CHAPITRE X
ALLIANCES DE LA LIGUE DE SMALKALDE AVEC l'ÉTRANGER. — CONTRE-LIGUE CATHOLIQUE. — TRÊVE DE FRANCFORT.
Si les princes de la Ligue de Smalkalde rejetaient avec tant d'arrogance le Concile proposé par le Pape et l'Empereur, c'est qu'ils avaient le sentiment de leur force, et la certitude d'être aidés à l'heure du péril par l'Angleterre, la France et d'autres puissances étrangères.
A peine organisée, la Ligue s'était tournée vers la France et l'Angleterre; le Landgrave et l'Électeur avaient fait alliance avec François I^r i.
A dater de 1335, ils entretinrent avec l'Angleterre des relations suivies. Henri \Ul les ayant informés, par l'entremise de ses délégués, « qu'il n'était pas éloigné d'entrer dans l'alliance chrétienne des Électeurs et princes protestants 2, » ils lui odrirent le titre de protecteur et de président, et lui demandèrent de déposer entre leurs mains une somme de cent mille couronnes pour le soutien de la cause protestante. Si la guerre défensive devenait inévitable, ils se serviraient de cet argent pour couvrir la moitié des frais de la campagne, et l'autre moitié serait fournie par les Alliés. Dans le cas où, la guerre venant à se prolonger, ces premiers secours seraient insuffisants, le roi fournirait une seconde fois cent mille couronnes 3 ». Henri "VHI accepta ces propositions, mais à la condition que les Alliés, si lui et son royaume venaient à être assaillis pour cause de religion, lui garantiraient à leur tour l'envoi de cinq cents chevaux bien équipés ou fourniraient, à leur défaut, dix vaisseaux de guerre entretenus à leurs frais pendant quatre mois. Ces réclamations dépassaient de beaucoup les ressources des Protestants; aussi envoyèrent-ils une ambas-
' Voy. plus haut, p. 251.
*Acta cvm legatis Ajiglici^. Voy. Corp. Reform., t. II, p. 108.
* Archives de Francfort, « Bündnisse und Ger/enbündnisse von 1535 bis io3C, » fol. 25. Responsum ad legalos Anglicos. Voy. Corp. Reform., t, II ,p. 1032-10.36. Le 23 déc. Iö3b, l'Electeur de Saxe et le Landgrave de Hesse s'employèrent auprès d'Henri VIII pour en obtenir des secours en faveur de Christian 111, roi de Danemarck, « disciple de la sainte parole et promoteur ardent, en Danemarck, des doctrines de Luther ». State-Papers, t. Yll, p. 638-63.
398 LES ALLIÉS RECHERCHENT l'aLLIANCE DE LA FRANCE. 1537.
sade à Henri, pour le supplier de;ne point exiger la promesse de contre-secours, ou du moins de vouloir bien se contenter à moins. S'ils n'étaient pas eux-mêmes engagés dans quelque guerre au moment où le roi leur demanderait de tenir leurs engagements, ils promettaient de fournir six cents chevaux et deux mille fantassins à leurs risques et périls, et mêraedeles conduire en un lieu désigné d'avance, « où Sa Majesté pourrait les prendre à sa solde et paye, et en faire tel usage qu'il lui plairait y. Mais en cas de guerre, ils ne pourraient le satisfaire. Au reste, l'alliance ne scraitconclue que si Henri VIII consentait à faire cause commune avec eux dans la question de religion ^.
A son tour François I", qui se préparait alors à envahir la Savoie, Informa les Étals de Smalkalde (décembre 153o) qu'il était tout disposé à faire partie de la Ligue -; mais on répondit alors évasivement à ses avances ^.
Ce ne fut qu'après avoir rejeté le Concile que les Alliés implorèrent l'appui doFrançois, pour la protection delà liberté allemande, car ce n'était pas seulement, disaient-ils, dans l'intérêt de l'Église, mais pour l'amour de cette liberté qu'ils avaient repoussé les offres du Pape. Le roi avait sou vent prouvé son dévouement à la cause de l'indépendance de la Germanie et son désir de venir en aide à tous ceux qui la voulaient défendre en toutes choses justes; aussi ne refuserait-il pasde les assister ^.
