ÉI^ÈVES D'ALBERT DURER
dans riiistoirc de la civilisalioii et de la foi en Allemagoe. En efTct, si Ton reconnaît dans les deux premiers le symbole d'un siècle calme et lerme dans sa croyance au milieu même de la lulle, d'un sK'cle plein d'activifc, mais alfranchi de loute incertitude sur les questions les plus sublimes et les plus redoutables (}ui intéressent notre être, le troisième est an contraire rima[;c d'un temps présomptueux, trop confiant en lui-même, cherchant a résoudre les problèmes de l'existence et de la nature par ses propres investifjations, par le seul secours des sciences iiumaincs, et restant en même temps torturé par la terrible certitude de l'impuissance de ses efforts. L'artiste, pour adoucir l'impression qu'il a produite, a étendu un arc-en-ciel sur la vaste mer, comme un symbole de paix.
Parmi les nombreux élèves et successeurs de Dürer, aucun, même do loin, ne peut être comparé au " prince des graveurs ;. Aucun ne possède son enjouement naïf, son inspiration féconde, sa profondeur de sentiment, bien que plusieurs d'entre eux, comme Hans Schäuffelin, Albert Altdorler, Henri Aldegrever, Hans Sébald Beham, fussent passés maîtres dans la prali(iue de leur art; mais malheureusement bien des disciples et imitateurs d'Albert Dürer perdirent la noble simplicité du style allemand, et tombèrent dans un style froid et maniéré'. En ce qui concerne la gravure, on put bientôt s'apercevoir que les artistes n'arrivaient ä produire des œuvres remarquables qu'autant qu'ils restaient fidèles aux traditions, au génie, à la façon de sentir et de penser qui avaient inspiré leurs maîtres, qu'autant qu'ils s'abreuvaient à cette source de foi où Dürer avait si abondamment puisé. Plus ils se séparèrent de l'inspiration primitive et renoncèrent aux vigoureuses pensées d'autrefois, plus ils perdirent les convictions religieuses, et par conséquent le sens moral dans sa plus haute expression, plus ils virent la puissance créatrice leur échapper, et, peu à peu, ils tombèrent dans une complète vulgarité.
Donnons toutefois un rang à part à Lucas Cranach (né en 1472); c'est lui qui implanta en Saxe l'art de Dürer ^; il est resté le plus célèbre de ses élèves. Dans ses premiers dessins (1504-1509), nous admirons une délicatesse délicieuse, une grâce, une naïveté qui nous enchantent. Parmi les compositions qu'il donna alors au public, beaucoup sont dignes d'être mises au rang des plus remarquables de l'époque. Aussi le Nurembourgeois Christophe Scheurl n'hésite-t-il
' Voy. Klgler, Handbuch der Kunstgeschichte, t. II, [). 494-495. — Va\ Eye, p. 263-
' Voy. l'ouvrage illuslré de C. AnüI\K\, Monumente des MitlclalteTS und der Ihnaissance aus dem Sachsischen Erzgebirge. (Dresde, 1875.)
pas à lui donner la première place après Dürer parmi les maîtres allemands. Mais peu à peu Cranach donna dans un faux sentimentalisme, et, d'année en année, son talent tomba dans un plus triste abaissement'.
' Voy. KUGLER, Handbuch der Malerei, t. II, p. 253-260. — Schwase, dans la Kunstblatt, 1849, n" 14. Cranach travaillait à Wittenberg, comme un fabricant, avec un grand nombre de rapins barbouilleurs. Outre cela, il avait une boutique de livres et de papier, et était propriétaire de la pharmacie de la ville. — Voy. ScHLCHARiiT, Lucas Cranach, t. I, p. 68-71. — Otte, p. 778. — Voy. aussi IIOLL.VND, p. 202-203. — Allihn, p. 60-61. — La description de diverses caricatures par SCHLCHAnDT, t. II, p. 240-247. — Voy. nos Documents, t. II, p. 427, et t. III, p. 533.
CIIAPITHE IV
VIE ropuLAiiu:, d'après le témoignage des arts plastiques.
Pendant sa période d'épanouissement, l'art allemand fut le miroir fidèle des âmes, des caractères, des idées, des tendances, de toutes les manifestations delà pensée du temps fécond et mouvementé dont nous nous occupons. Tout ce qui intéressait la vie de la nation l'intéressait, et ce qui dominait dans les idées reçut, grâce à lui, son expression la plus haute.
