UNION DES ATELIERS
turcs aux ornementations si varices, s'harmonisent avec la pensée fondamentale et rappellent en même temps les habitudes intellectuelles de l'époque qui les vit cclore, où nul objet jusqu'en ses derniers replis u'écliappait à l'investigation curieuse, et où les sujets scientifiques les plus importants étaient noyés dans une foule de distinctions subtiles. Construits d'après des régies immuables, dans un esprit de renoncement et de prière, créés uniquement pour glorifier Dieu et édifier le peuple, ces monuments, dans leur impérissable grandeur, saisissent encore maintenant jusqu'au fond de son être le spectateur qui les contemple, et le remplissent de foi religieuse, d'étonuement et de respect.
Pour expliquer comment il a pu se faire que, dans un espace de temps relativement court, un si grand nombre d'œuvres merveilleuses aient été créées, il faut se rappeler l'or^janisation corporative des artistes d'alors et les nombreuses associations d'ouvriers qui s'étaient formées.
Pour les ouvriers en effet comme pour toutes les autres classes sociales, s'étaient organisées ces corporations laborieu.*=es, si conformes au génie allemand, auxquelles nous devons l'éclosion simultanée de tant de chefs-d'œuvre; c'est grâce à leurs efforts réunis, conçus avec sagesse, exécutés avec enthousiasme, que les créations les plus sublimes de l'imagination sont devenues réalisables. Les corporations maintenaient les apprentis par une ferme discipline; les jeunes ouvriers recevaient chez leurs patrons une éducation graduée qui les rendait peu â peu propres à atteindre un but déterminé d'avance. Ils ne devaient pas seulement savoir, avant tout ils devaient pouvoir. Chaque apprenti devait parfaire ses années d'apprentissage et de voyage, et celui-là seul devenait patron qui, après avoir été mis longtemps à l'épreuve dans la pratique des diverses branches de son art, avait fait véritablement œuvre de raaitre. C'est Ihabileté acquise par le manœuvre sous la discipline de la corporation, qui permettait d'obtenir cette perfection admirable que nous voyons également répandue dans tous les détails d'une cathédrale gothique. La perpétuité et l'uniformité du mode de travail, l'appui, le concours mutuel que se prêtaient tailleurs de pierre, charpentiers, serruriers, fondeurs de métaux, ont seuls rendu possible cette harmonieuse abondance d'ornements qui, subdivisant l'ensemble de l'édifice en un nombre infini de petites et plus petites parties, laisse cependant pressentir l'ensemble dans le moindre détail '.
Pour l'utilité et l'avantage des maîtres de construction comme de
' Voy. REicntNSPERGER, Christlich germanische Baukunst, p. 12-21 .' Dursch, Aesthetik der christlich bildenden Kunst, p. 310. — Frédéric Schlegel, OEuvres complètes, t. VI, p. 201-2U3. — Springer, Baukunst des christl. Mittelalters, p. 121-122.
toute la manœuvre, '■ pour éviter les querelles, les dissensions, les malentendus, les dépenses et le dommage », les corporations de tailleurs de pierre depuis longtemps existantes s'unirent pour former la confrérie générale de la maçonnerie allemande.
Dans les deux grandes réunions des tailleurs de pierre qui eurent lieu à Ratisbonne eu 1459 et à Spire en 1464, tous les ateliers et corporations se subordonnèrent par un traité général aux quatre ateliers principaux de Strasbourg, Cologne, Vienne et Berne, et confièrent à Tarcliitecte en chef de la cathédrale de Strasbourg la charge de président et la juridiction suprême. Tous les ateliers de construction avaient les mêmes règles, usages et juridiction. Ils devaient conserver et cultiver entre eux « une véritable amitié, le bon accord et Tobéissance, comme étant le fondement de tout bien ■ . La vieille devise des constructeurs était :
L'art du compas et Injustice Sans Dieu ne sont à nul propices.
" Maîtres et compagnons ' , est-il dit dans une constitution des tailleurs de pierre qui date de 1462, - doivent maintenir parmi eux Tordre chrétien, se prêter mutuellement appui, assister tous les dimanches à la grand'messe et recevoir la sainte communion au moins une fois l'an. " La foi pratique et la conduite honorable devaient être comme les pihers de l'atelier : - Tout patron, dit la constitution déjà citée, doit tenir sa maison libre, et veiller à ce qu'aucune dissension ne s'y élève. '■ " L'atelier doit rester libre comme le lieu oii l'on rend la justice. " « Chaque ouvrier doit faire un don toutes les semaines pour le service divin et le soin de ses frères malades; il est soumis à une exacte surveillance sous le rapport du jeu, de la boisson, des mœurs, des jurements et mauvaises paroles. L'instruction de l'apprenti est gratuite. " « On ne doit pas payer pour lui. »
Les ateliers de construction faisaient partie des institutions du pays, et l'on regardait comme un trait vraiment populaire dans la vie de Maximilien la connaissance qu'il avait voulu acquérir de r « art du compas '. L'Empereur, en effet, savait tracer un plan, et s'était même fait inscrire parmi les compagnons d'un atelier de construction '. Il y avait aussi beaucoup d'architectes dans les cloîtres, surtout dans les monastères des Bénédictins, des Cisterciens et des Dominicains. Ces derniers fondèrent même à Strasbourg une sorte d'école d'architecture.
On n'écrivit aucun livre de théorie sur l' < art sublime » tant que
' Voy. le travail de Janner sur les Ateliers de consliuction, Allihn Bauhütte, n"^ 43- 44. — Reichensperger, Mélanges, p. 156-163, et son opuscule sur les Ateliers de constr. au moyen âge [ColOQue, 1879). — Grc.\eiSE.\ et ."Malch, p. 3-19.
