‹ L'Allemagne et la réforme (volume 2)Chapitre 74 sur 477 · GRAVURE SUR BOIS, ALBERT DURER · texte numérisé non relu

GRAVURE SUR BOIS, ALBERT DURER

incessanl, une conJcmplalioii cicrnelle du mystère du péché et de la réj)arali()n se liscnl sur les Irails du Clirisl; c( en même temps (jue ce re{;ard si j)r()lbud Jelé dans l'àme du Fils de Dieu, sa personne humaine, son aKilude, nous sont représentées d'une manière tellement Crappanle ([ue, dans ce sujet où tout était évidemment épi(jue, nous nous sentons touchés par la poésie lyrique la plus émouvante. »

Le dessin du Portement de croix, où sont représentés un si {^rand nombre de personnages, a acquis une célébrité particulière pour avoir servi de motif à l'une des plus admirables compositions de lîaphaél '.

A côté du sublime pathétique des Deux Passions, admirons les vingt gravures sur bois qui représentent la lie de Notre-Danu-, Elles datent pour la plupart de lô04 et de 1505', et forment un délicieux poème, plein de tendresse, de pureté et de mélancolie. Les moindres détails, les paj sages, les incidents familiers de la vie champêtre, les animaux, rapprochés de l'homme dans une union aimable, tout porte le caractère de l'idylle et adoucit avec charme l'austérité de la vie de la Sainte Vierge et de ses parents. La mort même de la .Mère de Dieu, entourée des disciples et étendue sur son lit de mort; Pierre répandant l'eau sainte sur celle qui s'en va ; Jean tenant pour elle un cierge allumé; un autre apôtre élevant la croix, nous mspirent une émotion pénétrante et douces Durera mis aux pieds de la Reine du ciel, dans ces pages suaves, toute sa tendresse, tout son hommage. L'art véritable a cela de commun avec l'amour, qu'il apporte une attention affectueuse au moindre détail concernant la personne aimée. C'est dans la l'ie de Xotre-Daine, plus que dans toutes les autres compositions de Dürer, que se montre dans foute sa grâce et sa vérité ce qui constitue essentiellement l'art allemand : la vie du sentiment.

De même que l'auteur (VHéliand fait passer les eaux vives de l'Évangile à travers sa patrie saxonne, et transporte le Christ et ses disciples dans sa terre natale comme si toute la sainte histoire s'y était accomplie, Durer fait subir aux faits religieux, aux légendes pieuses les conditions ordinaires de la vie dans son pays et parmi ses concitoyens. Toute distance, toute trace, tout souvenir d'une contrée étrangère disparait dans ces compositions pleines de vie. Tout s'échauffe, tout se rapproche de nous dans une réalité familière. L'àme du quinzième siècle qui inspira Dürer et auquel il servit

' Voy. Van Eyk, p. 277.

* Th\i;.SI\G, Durer, (icsrhkhtc seines Lebens, p. 248-253.

'Cette {îravure a été plusieurs fois reproduite par les imitateurs de Durer. Voilà pourquoi dans les musées nous rencontrons des tableaux dans le même genre qui portent le nom de Dürer.

à son tour d'interprète et de héraut, s'y reflète avec une admirable fidélité '.

Dans les archives du couvent de Sainte-Claire, à Nuremberg, se trouve le plan ébauché que Dinner avait tracé pour son œuvre *. 11 date du temps où Charité Pirklieimer en était abbesse. C'est en comparant cette ébauche avec la composition du maitre, qu'on peut apprécier sa fécondité d'idées, le don merveilleux d'invention qu'il possédait. Mais l'œuvre la plus {grandiose qui fut jamais exécutée par la gravure sur bois, c'est VAtc de triomphe de Maximilien, fait par Dürer à la prière ^ de l'Empereur,

