‹ L'Allemagne et la réforme (volume 2)Chapitre 96 sur 477 · POÉSIES MORALES ET POLITIQUES · texte numérisé non relu

POÉSIES MORALES ET POLITIQUES

Tandis que, dans une pleine liberté, le génie poétique de notre pays donnait ses plus belles fleurs à la poésie populaire, religieuse ou profane, et que les fêtes nationales, revenant périodiquement, avec leurs saintes allégresses, leur fraîche poésie, élevaient toutes les classes sociales au-dessus des préoccupations vulgaires et de la vie de tous les jours, le moment des hautes inspirations, de Timagination créatrice, était depuis longtemps passé pour la poésie artistique. Aucune de ses productions ne nous présente la réalité sous un jour qui l'embellisse ou l'élève; aucune ne lui prête un charme qui l'ennoblisse et vienne rafraîchir notre esprit par un prestige poétique. L'« art libre du poêle " était devenu un métier; un courant rude et réaliste y dominait, ainsi que le goiU de ce qui tombe sous les sens, de ce qui est à la portée de tous. L'effort poétique se produisait de préférence dans le genre didactique. S'inspirant surtout des impressions du moment, uos poètes suivaient une direction toute pratique, et s'élevaient rarement au-dessus d'une insipide description ou d'un bon sens terre à terre. Aussi est-il bien peu de leurs productions qui puissent préfendre à quelque valeur littéraire. Néanmoins, si Ton a égard au sérieux bon vouloir, à la franchise, à la loyauté de ces modestes rimeurs, qui sans verve poétique, il est vrai, mais avec tant de dévouement, se mettaient au service de leurs contemporains et, partant d'un point de vue moral et chrétien, se proposaient de relever les mœurs, de perfectionner et d'ennoblir l'état politique et religieux, on ne pourra s'empêcher de leur accorder un certain mérite, et même un certain sentiment poétique. Rien que dans la mâle liberté avec laquelle ils disent la vérité aux puissants de la terre, on sent passer je ne sais quel souffle fortifiant. Ils nommaient la vertu, vertu; le vice, vice, et renvoyaient le puissant et l'humble devant le tribunal du suprême liémunérateur '. " Si tu veux lire des poésies, dit le Guide de l'âme, choisis celles qui te disent la vérité sous le voile de la fiction, font

' Voy. Gruneisen, p. 50-51.

l'éloge de la vertu, montrent à nu la honte du mal et t'apprennent à prier et à travailler '. « Les poètes didactiques, en effet, encourageaient sans cesse le peuple à l'amour du travail, et dans plus d'un passage des poésies ou des dictons de l'époque, on trouve à sa louange des vers qui rappellent ceux d'Hans Rosenplut dans le Miracle des (jouîtes de sueur ^ :

4 Le travail est le plus bel ordre qui ail jamais été fondé sur la terre! Travailler, c'est servir Dieu. L'homme laborieux a plus d'un avantage sur le voluptueux fainéant dont la vie est pleine de soucis. La mollesse, la volupté, sont les sources de beaucoup de maladies. Le repentir suit une vie sans travail et sans fatigue, j

a Celui qui passera sa jeunesse dans l'oisiveté en pâtira quand il sera vieux; et peut-être que ses yeux seront rouges et gonflés a force d'avoir versé des larmes de regret, d

C'est ainsi que s'exprime en vers le moine Ulrich Bonner dans son recueil de sermons intitulé : Pierres précieuses, premier livre allemand qui ait été imprimé (146L).