ATELIERS DE f:0 N S T R UCT I 0 N. 135
la tradition du passé ré(yna en souveraine. Ce ne fut qu'au commencement de la Renaissance que se fit senlir le besoin de fixer par écrit les rè[>,ies de rarcliileclure. C'est ainsi (ju'il ne devint nécessaire d'écrire les principes du droil national qu'au moment de l'envaliissemcnldudroil romain. L'arcliilecle Malliiieii Horilzer, de Halisbonnc, sur l'ordre (jue lui en donna l'évéïiuc Guillaume de liciclienau, (jrand ami des arts, composa un travail intitulé : Manière de construire exactement les pinacles (liStî), petit ouvra(j'e dans lequel, sur un ton de simple et cordiale bonhomie, l'auteur explique le développement de certaines parties d'un édifice gothique. Après lui, Laurent Lacher, archilecle du Palatinat, composa une instrucdon du même genre pour ses fils (15tß). Cet écrit prouve bien que les maîtres du quinzième siècle étaient déjà convaincus que l'art véritable, dans son expression extérieure, repose sur une loi intérieure, et que ce n'est que sur le fondement d'une règle précise qu'une œuvre vraiment belle et indépendante peut être exécutée •.
Unissant une logique rigoureus:^ à une grande liberté d'inspiration, l'activité féconde de l'architecture germanique marqua de son empreinte le monde chrétien tout entier. Elle avait pris droit de bourgeoisie en Italie par la construction des cathédrales et églises de Milan, Florence, Orvieto, Assise, Sienne, et un grand nombre d'autres d'imporlance diverse. En liOO, on fit venir des architectes de Strasbourg à INlilan, afin d'entendre leur avis quant à la continuation du Dôme. « Les Allemands, disait l'Italien Paul Jovius, produisent les œuvres d'art les plus sublimes, et nous. Italiens endormis, pour avoir de bons architectes, nous sommes obligés d'en envojer chercher chez eux-. " André Palladio (f 1580), un des maîtres les plus influents de l'architecture de la Kenaissance, avouait que les monuments les plus remarquables de l'Italie étaient dus aux Allemands ^ L'art germanique avait aussi pris possession de l'Angleterre par les cathédrales et églises de Salisbury, Ely, Lincoln, Worcester, Winchester, Glocester, Exeter, Beverley, Bristol et York. En Espagne et en Portugal, on doit aux Allemands les cathédrales de Barcelone, Léon, Oviedo, Tolède, Séville, et les églises abbatiales de Batalha et Belem. Vers le milieu du quinzième siècle, un architecte de Cologne exécuta un des portails les plus admirables de Burgos. Palma, dans les lies Majorques, semble une ville gothique construite d'un seul jet. Au moment de la conquête de l'ile par les Espagnols, il est probable que toute une colonie, composée en grande partie de tailleurs de pierre
' Pour plus de détails, voy. Reichensperger, Mélanges, p. 55-71 et 133-155. — Voy. SiGHART, p. 443, note.
^ Voy. SPRiNT.rR, Bilder, p. 174-175.
^ Voy. Reichensperger, Mélajiges, p. 173-174.
allemands venus d'Espagne, s'y était établie. La Hongrie tout entière se couvrit aussi d'édifices dus en grande partie à des maîtres allemands; par leur importance ils peuvent soutenir la comparaison avec les plus beaux monuments des autres pays •. Dans la vieille ville polonaise de Cracovie, les plus remarquables édifices dus à l'architecturc du moyen âge portent l'empreinte germanique ^.
11 est vrai que dans les édifices gothiques du moyen âge à son déclin, la profusion des ornements de détail ne reste pas toujours dans une juste proportion avec le reste de l'édifice. Ils continuent néanmoins à être conçus et exécutés « d'après le compas et la justice », et dans leurs compositions décoratives, gracieuses et brillantes, on découvre souvent des merveilles d'art ^ En Allemagne aussi bien qu'en Angleterre et en Espagne, et particulièrement dans les cathédrales de Ségovie et de Salamanque ^ le gothique de la dernière époque s'épanouit dans toute la force vitale, la puissance et la beauté de son style. Peu de temps avant qu'il cessât de produire ses chefs-d'œuvre, une princesse allemande, fille de Maximilien, Marguerite d'Autriche, fit construire cette cathédrale de Brou, qui semble réunir, comme dans un faisceau de rayons, toute la splendeur de l'art du moyen âge ^
L'influence de l'architecture germanique persista encore pendant la première période de ce qu'on a appelé la Renaissance, En effet, dans ses parties essentielles, l'art ogival y est encore guidé par les principes que le moyen âge lui a légués. Les maîtres de l'art nouveau héritèrent de leurs prédécesseurs l'habileté technique, la richesse d'imagination, et aussi longtemps qu'ils vécurent des grandes traditions du passé, on leur a dii des œuvres vraiment dignes de notre admiration.
On ne peut se faire quune idée approximative de la féconde activité de l'architecture religieuse au déclin du moyen âge : une quantité incalculable d'églises datant de cette époque ont été rasées
1 Voy. Jahrbuch der Central commission, t. I, p. 95,96, 108, 122-123.— Voy. documents divers, t. VIII, p. 87. Églises golh. de la Croatie. — Voy. Renseignements divers, t. I, p. 232-236.
-Voy. l'ouvrage illustré d'EsSElVWEiN, Mittelalterlichen Kunstdenhmale der Stadt Cralcau. — Sur l'art allemand en Bohême, voy. les Renseignements dirers, t. II, p. 232. — Wermcke, Anzeiger für Kunst der deutschen Vorzeit, 1881, p. 141, 144.
^ Voy. KuGLER, Bauhunst, t. III, p. 303.
* Street, Gothic Architecture in Spain, 2" édit., p. 248-432.
5 Rëichenspergeu, Mélanges, p. 230-232.
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dans les siècles qui suivirent. Mais celles qui sont restées debout sont encore en si grand nombre qu'on peut affirmer que dans aucune période de notre histoire on n'a élevé autant d'édifices reli(jieux. Cette ardeur pour la construction des églises se produisit simultanément dans toutes les parties de T Allemagne, aussi bien dans les petites villes que dans les grandes; les villages mêmes virent s'élever des églises parfois capables par leur beauté de rivaliser avec les grandioses cathédrales, et qui, relativement parlant, commandèrent d'aussi importants sacrifices que les dômes de Fribourg ou d'Ulm '.
