CARACTÈRES DU DRAME RELIGIEUX
ces rcprésenlations suscepliblcs de produire les plus (irands effets dans les âmes. On n'épargnait rien pour obtenir ce résultat, et Ton faisait avec !c plus grand soin des répétilions (jénérales muKipliées '.
Ou pourrait comparer l'appareil scénique des mystères â un immense tableau vivant dont la signification, élevée bien au-dessus des choses vulgaires et quotidiennes, devait produire l'impression la plus saisissante. C'est qu'en effet on ne saurait imaginer de sujet plus émouvant et plus grandiose à la fois que celui de ces représentations symboliques et historiques tout ensemble, oii se déroulait dans loufe sa bcauié le plan do Dieu sur l'humanité. Leur trann-iille caractère épique, leurs innombrables allusions symboliques, offrent beaucoup d'analogie avec les sculptures et les tableaux de la même époque. Le grand nombre des personnages, disposés en groupes, rappelle les statues /jui se pressent aux portails de nos églises et sur les retables d'autels; acteurs et statues portent les mêmes costumes^ Les arts plastiques, à leur tour, nous font souvenir des drames religieux, et l'on a comparé avec justesse les représentations des Mystères aux gravures sur bois d'Albert Dürer.
Les mystères n'avaient rien de monotone. Comme les peintres du temps, les poètes faisaient souvent preuve d'une merveilleuse variété, aussi bien dans le choix des sujets que dans la façon de les traiter. Leur manière de rattacher l'histoire de la Rédcm-ption à la vie réelle et de tous les jours révèle en eux un sens religieux et philosophique que les mystiques seuls ont possédé à une telle profondeur. L'art avec lequel ils savent grouper les personnages et les faits a souvent de quoi nous étonner, et témoigne d'une véritable habileté dramatique ^ Les intermèdes, dont le sujet est emprunté à l'Ancien Testament, prouvent l'intuliion artistique qu'ils avaient de la cohésion organique des faits de la sainte Écriture. Ces sortes de prologues servaient d'introduction aux événements évangéliques qui allaient suivre : Joseph vendu par ses frères précède et prophétise la trahison de Judas.
L'élément comique rude, trop libre, qui s'y introduisit peu à peu resta toujours inoffensif, du moins en Allemagne, et ne tomba point dans une dangereuse licence. Exempt d'une indécence déplacée, il était calculé pour mettre en relief, par le contraste, les choses saintes \ Les scènes les plus sérieuses, les paroles les plus émou-
' Hase. p. 86. — Holland, Mluhuischc Dichihunsi, p. 631. — Wilken, p. 271, 279.
-Comme le dit Devrient : Gcschidue des deutschen Sc/iauspiels, t. I, p. 73-74. — Voy. EiCHENDOPvFF, Zur Geschichte des Dramas, p. 17-18.
^ Mone a attiré le premier l'attention sur les rapports qui existent entre le drame spirituel et les autres arts dans un livre intitulé : Altdeutschen Schauspielen, p. 15-16.
* Voyez Holland, Geschichte der deutsrhen Literatur, p. 213-2Î7.
vantes, étaient souvent rapprochées de dialogues comiques où médecins, soldats hâbleurs, charlatans de place publique, Juifs et colporteurs usuriers, venaient exciter la risée populaire. Dans les mystères de Pâques, le personnage favori était ordinairement le marchand chargé de vendre des parfums aux saintes femmes se rendant au tombeau; il se querellait avec sa femme à propos du prix de sa marchandise, tandis que son valet, prodiguant les bouffonneries et les lazzi de tout genre, dépensait avec libéralité, à la grande joie du public, les saillies populaires de son esprit, l'abondant trésor d'invectives et d'épithètes du quinzième siècle'. Judas ne manquait pas non plus de faire rire à ses dépens, lorsque, après avoir marchandé au conseil des prêtres le salaire de sa trahison, il s'apercevait qu'il avait été payé en fausse monnaie. Toujours le démon est chargé d'amuser malgré lui la foule; tantôt c'est un pauvre diable stupide, tantôt un présomptueux ridicule. Parfois aussi, comme dans le poëme du Filet, du diable, il tourne très-plaisamment des sermons contre luimême-.
Dans le mystère pascal composé en bas allemand et représenté à Redent in près Wismar (1475), les scènes où figure le démon sont remarquables; bien conçues, bien coordonnées, elles forment souvent des scènes d'excellente comédie. Lucifer, voyant sa puissance restreinte par l'œuvre de la Rédemption, entre dans une violente rage; il est assis enchaîné, dans un tonneau, image de l'Enfer. Son monologue peint bien son désespoir farouche; il frémit de colère en se voyant contraint d'avouer que Jésus-Christ est Dieu, puisqu'il est ressuscité, qu'il a brisé les portes des limbes et délivré les âmes des patriarches. Cette pensée lui est intolérable; non-seuiemeut il regrette amèrement la félicité qu'il a perdue, il est encore dévoré de haine et d'envie en songeant que les hommes vont être sauvés en masse. Il est humilié lorsqu'il songe que l'homme, créature primitivement placée au-dessous de lui, et qu'il se flattait d'anéantir, entrera dans le ciel, tandis qu'il en sera éternellement banni. Cette idée le rend fou; ou se rappelle ici involontairement ce dessin de Dürer où le démon, furieux de l'incarnation du Fils de Dieu, s'arrache les cheveux en hurlant de rage. Lucifer, enchaîné, est condamné à l'impuissance; il envoie donc ses démons dans le monde entier, en les chargeant d'entraîner dans l'enfer des hommes de toute condition. Mais les démons mettent peu d'adresse à s'acquitter de leur mission; mécontent d'eux, Lucifer finit par les envoyer tous ensemble à Lübeck; là, sans doute,
' Usitées non-seulement dans les classes inférieures, mais encore parmi les princes.
^EiCHENDORFF, Zur Geschichte des Dramas, p. 20-21. — Voyez Bauack, p. 445. — IMONE, Schouspielc <les Mittelalters, t. II, p. 33-107. — Wilkkn, p. 2ôu, note.