L'Allemagne et la réforme
Tandis que ce volume était sous presse, l'Allemagne catholique perdait son historien.
Depuis le mois de septembre 1891, la santé de Ms'- Janssen inspirait les plus vives inquiétudes. En novembre, on crut le perdre; mais une amélioration sensible survenue dans son état, malgré toutes les prévisions des médecins, permit quelque temps d'espérer que celte vie précieuse serait épargnée; cette illusion devait être de courte durée. Dans la soirée du 23 au 24 décembre, à Francfort, dans la ville dont il était l'une des gloires et qu'il a tant aimée, la nouvelle se répandit tout à coup qu'il était à l'agonie. Ce fut une émotion générale. M. le doyen du chapitre de la cathédrale qui, le jour des funérailles de Janssen a prononcé son éloge en termes si justes et si émus, s'est fait l'écho des sentiments des catholiques pendant cette anxieuse soirée : « C'est impossible, disaient-ils, Dieu fera pour lui un miracle! 11 ne peut nous être enlevé, nous ne pouvons nous passer de Janssen! Son œuvre n'est pas achevée, le but de sa vie n'est pas atteint, il vivra quelques années encore... au moins une année ! »
11 expira cette nuit-là même, comme si tous nous avions eu besoin de rapprendre une austère leçon : non, personne ici-bas n'est indispensable. Dieu se sert des hommes pour ses desseins sans qu'aucun lui soit nécessaire, lui seul sait le moment où le but d'une noble vie est atteint, où la récompense lui est due; et peut-être « ce quelque chose d'achevé » dont parle Bossuet eût-il manqué à l'illustre et tantrcgretté prélat si, sur le point de terminer l'œuvre à laquelle ilavaitconsacré sa vie entière, il n'eût été appelé à y renoncer pour l'amour de Celui qui lui en avait inspiré la pensée. C'est ainsi que notre Ozanam, au moment de mettre la dernière main à
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l'ouvrage entrepris avec tant d'ardeur pour l'Église, couronnait jadis une vie sans tache parle sacrifice accepté.
Jean Janssen est né à Xanten, petite ville des provinces rhénanes, le 10 avril 18i9. Ses parents appartenaient à la petite bourgeoisie et jinissaient d'une modeste aisance. Son père, profondément chrétien, était plein d'intérêt et d'intelligence pour les ( lioses élevées, quoique n'ayant reçu qu'une instruction élémentaire. Sa mère, qu'il eut le malheur de perdre n'tHant encore âgé (jue de treize ans, eut la plus heureuse inlluenee sur le développemcnl moral de son fils. Pendant les dernières années de sa vie, retenue danssa chambre par un élat habituellement maladif, elle l'avait sans cesse auprès d'elle; il était lier de lui tenir compagnie, de lui faire de longues lectures et ne se lassait pas de l'entendre parler de Dieu. La vocation de l'homme fait se révélait déjà dans l'enfant. Au sortir de l'école, il rassemblait dans le jardin paternel ses petits compagnons de classe, et leur faisait des récits historiques si animés, si attrayants que son jeune auditoire lécoutait avec un intérêt passionné. « Jamais, » disait-il bien longtemps après, « le professeur gradué n'obtint plus tard les succès (ju'eut alors l'écolier novice. » Sa mère se plaisait à récompenser par (juelques friandises les auditeurs les [)lus attentifs. C'e!>t à elle que Janssen a dû sa foi profonde, sa piété sereine et tendre. La mort de cette sainte mère amena dans son existence de graves et douloureux changements. M. Janssen ne larda pas à se remarier, et, le trouvant trop porté vers les choses intellectuelles, voulut absolument qu'il apprit un métier. Il le plaça comme apprenti chez un maître forgeron, le père de sa seconde femme. L'eiiiant mit beaucoup de bonne volonté à se prêter aux désirs paternels, mais, malgré lui, tout son attrait le portail vers l'étude, et le livre restait caché sous le tablier de cuir de l'ouvrier. Le soir recommen(.-aienl pour un autre public les récits animes d'autrefois, et le patron se plaignait que ses ouvriers fussent sans cesse distraits dans leur travail par d'interminables histoires. 11 s'en vint un beau jour trouver M. Janssen et s'elForça de lui [)ersuader qu'il était de son devoir de ne pas contrarier davantage les aptitudes si manjuétîs de son lils. «Je l'aime beaucoup, » lui dit-il, « mais ses outils ne le mèneront jamais à rien, en lui, il y a un savant de sa("ri(ié! » A son inexprimable joie, Janssen fut mis au collège. Il montrait, il y a peu d'années, à l'un de ses amis, une lettre (jue son ancien patron lui avait écrite à répocjne où il hit promu au grade de docteur en philosophie i- Oui aurait« jamais cru, » lui écrivait l'honnête forgeron, « ipi'uu giave docteur de philoso[»hie sortirait un jour du [etit apprenti d'autrefois " Dieu t'a béni, car si
NOTICE SUR ilONSElliM.UU JAMSSEN. 111
tu as quitté ma forge, ce n'a pas étk par paresse, mais uniquement parce que tu croyais avoir reçu d«* Dieu la mission de manier un autre marteau que le mien. Ne regtUe jamais d'avoir ét^ ouvrier quelque temps, et que tes anciens compagnons te soient toujours cliers ». « Ces paroles, » disait Janssen à l'ami qui les a rapportées, « étaient sans cesse présentes à mon esprit, tandis que je retraçais, dans le premier volume de mon ouvrage, la vie des ouvriers au moyen âge. »