Jusque dans les pays reculés de l'Allemagne du Nord, où la civilisation pénétra tardivement, de nombreuses églises furent construites entre 14.50 et 1.515, beaucoup d'autres furent restaurées, et sont d'une graiide valeur au point de vue artistique -. Citons surtout les églises de Berlin, Brandebourg, Breslau, Danzig, Dargun, Elbing, Francfort-sur-l'Oder, Furstenwald, Gardelegen, Gleiwitz, Güstrow, Havelberg, Heiligengrab, Juterbogk, Lübeck, Neu-Ruppin, Neustadt-Ebers- Walde, Pelplin, Pritzwalk, Rostock, Salzwedel, Seehausen, Stendal, Stettin, Stralsund, Tangermunde, Tliorn, Werben, Wilsnack, Wismar, Wittstock, Wolminstadt, Wursthausen, Ziesar; dans un grand nombre de ces localités, beaucoup d'églises se bâtissaient ta la fois, comme par exemple à Danzig, où en dehors de la grandiose église de Sainte-Marie qui date de 1.502, nous voyons ou se commencer ou s'achever : Saint-Jean (1460-146.5), la Sainte- Trinité (1481-149.5), la chapelle de Sainte-Anne (1490), le chœur de l'église des Carmélites (1467), l'église de Sainte- Barbe (vers 1499), Saint-Barthélémy (1499), Sainte-Brigitte (1515), Saint-Pierre et Saint- Paul (1515j '. Dans ces pays, où l'on en était réduit à l'usage exclusif des briques, le talent des architectes se révèle avec évidence; avec cette matière pauvre et ingrate, ils parviennent à obtenir les effets les plus grandioses K
Les édifices religieux de Thuringe et de Saxe attestent la même extraordinaire fécondité de travail. On en peut voir les preuves à Altenbourg, Anaberg, Bautzen, Brunswick, Calbe sur la Saale, Chemnitz, Cobourg, Duderstadt, Eisfeld, Eisleben, Erfurt, Freiberg,
' Les noms des architectes d'un nombre infini de ces monuments sont inconnus, mais rien que dans l'espace de temps compris entre 1450 et 1520, on peut cependant en citer environ deux cents. — Sighart, p. 418-495. — Otte, p. 632-
- Pour ce qui suit, voy. Otte, p. 489-623. On n'a compris dans cette liste que les monuments qui ont une date d'ori;;ine très-précise et très-authentique.
^ Sur les monuments élevés à Danziij pendant la seconde moitié du quinzième siècle, voy. Hirsch et Vossberg dans la IVeinrekh's Chronik, XIX-XXI.
* ScHN.AASE, Documents, t. VIII, p. 56.
Freibourg-sur-rUnstrut, Görlitz, Goslar, Halberstadt, Halle-sur-la- Saale, Hiidesheim, léna, Leipzig, Magdebourg, Meissen, Mersebourg, Naumbourg, Nordhausen, Pirna, Roehlitz, Romhild, Saalfeld, Sangerhausen, Wittenberg, Zerbst, et Zwickau. Citons la ville de Görlitz, où l'église de Notre-Dame fut construite entre 1458 et 1473; celle du Saint-Sépulcre, en 1465; de la Sainte-Croix, de 1481 à 1498; l'église de Sainte-Anne, de 1508 à 1512, et en 1497, l'église colossale de Saint-Pierre et de Saint-Paul avait été achevée. Mais l'Allemagne du Sud montre encore plus d'ardeur que celle du Nord, tant pour l'érection de nouvelles églises que pour la reconstruction ou l'achèvement des anciennes. Dans l'Autriche allemande, il faut particulièrement citer les édifices de Aller-Heiligen, Ansbach, Bärneck, Braunau, Brunn, Eisenerz, Efferding, Feltkirsch, Gratz, Gresten, Gross-Pechlarn, Knittelfeld, Krems, Kuttenberg, Lana, Leoben, Mariabuch, Melk, Méran, Mödling, Neuberg, Nussdorf, Obermauern, Pottendorf, Prachatitz, Prague, Purgstall, Rabenstein, Salzbourg, Saint-Georges, Saint-Marein, Saint-Oswald, Saint-Paul, Saint-Ruprecht, Saint-Wolfgang, Schönbach, Schwaz, Schweigers, Sobieslau, Stein, Stein près de Laybach, Steyer, Strassengen, Tabor, Töllersheim, Waidhofen, Vienne, Viener-Neustadt, Wilhemsbourg, Windischgräz. Rien que dans le district des forets de Vienne, quatrevingt-dix églises environ furent bâties ou restaurées dans la seconde moitié du quinzième siècle'.
En Souabe et en Bavière, d'innombrables monuments religieux attestent la mêmeactivité féconde. Citonsleséghses de Alpirsbachprès deFreudenstadt, Altheim, Alttötting, Amberg, Augsbourg, Bebenhausen, Beinstein près de Weiblingen, Berchtesgaden, Blaubeuren, Blutenburg, ßogenberg, Burghausen, Chammunster, Dingolfing, Diukelsbuhl, Donauwörth, Eggenfelden, Elhvangen, Entringen, Esslingen, Freising, Gaimersheim, Geisenhauseu, Gnadenberg, Hallen Souabe, Heilbronn, Hirschau, Ingolstadt, Kelheim, Landshut, Leutkirch, Magstadt, Memmingen, Monheim, Munich, Neumarkt, Neunbourg, Neuötting, Nördlingen, OEhringen, Passau, Pipping, Prull, Ratisbonne. Rottweil, Saint-Nicolas, Schorndorf, Schrobenhausen, Schwäbisch-Gmünd, Straubing, Stuttgard, Sulz, Tirschenreuth, Tölz, Trosberg, Tubinguen, Ulm, Velden, Vilsbibourg, Waiblingen, Wasserbourg, Weil-la-Ville, Weilheim, Wimpfen-la-Montagne. Dans quelques villes, la presque totalité des églises date de la fin du quinzième siècle, par exemple à Wailbligen, oîi les églises paroissiales ont été achevées entre 1459 et 1489 ; la chapelle du cimetière, avec sa crypte,est de 1496 ; cellede Saint-Nicolas, de 1488. A Stuttgard, l'église
' Voy. Jahrbuch der Centrakommission, t. II, p. 104.