La gravure sur cuivre se perfectionnait en même temps, et atteignait son plus grand développement. Les premiers incunables sur cuivre, comme les premières productions de la gravure sur bois, semblent nous être venus de la haute Allemagne, vraisemblablement de l'ancienne Bavière. Il est certain, en tout cas, que la gravure sur cuivre a été mise en usage en Allemagne bien avant d'être introduite en Italie*. Ce furent des orfèvres allemands qui eurent les premiers l'idée de tirer sur cuivre les copies d'images religieuses qu'ils propagèrent ensuite; et le premier emploi de la nouvelle découverte fut de servir à l'instruction religieuse du peuple. Les deux principaux graveurs sur cuivre de cette époque, Franz de Bohold et Israël de Meckenen (mort eu 1503), restent tous deux fort en arrière, comme habileté technique, de deux maîtres de génie qui ne nous' sont connus que par leur monogramme, et dont les dessins portent la date de 1451 à 1466. Nous y admirons une observation de la nature bien plus vraie, plus délicate et d'un style plus large que dans les compositions des artistes que nous venons de nommer '\

C'est à l'école d'un de ces maîtres inconnus (dont les initiales sont E. S.) que se forma Martin Schongauer, plus célèbre peut-être encore comme graveur que comme peintre. En invention, sentiment, simple grandeur de style, non-seulement il surpasse ses pr^'décesseurs, mais il est au-dessus de tous les artistes qui le suivirent, si nous en exceptons Albert Dürer. Ses gravures, dont soixante-dix nous ont été conservées, se répandirent rapidement et lui méritèrent une réputation

' Voy. Van Eye, p. 280-320. — Llthardt, p. 3. — Voy. .1. ALDEMcmcHEX, Die Mitulalterliche Kunslin Soest, p. 23-24, et planche 4. {Ronn, 1875.)

- Voy. Baader, t. II, p. 36, 63-70.

' Thausing, Durer, Geschichte seines Lehens, p. 370-373.

* Voy. SiGHAUT, Histor. und Polit. BL, t. LVII, p. 822. — W. SCHMIDT, p. 35-3G. — Schott, p. 2-3.

' Otte, p. 802-803. — Klgler, Handbuch, t. II, p. 494. — SCHOTT, p. 9-10. — Vov. Von der Linde, p. 13.

GRAVURE SUR CUIVIIE. 183

européenne. Michcl-Anjje lui-même s'imposa, dit-on, le minutieux travail de copier l'une d'elles '. Le dessin de la Tejiladon de saint Antoine exerça à lui seul une puissante influence sur l'art. Parmi les élèves qui se formèrent à Colmar dans son atelier, il faut citer Barthélémy Zeilbloom, d'fjlin, ancpiel sont allrihués plus de cent cin<{uanle dessins d'un reniar<|ual)le fini-.

Mais on ne saurait parler de la f,ravure sur cuivre sans en revenir encore ;i Albert Durer, auquel elle est redevable de son immense extension, de sa mise en œuvre si variée, de son perfectionnement admirable. C'est encore à lui qu'on doit les premières eaux-fortes. Ses dessins furent reproduits en Allemajyne et à l'étranfjer plus fréquemment encore que ceux de Schonp^auer, et des maîtres illustres comme André del Sarto, Nicolas Alunno, Marc de Ravenne, y puisaient des motifs pour leurs tableaux. C'est donc avec un orgueil fort légitime que l'ingénieur militaire Daniel Specklin a rangé la gravure sur cuivre « parmi ces arts subtils qui doivent leur finesse et leur perfection aux Allemands \ bien qu'en puisse dire l'Italie ».

Schongaucr ne s'était pas borné à reproduire des sujets religieux; son burin avait retracé les sujets les plus divers, animaux, armoiries, motiis de tout genre ^ Mais Dürer étendit encore le domaine de la gravure et la mit au service de toutes les formes de la pensée : histoire, mythologie, humour, satire, allégorie, architecture, paysages, portraits, il y a de tout dans son œuvre, et son invention est aussi féconde que son labeur est infatigable. Parmi celles de ses compositions qui sont d'un intérêt historique universel, trois sont particulièrement dignes d'être étudiées, parce que l'artiste a su y donner vie à sa manière personnelle d'envisager le monde et les choses. Elles sont intitulées : le Chevalier, la Mort et le Démon (1513), Saint Jérôme, et la Mélancolie (1514). Ces trois dessins s'expliquent réciproquement l'un par l'autre ^ A la profondeur tout ta part de l'expression, au fini de l'exécution, on est facilement averti qu'on a sous les yeux les modèles les plus achevés qu'ait jamais pu produire la gravure sur cuivre.