Les deux traits caractéristiques de l'esprit allemand à cette époque, c'est une religieuse gravité auprès de laquelle se montre sans cesse une veine humoristique pleine de iVaicheur et de sève.
L'humour, dans son essence, l'humour qui n'est que le jeu intelligent des contrastes, fleurit toujours abondamment dans les périodes où l'art chrétien et la littérature chrétienne ont prédominé. Il ne leur appartient pas exclusivement, mais nous serons toujours sih's de le rencontrer là où ils ont une grande influence. En effet, ce jeu des contrastes ne peut se produire librement que si de solides principes sont posés. Or c'est le christianisme qui, pour la première fois, a donné il l'esprit humain la claire conscience de ses grandeurs et de ses faiblesses, aussi bien que du rapport qui existe entre sa liberté et les lois éternelles de Dieu; c'est donc le christianisme qui a fondé le centre inébranlable autour duquel peut se mouvoir l'humour ', et c'est pour cela qu'aussi longtemps que la vie personnelle, la vie privée et publique reposèrent sur la base affermie de la religion, aussi longtemps que l'Église donna l'unité et l'âme à l'organisme compliqué du moyen âge, l'humour demeura vigoureuse, saine et vivace parmi le peuple, et se répandit au dehors dans une expansion riche et variée. La poésie de la vie populaire au moyen âge, dans ses
' Voy. ReiCHENSPERGER, Mélanges, p. 471-478.
diverses manifestations : jeux publics, divertissements, fêtes souvent singulières où les fous et les ânes avaient un rôle ', innombrables facéties et récils comiques qui charmaient tant nos aïeux, nous atteste ce fait, et les ans plastiques, comme la littérature, nous apportent le même témoignage. L'humour ne peut déborder avec cette puissance que dans les siècles de foi, alors que les volontés sont vigoureuses et les sentiments profonds; les gens convaincus et croyants portent seuls dans la vie de tous les jours la liberté et l'audace, parce que le bon sens et le courage dirigent leurs intelligences. Ils sont joyeux de vivre; en eux, les organes les plus nobles et les plus intimes de la pensée restent intacts, même lorsque leur gaieté devient crue et môme irrévérencieuse. Dans les âges d'incrédulité, au contraire, il n'y a j as d'humour, et il n'y en a pas davantage dans les époques où règne une étroite bigoterie.
Si l'Église du moyeu âge eût voulu réprimer l'humour, sa grande autorité lui eût rendu l'entreprise bien facile; mais elle était trèséloignée d'un pareil dessein. Comme elle embrassait l'homme tout entier et comprenait tous ses besoins, toutes ses aspirations, elle laissait un libre essor aux manifestations légitimes de la pensée, elle leur accordait une pleine indépendance, pourvu (jue la raillerie ne touchât ni à la foi proprement dite, ni à elle, qui s'en était constituée la gardienne. Elle favorisait l'humour, elle lui laissait même pour ainsi dire - monter la garde auprès des choses saintes -, comme si elle eût aimé que l'homme fût souvent rappelé au souvenir de tout ce qui sépare du divin sa nature infirme et bornée. Ce n'était pas seulement sur les portails des églises, sur les gargouilles ou autres parties secondaires de l'extérieur des édifices religieux qu'on apercevait des figures grotesques; l'humour posait sa raillerie malicieuse et spirituelle sur les piliers et les lutrins, jusque dans le sanctuaire, et même sur le tabernacle. D'une amusante espièglerie elle passait souvent à une foudroyante satire; mais, dans toutes ses manifestations, elle ne cessait d'attester une ardente soif pour la vérité, une conviction profonde du néant de toulesles vanités de la terre, et ce continuel combat entre le bien et le mal qui se livre dans l'àme humaine. Elle flagellait les extravagances du temps et ne se lassait pas de prémunir les hommes contre l'orgueil et la vanité. Les figures grotesques et satiriques que nous apercevons à l'intérieur des églises et des cloîtres, et qui sont si fréquemment placées sur les sièges des prêtres, dans les stalles des
' • Nos fêtes religieuses et populaires du moyen Age. dit GrRviNus.ft. II, p. 277- 278). étaient pleines de vie poétique, de joies élevées : qui n"envierait ce temps, maintenant que chez nous tout est étouffé par la routine? Il faudrait avoir perdu l'esprit, ajoute-t-il, pour préférer les divertissements du présent à ceux d'autrefois. •