Aux poésies didactiques très-lues, à ce qu'il semble, à cette époque, appartient l'ouvrage de Conrad Vintler, imprimé pour la première fois en 1486, et intitulé : le Livre de la vertu. L'auteur s'y élève surtout contre la vie désordonnée de ces gentilshommes " qui savent mieux comment le fumier engraisse les champs que la manière dont un noble doit se comporter '>. 11 raille aussi l'orgueil et les modes extravagantes des dames de haut parage : " Si quelqu'un, prêt à entreprendre un long voyage sur mer pour voir des choses nouvelles et surprenantes, veut venir avec moi, dit-il, je me charge de lui montrer, tout près d'ici, de quoi satisfaire sa curiosité. Je lui montrerai d'étranges choses, en fait de manches, touffes de cheveux, chaperons de toutes sortes! Nos vaniteux de la campagne portent de vraies défroques de fous. Les femmes ont des traînes de deux aunes de long qui ramassent la boue, et à leurs coiffes des guenilles de six aunes. Elles veulent porter les modes des hommes, et se conduire comme les hommes. En bon ami je les blâme de ce qui les déshonore, car celles qui sont pieuses méritent vraiment d'être averties. Mais il y a tant de pauvres dames nobles qui veulent être vêtues d'or et d'argent comme les princesses! il en est tant qui portent des perles, et n'ont pas même dans leur cuisine de quoi élever un poulet! Et pourtant il est bien vrai, sur mon honneur, que nul ornement ne les pare mieux que la modestie '. " Finstler, probablement un clerc S

' Page 17.

- Voy. KrLLER, p. 1152.

3 Gervinls, t. II, p. 348-350.

•* Voy. Kürz, p 632.

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s'attaclK; à bien définir les vices et les vertus. 11 les explique avec (Icfaii, en s'aidant d'exeinjjles tirés de riiisloire, et coule de nombreuses anecdotes destinées à bien persuader son lecteur qu'il est absurde de croire aux sorciers, aux diseurs de bonne aventure, aux expli(jneurs de sonjycs :« Si la vieille icniniequi se vante de sorcellerie, dit-il, pouvait réellement se taire obéir de Dieu, Dieu ne pourrait plus être tenu pour Dieu! Plus d'un saint homme a passé par de rudes angoisses avant que le Seigneur l'ait honoré, une seule fois dans sa vie, d'un éclaircissement sur un mystère. Comment donc se mettrait-il au service d'une bonne femme? »

Le Miroir du gouvernement à la cour des princes, avec un désir tout aussi sage et estimable d'être utile, condamne la désastreuse conduite des g?rands. L'auteur inconnu de cet ouvrage avait acquis beaucoup d'expérience dans les cours où il avait séjourné, et présente aux princes le trop fidèle tableau des actes répréhensibles qui lèsent les intérêts de leurs subordonnés. Il leur adresse de sérieux avis et des exhortations excellentes.

.lean Kothe, secrétaire de la ville d'Eisenach, plus tard chanoine, enseigne aux chevaliers comment ils doivent se conduire, dans le Miroir du chevalier et dans le poëme didactique intitulé : l'Éducation du comeiller. L'auteur du Filet du diable dépeint avec une sombre philosophie les travers et les vices des divers états , dans le dialogue qu'il imagine entre le diable et un ermite. Partout il rencontre le mal et le péché. 11 ne juge avec indulgence que les ermites, les béguines, les religieuses régulières, les pauvres volontaires et les recluses. Son zèle ardent pour l'unité de l'Église et pour l'obéissance due à son autorité, repose seul d'une si sévère misanthropie. Nous sommes également touchés de la chaleur de sou attachement à l'Empereur et à la patrie '. Pariant des princes électeurs, il dit en gémissant : « Ils ont juré fidélité à l'ejiipire, mais ce grand serment est entièrement mis eu oubli, car ils ont laissé l'empire se démembrer, ils Tout eux-mêmes morcelé-! »

Le poëme politique et moral intitulé : la Race italienne se montre surtout préoccupé des événements contemporains, flétrit les vices des différentes classes populaires et s'attaque particulièrement aux princes et aux représentants du droit romain nouvellement introduit. Selon lui, si l'Allemagne veut vivre, il faut qu'elle concentre toute la puissance entre les mains d'un seul. Les empereurs ont beaucoup trop cédé de leur pouvoir, de sorte que personne ne veut plus obéir. Les chefs de l'empire devraient se réunir

' Voy. les passages cités par Baiwck, p. 446-447. ' Barack, v° 7544-7548, page 238.

