‹ L'Allemagne et la réforme (volume 2)Chapitre 92 sur 477 · LES MYSTÈRES · texte numérisé non relu

LES MYSTÈRES

sur leurs fronts; mais le roi des Allemands, qu'il veut gagner par des présents, renvoie ses messagers. Un combat s'engage, et Tarniee allemande a la victoire. Alors l'Antéchrist a recours aux moyens superstitieux; il opère des prodiges, guérit un prétendu boiteux, un faux lépreux, et ressuscite un soi-disant mort. 11 parvient par ces faux miracles à ébranler la foi des Allemands; l'Empereur s'agenouille devant lui, lui i^nt hommage de sa couronne, et se fait ensuite sacrer et couronner par lui. Aidé des Allemands, l'Antéchrist soumet le roi de Babylone et fait martyriser les Juift qui avaient d'abord reconnu son empire, mais que l'apparition d'Enoch et d'Élie avait convertis à la foi de Jésus crucifié. La domination de l'Antéchrist s'étend plus loin que le pouvoir de l'Église n'atteignit jamais; il est à l'apogée de la gloire, et s'écrie avec orgueil :

a Voilà ce que m'avaient prédit mes prophètes, les hommes de mon nom, ceux qui ont eu soin de mes droits! C'est ma gloire qu'ils ont préparée si longtemps! Celui qui en sera digne la partagera avec moi. Après la chute des audacieux que la vanité aveuglait, la paix, la sécurité sont le partage de tous ! »

Mais soudain le roulement du tonnerre lui annonce le châtiment du ciel; il est foudroyé et précipité de son trône; les hypocrites s'enfuient; ceux qui s'étaient laissé séduire reviennent à la vraie foi, et l'Église délivrée chante un alléluia. « Voyez le sort de l'homme qui n'a pas pris Dieu pour sou protecteur! Pour moi, j'ai été comme un olivier fertile dans la maison de mon Dieu. Chantez les louanges du Seigneur'! » L'intérêt du sujet, la musique, le chant, la mise en scène devaient faire de ce drame, si simple en son essence, une représentation très-émouvante. Lorsqu'il fut représenté à Francfort-surle-Mein (1469), le conseil de la ville se vit forcé de pourvoir à la sécurité des Juifs *.

Les mystères furent d'abord entièrement composés en langue latine; puis, insensiblement, les chants qui y étaient intercalés furent traduits, puis les textes tout entiers, et l'on en rima même de nouveaux en allemand. Le drame et le chant progressaient ensemble, et l'un par l'autre. Quant aux Lamentations de Marie^ dramatiques et

' Voy. Holland, .tUdeutsche Dlchikunsi, p. 612-622. — Voy. l'analyse du drame dans Hase, p. 25-30, et Wilken, p. 145-153. * Voy. Rriegk, Deulchcs Bûrgerlhum, p. 440.

lyriques tout à la fois, elles appartiennent autant aux chants d'Église qu'aux mystères proprement dits '. La musique prit une part égale au développement de l'un et de l'autre.

Les mystères étaient devenus si populaires en Allemagne, qu'au quatorzième siècle on en représentait jusque dans les églises de village. Les paysans y prenaient une pari personnelle*. Un fait qui atteste bieu leur popularité, c'est qu'ainsi que les épopées antiques, ils n'étaient pas écrits, mais transmis d'une génération à l'autre, et formaient un trésor appartenant à tous '.

Lorsque les mystères étaient encore représentés dans les églises, le théâtre se construisait derrière le chœur des chantres; plus tard, on transporta la scène dramatique dans les cimetières ou sur les places de marché. Là se rassemblaient tous les acteurs; non des acteurs de profession, venus pour gagner de l'argent (on ne demandait aucune rétribution aux spectateurs*), mais des prêtres, des élèves des écoles supérieures, qui désiraient prendre part à la représentation et se chargeaient aussi des rôles de femme. Les costumes des acteurs, comme ceux dont les peintres revêtaient les personnages évangéliques, n'étaient autres que ceux qu'il était de mode de porter alors; seulement, Dieu le Père, les anges et les apôtres avaient l'habit ecclésiastique, et Jésus-Christ était vêtu comme un évêque. Acteurs et spectateurs prenaient la représentation fort au sérieux. Avant que le mystère commençât, toute l'assistance entonnait le cantique si connu :

Il Prions maintenant le Saiut-Esprit afin qu'il nous accorde la grâce de toujours conserver la vraie foi, et nous garde au moment de notre mort, lorsqu'au sortir de ce monde de misères nous irons enfin dans notre patrie. Kyrie, eleison! «

Citons le prologue du mystère de sainte Dorothée :

s Au commencement de tout ce que l'homme veut entreprendre, il doit d'abord invoquer Dieu de son mieux, afin de s'acquitter de ce qu'il

• Voy. WiLKEX, 288-289.

- Euienspitsel trouble dans un village la représentation d'un Mystère de Pâque.>. L.vi'PENBERG, p. 16 et 232-233.

'Il ne nous a été conservé que peu de textes complets des Mystères de Pâques, même de ceux le plus universellement en usage; des autres, il ne nous reste que des espèces de répi-rtoires qui, à chaque représentation, étaient comme des lils conducteurs dans la main de l'imprésario, et ne contenaient que des commencements de discours, de vers ou de chants, et quelques observations sur tel ou tel moment de la représentation.

^ « rsous allons avoir un Mystère de Pâques; il nous réjouira et ne nous coûtera pas beaucoup ■> , ce qui veut dire rien du tout. Wackernagel, Geschichte der deutschen Literatur, p. 308.

Page 1