‹ L'Allemagne et la réforme (volume 2)Chapitre 95 sur 477 · NULLE HOSTILITÉ CONTRE L'ÉGLISE I)A\S LES MYSTÈRES · texte numérisé non relu

NULLE HOSTILITÉ CONTRE L'ÉGLISE I)A\S LES MYSTÈRES

ils pourront faire de riches captures. Ici viennent se placer des scènes du meilleur comique, et la pièce est entremêlée de piquantes satires sur les vices et les travers de toutes les conditions. De même (jue Dante, dans sa Divine Comédie, fait de continuelles allusions aux événements et aux personnalités de son (emj)S, le poète du moyen âge intercale dans son drame le tableau des différends qui divisaient alors Lübeck et Wismar. Ces scènes prises sur le vif, pleines d'animation, de couleur locale, sont vraiment plaisantes. Les deux villes avaient surtout à se reprocher mutuellement des malversations commerciales, et l'on ne saurait s'empêcher de rire en voyant boulanp,ers, cordonniers, tailleurs, aubergistes, tisserands, bouchers venir confesser au démon leurs tromperies. L'auleur, pour les mieux railler, leur fait demander pardon au diable, comme si celui-ci devait être leur juge au dernier jour, et comme s'il avait le pouvoir de pardonner. La satire se tourne aussi contre les Allemands, car le démon ne va pas chercher des âmes dans les villes wendes (slaves) dont Wismar faisait partie; c'est dans celles d'Allemagne qu'il compte bien trouver sa proie. Lucifer parle allemand avec les démons et les pécheurs : - ?se comprends-tu donc plus l'allemand? dit-il à Satan; crois-tu donc que je sois Wende? " Satan amène devant Lucifer un prêtre qu'il a surpris dans des pensées mondaines pendant qu'il lisait son bréviaire; mais ce prêtre rend l'enfer si intolérable à Satan qu'il est contraint de se réfugier dans un marais sauvage. Là, il se lamente, il gémit; mais Lucifer se moque de lui : « Ce qui t'arriveest bien juste, lui dit-il, tu n'avais qu'à laisser ce pauvre prêtre tranquille! » Le prêtre menace Lucifer du Jugement dernier, sans réussir à lui faire peur, car la fin du monde est bien éloignée, et jusque-là on aura le temps de jeter encore bien des pécheurs en enfer. Le poète veut préserver par là les auditeurs d'une fausse sécurité sur leur salut. Lucifer pousse des gémissements atroces, il n'a pas de repos; sa haine et son envie contre les hommes le poussent incessamment à les tenter. La paix n'a été promise qu'aux justes, et, à cet instant, toute l'assistance priait d'une seule voix pour les morts : - Donnezleur, Seigneur, le repos éternel! »

On voyait fréquemment, dans les poëraes, les nouvelles en prose, les Hvres de piété de l'époque, les prêtres conduits en enfer, de même que dans les représentations plastiques du Jugement dernier, on voit très-souvent le diable traîner par la corde, dans la gueule de l'enfer, des prêtres, des moines et de hauts dignitaires de l'Église. Les plaisanteries satiriques et les attaques contre les vices et les imperfections du clergé sont tout aussi fréquentes dans les représentations dramatiques qu'à l'intérieur des cathédrales et des cloîtres; mais l'Eglise elle-même et les choses de la foi restent encore inattaquées.

Même dans le mystère bien connu de Dame Jeanne, composé par le prêtre Théodore Scherenberg (1480), et où la légende de la papesse Jeanne était présentée comme un fait historique (selon la croyance générale de cette époque), ou ne trouve nulle part une intention hostile à l'Église. C'est le démon qui a poussé Jeanne à jouer son odieux rôle. Jésus accuse devant sa Mère la femme audacieuse qui trouble l'ordre établi dans l'Église et dans la nature. Il veut laisser mourir la coupable dans sou péché, mais Marie implore sa grâce :

t Toi qui as daigué me chuisir pour ta mère, ne laisse pas la pauvre âme se perdre! j

Cette intercession apaise la colère divine. La coupable obtiendra son pardon, pourvu qu'en punition de son crime elle se soumette â l'humiliation temporelle. Jeanne accepte cette expiation et, pleine de repentir, se tourne vers le Sauveur, le suppliant de lui pardonner comme il a pardonné à tant de grands coupables :

c Oublie mes fautes, Dieu miséricordieux! Par ton amer supplice, Seigneur, ne me laisse pas périr! r\e me laisse pas mourir misérablement dans mon crime! >

Elle implore aussi la miséricorde de la Sainte Vierge :

t Marie, Mère très-pure, consolatrice de tous les pécheurs, je t'apporte ma plainte! Je ne suis qu'une pécheresse; mes yeux répandent des larmes de sang! Vierge, laisse-moi en savourer l'amertume, et prie pour ton cher enfant! -

Elle est mise à mort dans les rues de Rome. Saint Michel délivre son âme de la puissance des démons, et le Christ Taccueille avec joie à son arrivée au ciel :

« Sois la bienvenue, ma (ille bien-aimée! Tu seras éternellement heureuse avec moi dans mon royaume céleste, et tout ce que lu as fait de mal dans la vie sera effacé et pardonné, car Marie, ma mère bien-aimée, t'a prêté son assistance, ainsi que saint Nicolas! Sois donc en paix, sois heureuse! I

Et les chants des processions de la terre se mêlent à Valleluia du ciel.