Dans la première de ces compositions nous apercevons un guerrier chevauchant parmi de sombres replis de rochers, loin de tout sentier

' Springer, p. 179-180.

2 Voy. Uassler, p. 118-119.

' Voy. Springer, p. 17i-175.

* Pour plus de détails, voy. W. SciniiDT, p. 35-38.

^ Voy. les diverses interprétations de ces trois dessins dans Van Eye, p, 349- 356. — Allihn, p. 95-115. — [atiiardt, p. 46-49. — Waagen, p. 223-226. — Thau- SlNG, Durer, Geschichte seines Lebens, p. 450-454. — Kai;f:\Ian\, .J. Durer, p. 38-42. — Sur saint Jérôme et la Mélancolie, voy. Springer, p. 200-201,

tracé. Il est revêtu d'une armure brillante. A ses côtés se tient la Mort, dont la tête est couronnée de serpents entrelacés. Elle présente en grimaçant au chevalier le sablier fatal. Le démon, sous une forme plus repoussante encore, armé d'une lance crochue, étend vers lui sa griffe. Mais sans se laisser épouvanter par la mort ou par le démon, ne regardant ni à droite ni à gauche, le chevalier poursuit sa marche avec assurance. Sa ferme foi, la conscience du devoir loyalement accompli, lui donnent la certitude de la victoire '.

L'artiste complèle la pensée d'une portée générale qu'il a cherché à exprimer dans son premier dessin, par le second qui nous transporte dans la chambre de saint Jérôme. Tout dans cette composition respire un charme intime, tout y est agréable aux yeux. Saint Jérôme est assis devant un pupitre et écrit. Autour de lui règne un ordre plein d'harmonie. Un soleil radieux pénètre à travers les petites vitres rondes des fenêtres, et répand dans la chambre sa joyeuse clarté. Un lion, aux yeux à demi fermés, étend ses membres à cette chaleur bienfaisante. A ses côtés, un chien ^ dort profondément. Aucune pensée troublante, nulle anxiété venue du dehors, n'altèrent la bienheureuse sérénité, la foi calme et profonde qui se reflètent sur le beau et expressif visage du Père de l'Église. Mais cette paix dont il jouit, le saint n'entend pas la garder pour lui seul : il est absorbé tout entier dans un travail qui le reud heureux, et qui aura pour but d'en répandre au loin les fruits.

La troisième composition est d'un caractère tout différent. Une femme aux ailes d'ange nous y est représentée. Sa tête couronnée de myrte est appuyée sur sa main gauche. Sa main droite tient un livre et un compas. Elle est assise au bord de la mer, et plongée dans une méditation profonde. Un maigre lévrier, qui parait épuisé de fatigue, est couché à ses pieds. Tout autour d'elle, dans un désordre qui est un véritable chaos, et dont l'effet désagréable est rendu plus pénible encore par le reflet blafard d'une comète qui perce les nues, sont jetés çà et là, pêle-mêle, les instruments, les symboles différents des sciences humaines. Ici, point de soleil réchauffant, point d'agréable bien-être, nulle trace des doux effets de ce contentement intérieur que possède le chevalier parmi les plus redoutables périls, et qu'exprime le visage de saint Jérôm.e absorbé dans son travail. La rêveuse est plongée dans de sombres et profondes pensées. Son regard se perd au loin. Ses traits expriment une souffrance amère.

Ces trois dessins marquent les limites de deux âges bien différents

' Voy. Van Eye, p. 361. IL Grimm établit un rapprochement entre le dessin : le chevalier, la mort et le démon, et le Enchiriitinu iniliiis christia/ii d'Érasme. — Voy. Preussiche Jahrbücher, 1875, t. XXXVI, p. 543-549.

* Ou un reuard.

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