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de Saint-Léonard est de 1171, l'église abbatiale de 1490, la cliapclle de riirtpilal de 1493. A Aujjsboiirp,, le Dôme fut achevé en 1484, Sainl- Ulricli est commencé en 1407, Saint-Geor^jes achevé entre 1490 et 1505. Saint Maurice date aussi de cette époque. Le Dôme de P.aiisbonnc, chef-d'œuvre de premier ordre, est de 1486, la cathédrale d'rim de 1507, et Notre-Dame de Munich fut construite entre 1408 et 1488.
La VVesfphalie et le pays rhénan furent, aussi bien que la Bavière et la Souabe, dotés de nombreux et d'imposants monuments religieux. Citons en Westphalie ceux de : Blomberg, Bocholt, Borken, Coesfeld, Corbach, Dortmund, Everswinkel, Hamm, Liesborn, Lippstadt, Lüdinghausen, Mollenbcck, Munster, Nottuln, Bheine, Schwerte, Soest, Unna, Freden, Wcdderen. Dans le pays rhénan : Alzey, Andernach, Baden-Baden, Bâle, Berne, Bingen, Bonn, Bruchsal, Calcar, Clausen, Clèves, Coblentz, Cologne, Constance, Cues-sur-la-Moselle, Duisbourg, Elten, Emmerich, Essen, Fribourg, Heidelberg, Hernsheim, Kiedrich; dans le Bheingau, Landau, Linz, Mayence, Meisenheim, Metz, Neustadt, Rokeskyll et Saint-Goar, Simmern, Sobernheim, Strasbourg, Thann, Trêves, Überlingen, Worms, Xanten, Zug et Zurich. On travailla clans cette dernière ville à la grandiose cathédrale de 1480 à 1490; au dôme de Notre-Dame de 1484 à 1507; à la Wasserkische de 1479 à 1486. A Cologne, se manifeste en même temps une incroyable ardeur pour l'architecture religieuse. Sans parler des édifices civils, Sainte-Ursule est construite entre 1449 et 1467, les Saints-Apôtres en 1451, Saint-Séverin en 1479, l'église des Frères-Mineurs en 1480, Saint-Martin-le-Petit, Saint- Laurent, à la même date; Saint-Jean et Saint-Cordula en 1483. En 1456, Saint-Columba fut agrandi pour la première fois, en 1493 pour la seconde, en 1504 pour la troisième. En 1491, Saint-Paul est continué. En 1402, l'église des Macchabées est érigée, en 1465 s'élève la chapelle du Sauveur dans Sainte-Marie du Capitole, la chapelle de Saini-Thomas date de 1469, celle de Sainte-Catherine de 1473, la sacristie de la chapelle de l'hôtel de ville, de 1474, l'église et le cloître de Saint-Apern, de 1477, l'église et le cloître de Sion, de 1480, ainsi que l'église des Frères de la Croix; l'église du cloitre de Mommersloch s'achève en 1483; la chapelle du Baptistère de Saint-Jean en 1489, en 1490, l'église des Frères de Weidenbach; en 1493, la seconde chapelle de Sainte-Marie du Capitole; en 1505 le Baptistère et Saint-Séverin. Outre cela, de 1447 à 1513 on travailla sans relâche au Dôme'.
' Voy. Ennex, surl'arcliitecture dans le diocèse de Worms au déclin du moyen âge; voy. rarticle de Falk, t. III, p. 982-1001. — Voy. le Mémoire de Falk, dans les Histor. und Pol. Blätter, t LXXIX, p. 125-130.
Dans tout le territoire du Rhin central où Farcliitecture chrétienne du moyen âge eut son plus magnifique épanouissement, la période comprise entre 1450 et lölö fut peut-être la plus féconde. Jusque dans les petites localités de brillants chefs-d'œuvre furent exécutés, entre autres la splendide église paroissiale de Kiderich, la chapelle de Saint -Michel de la même petite ville, et Teglise du Cygne, à Forst. Cette dernière pourrait bien représenter le point culminant de l'art chrétien. Elle nous offre la preuve du génie avec lequel les architectes d'alors savaient se prêter à toutes les exigences; ils exécutaient les petites choses avec la même habileté, le même succès que les grandes ' . L'essor de l'architecture semblait suivre l'élan de la vie intellectuelle. Ainsi à Bàle et à Fribourg, c'est à l'époque où les Universités nouvellement fondées entrent dans leur première période d'éclat, qu'on érige à Bàle (de 1470 à 1487) le second chemin de croix; entre 1484 et 1500 s'élève le clocher sud de la cathédrale; de 1496 à 1503 l'église de Saint-Léonard. De 1471 à 1509, le chœur de la cathédrale de Fribourg, avec sou admirable couronne de chapelles est construit ^. A Francfort-sur-le-Mein le zèle pour la construction des églises parait surprenant lorsqu'on le compare à l'inertie du passé. En 1452, ou y construit Saint-Pierre; en 1455, Notre-Dame la Blanche; en 1458, Notre-Dame; en 1485, l'église de l'ordre Teutouique; en 1507, Saint-Léonard; en 1512, le Dôme.
Des centaines d'églises s'élèvent aussi en Francouie et dans la Hesse. D'après une liste très-exactement faite, dans un seul district de ce pays (celui qui appartient aujourd'hui au district impérial prussien de Cassel') nous constatons que des éghses furent, ou construites, ou réparées et achevées, dans plus de soixante localités différentes.
Les noms de ces localités prouvent que dans ce pays, dépouillé par la guerre de tant de monuments, la quatrième partie environ des éghses qui sont encore debout date de la tin du moyen âge. Pour prendre un autre exemple dans un pays différent, c'est à la même époque qu'appartient presque la moitié 'des édifices religieux dignes d'attention au poiut de vue de l'art, qui subsistent encore dans les deux Alsaces (districts de Kaisersberg et de Rappoltsweiler*).