Même dans les divertissements pour le carnaval, rimes par Hans Rosenplut et par le barbier Hans Folz, compositions toutes profanes, rudes, grossières et de mauvais goût, où les paysans vaniteux, les Juifs usuriers, les colporteurs déshonnétes, les prêtres indignes sont l'objet de mordantes satires, la foi et l'Église sont partout respectées. Elles sont même souvent défendues contre les Juifs et les hérétiques.

COMIîDIES LATINES. 237

Ainsi, par exemple, Haas Folz, dans la pièce intitulée : l'Erreur de Bohême (t ^63), allribiie l'hérésie des Hussites (qui comptait à NiiremhcxYj beaucoup d'adhéreuls) à une inspiration de Judas '.

Ces divertissements de carnaval étaient surtout de mode à Xurembcrfy. On en retrouve aussi des traces à In^jolstadt, Lübeck, Bamberg, Lucerne et Bâle. Ils n'ont aucun rapport avec les mystères. Les plus burlesques bouffonneries de ceux-ci différent absolument des plaisanteries grossières, des mots <à double entente qu'on y rencontre trop souvent, et où non-seulement la population des villes, mais encore les fils libertins des grands négociants de Nuremberg semblent avoir pris grand plaisir. Au reste, on conçoit facilement qu'il y eut un certain dérèglement de mœurs dans une ville comme Nuremberg, où Rosenplnt constatait avec orgueil que l'abondance et la richesse étaient apportées par sept peuples différents : les Hongrois, les Esclavons, les Turcs, les Arabes, les Français, les Anglais et les Hollandais.

Les élèves des hautes écoles et des Universités, pour s'exercer à parler couramment le latin, représentaient assez souvent des comédies latines. Joseph Griienbeck a publié le recueil des pièces jouées par la jeunesse scolaire d'Augsbourg (1497). A Zwickau, on avait accommodé à la scène des comédies de Térence, éditées avec une introduction allemande et des explications intercalées dans le texte, destinées à aider l'intelligence des élèves auxquels le latin n'était pas encore familier. Une traduction en prose des comédies de Térence parut à Strasbourg en 1499. Dès 1486, Hans Nythardt, d'Ulm, avait traduit une comédie du même auteur et, dans la préface et les notes, avait essayé de donner quelques notions sur les principes de la poésie classique, l'essence et la structure de la comédie antique. Le chanoine Albert d'Eyck donna une bonne traduction de deux pièces de Plante (Augsbourg-, 1511). En se guidant sur les modèles de l'antiquité, on composa même des comédies latines, indépendantes de toute traduction-. Jean Reuchlin en prit l'initiative et fit repré-

■ A. von Keller a réuni en trois volumes les comôdies du carnaval du quinzième siècle (1853). — Voyez aussi quatre comédies de carnaval ;1161-1468) dans les

Archiv, fur Literatur geschickte von Schnorr von Caro'sfeld, 3, t. I, p. 25. — SUP ies comédies du carnaval A Ingolstadt et en Suisse, voyez Keller, t. III, p. 1076. a Bamberg et à Lübeck, voy. l'appendice du nièniL' ouvrage, p. 301.

- Voyez WiLKEN', p. 255, 260. — Mo.NE, Schauspiele des Mittelalters, t. II, p. 369-370.

senter, chez Jean de Dalberg:, à Heidelberg, une pièce populaire et humoristique intitulée Heinw, à laquelle il donna la forme et les divisions de la comédie classique. Reuchlin y raille avec esprit les prédictions d'un astrologue et les intrigues d'un juriste.

Le trouble violent qui interrompit au seizième siècle le développement de la civilisation, l'anarchie religieuse, les luttes politiques amenèrent le dépérissement de l'art dramatique, comme de toutes les autres branches de culture intellectuelle. Dans le déchirement universel, religieux et social qui suivit, toute force créatrice, tout enthousiasme périrent, et la pieuse tradition de nos anciens drames ne se conserva plus que dans quelques vallées ignorées'.

^ Gervinl's, t. II, p. 342-344. — Wackernagel, Geschichte der Literatur, p. 316. — Geiger, Revchlin, p. 82-92.

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