11 lit d'excellentes études, et ses aptitudes toutes particulières pour l'histoire ne tardèrent pas à être remarquées. Mais la faiblesse de sa constitution, sa vue gravement menacée arrêtèrent plus d'une l'ois son infatigable ardeur au travail et causèrent autour de lui de vives alarmes. Cependant il soutint avec succès ses examens, et commença à Munster, en 1849, ses études théologiques. En 1850, il suivit à Louvain l'un de ses condisciples, et entra avec tout l'élan et l'ardeur de sa nature généreuse dans le mouvement intellectuel et religieux qui fixait alors sur Louvain l'attention de tous les catholiques. Ce lut là qu'il se prit de passion pour le moyen âge de l'Allemagne. Lorsqu'on en parlait devant lui avec dédain, il en prenait aussitôt la défense. « Nous verrons bien, » disait-il avec vivacité, « si ces temps ont été réellement aussi barbares, aussi sombres qu'on se plaît à nous les représenter! » Il vint à Bonn en 1850, y conquit le grade de docteur et, l'été suivant, alla pour quelque temps s'établir à Berlin. Là, il compléta ses études en suivant les cours des professeurs les plus en renom et fit d'importantes recherches dans les bibliothèques publiques. Peu de temps après, il était nommé professeur d'histoire au gymnase de Francfort pour les élèves catholiques et venait s'établir dans cette ville qu'il ne devait jamais quitter. Bientôt il entra en relations de science et d'amitié avec le grand historien Frédéric Böhmer. Une commune passion pour la vérité historique, le même ardent désir de la dégager des ombres dont l'esprit de parti l'avait enveloppée rapprochèrent le jeune homme du savant illustre, et rien n'est plus intéressant que l'histoire de l'intimité qui ne tarda pas à s'établir entre ces deux hommes, si dignes de s'apprécier. Böhmer, dans les premiers temps de leurs rapports, écrivait à un ami : « Janssen me devient toujours plus cher. 11 est rare de trouver chez un jeune honiiue un plus grand amour de la science, une pareille persévérance au travail, un sentiment plus délicat du beau dans la nature et dans les arts; il unit à tant de dons une modestie qui attire, une loyauté de caractère qui attache. » Et avec quelle reconnaissance, quelle attection, Janssen, à son tour, ne parle-t-il pas de son savant ami! II écrit à
IV NOTICK SUR MO.NSIilG.MiUIl JAMSSKN.
un aiicit'i) coudisciple, en sepÄMTibre 18oü : « Que j'aimerais à te laiii' comiailrc Böhmer! C'est uji liomme complet; d'une science, dunr vitalité inlollectuclle (\^, je n'ai jamais rencontrées nulle part à un ti-l degré. Tu sais la reconnaissance (jue j'ai pour tous DOS professeurs, mais Böhmer les dépasse tous. Chez lui, le génie jette de continuelles étincelles. II vit fort retiré, mais celui qui a su gagner sa confiance est introduit par lui dans le sanctuaire de la science, il l'associe à ses travaux, à ses pensées, à ses lectures. Il est pour moi d'une bonté (jui me touche au vif. Je le vois presijue tous les jours, et je recommence maintenant à faire avec lui de longues promenades. Comme son cœur s'émeut lorsqu'il parle des amis qu'il a perdus, de Clément Brentano, surtout! Dt'puis un an, il me donne toutes les semaines une soirée, pendant la(juelle nous éludions en commun les sources de l'histoire d'Allemagne; mais nous lisons aussi les poètes, et je suis continuellement émerveillé de son profond sentiment poétique, de son intelligence pénétrante pour les choses de l'art. »
Böhmer, bien que protestant, déplorait l'évidente partialité qui jusque-là s'était appliquée à défigurer le passé catholique. « Si jamais l'époque de la Réforme est mieux connue, » répétait-il à Janssen, « si l'un des vôtres, en possession d'une science véritable, m écrit l'histoire avec impartialité, il rendra un immense service à la vérité, et nous aurons devant nous un tout autre quinzième siècle (lue celui que Ion nous a dépeint. » Cette parole tomba dans le cœur du jeune disciple et y devint une semence féconde; il se plongea dans létude des documents relatifs à la Réforme et au siècle qui la précéda, et Böhmer travaillait avec la même ardeur et dans le même sens que lui ; tous deux, comme Janssen l'a raconté lui-même dans l'introduction de son livre, étaient également étonnés, à mesure que la vérité se dégageait de leurs savantes investigations. « En leurs mutuels efforts, » dit M. le doyen Iluhn, « ils parvinrent au même résultat, mais non pas à la mémo conclusion pratique. Tandis que Böhmer se contentait d'admirer, plein de respect et d'élonnement, l'édilice majestueux de la véritable Église, li- jeune Janssen, dans toute la ferveur et la sincérité de sou àme, prenait une grave détermination. Catholique fervent, il appartenait déjà à l'Église : il voulut lui appartenir par des liens plus étroits encore. 11 entra jusque dans le sanctuaire, mù par les mobiles les plus purs et les plus désintéressés, désireux de se dégager de tous les obstacles hunjains poursevouct sans restriction au service de l'Eglise et lui consaei-er toutes ses énergies, tout son dévou.ini iii, |(,iiic sa vie; car il la considérait comme la colonne