dévouement de l'un, la pleine confiance de l'autre '. Maximilien chargea Peutinger de plusieurs négociations politiques importantes, et l'attacha toujours davantage à sa personne par les liens de la plus cordiale affection. Peutinger ne s'en servit jamais pour favoriser ses intérêts personnels; il n'était préoccupé que de ce qui pouvait être utile à sa ville natale et ne pensait qu'aux nobles résultats qu'il s'était proposé d'atteindre. Aussi son désintéressement n'a-t-il jamais fait l'objet du moindre soupçon. Il prenait une part vive et respectueuse aux efforts scientifiques des savants contemporains, et se réjouissait de voir ses propres ouvrages complétés et corrigés par des hommes compétents. Jamais on ne vit chez lui la moindre trace de vanité personnelle; il resta toujours étranger à l'orgueil delà fausse science.

Peutinger trouvait a Augsbourg un terrain bien préparé pour les

' Lorsque l'Empereur vint à Augsbourg en 1504, la fille de Peutinger, Juliane, âgée de quatre ans (un enfant prediget, lui fit en latin, au nom du conseil de la ville, un discours de bienvenue. Herberger, p. 36.

(tudes historiques. Depuis une trentaine d'années, surtout dans le monastère des Bénédictins de Saint-Ulrich et Afra, la discipline relii,ieuse et le zèle pour la science florissaient de concert et excitaient nu intérêt enthousiaste. Une imprimerie spéciale avait été établie dans l'intérieur du couvent, et ses produits, ainsi que de nombreux achats et échanges de livres, avaient fini par former une riche bibliothèque classique. A la sollicitation du bourgmestre Sigismond Gossembrod', humaniste zélé, un moine de Tabbaye, Sigismond Meisterliu, composa une histoire d'Augsbourg, et plus tard, sur l'ordre de l'abbé Jean de Giltlingen, une histoire ecclésiastique de la ville et une histoire de l'abbaye, ouvrages remarquables par le judicieux emploi des sources, Tindepeiidance des jugements et l'exposition vivante et animée des événements dont ce religieux avait été témoin-. IJicnlôt une société littéraire se forma à Augsbourg, se proposant surtout de faire progresser les recherches historiques. Elle était composée d'ecclésiastiques, de magistrats, de bourgeois; Peutinger en était l'âme, la cheville ouvrière. C'est grâce à ses efforts et à ses dons que fut fondée une excellente bibliothèque de documents relatifs à l'histoire d'Allemagne ^ Il rassembla avec un zèle infatigable des manuscrits précieux, des monnaies, des monuments de l'antiquité, et forma ainsi peu à peu une collection d'inscriptions romaines découvertes dans la ville et dans le diocèse d'Augsbourg, qui est restée unique en ce genre. Sur l'ordre de l'Empereur et avec le concours delà société historique, il fit imprimer le fac-similé de ces inscriptions, qui contiennent les plus anciens monuments de l'histoire d'Augsbourg. L'année suivante, il fit paraître sous le titre de Propos (le table sur les admirables antiquités de l'Alkmae/Jie, un ouvrage patriotique chaleureux, auquel il dut de voir s'étendre dans un vaste rayon sa réputation littéraire. En 1507 il le fit suivre de la première édition du Ligurinus, poème historique qui remonte au temps de Frédéric Barberousse ' et que Conrad Celtes avait découvert dans le monastère d'Ebrach. Ce livre fit l'admiration de tous les savants contemporains; il eut sept éditions en un an. Quelques années plus tard (1514-1515), Peutinger dotait encore la science historique de trois nouveaux ouvrages : la Chronique d'Ursperg, découverte par lui, l'histoire des Goths par Jordanis, et celle des Lombards par le diacre Paul. Maximilicn l'avait aussi désigné pour d'autres travaux historiques destinés à seconder dans leur ensemble les glorieux efforts

' Voy. Wattenbacii, p. 3G-G9.

- Voy. Ctironilcen der deiilsr/tcii Stiidic, t. III, p. 6-8. ' Voy. IIerbekger, p. 66.

* Panxencekg, Forsctmitgcn zur deu'sclien Gcsctiiclitc, t. XI, p. lGI-300. — Voy. HORAWITZ, GescliiclUe des dculsclicn Humanismus, p. Sô-86.

L'EMPEP.EUR MAXIMIMEN PIlOTfiCTElJU DES SCIENCES ET DES ARTS. 121

tentés par l'Empereur pour favoriser les pro{ifrès de la science, efforts qui trouvaient à Vienne, capitale de l'Empire, le centre de foutes leurs énergies; Maximilien cherchait à y réunir les savants les j>lus illustres de l'époque, et prélciidail élever l'Université au ran(} de la plus haute école intellectuelle de l'Europe.

