NOTICE SUR MONSEIGNEUR JANSSEN. V
de la vérité sur la terre et comme la gardienne ici-bas de la justice, du droit et de la véritable liberté. »
En 1860, il profita d'un congé pour quitter quelque temps Francfort ; quand il revint, à la grande surprise de ses amis, il était prêtre.
La mort de Böhmer (1863) fut pour lui une douleur dont rien ne le put consoler. Böhmer avait été l'initiateur, le guide de sa jeunesse; il voulut faire profiter d'autres que lui des conseils, des exemples qu'il en avait reçus, et composa cette belle biographie i qui restera, dans son genre, un modèle achevé. On ne sait en effet qu'admirer davantage, ou ce qui nous y est réellement donné ou ce qui nous y est suggéré. Il serait à souhaiter qu'elle fût connue de notre jeunesse studieuse. En Allemagne, elle eut un tel succès que, dès l'année qui suivit son apparition, l'auteur était supplié de la rendre plus populaire, plus accessible à tous, en en publiant un abrégé.
Cependant Janssen poursuivait son but et travaillait sans relâche à la préparation de VHhloire du Peuple allemand. Les recueils de correspondances politiques extraites des archives de Francfort où jusque-là elles étaient restées entbuieset qu'il donna successivement au public entre 1863 et 1873 excitèrent l'attention et l'intérêt de tout le monde savant. Ces recueils, en effet, sont de véritables trésors d'érudition et de science. Nul ne pourra désormais écrire sur le moyen âge allemand sans y avoir recours. Quelqu'un a dit à leur sujet : « Ils devraient être pour l'historien ce que le bréviaire est au prêtre. »
Loin de se hâter de publier les premiers et si importants résultats de ses recherches, Janssen mit plus de vingt ans à mettre en ordre le prodigieux amas de faits et d'informations qu'il avait recueillis; avec une infatigable persévérance, il construisait lentement son édifice, et la mort l'a surpris tandisqu'il y mettait la dernière main.
Il y a de cela quelques années, lorsdu congrès catholique d'Amberg, une voix autorisée, citant ces paroles de l'Évangile: « En ce tempslà, il y eut un homme envoyé de Dieu qui s'appelait Jean, » osa en faire l'application à Jean Janssen, et les applaudissements enthousiastes qui éclatèrent de toutes parts dans l'assistance montrèrent que l'orateur venait de rendre la pensée de l'Allemagne catholique tout entière.
Oui, aux yeux de cette Allemagne, Janssen fut un homme providentiel.
Si nous sommes tentés, nous autres catholiques français, de trou-
^ Johann Friedrich Böhmers Leben und Briefe, 3 vol. Fribourg, 1868.
VI NOTICR SIK MO.NSr.ir.NRin JANSSEN.
ver cette parole et ce rôle quelc|ue peu exagérés, c'est faute dVlre assez exacteniciil instruits de l'état des esprits en Allemagne à riieuro où paraissait le premier volume de VfJisloire du Peupk allemand. Les grands historiens protestants, seuls écoutés jusque-là, avaient tous, d'un commun accord, peint sous les couleurs les plus sombres le passé catholique, et surtout la période qui précéda la Réforme. Gomme eux seuls en avaient écrit l'histoire, il était convenu, généralement admis, que le quatorzième et le quinzième siècles avaient été une époque de barbarie, de sombres ténèbres, d'ignorance, d'abaissement moral, et que nulle étoile n'avait brillé dans cette nuit profonde, dont les catholiques détournaient le regard avec un sentiment de malaise et de tristesse. N'avant pas eu main les pièces du procès, ils s'étaient résignés à accepter la sévère sentence portée sur la fin du moyen âge; ils mettaient en soupirai' t sur le compte du malheur des temps la corruption générale des monastères, les abus scandaleux partout dominants, l'oubli total où étaient tombés les lettres, les sciences et les arts, et quand on leur représentait la Réforme comme ayant seule rendu la lumière et la vie à une société ^déchue, ils ne trouvaient presque rien à répondre. Quelle ne fut donc pas leur surprise, leur joyeuse fierté, lorsque parut ce premier volume qui retraçait en des pages si vivantes, si colorées, pourtant si calmes, un passé tant calomnié ! L'habile main qui enlève peu à peu le badigeon qui déshonorait une fresque admirable et qui en fait reparaître le frais éclat cause moins de joie à l'artiste ravi que n'en donna le livre tant attendu à tous ceux qui aimaient l'Église et avaient souffert de ses longues humiliations. On a reproché à Janssen de n'avoir point mêlé d'ombre au tableau, d'avoir écarté départi pris tout ce qui eût pu nuire à sa perfection : il n'a pas mis à son procédé l'adresse raffinée (ju'on lui prèle ; mais il voulait et devait commencer par apprendre le moyen âge à ceux qui jusque-là l'avaient ou dédaigné ou complètement ignoré. Appuyé sur des milliers d'irrécusables témoignages, il s'est d'abord attaché à retracer avec simplicité l'esprit, les sentiments, les œuvres du passé, et n'a point cru devoir interrompre ce travail de réhabilitation pour insister particulièrement sur tel ou tel fait regrettable, sur des vices, des abus trop réels ou trop évidents. Nul plus (jue lui n'a su les reconnaître, et jamais la pensée de les taire ou de le.s pallier n'est entrée dans son esprit. Plus tard, il est revenu sans embarras et avec détails sur les fautes et les scandales de cette épocjuc; car, ainsi (ju'il l'a répété si souvent, le catholique n'a aucun motif pour les di.ssimuler. parce qu'ils ne sont point le fruit de ladoctrine