L'érection de ces innombrables édifices permet de constater l'ac-
' Reichensperger, Mélanges, p. 111-121.— Sur Kiedrich, vov. Zaln, 82 foIL, 132 foil.
- Sur le chœur de !a cathédrale, voy. Bader, Geschichte der Sladl Freiburg, t. I,
^ Voy. liaudenlniiiler im Regierungsbezirk Cassel, DEHN Rotfelser et LOTZ (Cassel, 1870). — LOTZ, KunsUopographie Dculschlmuh, t. II (CaSiCl, 1862).
* Voy. ?iJV^k\:u,SuUislique mon. des cantons de Kaijsersberg et de liibeauvillé (Stvashourf^, 1860.)
ÉDIFICKS RELIGIEUX. 141
lion puissante qu'exerçait encore, dans toutes les parties de l'Allemaîpie, l'Éj^iise dont ils servaient les vues. Tant et de si admirables enlises, «ans parler des richesses dont elles él aient intérieurement ornées, n'auraient pu s'élever, si dans toutes les classes, dans les familles comme dans les corporations, n'eiU dominé l'esprit de foi, la vive ferveur. Ce n'était pas l'amour de l'art qui poussait les ùmes vers la dévotion; c'étaient le sentiment relifjieux, la culture religieuse élevée du peuple qui faisaient éclore les œuvres de l'art chrétien et en inspiraient l'amour. La nation y joignait ses plus nobles efforts et tenait à y participer selon ses moyens, par des offrandes, grandes ou petites.
Qu'on prenne en main, par exemple, les comptes d'architecture de l'église de Xanten : le maître architecte reçoit, pour couvrir les frais de la bâtisse, de celui-ci un lit, de cet autre un ustensile de ménage; un troisième apporte son habit; le quatrième amène sa vache, un autre offre du blé, et le maître architecte est prié d'employer le prix de revient de tous ces dons de la manière qu'il jugera être la plus utile. Dans le chœur de l'église, on voyait suspendus des cuirasses, des casques, foute espèce d'armes destinées à être vendues. Un bourgeois donne ses pierres précieuses; un seigneur offre les dîmes apportées par ses fermiers; on offre des matériaux de construction, le gain d'une partie de quilles, l'aumône qu'on est obligé de faire en entrant dans une confrérie. Un valet de service donne dix pièces de menue monnaie; une pauvre vieille femme, quatorze deniers. Les tailleurs de pierre eux-mêmes ne restent pas en arrière et donnent souvent d'une main ce qu'ils viennent de recevoir de l'autre comme salaire de leur semaine'.
Les choses se passaient de même à Francfort-sur-le-Mein ; dans cette ville, la collégiale de Saint-Barthélémy avait chargé un employé spécial de recevoir les dons apportés pour l'achèvement de la cathédrale. Cet homme se tenait tout le long du jour dans le cimetière, près d'une image représentant le Sauveur au jardin des Olives. On apportait au " gardien de l'image » non-seulement de bonnes pièces sonnantes, mais encore des objets de ménage, d'habillement, même des veaux, des porcs, des poulets, etc., que l'on renfermait dans des clôtures disposées à cet effet. La confrérie des boulangers se
' SCHOLTEX, jlusztijc aus den Baurcchimngen der St Vicloi's Kirche zu Xanten, p. 21, 26, 30, 36, 39, ^3, 48, 54-59, 63, 64, 74 (Berlin, 1852).
REicii^ysPEKGEK, Mélanges, p. 268-270; nous voyons p.ir ces comptes combien, même à cette époque, lérection d'un (jrand édifi* e éiait chose dispendieuse. — Otte, p. 631. — Voy. aussi sur ce sujet Allihx, Bauhütte, n» 42, p. 84-92. Il y rend pleine justice à l'ardeur pour les œuvres d'art et d'architecture • de ce quinzième siècle si raillé «. — Voyez aussi SciiueGRAF, Drei Rechnungen über den Regenshurgcr Dom, 1487-1489 (Ratisbonne, 1857).
chargea cVengraisser gratuitement les porcs donnés de cette manière, jusqu'au moment où ils seraient en état d'être tués. Chaque samedi lecollecteur des aumônes vendait à l'encan les objets qu'il avait reçus pendant la semaine, et le vendredi, on voyait fréquemment un paysan suspendre son harnais ou son meilleur vêtement, une femme sa plus belle jupe, auprès de la pieuse image; puis le lendemain on venait racheter ce qu'on avait donné la veille'.
On lit dans une chronique manuscrite relative à la construction de la cathédrale d'ülm : " A l'endroit où le conseil de fabrique a coutume de s'acquitter des devoirs de sa charge, on a construit une baraque où chacun peut apporter la petite offrande volontaire de son bon cœur. Ni tablier, ni cotillon, ni ceinture, ni collier n'est méprisé; on les vend ensuite chez les fripiers, près du logis des cloutiers, le plus avantageusement possible au profit de l'édifice. Quelques bourgeois se sont engagés à faire corvée d'hommes et de chevaux pendant une année entière; d'autres, pendant six mois, un, deux ou trois mois ; quelques-uns même achètent des chevaux à cet effet. Aussi, grâce à leurs efforts, l'œuvre a grandi sous leurs mains de telle manière que... en 1488, non-seulement la grande et splendide église avec son clocher a été élevée, voûtée, couverte, mais encore ornée à T'inléricur de cinquante-deux autels. On n'a accepté pour cette construction l'aide d'aucun étranger. Le dôme, avec le clocher, d'après les comptes, coûta environ neuf tonnes d'or. En 1452, Claus Lieb, surnommé « le forgeron des pierres ", fit construire à ses frais l'admirable sacristie. Pour rendre grâces à Dieu ou plutôt pour servir de prière perpétuelle (car alors tous ceux qui avaient fait un don à l'église pouvaient y suspendre, en souvenir de leur libéralité, soit des armoiries, soit un écusson, soit un tableau), il se contenta d'enfouir son enclume dans les fondements. On lit sur la porte de la sacristie : " Claus Lieb, surnommé le forgeron des pierres. » En 1.517 fut achevé le groupe du Christ et des apôtres à la montagne des Oliviers. On y voit douze figures, sans compter celle du Christ et des trois apôtres ses compagnons. La fondatrice, qui a une confiserie dans la rue d'Herbel, se nomme Marie Tauscudschon, et elle a, diton, dépensé 7,000 florins pour ces sculptures -. »
' Kriegk, Geschichte Francfiirl's, p. 165.