L'amour de la science et des arts avait été mis au cœur de l'Empereur dès sa première jeunesse. Grâce à la sollicitude paternelle, il avait reçu une éducation vraiment princière et vraiment humaine. Il était solidement instruit; on trouve dans ses compositions écrites, conservées à la Bibliothèque impériale de Vienne, des essais sur la généalogie et l'histoire de sa maison, l'artillerie, la science héraldique, l'armurerie, l'architecture, la chasse, la fauconnerie, d'autres sujets encore. Aucun prince du moyen âge ne s'est approprié autant que lui la connaissance des langues; les divers dialectes de ses Etats lui étaient familiers, et il possédait outre cela beaucoup de langues étrangères. On raconte que pendant une de ses campagnes, il s'entretint un jour avec sept chefs militaires eu sept langues différentes ' ; il avait surtout une telle connaissance du latin que Willibald Pirkheimer, qui avait vu quelques-uns des mémoires dictés par l'Empereur sur sa vie, assurait à un ami que les récits d'aucun écrivain allemand n'étaient écrits dans un style plus concis ni dans un latin plus pur. Même pendant ses campagnes il lisait constamment les meilleurs poètes. " Personne en Allemagne, écrivait Trithème, n'a pour s'instruire une plus grande ardeur; personne n'aime l'étude d'un plus sérieux amour. Il s'intéresse aux sciences les plus diverses; nul n'éprouve de leur progrès et du développement des arts une joie plus vraie, plus cordiale. Il est l'ami, le protecteur de tous les savants ^ ^

Maximilien ne favorisait pas seulement, comme plusieurs princes de son temps, telle ou telle étude spéciale, objet de ses sympathies particulières; il étendait sa protection et son amour aux branches les plus variées des sciences humaines : théologiens, jurisconsultes, historiens, poètes, linguistes, mais avant tout humanistes et artistes.

' Voy. LiLiKNCRON, IVeisshmig, p. 343-344, 34-i. — Uvltai.s, p. 7-10. — Z.irPF.UT, Gcspnichhüchlcin, p. 239-241. — Vov. l'OLlTZ, Jalii buch der Geschichte und Stnatskunst, t. II. p. 304.

* De vera sludioium ration?, p. 7.

recevaient ses encouragemeiitset se félicitaient de son constant appui. Ils parlaient tous avec enthousiasme de ce grand prince, qui réunissait à toute la dignité de son rang la plus grande affabilité de caractère. L'Empereur les attirait dans son intimité, les honorait de sa confiance et donnait Tâme et la vie à tout ce dont il s'occupait. Si Maximilien mérita le glorieux surnom de " père des arts et des sciences ", c'est surtout parce que tout son effort, toute son application, pour parler avec \Vimpheling, - ne tendait qu'à affermir parmi ses sujets l'attachement et la fidélité ä l'Église et à l'empire; qu'à améliorer les mœurs et à faire aimer davantage la patrie' ». La devise qu'un Franco-Rhénan lui a prêtée peut surtout se rapporter à son amour pour les sciences et les arts :

Allemand je suis, en Allemand je pense, Kn Allemand j"agis, Allemand je demeure!

De là sa sollicitude particulière pour l'histoire nationale. Jamais « empereur romain de nation allemande ^ n'avait été un Mécène à la fois si intelligent et si rempli d'amour pour son pays. " Il ne prenait à rien plus de plaisir qu'à l'histoire -, raconte Joseph Griinbeck, « et avait coutume de dire qu'un prince qui n'a pas souci de son histoire ni de celle de ses prédécesseurs, et n'a pas à cœur de transmettre son nom à la postérité, est digne d'aversion. Dans sa pensée, un tel prince ne pouvait être non plus l'ami du bien public, puisqu'il laissait dans l'obscurité une science si féconde en enseignements, et où la vertu trouve un si utile, aliment. Cette négligence était cause, selon lui, de la ruine de beaucoup de principautés puissantes, de communes, de villes, que leurs anciens souverains, sans expérience, ignorants et grossiers, avaient mal su gouverner-. "

« Lorsqu'il fut parvenu à sa majorité s rapporte Freizsaurwein dans le IVeisshunig , " il n'épargna aucune dépense pour envoyer des savants de tous côtés, avec mission de chercher dans les manuscrits conservés soit dans les monastères, soit chez les particuliers, des informations sur les familles royales et princières. "

" Tout ce qu'ils avaient pu découvrir devait être consigné par écrit à la louange des souverains d'autrefois, et si un roi ou un prince avait fait jadis une fondation tombée depuis en oubli, il avait soin de remettre en honneur sa mémoire, qui sans lui eût entièrement péri. ')

" Les monnaies que les empereurs, rois, et autres princes puissants

' De. arte impresson'a , fol. 12.

- Voy. Haltals, p. II.

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