‹ L'Allemagne et la réforme (volume 2)Chapitre 62 sur 477 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

INTRODUCTION

Le cœur et rintelligence, le travail et la persévérance d'un peuple s'expriment d'une façon plus claire et plus significative encore par ses œuvres d'art que par sa littérature. En effet, les arts reçoivent du caractère et des sentiments d'une nation leur sens intellectuel et moral; ils incarnent sa pensée, son idéal, et sont le reflet le plus fidèle et le plus intime de son âme '.

Vers la fin du moyen âge, l'art eut une importance d'autant plus grande pour le peuple allemand, que dans nulle autre période antérieure ou postérieure il ne réussit mieux à exprimer sa vie personnelle et les dons qui lui sont propres. Les chefs-d'œuvre de l'art à cette époque, par leur fini, leur harmonieuse unité, l'intime union de logique et d'idéal qui les caractérisent, sont l'admiration de tous les siècles, les plus nobles monuments historiques de notre pays, les preuves de l'élévation morale de la nation, le plus beau témoignage de son génie, composé de foi robuste et d'ardent patriotisme. Ils nous fournissent aussi l'irréfutable preuve que l'Église, dans le domaine de l'art comme dans celui de la science, régnait encore sur tous les esprits, et bien éloignée de mettre obstacle à l'essor de la pensée, prêtait aux idéales conceptions des artistes les mobiles et les moyens nécessaires à leur exécution. Les relations étroites et mutuelles qui existaient entre l'Église et ses membres avaient fait éclore cette foi pleine de vie, cette transfiguration des choses de la terre, ce dévouement humble et désintéressé à des fins élevées qui doivent être considérées comme les sources véritables de l'art au moyen âge. L'art ne prospère jamais autant qu'aux époques où les esprits sont bien équilibrés, où les croyances sont vigoureuses, où l'intelligence, planant bien au-dessus

^ Voy. RicHL, p. 292.

de ce qui est purement utile, est capable de s YHever jusqu'aux œuvres créées par uue iuspiratiou indépendante et haute, et y trouve sa satisfaction et sa joie.

L'Église mit l'art au service de Dieu; elle vit en lui le complément essentiel de l'enseignement oral et écrit qu'elle donnait au peuple. Elle confia aux artistes une mission sublime, les considérant comme les prêtres du beau, les appelant à coopérer à la propagation du royaume de Dieu sur la terre et les invitant « à annoncer l'Évangile aux pauvres' ». De leur côté, les grands artistes, répondant fidèlement à cet appel, reg:ardèrent l'art comme un service qu'ils devaient à Dieu et aux hommes. Ils n'élevaient pas le beau sur un autel pour en faire une idole et l'adorer pour lui-même; mais, ainsi que le dit si simplement Pierre Fisher dans l'inscription du tombeau de saint Sebald, ils ne travaillaient que " pour la gloire de Dieu ". Chacun de leurs chefs-d'œuvre avait un sens élevé et se rapportait à une grande idée. Par eux, ils souhaitaient éveiller et augmenter dans les âmes le désir et l'amour des biens célestes ; ils ne se proposaient pas seulement d'éclairer le goût du peuple, ils ambitionnaient avant tout de faire sou éducation morale; ils ne pensaient pas à flatter l'amour du faste et du luxe chez les grands, mais à glorifier l'Église et à rehausser l'éclat de la vie publique. Insouciants de leur propre gloire, les architectes ensevelissaient leurs noms dans les fondements des cathédrales.

Toutes les branches de l'art formaient un grand ensemble : édifices, statues, peinture musique, sortaient de la même racine, avaient la môme pensée pour fondement et semblaient ne former qu'un même chef-d'œuvre. Architectes, sculpteurs, peintres et musiciens ne travaillaie jamais isolément; ils cultivaient l'art en commun, dans le même esprit à la fois populaire et religieux, et l'unité de l'art faisait sa véritable grandeur-.

Comme tous les arts se tenaient, il n'était pas rare que les grands artistes en cultivassent plusieurs à la fois : Albert Durer, par exemple, était peintre autant que sculpteur, graveur sur cuivre et graveur sur bois; il possédait en outre des connaissances rares en perspective aussi bien qu'en architecture, et ne fut pas étranger à l'art d'écrire.

Embrassant et pénétrant tous les rapports de la vie sociale, donnant noblesse et beauté aux œuvres les plus grandes comme au plus modeste travail, grandi au sein même de la vie populaire, l'art rencontra dans toutes les classes de la société une sympathie, un encouragement dont on trouverait difficilement un plus bel exemple dans

' Comme le dit très-justement Trithème dans De vcra studiorum mtione, 3^. - V^oy. sur ce point Uettixger, p. 25-26, Passacanl's Ansichten über die bildenden Künste, p. 97, 124-125.

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la vie d'aucune ^utre nation, et qui ne s'est pas reproduit au mc^me dep,r(^ dans los temps modernes,

'l'an! que l'art conserva les principes reli(jieux et patriotiques qui lui avaient donné naissance, il fut dans un constant progrès et marcha à la conquête d'une fyloire universelle; mais dans la même mesure où s'évanouirent la fidélité et la solidité du sentiment religieux, où la foi des ancêtres et les antiques traditions furent mises en oubli et méprisées, il vit l'inspiration lui échapper. Plus il regarda les divinités étrangères, plus il voulut ressusciter et donner une vie factice au paganisme (qu'on croyait mort depuis longtemps), plus il vit disparaître sa force créatrice, son originalité, et il tomba enfin dans une sécheresse et une aridité complètes.

Nous possédons beaucoup de monuments artistiques bien capables de nous foire apprécier l'art allemand de la fin du moyen âge; mais tous ces chefs-d'œuvre, depuis les majestueuses cathédrales jusqu'au plus humble meuble de ménage, ne sont que de faibles débris, que des ruines, comparativement à l'ancienne splendeur, à la profusion, à la magnificence des chefs-d'œuvre du quinzième siècle. Malheureusement, dans les luttes religieuses et politiques des âges suivants, pendant la révolte des paysans, la guerre de Trente ans, les guerres plus récentes avec les Français, la plupart de ces chefs-d'œuvre ont été anéantis, volés, ou transportés h l'étranger. Puis, avec une aveugle passion, pendant le règne d'une pensée soi-disant libérale et éclairée, en pleine paix, on a exercé une véritable fureur destructive contre tout ce qui portait encore l'empreinte du peuple allemand tel que le christianisme l'avait façonné.

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