- Hisi. und Pol. Blatt., t. XXXII, p. 103-104. — Voy. les dons d'armes et d"habits offerts pour l'église de Notre-Dame à Mayence.— Mo.ne, t. XI, p. 138. —Falk, ll'issenschdfi und Kunsi, p. 350. — Sur les dons volontaires offerts pour les éiyUses de Nuremberg, voy Baader, App., t. I, p. 54, et t. II, p. 29, 32, 34. — Voy. aussi Passaviint's Ansichten, p. 124-125. — Dans l'église de iNussdorf, on a trouvé dans les voûtes d'arête des écussons où étaient peints des serpettes de vignerons, des épis, des abeilles et des raisins, probablement en souvenir des cultivateurs et vignerons qui avaient coopéré à la construction de l'édifice. Jahrbuch der Ceniralcommissioi: , t. Il, p. 155.
AhCllITECTURE CIVILE. 143
C'est à ces efforts réunis qu'iuspirait une foi commune, c'est à l'ardente piété des pauvres et des riches, des bourgeois et des paysans, des prêtres et des nobles, des individus comme des corporalions et des monastères, (juc la plupart de nos églises doivent leur origine. Les nations et les villes, jalouses de se surpasser les unes les autres dans le témoignage de leur piété, de leur prospérité, de leur culture artistique, s'imposaient mille sacrifices généreux, et cela à une époque où la libéralité chrétienne s'exprimait eu même temps de la manière la plus large, dans des legs pieux et d'innombrables fondations de bienfaisance. Cela est si vrai que le Pape lui-même dans un bref adressé au Conseil de Francfort-sur-le-.Meiu, lui recommande de veiller à ce que la ville ne vienne à s'appauvrir par trop de Jegs faits aux églises '.
C'est par les édifices religieux que l'architecture du quinzième siècle exprima le plus magnifiquement son génie; mais elle ne consacra pas exclusivement à l'Eglise ses glorieux labeurs ; elle sut aussi parer la vie publique, le foyer domestique des plus nobles créations. Après Dieu, elle se plut à servir les intérêts communs, la liberté, riionneurdes citoyens à défendre, à fortifier les villes; elle a élevé ces tours puissantes, ces donjons, ces doubles portes que les engins modernes ont de la peine à détruire. On lui doit encore ces hôtels de ville, ces arsenaux, ces salles où se discutaient les intérêts de la commune, et ces maisons de réunions publiques qui servaient aux joyeuses assemblées. Les tours et portes de ville étaient fréquemment construites par les plus grands architectes. Si les cités rivalisaient de zèle pour élever au Maître du ciel et de la terre les plus magnifiques cathédrales, elles avaient entre elles la même émulation pour l'érection de bâtiments publics destinés à attester devant la postérité leur puissance, leur dignité, la vitalité de leur génie. iNonseulement en temps de paix, mais au milieu même du tumulte des armes, s'élevaient des édifices nombreux. L'Allemagne fut dotée en même temps de monuments religieux et civils de toute proportion, de toute nature. Les maisons bourgeoises et les demeures patriciennes avec leurs hautspignons,leursfenêtresaussiartistiques que commodes, aux formes si variées et si élégantes, même les habitations de paysans, les plus simples constructions de bois joint, révèlent, dans leurs
' Kriegk, Geschichte Francjurl's, p. 164.
plus petits détails, le sentiment artistique plein de sève et de justesse qui régnait alors dans toutes les classes de la nation. Les simples particuliers éprouvaient aussi bien que la commune en général l'ambition de laisser à leur pays un beau, un irréprochable travail qui servit d'encouragement, d'objet d'émulation aux artistes à venir, et contribuât à la gloire de la patrie. Le bourgeois, le paysan même tenait à honneur d'avoir chez lui, exécutés avec le plus de perfection possible, les objets qui servaient à la vie de tous les jours '.
Si l'on veut se faire une idée delà splendeur de l'architecture allemande à cette époque, il faut étudier les dessins de Mérian dans la topographie de Zeiler. Non-seulement les édifices civils, les châteaux, les hôtels de ville, les portes fortifiées, mais encore l'aspect général des cités, nous révèlent l'effort et le labeur de ces mêmes associations qui, maniant la matière et la lorme sous tous les aspects possibles, arrivaient à cette perfection, à cette juste harmonie de tous les détails , que nous avons déjà admirées dans les édifices religieux ^
' Dit Juste >JÖser. Voy. Reichensperger, Mélanges, p. 409-412. — Cknsllick germanische Baukunst, p. 20, 30-32, 37. — On ne peut nier que les demeures d'autrefois n'eussent bien moins d'air et de lumière que celles d'aujourdliui; mais il faut se rappeler que toutes les villes d'alors, dés qu'elles avaient un peu d'importance-, étaient fortifiées, et que les murs d'enceinte rendaient nécessaire l'afTglomération des bâtiments. " Quelle cho:ve plus attrayante pour l'esprit, dit .lacob Grimm, que la description d'une ville du moyen âge? Les arts, que la richesse seule fait éclore, se montrent à nos regards; d'admirables églises et édifices publics s'élèvent dans l'enceinte des solides murailles; les places plantées d'arbres é.gayent les demeures, a;3réables d'aspect; et au dedans nous voyons s'épanouir une vie active et laborieuse, qui ne met point ol)stacle aux jeux, aux divertissements, aux danses, aux exercices militaires. Conscients de leur fortune bien établie, les bourgeois, dans leurs beaux babils, vont et viennent, fiers de leurs libertés, prêts à se défendre vaillamment contre toute attaque, généreux dans leurs dons, loyaux et fermes dans leur vie de famille, pleins de respect et de piété pour Dieu. "
- On peut y constater l'état de prospérité et de splendeur dans lequel l'Allemagne sortit des mains de l'art du moyen âge. Pour plus de détails, voy. Reichen.s- PERGER, Martin Mérian, p. 6-18; Mélangi's, p. 195-490. Toute l'architecture du moyen âge est isiue de l'église; cependant l'architecture profane n'y eut pas moins son caractère personnel, et sut s'adapter à toutes les destinations, à tous^ les besoins. Un château fort de cette époque, bien qu'il soit impossible de nier son caractère gothique, n'imite pas plus une église, un monastère, que les habits, les meubles des laïques n'imitent les meubles, les ornements d'église Une loi profonde, ayant sa racine dans le christianisme même, inspira jusqu'au moment de la Renaissance toutes les manifestations de l'art sans nuire en aucune manière à l'individualité. Au contraire, daUb la période qui commence à la Renaissance, tous les arts, même l'art religieux, subirent l'intluence des cours princières.