taudis qu'il en est temps encore, se grouper autour de l'Empereur, faire œuvre de fidèles sujets, et lui rendre sa première autorité. Si par ce moyen l'unité de la patrie était restaurée, tous les maux qui menacent l'empire pourraient encore être conjurés; mais si l'on continue à marcher dans la voie actuelle, l'empire ne pourra subsister longtemps : il s'écroulera de lui-même, une conviction semblable inspirait à Sébastien Brant l'avertissement qu'il adressait, dans la Nef des fous, aux princes et aux petits États qui compromettaient l'unité de l'empire par leur esprit d'égoïste ambition : « Au nom de Dieu, princes, considérez le dommage que vous avez fini par causer! Si l'empire vient à périr, vous non plus ne serez pas éternels! Toute chose non partagée conserve plus de valeur que si elle était divisée. Aussi longtemps que subsiste l'unité, la force et la puissance croissent; mais si la désunion commence, le royaume le plus pospère sera bientôt détruit. Autrefois le nom allemand était si respecté et s'était acquis une telle réputation que tous lui accordaient l'empire suprême. Maintenant, ou voit les Allemands s'appliquer eux-mêmes à détruire leur propre royaume. Vous avez aujourd'hui un si bon roi pour vous conduire sous son égide de chevalier! Il maintiendrait si bien tout le royaume si vous vouliez seulement lui venir en aide! Le noble prince Maximilien est bien digne de la couronne impériale, et, si vous le vouliez, il guiderait facilement notre saint et bieu-aimé pays. Il se mettrait courageusement à l'œuvre, dès aujourd'hui. Rétablissez l'honneur de l'empire, afin qu'on ne vous compare pas au batelier qui s'endort sur la mer lorsque vient l'orage. Levez-vous, réveillez-vous de votre rêve, car je vous le dis en vérité, la cognée est déjà à la racine de l'arbre ' ! '■

L'auteur de la Race velche déplore surtout l'état dans lequel est tombée la justice du royaume. Il oppose les simples usages du vieux droit germanique aux écritures sans fin, aux subtilités contournées du droit romain, et témoigne ainsi de ses vues larges et de son véritable patriotisme.

Le Roman du Renard, publié à Lübeck en 1498, contient les plus amères attaques contre les vices et les mœurs du clergé, et contre la politique astucieuse et déloyale suivie par les princes envers les populations qu'ils exploitent. L'auteur, cependant, ne semble pas avoir eu l'idée préconçue de donner des leçons de morale, dans ce poëme plaisant et satirique. Au reste, sou ouvrage n'est qu'un remaniement du Renard néerlandais de Willem et de son continuateur. C'est le poëme le plus important que nous possédions en bas allemand.

' raragraplie 99.

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La Nef des Joua, de Sébastien Braiif, est assurément le plus remarquable de (üus ee.s poëmes moraux ou polili([ues (llOi). L'œuvre est salirùpie daus sa l'orme, mais proroiidémeiil religieuse dans son essence. Elle rendit un nouvel éclat à la poésie allemande après une période de triste médiocrité et releva sa gloire, aussi bien dans notre pays (ju'â l'étranger.

L'histoire littéraire ne nous offre qu'un bien petit nombre d'ouvrages ayant exercé une aussi vaste et aussi rapide influence sur les esprits '. Dans un très-court espace de temps, un nombre incroyable (fcxemplaires de ce poème se répandit dans la bau'.e Allemagne. La basse Allemagne et les Pays-Bas se l'approprièrent aussilôt par des traductions. 11 lut traduit deux fois en latin, trois en français, deux en anglais. Tous les ans on le remaniait, on l'imitait, ou le contrefaisait. Les contemporains comparaient Sébastien Brant à Dante : < La Nef des fous, dit Trithème, est une satire divine », et il se demande si l'on peut faire une lecture à la fois plus utile et plus agréable. W'impheling exprime le désir que ce poème soit introduit dans les écoles et y devienne classique, et Geiler de Kaisersberg l'a commenté dans une série de sermons.

Quoique dans la composition de son ouvrage Brant n'ait rien tiré de son propre fonds et qu'il se soit servi d'anciens moules, depuis longtemps connus ^ il n'en a pas moins ouvert la voie à une phase littéraire toute nouvelle. Il est le premier « qui ait su exprimer dans une forme pleine de justesse l'esprit des bourgeois de nos villes, et c'est lui qui inaugura la littérature bourgeoise proprement dite •'. Les deux traits distinctifs du caraclère bourgeois à celte époque : une gravité digne, un sens humoristisque plein de hardiesse, sont fondus si harmonieusement dans son livre que, sous ce rapport, nul poète ne peut lui être comparé. 11 a laissé à la langue l'empreinte de son individualité, de son esprit, et plus d'une de ses expressions, plus d'une de ses tournures de phrases sont venues grossir le trésor linguistique des générations suivantes '.