François I"" devait la plupart de ses victoires d'Italie aux lansquenets allemands •'. Néanmoins « l'outrecuidance française n'avait pas de bornes ». Le 10 décembre 1537,1e roi, assistant avec toute sa cour à une séance solennelle du parlement de Paris', déclara publiquement, par l'organe de Cappel, son avocat, « que l'Empereur, en attaquant la Flandre, l'Artois et Charleroi, s'était rendu coupable du crime de félonie envers son souverain légitime le roi de France,» et que pour ce crime il allait être traité en rebelle et condamné à
'^ llesponsio legati régis Angl'ie. Actum Wilienbergae in dominica Beminis- ■zereii"! mars) 1336. — Voy. aussi la lettre de l'Electeur de Saxe à Philippe de Hesse d'Kylenbiirgk l.o36 (lundi après OrnU\, 20 mars. Archives de Francfort, Biindnissp i/nd 0('geiihiind"isse von 1335 bis i5:iß. Appendice du Recez de la Diète do Francfort, dd. 1536 (mardi après J^/Zn/a^e), 9 mai. Arch. de Francfort, in-folio « Religions Aynigxing » fol. 50-58. Les négociations se rompirent. Voy. Planck, t. 111, p. 326-332.
î Voy. Corp. Reform., i. II, p. 1009-1014.
^L'Electeur de Saxe mandait au comte de Neuenar qu'à Smalkalde on n'avait '( rien décidé » avec les ambassadeurs de France et d'Angleterre : « mais seulement ontétédespeschiés avec espoir et bonnes paroles. » Lanz, Slnalspapicre, p. lOti.
* « ... Saepe ostendit nobis U. 0. V. ac re quoque declaravit, se Germanicae libertati optime velle nec defuturum esse iis qui ipsam in causis justistuerenlur.» Corp. Reform, t. III, p. loO-lia.
Voy. plus haut, p. 326.
TRÊVE DE NICE. lo38. 399
perdre tous ses biens. Entièrement soumis aux volontés du roi, le parlement invita l'Empereur à venir se justifier, et comme celui-ci refusait de comparaître, il le déclara, par un arrêt qui fut crié dans les rues de Paris, traître et parjure envers la France. Les comtés de Flandre, d'Artois et de Gharleroi furent annexés aux terres héréditaires des ducs de Bourgogne^. François rêvait d'humilier son ennemi plus que jamais aucun de ses prédécesseurs ne l'avait été. Pour le vaincre, pour l'anéantir, il parlait d'appeler à son aide« tous les Turcs et tous les diables ^ ».
Mais la France, à la suite de tant de guerres ^, était complètement épuisée, et force fut au roi d'accepter^ la trêve de Nice dont Clément VII se constitua l'arbitre ^. Le 14 juillet 1538, les deux souverains eurent une entrevueà Aigues-Mortes. François fit présent à Charles-Quint d'un anneau enrichi de diamants, et jura qu'il ne ferait plus désormais la guerre « au plus grand monarque de son temps ; qu'il serait l'ami de ses amis et l'ennemi de ses ennemis ^ ». « Nous nous sommes mutuellement promis, » écrivait l'Empereur le 18 juillet à sa sœur Marie, « d'être à l'avenir vrais frères, amis et alliés, etde no rien faire qui nous puisse nuire l'un à l'autre. La trêve de dix ans peut dès maintenant être considérée comme la paix définitive; les difficultés qui restent encoreà aplanir entre nous seront aisément levées par nos ministres et ambassadeurs. » Les deux princes se promirent d'organiser en commun une puissante expédition contre les Turcs, non plus seulement pour les repousser, mais pour les attaquer dans leur propre pays. Ensemble ils voulaient travailler à la réconciliation sincère des Catholiques et des Protestants. François promit de déclarer aux membres
* R''gis()'e du Parlement. Voy. Gapefioce, Franpors I et la Renaissance, t. IX, p.7i-73.
^ Relations secrètes, p. 76. —Le 10 juillet 1537, l'Empereur fit représenter aux Confédérés par l'entremise d'un délégué que l'approche des Turcs était certaine et que le roi de France n'avait point honte de dire publiquement qu'il en était satisfait, qu'il en était fier, tout ainsi que ses serviteurs, et se proposait d'unir sa flotte à l'armée turque, à Marseille. Les Confédérés devaient interroger leur conscience et voir s'il était compatible avec leur honneur et la prospérité de leur patrie, de laisser, en un pareil moment, leurs compatriotes et leurs sujets s'unir aux Français. Eidgenössische Abschiede, t. IV, Abtli. t', p. 867.
=> Voy. Räumer, /7/s/or. Taschenbuch, i8'd6, p. 490. — Sugenheim, Frankreichs Einfluss, t. I, p. 78.
* Sur les efforts multipliés de Paul III pour la réconciliation de François I" et de Charles Quint, voy. Raynald, ad a. 1537, n<" 48-39, etadn. 1338, n'' 8-13. — Weiss, t. II, p. 513-518. — Pour plus dedétails sur la convention de Nice, voy. Venetianischen Depeschen, t. IX et suiv.
"^ Helation de Pietro iMocenigo, 22 avril 1538, Venelicmiscken Depeschen, p. 189.