CHAI'ITHE II
SCüLPTüilfc: ET r El M URL.
En Allemafvnc comme paiioiit ailleurs, les progrès de la sculpture et de la peiiilurc suivirent de près ceux de l'architecture leur sunir. L'archiiccture a besoin de leur secours; elle ne peut arriver à un plein épanouissement ni produire tout son effet, qu'elle ne leur soit étroitement associée. D'autre part, la sculpture et la peinture ne peuvent prospérer si elles ne trouvent un ferme appui dans l'architecture.
Les murs du saint édifice une fois achevés, il fallait songer à animer ces espaces froids et vides; à les orner extérieurement et intérieurement de statues, de tableaux destinés à symboliser les enseignements et les saintes traditions du christianisme, à rendre comme visibles les personnes et les objets du culte, à être, enfin, comme « les prédicateurs d'une vie plus haute ". La ferveur chrétienne avait hâte d'orner, de rendre magnifique le lieu où le Sauveur réside, s'unit aux hommes dans sa miséricorde et son amour; où, dans un saint recueillement, le peuple fidèle adore et élève ses pensées vers le ciel. Tout ce que la terre peut donner de plus beau, tout ce qui peut aider les élans religieux de l'âme, fut employé à parer nos temples, et la sculpture et la peinture, marchant sur les pas de l'architecture pour servir l'Église, prêtèrent à l'esprit chrétien son expression la plus sublime. Leurs chefs-d'œuvre ont gardé l'empreinte de ce qu'il y a de meilleur et de plus durable dans toute œuvre d'art : l'amour ardent de l'artiste pour sa création.
Les églises n'étaient pas seulement pour nos pères le sanctuaire de la prière; elles étaient encore comme des expositions grandioses, où, sous leurs yeux, la divine histoire de la Rédemption se déroulait à Taise. Elles étaient en même temps pour le peuple des musées constamment ouverts, des galeries historiques, où, de siècle en siècle, les chefs-d'œuvre venaient s'ajouter aux chefs-d'œuvre. C'est en les admirant tous les jours que se formait le sens esthétique dans la jeunesse; grâce à elles, les artistes trouvaient des occasions sans
cesse renouvelées de pratiquer leur art. Les commandes abondaient, venues soit des particuliers, soit des corporations.
Toute famille aisée, toute corporation tenait à faire hommage à Dieu d'un don particulier pour sa sainte demeure ; on offrait un tableau, une statue, un vitrail, un devant d'autel; les portraits de famille eux-mêmes, en leur qualité de portraits de donateurs, étaient apportés aux pieds des saints, et servaient une pensée élevée. Quand les artistes se représentaient eux-mêmes, soit par la couleur, soit par le bronze, le bois ou la pierre, ils se donnaient l'attitude d'humbles suppliants; dans celles de leurs compositions qui ont de nombreux personnages, ou les voit chercher toujours la place la plus modeste pour y figurer; souvent, comme Adam Krafft, dans le tabernacle de l'église de Saint-Laurent, ils paraissent en habits de travail, revêtus de leur tablier, un outil à la main et dans l'attitude de serviteurs'.
Mais ce n'était pas seulement la vie religieuse, c'était aussi la vie domestique et publique que la sculpture et la peinture s'efforçaient d'ennoblir et d'orner. Les hôtels de ville, les maisons des corporations, les demeures patriciennes étaient des musées d'art en petit, et attestent encore aujourd'hui la force et la sève du sentiment artistique de la nation ^
Aucune maison bourgeoise n'était dépourvue de peinture; toutes portaient sur leur fronton, soit un symbole quelconque, soit l'image du saint patron de la famille . L'aspect seul des rues dans les grandes villes disait le rôle important qu'avait l'art dans la vie de la nation : elles ressemblaient à des chroniques illustrées, dont les murs, recouverts de fresques, étaient comme les feuillets; ces fresques faisaient mieux pénétrer dans l'intime de la vie populaire et bourgeoise que n'importe quel livre écrit ou imprimé. D'excellents artistes s'y essayaient; il arrivait souvent qu'ils les réussissaient mieux, y montraient plus d'habileté et de talent que dans leurs autres compositions, et de véritables chefs-d'œuvre se trouvaient ainsi exposés dans la rue, pour l'ornementation d'une simple maison bourgeoise '. On dépensait souvent de grosses sommes pour l'embellissement des villes; ainsi à Nuremberg, en 1447, la ville donne 500 florins pour dorer la belle fontaine qui s'y trouve; une nouvelle peinture et dorure coûte plus tard 400 florins (1491) K
Tous les chefs-d'œuvre de l'époque portent l'empreinte de l'art national.
' Voyez MONZ, Zeilschrlfi, t. III, p. 3-8, et t. XVII, p. 257-279. — Rettberg, Nürnbergs Kunstleben, p. 59, 91. — RiEHL, p. 113. 2 VOV. Ennen, t. III, p. 960.