Brant signale les vices des autorités ecclésiastiques et laïques avec une courageuse franchise. Partout oii il rencontre le mal, il le

'Comme le dit le plus savant de ses nouveaux éditeurs, Zarncke, LXXIV. • Ce livre, dit-il, parcuurut rapidement les pays de l'Occident. Brant brilla à l'horizon intellectuel de son siècle, dans le jugement et les appréciations de ses contemporains, comme un astre de première grandeur. Il fut au quinzième I siècle ce qu'avaient été Henri de Veldeckin au treizième, Opitz au dix-septième, j Goethe au dix-neuvième. On l'honora, on l'admira comme le créateur d'une nouvelle poésie. »

* ZvuNCKE, Préface à la Ne/des/ous, dans le Serapeum, 1868, pages 49-54. — Voy. aussi Schmidt, p. 346-348.

* Zarncke, Xef des fous, LXXV à LXX VHI. —Les observ ations de Schmidt (p. 355- 372) ne détruisent pas l'excellente critique de Zarncke sur la Xef det fous.

dénonce, il le stigmatise d'un trait mordant et acéré. Il fait défiler devant nos yeux les avoués, les usuriers, les gens qui ont la manie de bâtir, les ouvriers, les paysans, les chicaneurs, les joueurs, les chasseurs, les astrologues, les mendiants, etc., avec tous leurs travers et tous leurs vices, tantôt avec un enjouement malicieux, tantôt avec une juste sévérité.

S'adressant aux astrologues, il leur dit, par exemple :

a 11 ne sied pas à un chrétien de s'adonner ;\ la science des païens; d'être atlenlif au cours des planètes, pour voir si aujourd'hui il leur sera avantageux d'acheter, de bMir, de guerroyer, de se marier, de faire des amis, etc. Notre entretien, notre travail, notre conduite, notre récompense ne doivent venir que de Dieu et ne se rapporter qu'à lui seul '. i

Brant n'a pas seulement combattu les vices, les folies de son temps, il s'est attaqué à des défauts communs à toute l'espèce humaine -. Lorsque, par exemple, il blâme sévèrement la vanité qui pousse les hommes à s'élever au-dessus de leur condition, lorsqu'il raille les extravagances des modes, se plaint de la falsification des denrées, s'indigne contre les ouvriers dont le travail est de plus en plus mauvais, et qui s'acquittent de leur besogne avec peu de conscience, notre temps peut se reconnaître eu ce miroir mieux peut-être que ne le faisait le quinzième siècle. Mais ce qui prouve en faveur des contemporains de Brant, c'est la manière dont ils acceptent des reproches si peu ménagés, et qui mettent à nu toutes leurs misères morales. Loin de s'en offenser, ils paraissent avoir toujours témoigné autant d'affection que de respect à des censeurs, à des conseillers aussi rudes que Brant, Heynlin von Stein et Geiler de Kaisersberg.

Au reste, Brant n'est pas exclusivement un poëte satirique, encore moins un moraliste de profession : c'est un poëte profondément religieux qui regarde comme insensés ceux qui, pour un mince salaire, une satisfaction d'un instant, exposent l'éternelle félicité de leur âme. Malgré le nom que porte son livre, la sagesse, celle-là seule qui peut mettre l'âme en possession du bonheur éternel, y est enseignée. Aussi Geiler appelle-t-il la Nef des fous le « miroir du salut î). Le fils de Brant, Onufrius (élève d'Ulrich Zasius, avec quill était intimement lié), dit en en parlant :

» Bien loin d'enseigner la folie, elle préserve de toute légèreté coupable, et montre combien sont nombreux les insensés que la vanité aveugle et fait danser sur la corde des fous. Cette nef, ajoute-t-il, nous

' Paragraphe 65.

- Voy. Zarnckt-, XL.

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