' Particulièrement à Aujjsbourg. Voy. Rieiil, p. 291 298. — IIerbergvb, p. 62. * Chroniken der dculsdiai Staate, t. X, p. 167, et t. XI, p. 560, note 3, p. :66.
DÉVELOPPEMENT DE L'AKT. Ii7
L'art est le bien commun de l'humanitr, il a ses racines dans la vie iutcllecfuelle et universelle de l'esprit humain : toutefois il porte, là où il se produil, les caractères du milieu où il se développe '. Counne les mœurs et le langage, il croit sur un sol religieux, au sein même du peuple; il traduit et revêt la vie intime et les sentiments les plus élevés de la nation sous le symbole de l'image, de même (juc la langue, sous le synibole des mots, les mœurs, sous la forme des relations sociales, les traduisent et les revêtent. Les artistes allemands d'alors, par nature comme par développement personnel, avaient le sentiment très-prononcé de l'amour de leur pays; ils transportèrent tout naturellement ce sentiment dans l'art. On peut presque discerner les traits de caractère particuliers à chaque province allemande en étudiant les (ruvres artistiques qui lui appartiennent en propre. De môme que toute grande ville avait un dialecte particulier, l'art y avait aussi certaines nuances, qui n'étaient qu'à lui.
Tous ces artistes remarquables qui produisirent en si grande abondance des œuvres si variées et si admirables, n'étaient que de simples bourgeois, d'humbles ouvriers d'une corporation de la ville. Le jeune homme se rendait dans l'atelier d'un maître, y apprenait la préparation traditionnelle de la matière première, acquérait la pratique des travaux de son état, avançait peu à peu, et devenait enfin premier ouvrier. 11 étudiait le maître, se perfectionnait en suivant son exemple, puis il se mettait en voyage; s'il parvenait à produire quelque ouvrage vraiment remarquable, il faisait ce qu'on appelait " œuvre de maître », et passait patron; sinon, il restait simple ouvrier, et se bornait à aider son maître dans l'exécution des commandes reçues. Au reste, les patrons eux-mêmes, verriers, statuaires, sculpteurs sur bois, fondeurs en métaux, fondeurs de cloches, orfèvres, forgerons, serruriers, travaillaient avec leurs ouvriers et leurs apprentis, maintenaient parmi eux l'ordre et la discipline, mangeaient à la même table, couchaient sous le même toit, et ne se distinguaient en rien des autres gens du métier.
Parmi les vies des nombreux protecteurs de l'art à cette époque, nous choisirons celle du drapier et échevin Jacques Heller, de Francfort-sur-le-Mein. Nous pourrons y étudier la manière dont l'art se développait alors, ses étroits rapports avec la vie des citoyens, et la souplesse avec laquelle il se pliait aux besoins des hommes de ce temps. Les grandes capacités de Heller, sa connaissance pratique des affaires lui avaient valu la considération de ses concitoyens. H avait vu le monde; en 1500 il avait visité Rome et avait représenté plusieurs fois avec succès les intérêts de Francfort dans les
' Voy. LUTHARDT, p. 34-35,
diètes de l'empire et différentes affaires diplomatiques. Les legs, les fondations qu'il fit en si grande abondance nous fout concevoir une haute idée de sa bonté de cœur, de sa bienfaisance envers la misère et le malheur, de sou affectueuse sollicitude pour ses subordonnés, de sa belle et patriarcale manière de vivre dans sa maison, au milieu de ses fidèles serviteurs. Plein d'amour pour son pays, ami zéîé du progrès de la science, il donna « de bon cœur », et pour l'utilité commune de la ville, une somme importante pour la construction d'une nouvelle bibliothèque. Jusque par delà la mort, il voulut concourir à l'honneur, à la prospérité de sa ville natale par l.î donation de sommes considérables qu'il attribua à la construction d'édifices publics, églises, et murs d'enceinte. Une profonde et grave piélé, un esprit entièrement dévoué à l'Église furent les mobiles qui le dirigèrent toute sa vie. Sa foi était aussi la cause de la protection qu'il accordait aux arts, et s'il faisait travailler sculpteurs et fondeurs, peintres, orfèvres, brodeurs, c'était pour prêter une expression durable à sa piété. On a conservé des ordres écrits laissés par lui pour l'achèvement de précieux ornements d'église destinés à des cloîtres et à des églises de la ville et des environs. Il y indique avec précision les belles broderies d'art qui doivent y être employées; par exemple, pour le cloître des Dominicains de Francfort, il ordonne qu'on fasse un ornement d'église : avec du velours rouge, du meilleur et du plus beau, richement orné, exécuté de la manière la plus artistique, avec une belle croix sous laquelle Marie et saint Jean seront représentés, et où seront brodés deux écussons : le sien et celui de sa femme », « plus, deux dalmatiques et une chape de chœur où saint Jacques et sainte Catherine soient brodés », ouvrage auquel les perles de sa défunte femme doivent être employées. Outre cela, il ordonne de dépenser quatre-vingts et même cent florins en surplus, afin qu'elles soient encore plus belles, plus dignes d'être consacrées à la gloire et à la louange de Dieu. Pour son tombeau, dont il avait marqué la place dans le cloître des Dominicains, il fit faire, de son vivant, un bel ouvrage d'art en bronze, surmonté d'une statue de la Mort '. Dans l'église de Notre-Dame, il fit exécuter un admirable groupe sculpté représentant Jésus au jardin de Gethsémani, non loin duquel sont les apôtres endormis -. 11 joignit à cette offrande magnifique une fondation pieuse. Mais tous ces dons restent bien au-dessous, comme valeur artistique, d'un tableau d'autel destiné au couvent des Dominicains (qu'Albert Durer peignit par son ordre), et d'un Cal-
' Lorsque le monastère fut supprimé, cette statue fut brisée comme n'étant que du •■ vieux métal ■, et vendue à des Juifs. ^ Il n'existe plus maintenant.